MADELEINE
Pièce en quatre actes, par M. Charles Corthey.
La pièce de M. Charles Corthey est tirée, paraît-il, du roman de M. Claretie, intitulé Madeleine Berlin , qui parut, il y a quelques années, dans le feuilleton du Figaro. Mes souvenirs personnels ne me fournissent pas de renseignements assez précis pour confronter l’œuvre du romancier et celle du dramaturge. Mais j’absous, les yeux fermés, M. Jules Claretie de toute responsabilité dans l’œuvre enfantine de M. Charles Corthey. Le travail qui adapte un roman aux convenances de la scène exige de l’expérience et du tact; les plus habiles y échouent quelquefois; un débutant ne peut qu’y perdre son temps et son encre.
Il se trouve précisément que la donnée principale de la pièce est de celles qu’on ne saurait présenter au public qu’avec des précautions infinies, et qu’il vaudrait beaucoup mieux ne pas lui présenter du tout. Il s’agit d’une fille qui, devenue la rivale de sa propre mère, la trompe scandaleusement avec son propre beau-père. C'est tout ce qu’il y a de propre là dedans. En un mot, c’est le même sujet que la Julia de Trécœur de M. Octave Feuillet, avec cette différence que Julia se brise la tête sur des rochers plutôt que de laisser pénétrer son secret, tandis que Madeleine Bertin se vautre cyniquement dans l’infamie.
Heureusement, s’il est un dieu pour les ivrognes, il en est pour les enfants inconscients du danger. L’odieuse immoralité du sujet, traité sérieusement.
avec toutes les ressources de l’art, aurait peut-être révolté le public. M. Charles Corthey est parvenu à le faire rire avec des monstruosités qui n’ont rien de comique. Le moyen de résister à des phrases comme celle-ci : « Une femme est d’autant plus seule « qu’elle est plus isolée! » Notez que cette exclamation de la vertueuse Mme Darcier, mère de Madeleine Bertin, reproduit servilement un des plus célèbres axiomes de Joseph Prudhomme. Ailleurs, M. Bertin, furieux contre un certain Bussières qui vient de décamper en lui emportant cinq cent mille francs, s’écrie, en jetant les yeux sur un papier révélateur : « Ciel! ce drôle est mon fils! » Ici la bonne foi d’un public qui ne demandait qu’à « gober » tout ce qu’on lui offrait a senti qu’on se jouait d’elle, et un bel accès d’hilarité a déchargé d'un seul jet la bile silencieusement amassée pendant les trois premiers actes.
N'insistons pas. La pièce de M. Charles Corthey est écrite comme ces bâtons et ces jambages par lesquels les enfants de six ans préludent au bel art de la calligraphie. La pièce est jouée comme elle est écrite. Je recommande aux curieux une débutante qui s’appelle Mlle Hérald, et qui imite d’une façon prodigieuse les mouvements et les roulements d’yeux d’une poupée à ressorts.