‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 62 sur 70 · GS · texte numérisé non relu

GS

marine, M. Georges de Maillan, le lieutenant de son frère Étienne.

Quant à Pascal Brun, s’il a délaissé sa fille, c’est qu’un amour insensé l’enchaîne â la Luciani, une cantatrice italienne, qui donne en ce moment des représentations sur un théâtre de province. Pascal Brun a tout oublié pour cette femme, et sa famille et l’honneur. Dans un moment d’égarement, voulant satisfaire à une obligation que lui a imposée la Luciani, il a fabriqué et fait escompter pour une somme de douze mille francs des billets auxquels il a apposé la fausse signature de son ami Martin Noël. Il s’est, à la vérité, procuré l’argent qui doit faire face à l’échéance, mais il est obligé d’avouer son crime à Martin Noël, afin que les billets soient payés à présentation. Martin Noël accueille avec avidité la douloureuse confidence de Pascal; la possession des billets faux le rendra maître de la volonté de celui-ci lorsqu’il lui demandera la main de sa fille. Quant à sa femme Geneviève, l’odieux Martin Noël ne reculera pas devant un crime pour la faire disparaître.

L’occasion se présente inopinément; Martin Noël a suivi Pascal dans la loge de la Luciani ; il y est rejoint par Geneviève, que le départ de Camille a subitement éclairée sur la passion coupable de son mari, et qui lui adresse des reproches sanglants et mérités. Une querelle violente s’engage entre les deux époux, pendant que la Luciani chante le rôle d’Ophélie dans la centième représentation d 'Ramlet\ Martin Noël essaye d’abord de faire taire sa femme en comprimant ses cris, puis, sous l’impulsion d’un délire aveugle, il l’étrangle. L’énormité de son crime lui apparaît alors; l’échafaud se dresse devant lui, et, pour anéantir avec le corps de la victime toute trace de son horrible forfait, il met le feu au théâtre en plaçant des bougies allumées dans l’armoire qui renferme les costumes de la Luciani.

Lorsque Martin Noël, devenu veuf, ose demander à Pascal la main de Camille, Pascal manifeste une résistance d’autant plus invincible que Camille est promise, de son aveu, à Georges de Maillan. Martin Noël menace alors Pascal de le dénoncer à Injustice; il a gardé les faux billets. Pascal, dont la raison est ébranlée par la trahison de la Luciani, qui s’est enfuie avec un adorateur millionnaire avant le dernier acte d 'Hamlet, devient tout à fait fou.

Néanmoins, Camille, pour sauver l’honneur du nom paternel, consent au sacrifice qu’exige d’elle l’infàme Martin Noël. Mais une heure après l’accomplissement du mariage, elle se jette dans le lac qui avoisine la maison de Noël, en demandant pardon à Dieu de son suicide.

Ici se place une scène terrible.

Martin Noël, qui a vu Camille se jeter à l’eau, va s’y précipiter à son tour pour la sauver, lorsque Pascal l’arrête au passage. Pour le malheureux fou, la forme blanche qui flotte sur l’eau, c’est Ophélie, c’est la Luciani au dernier acte d 'Hamlet. Dans cette lutte, Pascal reconnaît tout à coup Martin Noël, la cause de tant de malheurs, et il le poignarde. En tombant, Martin Noël s’écrie : « Malheureux! ce n’est pas Ophé- « lie, c’est ta fille! » Et il meurt. Camille est sauvée par Georges de Maillan, et Pascal Brun recouvre la raison.

Comment se fait-il que ce drame mouvementé, rempli d’intérêt, traversé par les éclairs d’une imagination puissante, n’ait pas produit sur le public l’impression saisissante qu’il était permis d’en attendre ? Hélas ! c’est que la mort a empêché Théodore Barrière d’accomplir le travail définitif par lequel l’auteur expérimenté juge son ouvrage, le retouche, le modifie, l’abrège, en un mot, « le met au point », pour me servir de l’expression consacrée. Les épisodes inutiles,

les hors-d’œuvre que l’on croyait comiques et qui ne sont qu’encombrants auraient disparu dans ce labeur de révision dernière qui n’a pas été accompli.

Ce qui manque surtout au drame posthume de Théodore Barrière, c’est une interprétation suffisante. M. Clément Just joue avec chaleur et conviction le rôle de Pascal Brun, mais il lui reste plus de talent que de voix. Mlle Jeanne Marie est touchante et dramatique dans le rôle de Camille; MM. Cosset, Paul Jorge, Mmes Moriac et Volney sont fort convenables. Malheureusement, le poids des cinq actes porte tout entier sur le rôle de Martin Noël, et le rôle de Martin Noël est joué par M. Bouyer, dont la médiocrité habituelle est descendue ce soir au-dessous de toute critique. Gauche, maladroit, sans art et sans diction, braillant à tort et à travers, M. Bouyer a fait rire dans les scènes dramatiques, et a compromis, sans paraître même s’en douter, le succès de l’ouvrage. Si les amis de Théodore Barrière ont assez de crédit sur M. Castellano, directeur du Théâtre-Historique, pour obtenir qu’il confie le rôle de Martin Noël à un acteur moins offensant pour les yeux et les oreilles du spectateur, la Centième d'Hamlet, allégée de quelques longueurs et soutenue par une mise en scène intéressante quoique incomplète, retrouverait certainement le succès qu’elle n’a pas rencontré ce soir devant un public justement sévère pour M. Bouyer, mais à coup sûr bien rigoureux et bien ingrat envers l’auteur des Filles de marbre , des Faux Bonshommes , des Parisiens , de l'Outrage, de l'Ange de Minuit, et de tant d’autres compositions originales qui suffiraient à défrayer dix renommées, si elles n’étaient l’ouvrage d’un seul homme, mort à cinquante-cinq ans.

Page 1