DX VI
Comédie-Française. 22 décembre 1877.
PARTHÉNICE
A-propos en un acte en vers, par M. Émile Moreau.
Odéon (Second Théatre-Français). Même soirée.
LE PROCÈS DE RACINE Comédie en un acte en vers, par M. Pierre Giffard.
La Comédie-Française et l’Odéon fêtaient ce soir le 238e anniversaire de la naissance de Racine.
A la Comédie-Française, Esther et les Plaideurs, séparés par un à-propos en vers de M. Émile Moreau, intitulé Parthénice ;
A l’Odéon, Iphigénie en Aulide et les Plaideurs , séparés par un à-propos en vers de M. Pierre Giffard, intitulé le Procès de Racine.
M. Émile Moreau nous montre Jean Racine à dixhuit ans, conduit du cabaret aux coulisses et aux loges d’actrices par le bonhomme La Fontaine, et prenant son oncle, M. Vitard, comme confident de sa bonne fortune avec la Duchâteau, du théâtre du Marais, pour qui il a composé sa première pièce de vers, P art hé -
nice. Lorsque M. Vitard a reçu la confession du jeune poète qu’il admire et qu’il encourage, il déclare à la sévère Mmc Vitard, son épouse, que la conduite de Jean Racine 11e laisse rien à désirer, et qu’il répond de lui comme de soi.
L’à- propos de M. Emile Moreau, agréablement tourné, ne retrace peut-être pas un tableau bien fidèle de la jeunesse de Racine; mais il a plu, c’est tout ce qu’on exige d’un à-propos. Il est également malaisé de reconnaître l’homme toujours grave et un peu guindé que fut Racine dès ses premières années dans le gamin turbulent et enfiévré que nous a montré Mlle Sarah Bernhardt. Mais l’actrice a du feu, de la verve, et elle porte agréablement le justaucorps et la grande perruque. M. Thiron et Mmc Jouassain esquissent d’un trait sûr les amusantes silhouettes de M. et Mmc Vitard.
La petite pièce de l’Odéon a été tirée directement par M. Pierre Giffard de la biographie de Racine. L’auteur de la Thébaïde et à' Alexandre avait hérité d’un oncle un prieuré qui entraînait la prise d’habit dans un ordre religieux. Racine accepta le prieuré mais ne se pressa pas de se faire moine; à la fin, un régulier lui disputa le prieuré, on plaida et Racine perdit le prieuré avec son procès. 11 y avait, à l’entour de la place du cimetière Saint-Jean, un traiteur fameux à l’enseigne du Mouton. Là se réunissaient souvent de jeunes seigneurs plus ou moins spirituels, avec Boileau, Racine, Chapelle, La Fontaine, Furetière, etc. On prétend que les Plaideurs furent conçus et écrits en partie dans cette joyeuse réunion, et que Racine ne poursuivit l’achèvement de cette comédie que pour se venger de son juge en le ridiculisant sous les traits de Perrin Dandin.
M. Pierre Giffard était dans son droit en se servant de cette anecdote, qui, d’ailleurs, me paraît fort sus-
DU THÉ ATR K.
pecte, non quant au procès qui réellement eut lieu, mais quant à l’intention et à la pensée première de la comédie des Plaideurs. Racine explique dans sa préface qu’il a voulu donner au public français un échantillon des comédies d’Aristophane en traduisant et en coordonnant quelques fragments des Guêpes ; cette explication littéraire doit être tenue pour la seule bonne et la seule vraie. Des vers travaillés et rimés comme ceux des Plaideurs ne s'improvisent pas au cabaret. Les traits saillants sont presque tous d’Aristophane et le reste appartient à Rabelais. Je cherche en vain ce que les convives du Mouton y auraient mis pour leur écot.
La comédie de M. Pierre Giffard est d’ailleurs fort gaie, fort amusante, et fort bien jouée par MM. Grandier, Yalbel, Montbars, Mmes Marie Kolb et Alice Brunet.