IL FIGLIO DELLE SELVE
Drame en cinq actes, par Frédéric Halm, traduction italienne de M. du Coster.
Le drame de Frédéric Halm, il Figlio delle Selve , c’est-à-dire le Fils des Forêts , que la compagnie Salvini vient de représenter ce soir sur le théâtre Ventadour, n’y avait attiré que peu de monde. Le public parisien, si friand des premières représentations françaises, se montre, au contraire, peu curieux des nouveautés étrangères. Ernesto Rossi en put vérifier l’expérience il y a deux ans avec le Nerone , dans lequel il était pourtant fort remarquable.
Je suppose cependant que la direction du Théâtre- Italien aurait réussi dans une certaine mesure à secouer l’indifférence du public si elle l’avait averti que le drame de Frédéric Halm jouissait d’une popularité consacrée depuis un tiers de siècle dans toute l’Europe excepté chez nous, et que Frédéric Halm est le pseudonyme d’un homme qui a joué un rôle éminent dans la littérature et les affaires de l’empire d’Autriche, le baron de Münch-Bellinghausen.
Ce n’est cependant pas la première œuvre de Frédéric Halm qui ait été jouée sur une scène parisienne.
Il me souvient d’une adaptation de son Gladiateur de Ravenne , donnée par l’Ambigu, à la date douloureuse du 4 août 1870, le jour même de la bataille de Reichshoffen. M. Taillade y était fort remarquable.
Le baron Eligius-François-Joseph de Münch-Bellinghausen, mort à soixante-cinq ans, en 1871, un an après la représentation française de son Gladiateur de Ravenne, est considéré par l’Allemagne comme le premier de ses auteurs dramatiques après Lessing, Kotzebuë, Schiller et Goethe. Né à Cracovie le 2 avril 1806, il fit représenter en 1834, au Théâtre-Royal de Vienne, son premier drame, Griseldis , qui fut accueilli avec des transports d’enthousiasme. Conseiller du gouvernement, membre de l’Académie impériale d’Autriche et finalement grand conseiller d’État et premier conservateur de la Bibliothèque impériale, M. de Münch- Bellinghausen a laissé, outre de nombreuses compositions originales, des poésies lyriques et des imitations des drames de Lope de Vega et de Shakespeare; le tout forme une œuvre considérable qui a été recueillie dans une édition générale publiée à Vienne en huit volumes in-octavo, sous les dates de 1857 à 1864.
Le drame que M. Salvini vient d’interpréter devant nous ne s’appelle pas en Allemand le Fils des Forêts, mais bien le Fils du Désert (der Sohn des Wildniss). Représenté en 1842, il fut traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, sauf le français. Je ne m’étonne pas de cette exception. Ce que nous aimons dans les pièces de théâtre, c’est « la pièce ». Nous appelons ainsi une combinaison de situations qui mettent aux prises les passions de divers personnages en excitant l’intérêt, la pitié, la terreur. Or, il n’y a pas l’ombre d’une pièce dans le Fils du Désert ou des Forêts.
Ce fils de la nature est un Tectosage, c’est-à-dire un membre de la tribu gauloise qui habitait Carcas-
sonne et ses environs. LesTectosages avaient un renom de férocité qui inspirait la terreur à des voisins plus pacifiques, entre autres à la colonie grecque de Marseille. Une Grecque-Marseillaise, la belle Parthenia, est capturée par le clan que commande le farouche ïngomar, le fils du désert. Mais bientôt les charmes de Parthenia troublent le cœur du Tectosage, et c’est lui qui devient le prisonnier de sa captive. Gomment elle l’amène à rompre avec ses farouches compagnons et à la reconduire vers son père, puis à se faire armurier, agriculteur et citoyen de Marseille, voilà tout le développement du drame. Au dénouement, ïngomar épouse Parthenia.
Selon les Allemands, le mérite essentiel du drame de Frédéric Halrn, c’est de contenir une étude savamment psychologique de l’amour et de son influence civilisatrice sur les cœurs les plus barbares. Je n’y contredis pas; mais cette donnée fournit le thème d’une idylle et non d’un drame. Il y a deux jolies scènes, qui appartiennent précisément au genre bucolique. Dès son premier entretien avec ïngomar, Parthenia impose silence aux galanteries brutales du Tectosage et l’envoie cueillir des coquelicots dans le champ voisin pour s’en faire un bouquet printanier. Au troisième acte, lorsque ïngomar renonce à la vie errante pour reconduire Parthenia à Marseille, Frédéric Halm a trouvé une idée faite pour séduire peintre néo-grec : les deux amoureux s’en vont côte à côte, le Tectosage portant un panier de fraises, et Parthenia portant le bouclier et la lance du guerrier. Gela est charmant ; mais, avec cela, rien du tout qu’une suite de remplissages, si toutefois le vide peut remplir quelque chose.
Qui ne voit, d’ailleurs, que les développements possibles d’un pareil sujet ont été dès longtemps aperçus et réalisés avec les couleurs les plus vives et sous les
aspects les plus dramatiques par Chateaubriand d’abord, dans son admirable Atala , ensuite par George Sand dans MaupraVl Le Tectosage de Frédéric Halm est bien pâle et bien puéril à côté de Chactas et de l’amant d’Edmée.
M, Salvini n’en a pas moins trouvé dans le personnage d’Ingomar une de ses plus belles créations. Il s’y montre à la fois robuste et naïf, redoutable et tendre ; sous la chevelure et la barbe inculte du Tectosage, sa taille imposante, sa voix mordante et timbrée nous ont rappelé Guyon, qui créa si magnifiquement le Magnus des Burgraves. M. Salvini lui est bien supérieur, d’ailleurs, par la variété de son jeu, par la flexibilité d’un organe qui parcourt sans effort tous les registres de la voix humaine, et par la faculté si rare d’exprimer l’amour par la profondeur du sentiment interne, sans nulle apparence de déclamation dans la force ni d’afféterie dans la douceur.
Mme Checci-Bozzo a été de tout point charmante dans le rôle de la Grecque Parthénia. C’est le jeu naturel et libre des Italiennes, contenu par une sobriété d’attitudes et de gestes qui n’éteint pas l’originalité.
DXI
Théatre-Italien. 12 décembre
LA MORTE CIVILE Drame en cinq actes en prose, par P. Giacometti.
Yoilà comment il ne faut jurer de rien avec les théâtres. Les aventures du Tectosage Ingomar avaient inspiré à beaucoup de mes confrères une méfiance
assez naturelle envers la Morte civile { la Mort civile) de M. Giacometti et il se trouve que la Morte civile vient de produire sur le public de la salle Ventadour une sensation que je ne puis comparer qu’aux effets foudroyants des Deux Orphelines etd’ Une Cause célèbre.
Nous ne connaissons guère en France M. Giacometti, qui ne figure même pas au dictionnaire de Yapereau; mais l’Italie reconnaît en M. Giacometti un de ses écrivains dramatiques les plus féconds et les plus puissants. Cette gloire locale me paraît suffisamment justifiée par le drame que la compagnie Salvini a représenté ce soir avec un succès aussi considérable qu’imprévu.
Il s’agit, comme dans Une Cause célèbre , d’un forçat et de sa fille. Mais Conrad, le héros deM. Giacometti, n’est pas innocent comme Pierre Renaud ; il a tué son beau-frère dans une rixe et a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. Évadé du bagne après quatorze années, il se met à la recherche de sa femme Rosalia et de sa fille Ada, dont il n'a plus entendu parler. Il les retrouve saines et sauves, mais dans une situation singulière. Rosalia remplit les fonctions de gouvernante chez un jeune médecin, le docteur Henri Palmieri, et la jeune Ada ne connaît pas son père même de nom; elle se croit et tout le monde la croit fille du docteur. Des soupçons terribles s’élèvent dans l’esprit de Conrad; mais une explication catégorique, en les faisant disparaître, brise à jamais le cœur du forçat évadé. Le docteur Palmieri a eu pitié de la jeune créature qui lui rappelait une fille qu’il avait perdue. Ada a pris à son foyer solitaire la place de sa pauvre Emma. Ada ou Emma ne soupçonne pas l’opprobre paternel; elle est frêle et maladive; une révélation la tuerait; quant à Rosalia, elle s’est sacrifiée; Emma ne la connaît que comme une gouvernante qui a pris soin d’elle depuis son enfance.
Après qu’Henri Palmieri et Rosalia ont fait connaître
à Conrad toutes ces choses, le docteur dit froidement au forçat : « Vous êtes le père et vous avez des droits ;
« faites-les donc valoir, et tuez votre fille.., »
Conrad baisse la tête, puis la relève soudainement :
« Je puis abandonner ma fille pour qu’elle soit heu- « reuse, » s’écrie-t-il, « mais la femme doit suivre son « mari. » — « Je vous suivrai ! » répond Rosalia comme dona Sol à Hernani. Ce dévoûment docile, cette continuité de sacrifices chez une femme qui n’a connu que les douleurs du mariage sans avoir pour consolation les joies de la maternité, écrasent l’orgueil de Conrad et domptent sa fureur. Il a cru comprendre qu’Henri Palmieri aimait Rosalia; le docteur lui a dit, avec une franche probité, que si Rosalia eût été libre, il en eût fait sa femme. Il ne reste plus à Conrad qu’un point à éclaircir. Rosalia aime-t-elle le docteur Palmieri? Il l’interroge directement dans une scène hardie, que ne désavoueraient ni George Sand ni Alexandre Dumas fils. Rosalia confesse que le docteur lui inspire une affection profonde, mais qui ne l’a jamais détournée de ses devoirs, même en pensée.
« — Tu ne m’as pas tout dit, s’écrie Conrad. — « Tout, je te le jure. — Non ! tu ne m’as pas dit si dans « l’exaltation de tes sentiments intérieurs, ou dans « des heures d’abattement, une idée ne s’est pas pré- « sentée à ton esprit, une idée bien naturelle, celle de « ma mort. Ne l’as-tu pas désirée? ne l’as-tu pas « demandée à Dieu comme la récompense de ta vertu? « — Jamais, je te le jure ; je n’aurais plus osé regar- « der ta fille en face. — Mais si Dieu avait brisé ta « chaîne, ne serais-tu pas devenue la femme d’Henri « Palmieri? — Conrad, ta demande n’est pas géné- « reuse; que pourrais-je te répondre? — Et pourquoi « ne répondrais-tu pas? Sois sincère comme il l’est « lui-même. Il m’a dit que, si tu étais libre, il t’aurait « donné son nom pour te réhabiliter. — Lui! c’est la
« première fois qu’on me parle d’une pareille pensée... « — Tant mieux. Je te demande si tu aurais accepté « son nom et sa main. Rosalia, ce n’est plus le mari « qui te parle; parle à un ami... Réponds. — Eh bien, « oui. »
Après cet aveu murmuré d’une voix tremblante, Conrad a pris une résolution suprême. Il s’empoisonne. Avant que l’agonie ne vienne, il fait comprendre à Ada, par un pieux mensonge, que Rosalia est sa vraie mère, et qu’un mariage secret l’unissait depuis longtemps au docteur Palmieri. Rosalia pourra donc embrasser sa fille. Ainsi le pauvre forçat mourra tout entier, sans que l’enfant garde d’autre souvenir de lui que celui d’un homme dont les vêtements sordides et les yeux étincelants lui faisaient peur. Au moment où Conrad va rendre le dernier soupir, en appelant Ada, sa chère Ada, Rosalia dit doucement à l’enfant : « Il appelle sa fille. Il a cru un instant que c’était toi. « Ah! qu'il le croie encore à cette heure suprême! « Approche-toi de lui. Appelle-le ton père, pour qu’il « meure en paix. » L’enfant se jette aux genoux du moribond en lui criant : « Père, mon père, regarde « ton Ada ! » Conrad fait un dernier effort pour embrasser sa fille et tombe mort.
On peut juger, par cette rapide analyse et par les courts passages que je traduis au courant de la plume sur le texte italien, du puissant intérêt de ce drame, écrit avec une éloquence passionnée, et conduit de main de maître. Seul de tous les spectateurs, je possédais le texte italien, imprimé à Vienne en 1877, avec la traduction allemande en regard. Eh bien, parmi les centaines de personnes qui n’avaient, pour se guider qu’un bout d’analyse très insuffisant publié par le journal ÏEntr'acte, et qui ne comprenaient pas un traître mot d’italien, il n’en était pas une qui n’eût le visage inondé de larmes lorsque le
rideau s’est abattu sur l’incomparable mort de Conrad Salvini.
Quel acteur! mais aussi quel succès! quel triomphe! et, je ne fais qu’employer le mot propre, quel délire! Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes leurs mouchoirs; on l’a rappelé je ne sais combien de fois; on ne songeait plus à s’en aller, phénomène sans exemple chez le public parisien, dont la sortie ressemble ordinairement à une fuite. Après que la salle se fut lentement vidée, j’ai pu gagner la loge de M. Salvini; on y faisait queue; vingt artistes célèbres appartenant aux grands théâtres de Paris, des gens du monde, des journalistes, venaient serrer les mains du grand tragédien et lui montraient, comme la suprême louange, les pleurs qui n’étaient pas encore séchés dans leurs yeux.
Qui aurait dit cela après Ingomar le Tectosage? Et du coup voilà M. Giacometti devenu célèbre au point de forcer la main à M. Vapereau.
Je ne dois pas oublier les camarades de M. Salvini, qui portent avec aisance l’habit noir et les vêtements contemporains. Mme Cecchi-Bozzo joue avec une simplicité sérieuse le rôle de Rosalia, et la jeune Emma, Mlle Masini, montre une finesse remarquable; elle ressemble beaucoup par son extérieur et par son jeu à Mlle Alice Lody, de l’Odéon. M. Diligenti tient avec fermeté et intelligence le rôle sympathique du docteur Palmieri.