‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 54 sur 70 · FRANÇOIS LE CHAMP · texte numérisé non relu

FRANÇOIS LE CHAMP

Comédie en trois actes en prose, de George Sand.

LES CLOCHES CASSÉES Comédie en un acte en prose, par Henri Gréville.

George Sand, dans sa préface datée de décembre 1 849, définit/7 rançois le Champi « une pastorale romantique » . On ne saurait trouver une expression moins juste littérairement, et il n’en faudrait pas davantage pour montrer à quel point le sens critique manquait à cette femme de génie. François le Champi, loin d’appartenir à l’ordre romantique, est à peine romanesque, et la pastorale n’est ici qu’un vernis de convention qui

recouvre une action indifféremment rustique ou bourgeoise, agricole ou industrielle, la scène pouvant se passer aussi bien dans un magasin d’épicerie ou de mercerie que dans une ferme de Sologne. François le Champi , avec ses couleurs douces et tendres, ses caractères expliqués plutôt que mis en œuvre, son action à peine indiquée et son dénoûment prévu dès le lever du rideau, appartient à la comédie classique du commencement de ce siècle et n’en diffère que par les grâces d’un style incomparable, qui conserve sa magie en dépit d’affectations paysannesques faites pour troubler l’oreille et la déconcerter. Je crois que le langage de la belle Mariette serait plus clair si George Sand ne lui faisait pas dégoiser des phrases comme celle-ci: « Tantôt complaisant et amiteux comme si nous étions « frère et sœur, tantôt grondeur et répréhensif, comme « s’il se croyait mon oncle ou mon parrain », qui, n’appartenant ni au français ni au patois, ressemblent à de simples pataquès . Ce sont là de légères taches, à peine perceptibles sur la sereine clarté de cette langue aussi molle, aussi souple, aussi pénétrante que les vers de Théocrite et de Virgile.

La pièce est d’une simplicité qui rappelle Sedaine, pour qui George Sand avait un culte particulier. Mais Sedaine, qui ne savait pas écrire, a créé Victorine rien qu’en la montrant : il n’aurait pu faire parler une Mariette, cette Victorine villageoise qui, elle aussi, aime le fils de la maison, mais qui sait renoncer à lui lorsqu’elle voit qu’il ne l’aime pas. Si quelque spectateur n’est pas saisi par la simplicité un peu nue des premières scènes de François le Champi , son émotion n'est qu’ajournée : peu à peu l’intérêt le gagne, l’envahit tout entier et l’amène à ce point d’émotion douce et bienfaisante qui se dégage des pièces de théâtre faites pour les bons cœurs et les honnêtes gens.

Le chef-d’œuvre de George Sand est interprété, à

cette troisième reprise, avec un excellent ensemble, sur lequel se détachent en premier plan Mme Hélène Petit et M. Tousé. Il est impossible de mieux comprendre le rôle de Mariette et de lui donner une physionomie plus vraie et plus intéressante que ne Ta fait Mme Hélène Petit; la coquetterie, l’amour naissant, la jalousie, la malice poussée jusqu’aux confins de la méchanceté, enfin le repentir trempé de larmes irrésistibles, Mm8 Hélène Petit a rendu toutes ces nuances avec une variété de talent qu’on pouvait deviner en elle, mais qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de développer d’une manière aussi complète. M. Tousé a pris sur le vif le type de Jean Bonin, ce paysan dont l’enveloppe, qui est celle d’un Jocrisse, recouvre tant de finesse, de bon sens et d’honnêteté naïve.

Mme Marie Defresnes, qui reprenait le rôle principal, créé par Mmc Marie Laurent dont elle a reçu les conseils, est fort touchante et fort sympathique dans le personnage de Madeleine, rôle sans action, purement passif, mais autour duquel gravite toute la comédie de George Sand. Il y faut éteindre la voix et le regard et cependant justifier aux yeux du spectateur l’inclination amoureuse de François le Champi. Mlle Defresnes y a été très appréciée et très applaudie.

M. Regnier mérite aussi des éloges pour la composition du rôle principal, celui du Champi. Il a dit avec une émotion vraie le monologue poignant du pauvre enfant trouvé, qui vient derecevoirl’argentd’une mère inconnue : « O ma pauvre mère, vous aviez de quoi « élever votre Champi, mais vous avez eu peur du « monde, parce que le monde est sans pitié. Quand « j’ai reçu ce cadeau-là, bien en secret, par les mains « d’un prêtre, ça m’a fait d’abord plus de peine que « déplaisir; ça voulait dire : Tiens, voilà de l’argent, tu « ne me connaîtras jamais. Et moi j’aurais mieux « aimé embrasser celle qui m’a mis au monde. Eh

« bien, merci, ma mère, tu m’as rendu un plus grand « service que je ne pensais, puisque tu m’as donné le « moyen de sauver celle qui m’a tenu lieu de toi ! »

Mme Grosnier, excellente dans le rôle de la vieille Catherine; Mme Gravier, très éveillée et très décidée dans le rôle de la Sévère, la mauvaise femme du village; Mlle Lody, sous les traits du petit Jeannic, ont eu leur part dans le succès du Champi.

La comédie de George Sand était précédée par une petite pièce, intitulée les Cloches cassées y dont je ne pense pas grand bien, quoiqu’elle fût signée du pseudonyme très connu et très apprécié de Henry Gréville. L’auteur a cru mettre la main sur une idée qu’il a jugée comique et dont il n’a pas pressenti l’effet. Supposez les rôles intervertis entre une mère et sa fille. La mère est veuve, indolente et sans caractère; la fille, intelligente et résolue, conduit les affaires de la famille. Or, il arrive qu’un matin, le cousin Roger, chez qui se sont retirées Mme Simon et sa fille Aline, apprend qu’un visiteur nocturne, aperçu par le jardinier, a cassé les cloches à melon en s’enfuyant à travers le potager. Ce n’était pas un voleur, puisqu’il a laissé tomber dans sa fuite une paire de gants paille. Pour qui venait ce séducteur? pour Mlle Aline, sans doute ? C’est d’abord l’opinion du cousin Roger et la vôtre. Eh bien, pas du tout. L’audacieux venait pour Mme Simon ; c’est Aline qui confesse sa mère et l’oblige à avouer qu’elle veut se remarier. Je trouve cela choquant. Ai-je tort? Je me hâte d’ajouter que mes scrupules se sont évanouis, comme ceux du public, dans un éclat de rire, lorsqu’on a vu apparaître le soupirant de Mme Simon, M. Ablin, fabricant de poupées à yeux d’émail, personnage si timide qu’il ne s’exprime que par des gémissements inarticulés. J’oubliais de dire que le cousin Roger épouse la raisonnable Aline. MM. Porel, Keraval, Fréville, Mmes Chéron et Alice

Lody ont interprété avec bonne humeur ce faible essai d’une plume à laquelle on doit des récits attachants et devenus populaires.

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