‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 57 sur 70 · D VIII · texte numérisé non relu

D VIII

Théatre-Italien. 5 décembre 1877.

H AM L ET. — M. Salvini.

C’est un monde que cette immense tragédie tVIIamlet, où Shakespeare a rassemblé tous les éléments d’intérêt, de surprise, de curiosité, de terreur, que renferment les sombres régions du Nord : l’amour, la haine, la superstition, la trahison, la folie, condensés et comme exaltés par les rigueurs de la nature polaire. La scène se passe en Danemark, parce qu’ainsi le veut la légende ; elle serait mieux placée encore er slande,

sur cette terre de glace d’où jaillit la llamme des volcans.

Hamlet me semble, avec et meme avant Macbeth, la plus étonnante et la plus complète des œuvres philosophiques de Shakespeare. On peut l’entendre dix fois et cent fois ; on y découvre encore des perspectives et des profondeurs insondées. Nul théâtre n’est donc plus favorable au talent des comédiens assez forts et assez sûrs d’eux-mêmes pour aborder une pareille étude. Nul souvenir, nulle comparaison ne les gênent dans la liberté de leur interprétation. Je dis plus, je ne crois pas qu’un tragédien digne de ce nom puisse jouer deux fois de suite Hamlet d’une manière absolument identique. Des nuances aussi nombreuses, aussi complexes, aussi contrastées, prennent chaque jour une teinte nouvelle, selon la lumière ambiante, selon les dispositions personnelles, l’humeur mélancolique ou joyeuse de l’artiste.

M. Salvini possède les qualités maîtresses sans lesquelles le comédien qui ose jouer Hamlet succombe misérablement, écrasé sous le poids de sa témérité. La diction large et fine de M. Salvini, sa profonde intelligence, qui lui permet de discerner et d’approfondir chaque partie de ce rôle colossal, l’ont porté dans la soirée d’hier aux plus hautes régions de son art.

Je ne pourrais indiquer les passages où M. Salvini a le mieux mérité l’admiration raisonnée des connaisseurs et l’enthousiasme inconscient de la foule sans m’exposer à recommencer ici l’analyse de l’œuvre tout entière. Je me borne donc à signaler, comme un chef-d’œuvre d’exécution, la scène terrible d’Hamlet avec sa mère, interrompue par le passage du spectre qui sort de l’enfer pour recommander à Hamlet la douceur et le pardon envers la femme adultère et empoisonneuse : « — Que veut cette larve? (( Vient-elle pour reprocher au fils sa lenteur à exécu-

« ter les ordres de son père? — La terreur a abattu « ta mère; mets-toi entre elle et la commotion de son * âme. Parle-lui, Hamlet... » A ce moment, la colère d’Hamlet, qui peut-être allait devenir un nouvel Oreste vengeant un autre Agamemnon, s’apaise par degrés comme un orage dont les grondements descendent sous l’horizon. Ilne menace plus, mais il se plaint doucement, il conseille en suppliant: « — Oh! ma mère, « c’est bien lui, votre premier époux, mon père; il « intercédait pour vous, qui l’avez si vite oublié, et « qui, de son linceul funèbre, avez fait votre lit pour <( des noces honteuses. Oh! repentez-vous du passé! « — Hamlet, tu me déchires le cœur ; que dois-je faire? « — Et vous me le demandez? — Oh! tu es fou ! »

Sur ce mot, Hamlet, voyant va mère se diriger lentement vers la chambre où l’attend Clodius, le roi incestueux et assassin, reprend toute sa fureur, qui s’exhale non plus en violences, mais en railleries sanglantes et délirantes. Il devient câlin, félin, il salue avec un respect ironique, saisit un flambeau et conduit Madame sa mère jusqu’au seuil de son appartement. Puis, redevenu maître de soi, il va examiner curieusement le corps de Polonius étendu derrière la tapisserie . Comprendre et traduire ainsi la pensée de Shakespeare, c’est s’assoqjer à son génie. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi magistral, d’aussi sobre, d’aussi saisissant.

Le dernier acte, qui arrive bien tard, car la pièce est longue, vaut cependant la peine qu’on l’attende, même après minuit. L’assaut mortel entre Hamlet et Laërte offre l’image véritable d’un duel à l’épée, dans lequel M. Salvini et M. Diligenti (Laërte) se montrent aussi habiles tireurs que combattants acharnés.

Mœe Cecchi Bozzo a traduit avec grâce la folie d’Ophélie. Les autres acteurs sont suffisants, mais bien juste.

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