LES ENVOIS DE ROME
20 décembre 1877.
Une de'cision ministérielle, qui n’a guère que deux ans de date, prescrit l’exécution publique des œuvres musicales adressées à l’Académie des beaux-arts par les élèves de l’École de Rome.
La mesure est excellente, à ce point qu’on se demande comment on n’y avait pas songé plus tôt. L’audition est pour les musiciens ce qu’est l’exposition pour les peintres et les sculpteurs. Devant les œuvres de ceux-ci, les portes des galeries de l’École des beauxarts s’ouvrent à deux battants ; il était naturel que la salle du Conservatoire fût offerte aux musiciens lauréats.
Donc, hier jeudi, 20 décembre, à neuf heures du soir, l’administration des beaux-arts conviait un public d’élite à l’audition des envois de Rome. Le programme n’était pas très étendu, et pour cause. L’École de Rome ne possède en ce moment que deux musiciens, M. Wormser et M. Puget; or M. Puget n’a rien envoyé du tout, ou du moins n’a pas fait son envoi dans les délais « prescrits par le règlement ». Or, eûtil envoyé, hors délai, quelque pièce qui fût un chefd’œuvre, il n’y a pas de chef-d’œuvre qui tienne : le règlement a été positivement violé, et nous n’entendrons rien de M. Puget.
M. Salvayre devait-il quelque chose? L’Académie
dit oui ; elle s’étonne qu’un jeune compositeur, auquel elle a prodigué les encouragements et les éloges, ne continue pas indéfiniment à travailler pour elle. M. Salvayre répond à cela qu’il a fait ses trois années réglementaires, et qu’il est heureux d’offrir à l’Académie la partition du Bravo , estimant qu’un grand opéra, représenté avec succès au Théâtre-Lyrique, rend du travail, de l’énergie et du talent d’un compositeur un témoignage plus évident et plus considérable qu’une composition purement académique. Mais le règlement n’avait pas prévu le cas. Personne non plus n’avait prévu le règlement, qui n’est guère connu que de M. le secrétaire perpétuel.
De fait, la négligence de M. Puget et l’abstention involontaire de M. Salvayre ne laissaient à la disposition de l’Académie que l’envoi de M. Wormser, comprenant une symphonie complète, une sorte d’oratorio composé sur un dithyrambe de Lamartine intitulé la Poésie sacrée , plus la 'copie d’un intermède avec chœur de Benedetto Marcello, retrouvé parmi les manuscrits de la bibliothèque Saint-Marc à Venise. Cette pénurie risquait de compromettre l’institution des auditions annuelles. Heureusement, M. Salvayre, dont la fécondité s’explique par un travail acharné, n’a pas laissé l’Académie dans l’embarras; et voilà comment le programme d’hier comprenait, avec la symphonie de M. Wormser, deux morceaux de M. Gaston Salvayre, un air varié pour instruments à cordes, et le psaume CXIII avec chœurs.
La symphonie de M. Wormser n’est pas sans mérite; les idées en sont minces et courtes, mais développées avec méthode et clarté. Le public s’est trouvé d’accord avec l’Académie pour distinguer deux morceaux sur quatre, à savoir : X adagio , mélancolique et un peu dormant, et le minuetto, très vif, très piquant, très enlevé par l’excellent orchestre que conduisait
M. Ernest Deldevez. M. Wormser n’en est qu’à sa première année de Rome. Son début, sans promettre une grande originalité, mérite cependant qu’on en tienne compte.
L’air varié pour instruments à cordes, qui succédait à la symphonie de M. Wormser, a été composé par M. Gaston Salvayre dans le goût des basses dances si en honneur du xvie au xvme siècle. A entendre ces mélodies empreintes d’une joie grave et d’une élégance un peu hautaine, il semble qu’on va voir s’agiter en mesure de grands seigneurs et de nobles dames habillés par Velasquez ou par Clouët.
Une des variations de ce morceau brillant a été redemandée avec insistance par l’auditoire, et l’orchestre a bien voulu le répéter, autorisé par l’assentiment bienveillant de M. Ambroise Thomas, qui présidait la cérémonie.
M. Salvayre a écrit sur le Psaume CXIII un œuvre considérable, qui ne contient pas moins de cinq morceaux, pour orchestre, chœurs et soli. Le texte de ce psaume, qui commence par In exitu Israël de Egypto, c’est la grandeur de Dieu qui délivre son peuple, et la vanité des idoles impuissantes. Le psalmiste raconte d’abord les miracles qui accompagnèrent la délivrance du peuple d’Israël, la mer qui se retira, mare vidit et fugit, le Jourdain qui remonta vers sa source, les montagnes qui tressaillirent comme le bélier, tandis que les collines sautaient comme l’agneau. La description instrumentale de ces prodiges a été conçue par M. Salvayre comme une page d’histoire écrite dans un mouvement grave, et dont les épisodes sont marqués par les diverses colorations de l’orchestre.
Au n° 2, Non nobis , Domine , le peuple d’Israël reconnaît la toute-puissance du Seigneur. Deux récitants, soprano et ténor, disent les différents versets de la
prière qui est reprise par le chœur des hommes et arrive par un crescendo à former un choral auquel viennent s’ajouter les voix de femmes sur les paroles Deus autem noster.
Le n° 3, Simulacra gentium, c’est l’imprécation contre les idoles, ou plutôt une sorte de conjuration vocale et instrumentale, qui arrive à un violent fortissimo , comme si le peuple de Dieu allait briser ces idoles de pierre qui ont une bouche et ne parlent point, des yeux et qui ne voient point, des pieds et qui ne marchent pas.
Au milieu du déchaînement général, quelques voix de femmes se détachent pour chanter la douceur et la bonté de Dieu, dont la grâce s’est étendue sur la maison d’Israël. C’est le numéro 3 bis . Les harpes se mêlent au chœur des femmes. Les hommes, de leur côté, célèbrent la bonté divine qui protège la maison d’Aaron, et les deux chœurs se rejoignent dans la suavité des sonorités éoliennes.
Au n° 4 et -dernier, Qui timent dominum , une sorte de psalmodie ramène la phrase principale du n° 1, qui, passant par diverses modulations, conclut le morceau avec une sonorité imposante et profondément religieuse.
Le psaume de M. Salvayre, qui appartient aux régions les plus élevées de l’art musical, a été écouté avec un intérêt soutenu. Le chœur de femmes, délicieusement accompagné par la harpe de M. Prunier, est évidemment le plus accessible au public, qui l’a couvert d’applaudissements. L’ensemble de l’ouvrage composé immédiatement avant le Stabat mater qui sera prochainement exécuté par la Société des concerts, atteste une fois de plus chez M. Gaston Salvayre une abondance d’idées et un savoir qui le placent au premier rang parmi les jeunes compositeurs sur qui repose l’avenir de l’École française.
P. -S. — L’Académie a reconnu qu'il y avait eu un malentendu entre elle et M. Gaston Salvayre; l’erreur sera constatée et réparée dans le prochain rapport de M. le secrétaire perpétuel, c’est-à-dire dans un an. Voilà une justice très réglementaire, mais bien lente.