‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 61 sur 70 · PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE

Espérez donc, ami.

MISÈRE, s’inclinant.

Je n’ai jamais douté si j’ai parfois gémi.

Il faut encore transcrire ce beau passage, dont l’idée

est empruntée à la légende du nord de la France ; c’est la Mort, qui presse Misère de lui rendre la liberté :

Je suis le Mal, dis-tu? Soit! Un mal nécessaire :

Le fer rouge est cruel, mais il guérit l’ulcère.

Ne hoche pas la tête en m’écoutant, vieillard,

Car je suis Celle aussi qui vient encor trop tard Pour beaucoup, et qui vient comme la délivrance.

Oui, c’est moi qui guéris l’incurable souffrance.

Veux-tu perpétuer la Vieillesse et les Maux?

Déjà, de toutes parts, des villes, des hameaux,

Des mers, où le radeau misérable surnage,

Et des champs que la guerre emplit de son carnage,

On me prie, on m’appelle avec des pleurs sanglants,

Et tous les désespoirs trouvent mes pas trop lents.

Allons, vieillard, fais place à la Mort bienfaisante!

La mise en scène du Bonhomme Misère est fort curieuse. Les trois tableaux qui composentja légende apparaissent successivement comme la peinture d’un triptyque dont les deux battants s’ouvrent et se referment au moment opportun. M. Zara a peint trois décors neufs, tous fort jolis, particulièrement le premier qui représente la place d’un village avec sa fontaine sculptée, éclairée par un fanal de forme étrange ; et le troisième, dont le plan principal est occupé par le cher poirier du bonhomme Misère. Les costumes sont dessinés d’après les images d’Épinal. La scène se passe au moment du premier voyage dès apôtres Pierre et Paul en Italie, c'est-à-dire vers le milieu du premier siècle de notre ère. Le costumier avait ses coudées franches ; il s’est inspiré des traditions du moyen âge et il a obtenu des effets pleins de couleur et d’originalité.

Le public de l’Odéon a fait le meilleur accueil à la tentative intéressante de M. Ernest d’Hervilly ; la légende du Bonhomme Misère est interprétée d’une manière fort intelligente par MM. Talien, Montbars,

François, Tousé, Monval, par Mlle Kolb, très accorte sous les traits de la lavandière laborieuse et gaie qui travaille, battue par une pluie d’orage ; MmcDefresnes, bien que fort souffrante, a largement dessiné le personnage de la Mort, qui, selon l’argument de M. d’Hervilly, doit apparaître « sous les traits d’une belle et « noble jeune femme aux longs cheveux épars sur sa « robe blanche et tenant une faux d’argent à la « main. »

DXIII

Théatre-Italien.

14 décembre 1877.

M AGBETTO. — M. Salvini.

M. Salvini n’a pas voulu quitter Paris sans donner une représentation de Macbetto. C’était aller au-devant des vœux du public, car la seule annonce du chefd’œuvre de Shakespeare avait suffi pour attirer une affluence inusitée. Shakespeare a décidément conquis sa place en France comme un classique national. Othello 9 Romeo , Hamlet , Macbeth exercent sur la foule une influence aussi directe et aussi persévérante que le Cid , Andromaque , Phèdre ou Britannxcus . Cette popularité acquise aux œuvres maîtresses du grand tragique anglais permet aux amateurs qui ont suivi les représentations de M. Rossi et de M. Salvini de comprendre quelque chose à la pièce sans savoir l’italien.

D’ailleurs, Macbeth est peut-être, des quatre drames que je viens de citer, celui qui parle le plus aux yeux, et dont l’action s’explique le mieux sans le secours de la parole. Les scènes de sorcellerie, le meurtre de

Duncan, le festin où l’apparition de Banco trouble l’esprit du meurtrier, le somnambulisme de lady Macbeth, l’apparition des soldats de Malcolm portant les rameaux verts de la forêt de Birman, enfin le combat terrible dans lequel l’épée vengeresse de Macduff délivre la terre d’un monstre couronné, sont autant de tableaux saisissants qui se passeraient de légende.

Mais quelle noble jouissance pour ceux qui ont le bonheur de suivre vers par vers, mot par mot, la prodigieuse conception de Shakespeare et les développements de cette pensée profonde, penchée sur la nature humaine comme sur un gouffre insondable, et qui donne le vertige avec la sensation de l’infini!

Le chemin est long et terrible depuis la bruyère déserte où les sorcières crient à Macbeth : « Tu seras roi! » jusqu’à l’heure sinistre où le misérable tyran aperçoit le fond de tout, même de ses indicibles terreurs et de ses ambitions sanglantes : « J’ai presque « oublié les impressions de la crainte; il fut un temps « où mes sens auraient été glacés si j’eusse entendu « des cris dans la nuit; où mes cheveux, à une nou- « velle effrayante, se dressaient et s’agitaient sur ma « tête comme s’ils avaient une âme : mais je suis ras- « sasié d’horreurs. »

Le rôle de Macbeth, cette personnification du crime, si terrible, si logique et si complète, est un des plus difficiles qui puisse s’offrir à l’ambition d’un acteur tragique. 11 a pour écueil la monotonie si l’interprète ne possède pas assez de ressources pour nuancer d’acte en acte la fureur sanguinaire et les épouvantements du thane de Glamis. C’est un grand éloge pour M. Salvini de constater qu’il y a pleinement réussi. La scène du banquet, où Macbeth perd et recouvre la raison selon que le spectre de Banco lui apparaît ou redevient invisible, fait passer un frisson dans les veines. Je l’ai trouvé surtout admirable dans

f avant-dernière scène, alors qu’il apprend à la fois la marche offensive de l’armée de Malcolm et la mort de lady Macbeth : « Elle aurait dû mourir plus tard ! » s’écrie Macbeth, « et attendre que nous eussions plus a de loisir pour recevoir cette nouvelle. Éteins-toi, «flambeau éphémère! La vie n’est qu’une ombre « fugitive; c’est un comédien qui s’agite un instant « sur les planches et qu’on ne reverra plus; c’est un « conte d’idiot, plein de fracas et de chaleur factice, « qui au fond ne veut rien dire du tout. Je commence « à être las du soleil et je voudrais que l’univers s’é- « croulât sur nos têtes. Qu’on sonne l’alarme! Yents, « soufflez! Accours, Destruction; que, du moins, nous « mourions dans nos armures ! » Le passage de l’ironie amère et délirante à l’exaltation du soldat qui va chercher la mort comme une délivrance a été rendu par M. Salvini avec une science des contrastes et une puissance de moyens qui lui ont valu une longue ovation.

M. Salvini quitte Paris dimanche, en laissant parmi nous l’impression profonde de son magnifique talent. Heureuse l’Italie, qui possède deux tragédiens tels que M. Salvini et M. Rossi, tous deux dans la force de l’âge! Puissions-nous les revoir un jour et les revoir ensemble! Que diriez-vous d 'Otello avec M. Rossi dans le rôle du Maure et M. Salvini dans celui de Iago? C’est une idée de M. Salvini, et je garantis que le jour où elle se réalisera, ce sera vraiment une fête pour la littérature et pour l’art.

DXI V

Théâtre-Historique. 15 décembre 1877.

LA CENTIÈME D’H AMLET

Drame en cinq actes et six tableaux, par Théodore Barrière.

Il y a deux mois à peine que Théodore Barrière, foudroyé par un mal subit, a été enlevé prématurément à l’art dramatique contemporain, dont il était l’une des gloires. Théodore Barrière était mon ami d’enfance; depuis trente-six ans nous gravissions côte à côte le dur sentier de la vie. Tel je l’avais aimé, adolescent et inconnu, tel les années l’avaient laissé en le faisant célèbre : esprit fougueux, inquiet, honnête, âme droite et haute, cœur généreux incessamment traversé par les effluves du bon et du vrai. Si je parle ici publiquemeut de ma douleur, ce n’est pas pour en faire étalage; c’est pour avertir sincèrement le public qui me lit, que l’ami inconsolé de Théodore Barrière ne pourrait pas, ne voudrait pas se faire le juge de l’œuvre posthume représentée ce soir.

Je me borne donc à la raconter.

Un peintre célèbre, M. Pascal Brun, a deux enfants : un fils nommé Étienne, qui sert comme enseigne dans la marine de l’État; une fille nommée Camille, que son père a reléguée dans la ferme de son ami Martin Noël, auprès de Mmc Noël, qui est la marraine de Camille. Martin Noël a été saisi d’une passion violente pour la fille de Pascal ; dès qu’il la lui laisse voir, Camille prend la résolution de quitter un asile qui ne lui offre plus qu’angoisses et périls. D’ailleurs Camille partage l’amour pur qu’elle a inspiré à un officier de

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