DIV
Gymnase.
28 novembre 1877.
LES MARIAGES D’AUTREFOIS Comédie en deux actes, par M. Adolphe d’Ennery.
Si l’on en croit les chroniques scandaleuses qui tiennent une large place dans la littérature française, nos pères avaient coutume de marier leurs enfants très jeunes, des fils de seize à dix-sept ans avec des fillettes de douze ans. La cérémonie faite, on séparait les époux, qui s’en retournaient, le mari au collège ou à l’académie, la mariée au couvent. Ils se retrouvaient plus tard ou ne se revoyaient jamais, à leur choix.
Ce trait de mœurs assez singulières a fourni le sujet de la pièce nouvelle.
Ni le marquis Henri de Maillebois, ni le chevalier Hector de Grandvallon n’ont revu leur femme depuis le jour de la noce, il y a de cela dix ans. Le hasard seul les réunit; mais les choses ne tournent pas exactement de la même manière pour les deux ménages.
Hector de Grandvallon et Aurore, sa femme, s’éprennent d’une belle passion l’un pour l’autre à la première vue. Quant à Maillebois, moins heureux, il trouve la place qu’il devrait remplir seul dans le cœur d’Angèle occupée par l’image du chevalier de LaFare.
Or, l’oncle des deux dames, le marquis de Prémailly, s’est imaginé de faire rompre par la cour de Rome le mariage d’Aurore, parce qu’il considère Hector de Grandvallon comme un mauvais sujet, un sacripant digne de la corde. Ce n’est l’avis ni d’Hector ni d’Aurore, qui prennent leur union au sérieux.
Aussi lorsque la cour de Rome a répondu que, condamnant des mariages conclus entre des enfants dont on n'a pas consulté la volonté, elle est prête à rendre la liberté à Hector et à Aurore, à la seule condition qu’ils apposent leur signature à un acte tout préparé, les jeunes époux devenus amants se récrient et veulent déchirer la dépêche de la nonciature. Henri de Maillebois la leur arrache des mains et substitue aux noms d’Hector et d’Aurore de Grandvallon, ceux d’Henri et d’Angèle de Maillebois; et, poussant le désintéressement jusqu’au bout, il offre la main immaculée de sa femme à l’heureux Frédéric de La Fare.
M. Adolphe d’Ennery a tiré de cette donnée légère tous les effets que pouvait et devait lui suggérer son expérience consommée. La meilleure trouvaille de la pièce c’est le quiproquo du docteur Ravinet qui, confondant les prénoms des deuxrcousines, annonce à l’oncle Prémailly la prochaine venue d’un rejeton des Maillebois. On devine rahurissement et la fureur de Maillebois, à qui sa femme a fermé la porte au nez la première nuit de leur réunion, et qui ne l’a jamais rouverte.
Ce marivaudage un peu salé a été fort bien accueilli par le public. Le grand d’Ennery s’amuse en attendant son drame de l’Ambigu, annoncé pour la semaine prochaine. Ce sont là jeux de princes, qui plaisent surtout
à ceux qui les font. Mais ici le prince est un virtuose habile, qui sait obliger les gens à s’amuser malgré qu’ils en aient. Le public s’est donc prêté à la fantaisie de M. Adolphe d’Ennery pour rire et pour applaudir.
La pièce est bien jouée par M. Ravel, excellent dans le marquis de Prémailly; par Mlle Legault, à qui le rôle d’Aurore n’offrait que bien peu de ressources, par M. Abel, fort avenant sous les traits du chevalier de La Fare; par M. Frédéric Achard, qui devra surveiller sa diction pour interdire aux consonnes le chemin de son nez, et par M. Blaisot, qui donne une physionomie de Guignol assez réjouissante au docteur Ravinet. La jolie MUe Alice Régnault, qui débutait par le rôle d’Angèle, le saura mieux une autre fois.
DY
Odéon (Second Théatre-Français). 30 novembre 1877.