LE BONHOMME MISÈRE
Légende en trois tableaux en vers, par MM. Ernest d’Hervilly et A. Grévin.
J’ai lu ces jours derniers, dans quelques courriers de théâtre, que la légende du bonhomme Misère était un conte du xiiie siècle. En voilà la première nouvelle. D’après ce que j’en sais et ce qu’en savent, comme moi, les érudits dont je vais mettre la science à contribution, le conte du bonhomme Misère est beaucoup plus moderne. La première édition qu’on en connaisse fut imprimée, à Rouen, chez la veuve Oursel, avec une approbation signée Passart, datée de Paris, 1er juillet 1719. Cependant, le conte est mentionné dans le catalogue de la veuve Oudot, qui, vers la fin du xvne siècle, débitait dans la rue de la Harpe les livres de la Bibliothèque Bleue.
L’auteur du conte est connu ; il s’appelait le sieur de La Rivière. M. Champfleury, quia publié dans son Hisiowe de l'Imagerie populaire une étude excellente et complète sur le bonhomme Misère, nous apprend qu’il existait à Rouen, dans le xvie siècle, un poète du nom d’Hillaire sieur de La Rivière, qui composa un livre intitulé Spéculum heroïcum : les XXIV livres d'Homère reduicts en tables démonstratives par Crespin de Passe , excellent graveur ; chaque livre rédigé en argument poétique par le sieur J . Hillaire sieur de La Rivière , Rouénnois. Utrecbt et Arnheim, chez J. Janson, 1613, in-40. D’après M. Champfleury, le poète rouennoispourrait être l’auteur du Bonhomme Misère, dont la
date se trouverait ainsi reportée au règne de Henri IV.
Quelques passages du conte attestent son origine italienne : d’abord l’auteur déclare formellement qu’il a rapporté d’Italie cette historiette dont la scène se passe aux environs de Milan; on y parle de baïoques, très petite monnaie italienne, et du vin de Suze; enfin, on y compte les heures à la manière d’Italie par vingt-quatre heures à partir du lever du soleil. M. Franck, dansla/terwe de l'Instruction publique, M. Charles Nisard, M. Victor Fournel et, après eux, M. Champfleury se sont efforcés de restituer à l’esprit gaulois l’idée mère du conte italien ; mais leurs ingénieuses déductions, faute d’un commencement de preuve, restent à l’état de pure hypothèse. Je puis assurer pour ma part que je ne connais, dans la littérature française du moyen âge, aucune trace du sujet traité par La Rivière. Si le bonhomme Misère et son poirier dataient du xni° siècle, il faudrait donc qu’on eût fait à ce sujet des découvertes récentes ; attendons qu’on nous en fasse part.
Faut-il raconter ici l’histoire du bonhomme Misère? Les petits enfants des villages de France la savent sur le bout du doigt. Misère était un vieillard fort souffreteux, qui possédait cependant une petite maison, un clos et un poirier. Une nuit, deux voyageurs, surpris par forage, reçurent, dans la chaumière du bonhomme Misère, une hospitalité que leur avaient refusée tous les riches de la ville. C’étaient saint Pierre et saint Paul. Voulant remercier leur hôte, ils lui dirent : « Si vous aviez quelque grâce à demander à « Dieu, que souhaiteriez-vous? » — Misère, fort en colère contre de méchants voisins qui n’avaient pas eu honte de dérober les poires d’un pauvre homme, répondit : « Je ne demanderais rien autre chose au « Seigneur, sinon que tous ceux qui monteraient sur
(( mon poirier y restassent tant qu’il me plairait, et « n’en pussent jamais descendre que par ma volonté. » Le souhait de Misère fut exaucé, grâce aux ferventes prières des deux apôtres. Dès le lendemain, son voleur de poires se trouva pris sur l’arbre dont il n’aurait jamais pu descendre si Misère ne lui eût généreusement pardonné. Le bruit de cette aventure se répandit dans le pays. Depuis ce temps-là, personne n’osa plus approcher du poirier du bonhomme Misère. « Il faut « convenir, continue La Rivière, que dans le fond il « s’agissait de bien peu de chose; mais quand on ob- « tient ce qu’on désire au monde, cela peut compter « pour beaucoup. » Donc, Misère, satisfait de sa condition, vécut tranquillement jusqu’à ses vieux jours. Il souffrait bien plus qu’un autre, « mais sa patience « s’étant rendue maîtresse de toutes ses actions, une « certaine joie secrète de se voir absolument maître « de son poirier lui tenait lieu de tout. » Un jour qu’il y pensait le moins, il entendit frapper à sa porte : c’était la Mort. Misère la regarda sans trembler, et lui demanda pour toute grâce qu’elle lui permît de manger avant de mourir la plus belle poire de son cher poirier. La Mort trouva la demande raisonnable, et voyant que Misère, cassé comme il l’était et tout tremblant, ne pouvait atteindre la plus belle poire, la Mort poussa l’obligeance jusqu’à grimper à l’arbre pour la cueillir. Mais elle fut bien étonnée, lorsque, voulant redescendre, cela se trouva tout à fait impossible. La Mort, se voyant prise, sortit de son immobilité. « Quoi! dit-elle, vous osez vous jouer de « moi, qui fais trembler toute la terre? » Misère tint bon et fit ses conditions, que la Mort accepta, aimant mieux laisser vivre le bonhomme que de rester là plantée jusqu'au jugement dernier. Il fut convenu qu’elle épargnerait jusqu’à la fin des siècles le maître du poirier et « c’est ce qui fait que Misère, si âgé qu’il
« soit, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la « même pauvreté, près de son cher poirier. Et, sui- « vant la promesse de la Mort, il restera sur la terre « tant que le monde sera monde. »
Cette admirable et philosophique légende est devenue populaire en tous pays; on en connaît plus de cinq cents versions différentes, répandues depuis deux siècles à des millions d’exemplaires. Le Figaro a publié une variante italienne insérée par Prosper Mérimée dans ses Mosaïques , et la légende wallonne recueillie par notre regretté confrère Charles Deulin dans ses Contes d'un buveur de bière ; il y faut ajouter la version de la Flandre du Nord, donnée en 1874 par M. Charles Narrey dans son volume intitulé le Bal du Diable .
La veine poétique de M. Ernest d’Hervilly s’est laissé tenter à son tour par la touchante figure du Bonhomme Misère. L’ingénieux auteur de la Belle Saïnara a serré d’aussi près que possible la prose limpide et expressive du sieur de La Rivière, en s’inspirant çà et là des versions ultérieures et en se permettantquelques développementspersonnels contenus dans de justes bornes. M. d’Hervilly n’accepte cependant pas la conclusion absolue du conteur qui dit que « Misère restera sur la terre tant que le monde « sera le monde ».I1 a meilleur espoir dans la perfectibilité humaine que n’en avait le sage La Rivière, qu’il corrige et morigène dans la glose suivante :
Ce conte aura-t-il plu? Je ne sais. Mais avant Qu’on l’apprenne au conteur, laissez-lui dire encore Ceci : c’est que Misère, hélas! toujours vivant,
Déjà du jour final voit se lever l’aurore.
Oui, son rude destin est moins âpre et moins noir.
Et longtemps, bien longtemps avant la fin du monde,
C’est de l’humanité le ferme et doux espoir,
Grâce à tes beaux efforts, fraternité féconde.
Qui grandis chaque jour et ne te lasses pas,
Misère cessera d’exister ici-bas.
Je ne contesterai pas ces aspirations généreuses; mais Misère, en français, ne signifie pas seulement Pauvreté, cela veut dire aussi Souffrance; or, j’en demeure d’accord avec M. d’Hervilly, la Pauvreté peut et doit décroître sur la terre ; mais la Souffrance est éternelle, elle est la condition naturelle et providentielle de la race humaine; faut-il s’en plaindre, puisqu’elle est la raison même de son génie et de sa grandeur?
La versification de M. Ernest d’Hervilly, alerte, prime-sautière, se recommande par une facture sévère, qui n’exclut ni l’élégance ni la facilité. Je me borne à citer quelques vers d’un sentiment exquis. Misère vient d’exprimer son modeste désir. L’apôtre Paul dit alors à Misère :
Vieillard, votre souhait s’accomplira, je pense.
Puisque le Ciel toujours offre une récompense A ses vieux serviteurs, nous lui demanderons Ardemment, cette nuit, de punir vos larrons.
Comme vous l’avez dit...