‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 55 sur 70 · D VI · texte numérisé non relu

D VI

Théatre-Italien. 3 décembre 1877.

OTELLO. — M. Salvini.

M. Salvini, profitant de quelques jours de liberté, a voulu renouer connaissance avec le public parisien, remis en goût de littérature italienne parles récentes représentations de M. Ernest Rossi.

Entendre à deux années de distance deux tragédiens de la valeur de Thomas Salvini et d’Ernest Rossi, c’est une bonne fortune qu’hélas ! nous serions bien embarrassés de procurer à l’Italie. Nous ne possédons plus de tragédiens français, ni deux, ni même un seul. En tous autres genres nous sommes riches; nous pouvons montrer à l’étranger des chanteurs comme MM. Faure, Capoul et Bouhy, des danseuses comme Mllc Beaugrand; nos comédiens n’ont pas de rivaux; nous comptons encore de solides acteurs de drame; nous exportons des troupes d’opérettes jusqu’au Brésil et dans ITndo-Chine; mais, de tragédien, j’entends par là les premiers rôles d’hommes, nous ne savons plus ce que c’est depuis la mort dé Ligier et de Beauvallet. La semence en est perdue ou du moins elle sommeille, et je ne vois rien pousser dans le sillon de nos écoles officielles.

M. Salvini mérite donc, par cela seul qu’il est tragédien dans toute la force du terme, l’attention particulière du public parisien. Doué d’une haute stature,

d’une figure régulière et expressive, M. Salvini nous donne l’idée de ce que pouvait être un tragédien comme en ont connu nos pères, qui ont eu des Talma et des Lafont, nobles interprètes d’un art en décadence mais toujours cher aux lettres françaises.

Entre Thomas Salvini et Ernest Rossi, l’inspiration personnelle a créé des différences dans la conception d’un art dont ils ont puisé les éléments aux mêmes sources. Nés tous deux la même année, en 1829, ils reçurent tous deux les leçons du célèbre Modena, que des critiques autorisés rapprochaient de Talma et de l’école française. Cette appréciation se justifie par l’aspect général du jeu de M. Salvini, dont les qualités saillantes sont la noblesse, la tenue et la profondeur. M. Rossi apportait dans l’exécution du rôle d’Otello une fougue incomparable, une sauvagerie africaine qui courbait le public sous le poids d’une écrasante terreur. M. Salvini s’y montre plus modéré, plus circonspect, et voilà pourquoi, si j’avais à poursuivre un parallèle entre deux tragédiens hors ligne, je ne me prononcerais pas avant d’avoir vu M. Salvini dans le rôle d’Hamlet.

Mais les comparaisons, si naturelles ici qu’elles s’imposent irrésistiblement, ne dispensent pas d’un jugement immédiat, et je n’hésite pas à reconnaître dans M. Salvini un artiste du plus haut mérite et de la plus large envergure. La troisième partie d 'Otello, la plus belle selon moi du drame de Shakespeare, ne contient pour ainsi dire qu’une scène, admirablement développée, qui commence aux premières insinuations d’Iago : « Cela en vérité me déplaît » et continue sans arrêt jusqu’au soufflet donné à Desdemona.

M. Salvini a rendu la jalousie naissante et ses premières atteintes avec une science, une justesse de nuances, une intensité de sentiment et une vérité dans les détails qui ne sauraient être surpassées. Les

premiers soupçons combattus, les ravages intérieurs produits par le poison moral que lui distille avec un art infernal l’infâme Iago, les soubresauts nerveux, la lutte de l’amour heureux et confiant contre la certitude envahissante de la trahison, se lisent sur le mâle visage de M. Salvini aussi clairement que s’il ne parlait pas. Rien de plus saisissant, de plus élevé ni de plus beau.

Au dernier acte, celui du meurtre, M. Salvini n’a peut-être pas produit tout l’effet qu’on devait attendre de lui. La faute n’en est pas à son talent, mais à une erreur de méthode que je lui signale avec le désir et l’espoir d’être compris. M. Salvini, s’appuyant sur un des principes de l'art classique qui trouvent rarement leur application juste à l’interprétation des drames shakespeariens, a voulu sans doute atténuer l’horreur du crime d’Othello, en attendrissant outre mesure celui qui va devenir le bourreau de Desdemone. C’est en pleurant que M. Salvini dit à l’épouse qui va mourir : « Songe à tes péchés. » Voilà la faute. D’abord au point de vue matériel des contrastes, si Othello pleure avant le meurtre, comme il pleurera encore, de par la volonté du poète, lorsqu’il aura reconnu l’innocence de Desdemona, il en résulte qu’il pleurera trop. Ensuite, la sensiblerie n’est vraiment pas le fait de ce lion rugissant. Othello est un sauvage qui obéit aux ardeurs de son sang africain; il aime, il devient jaloux et il tue. S’il était capable de s’attendrir il ferait grâce à Desdemone. Cela me paraît si clair que j’ai la confiance de ranger à mon opinion l’intelligence cultivée de M. Salvini.

Le grand tragédien milanais a été accueilli par le public avec les témoignages d’une admiration enthousiaste. 11 a été rappelé huit ou dix fois dans la soirée et salué, à chaque apparition, parles bravos les plus chaleureux d’un public enchanté de n’avoir

pas à subir la concurrence humiliante de la claque.

A côté de M. Salvini, je dois citer un jeune acteur qui répond au nom bizarre de Diligenti, et qui joue dans un ton de comédie très lin et très mordant le rôle de l’hypocrite Iago. Mmc Ghecchi Bozzo s’est fait applaudir dans plusieurs passages du jrôle de Desdemone.

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