UNE CAUSE CÉLÈBRE
Drame en six actes, dont un prologue en deux parties, par MM. Adolphe d’Ennery et Eugène Cormon.
L’idée première du drame émouvant qui vient d’arracher tant de larmes aux spectateurs sceptiques et blasés des premières représentations a été inspirée à MM. d’Ennery et Cormon par un procès criminel tout récent. Il y a deux ans environ, la cour d’assises de la Gironde vit comparaître devant elle un facteur rural appelé Mano, accusé d’avoir assassiné plusieurs personnes de sa famille. Mano sans doute était coupable; toutefois sa condamnation ne fut déterminée que par la déposition de son propre fils, un petit garçon de six à sept ans, qui fut entendu en vertu du pouvoir discrétionnaire du président. De cette horrible tragédie domestique, nos deux dramaturges ne retinrent qu’une chose : c’était que, dans un pays civilisé et chrétien, un homme pouvait être condamné sur le témoignage de son enfant. L’homme n’était sans doute qu’un misérable assassin; mais l’enfant, dont
l’innocence privée de discernement a conduit son père au supplice, quel ne sera pas le sien, lorsque ayant grandi, et connaissant la portée des aveux qu’on a extorqués à son jeune âge, il se dira : « J’ai fait conte damner mon père! » Telle est la donnée di One Cause célèbre; il ne s’agit ici ni du facteur Mano, ni d’aucun autre procès retentissant. La Cause célèbre de MM. d’Ennery et Cormon a été inventée par eux pour les besoins de leur thèse; mais cette thèse est si profondément morale et si profondément humaine qu’elle ne rencontrera pas de contradicteurs.
Le code d’instruction criminelle, aux termes de l’article 322, défend aux cours d’assises d’entendre comme témoins les ascendants, les descendants, le mari ou la femme de l’accusé; mais on tourne cet article protecteur des droits de la nature au moyen de l’article 268, qui accorde au président un pouvoir discrétionnaire; l’enfant de Mano, dont le témoignage était interdit par l’article 322, fut entendu en vertu de l’article 268, et les jurés en reçurent l’impression accablante pour l’accusé.
Les exemples d’un pareil abus ne sont malheureusement pas aussi rares qu’on devrait le souhaiter pour l’honneur de notre justice criminelle. Le Figaro a retrouvé et publiera prochainement un ancien procès qui présente des particularités vraiment extraordinaires. En 1819, un vieillard fut assassiné et volé dans la ville de Laval par une bande de brigands, qui furent découverts, arrêtés et exécutés. Parmi eux se trouvait — horresco referens — le propre bourreau du département de la Mayenne. Ce cumulard d’une espèce nouvelle s’appelait Durand; sa culpabilité fut établie par la déclaration de son fils, âgé de trois ans , à qui son père avait, dans la nuit du meurtre, apporté de ses mains sanglantes un pot de confitures volé chez l’homme assassiné...
Arrivons maintenant à l’histoire cle Jean Renaud, le héros de Mi\l. d’Ennery et Cormon.
L’action s’ouvre dans un village de la frontière de France, le 10 mai 1745, la veille de la bataille de Fontenoy. Un soldat, nommé Jean Renaud, revient nuitamment dans sa chaumière, non seulement pour embrasser sa femme Madeleine et sa fille Adrienne, mais aussi pour confier à Madeleine un secret important. Après un combat d’avant-postes, Jean Renaud, attiré par des cris de détresse, s’était trouvé en présence d’un spectacle affreux : un homme essayait d’égorger un blessé renversé sur le champ de bataille. A l’aspect de Jean Renaud, le bandit s’était enfui. Le blessé était un gentilhomme appelé le comte de Mornas, qui, proscrit par ordre de Louis XIV, fuyait à travers la Belgique, lorsqu’il avait été atteint par une balle perdue. Sentant la mort venir, le comte de Mornas supplie Jean Renaud d’en avertir sa famille qui réside en Amérique, et de lui faire parvenir des papiers et des bijoux de famille qu’il portait sur lui; il lui fait accepter, en outre, une somme de trois cents louis, pour le remercier de son service. C’est ce double trésor que Jean Renaud rapporte à sa femme pour ne pas l’exposer aux chances de la bataille qui va se livrer le lendemain. Jean Renaud s’est absenté sans permission; mais, grâce à la nuit et au désordre inséparable des mouvements de troupes, on ne s’apercevra de rien. Jean Renaud aura rejoint son drapeau avant le jour.
A peine est-il parti, qu’un inconnu s’introduit dans la chaumière. C’est précisément le bandit qui essayait tout à l’heure de dépouiller le comte de Mornas. 11 a suivi Jean Renaud à la piste, il a vu Madeleine serrer les papiers, les bijoux et l’argent dans une solide armoire de chêne, dont il lui demande la clef en la menaçant de son poignard. Madeleine résiste; la petite
Adrienne, qui est enfermée dans sa chambrette, entendant le bruit d’une altercation, pleure et crie; elle appelle sa mère. — « Dites-lui que vous êtes avec son père ! » s’écrie le bandit, « ou c’est elle que je tuerai. » Madeleine obéit, mais elle veut encore crier, le bandit la poignarde et s’enfuit, emportant les papiers, les bijoux et l’argent du comte de Mornas.
Le lendemain, l’armée française vient de battre les Anglais à Fontenoy ; Jean Renaud s’est distingué ; il a pris un drapeau ; au moment où il va recevoir la récompense de sa valeur, un officier de justice se fait conduire jusqu’au duc d’Aubeterre, le colonel du régiment dans lequel sert Jean Renaud, et lui dénonce celui-ci comme l’assassin de Madeleine. Les déclarations de la petite Adrienne ne laissent aucun doute : elle a entendu une altercation, une rixe, la voix de sa mère qui demandait grâce, et ce meurtrier c’est Jean Renaud, puisque Madeleine avait crié à travers la porte : « — Je suis avec ton père. » D’ailleurs Jean Renaud étaitjaloux ; ses emportements sans motifs étaient connus de tout le village. La jalousie explique le meurtre. Jean Renaud est forcé de convenir qu’il s’était absenté illégalement pour retourner chez lui, c’est sa petite fille qui le déclare. Écrasé de honte, de surprise et de douleur, Jean Renaud essaye de se disculper en racontant l’aventure du comte de Mornas; mais comme on n’a trouvé dans la chaumière ni papiers, ni argent, ni bijoux, on regarde le récit de Jean Renaud comme une fable et il est traduit en conseil de guerre. La peine de mort est commuée en celle des galères, à raison des bons antécédents du condamné et de sa belle conduite dans la bataille.
Douze ans se sont écoulés.
Nous nous retrouvons chez le duc d’Aubeterre, devenu gouverneur général delà Provence. Deux jeunes filles, pensionnaires du couvent d’Hyères, dirigé par
Mme la chanoinesse d’Armaillé, sont venues passer quelques jours auprès de la duchesse; l’une s’appelle Adrienne, c’est la fille adoptive du duc et de la duchesse d’Aubeterre, l’autre est une orpheline nommée Valentine, qu’Adrienne regarde comme sa sœur.
Un convoi de forçats passe auprès de la maison du duc; vu la chaleur accablante, on leur permet de se reposer quelques instants sous les arbres du parc. Parmi ces malheureux, il en est un qui refuse d’accepter l’aumône des dames delà maison. Adrienne le regarde avec étonnement; la voix du forçat éveille en elle des souvenirs confus qui avaient disparu de son cerveau à la suite d’une longue et cruelle maladie nerveuse. Elle entend de nouveau les mots qui retentissaient naguère dans son délire : « Ma fille, je te pardonne. » Bref, elle reconnaît son père dans ce pauvre homme couvert d’un vêtement infâme, mais qui n’a jamais cessé de protester de son innocence et d’espérer le jour de la réparation.
L’explication est déchirante, Adrienne tombe aux pieds du père que son témoignage a condamné jadis à l’infamie. Jean Renaud, de son côté, remercie Dieu qui a permis qu’il retrouvât heureuse et pure l’enfant dont il ignorait la destinée. C’est son vieux camarade de régiment, le grenadier Chamboran, qui a déterminé M. d’Aubeterre, leur ancien colonel, à adopter l’enfant abandonnée.
Adrienne croit maintenant à l’innocence de son père; mais comment la prouver?
On annonce au duc d’Aubeterre la visite du comte de Mornas. Ce nom frappe vivement le duc. Jean Renaud ne disait-il pas devant le conseil de guerre que si par bonheur le comte de Mornas n’était pas mort, il attesterait l’innocence de celui qui l’avait secouru sur le champ de bataille?
Le comte de Mornas vient réclamer sa fille qui est
précisément Valentine, la protégée de la chanoinesse d’Armaillé. Mais vous avez deviné déjà, cher lecteur, ce que le public de l’Ambigu a su tout de suite en reconnaissant le personnage : c’est que le prétendu comte de Mornas n’est autre que Lazare, le bandit du Hainaut, que l’assassin de Madeleine. Les bijoux et l’argent n’étaient rien pour lui, auprès des richesses qu’il pouvait s’approprier en se faisant passer pour le comte de Mornas.
Lazare a conservé soigneusement les bijoux de famille, comme faisant titre en faveur de son identité. Mais en volant les bijoux du comte de Mornas dans l’armoire de Madeleine, il a pris en même temps un collier à fermoir de diamant, présent de noces de la duchesse d’Aubeterre à Madeleine, sa sœur de lait, et c’est par là que la vérité se découvre. Valentine, en apercevant le joyau dont on a si souvent parlé devant elle, comprend que Jean Renaud avait dit vrai, et que le véritable assassin de Madeleine, est devant elle. Ainsi ce n’est plus Adrienne qui est la fille d’un meurtrier, c’est elle, Valentine. Sauvera-t-elle l’innocent? Dénoncera-t-elle son propre père? Terrible combat qui ne cesse enfin que lorsque la chanoinesse fait tomber le masque du faux comte de Mornas. L’innocence de Jean Renaud est reconnue et sa réhabilitation ne se fera pas attendre.
Rien de plus mouvementé, de plus saisissant, de plus attendrissant, que ce drame largement taillé, et dont les trois premiers actes surtout égalent les meilleures et les plus célèbres productions de M. d’Ennery. On a pleuré autant qu’aux Deux Orphelines , peut-être plus encore; le sujet à.' Une Cause célèbre est profondément humain, et les développements ingénieux que les auteurs en ont su tirer prennent le cœur par toutes les fibres.
La péripétie saisissante qui renverse tout à coup la
situation entre Yalentine et Adricnne ne pouvait être conçue et exécutée que par un maître en l’art du théâtre. Ici se place cependant une objection, c’est-à-dire une critique. Gomment Yalentine, lorsqu’elle comprend que le comte de Mornas est un voleur et un assassin, ne devine-t-elle pas du même coup que cet homme ne doit pas, ne peut pas être son père? On répond à cela qu’il convenait de laisser le public dans l’incertitude à cet égard jusqu’au dénoûment; mais cette incertitude n’existe pas une seule minute, puisque le spectateur n’imagine pas que Lazare le détrousseur de cadavres puisse avoir une fille au couvent des filles nobles d’Hyères.
N’insistons pas.
Le succès a été complet et foudroyant.
Jamais l’ Ambigu n’avait vu dans ses murs étroits une pièce si bien montée ni mieux jouée. Les décors sont de M. Chéret, c’est tout dire.
L’interprétation est excellente dans tous les rôles et à tous les degrés. M. Dumaine joue Pierre Renaud avec une largeur, une. sensibilité, une chaleur vraie, digne de tous éloges. Il a été applaudi et rappelé avec autant d’enthousiasme que de justice. Yannoy est très amusant dans le rôle du grenadier Ghamboran, et Laray tient avec beaucoup d’intelligence le personnage odieux de Lazare, le faux comte de Mornas. M. Fabrègues et M. Faille méritent aussi d’être cités.
Il n’y a pas moins de cinq rôles de femmes tenus par Mmes Suzanne Lagier, Lina Munte, Marie Vannoy, Marie Colombier et Lacressonnière.
Mme Lacressonnière, c’est Madeleine, qui meurt très dramatiquement au prologue, pour aller ressusciter une demi-heure plus tard à la Porte-Saint-Martin sous les traits de Blanche de Caylus. Suzanne Lagier a peu de chose à faire dans le rôle de la chanoinesse; elle y met de l’esprit et une pointe d 'humour qui trouve-
raient plus habituellement leur place dans un théâtre de genre que sur une scène de drame. Mme Marie Colombier, chargée du rôle de la duchesse, y apporte un soin et des qualités de diction et d’élégance qui fortifient l’ensemble de la pièce. MUc Lina Munte a dit avec une sorte d’exaltation très bien comprise et très bien rendue la scène de reconnaissance d’Adrienne d’Aubeterre avec son père le forçat. Le rôle de Valentine, qui grandit subitement au quatrième acte et l’occupe tout entier, a été pour Mlle Marie Vannoy l’occasion d’un succès éclatant; cette jeune actrice a rendu avec autant de sensibilité touchante que d’énergie les angoisses de la jeune fille qui dénonce tout à coup les crimes de son père. On l’a rappelée deux fois après le quatrième acte.
N’oublions pas la petite Daubray qui joue au prologue le rôle d’Adrienne avec une vérité enfantine très étonnante pour une fillette de son âge.