DXVII
Thèatre-Italien. 22 décembre 1877.
Reprise d’AlDA Début de Mrae Maria Durand.
Je n’essayerai pas de refaire, à propos d’une reprise, une étude complète sur Aida . Je me borne à constater que l’œuvre magistrale de Verdi vient d’être accueillie avec un succès égal à celui qu’elle obtint dans sa nouveauté.
Les morceaux qui ont produit hier le plus d’impression sur le public sont, au premier acte, la consécration dans le temple de Vulcain;au deuxième acte,
le duo d’Amneris et d’Aïda, la marche triomphale et la finale, et je puis ajouter en bloc le troisième et le quatrième acte tout entiers, en insistant sur le duo de la fin Vedl di morte long elo, qui couronne si lumineusement le drame musical.
Mme Maria Durand , qui débutait dans le rôle d’Aïda, a justifié du premier coup les espérances que la direction du Théâtre-Italien fondait sur elle. Grande, bien faite, douée d’une physionomie régulière et expressive, Mme Maria Durand possède une admirable voix de soprano, pleine, vibrante et veloutée, d’une égalité parfaite depuis les notes basses, colorées et mordantes comme celles d’un contralto, jusqu’à Yut supérieur. La cantatrice se sert avec un art consommé de cet organe splendide, soit qu’elle le maintienne dans la suavité des demi-teintes, soit qu’elle le lance à toute volée dans les explosions de la passion. Le succès de Mme Maria Durand a été très grand : il méritait de l’être davantage encore.
Avec Mme Maria Durand nous entrevoyons la reprise possible et par conséquent certaine d’une bonne partie du répertoire italien. Est-ce que M. Escudier n’a pas déjà songé pour elle à la Norma , avec M. Nouvelli dans Pollione et Mlle Litta ou Mlle Nordi dans Adalgise?
Il a été fort bien, M. Nouvelli, sous le casque de Rhadamès; certes, il faut beaucoup de talent et de savoir pour supporter le poids d’un tel rôle et d’un tel casque avec des forces physiques relativement médiocres. Mais je ne conseillerais pas à M. Nouvelli de se dépenser à de pareilles tentatives. Ses qualités principales sont le charme et la douceur; elles disparaissent ou s’éteignent dans l’exécution d’un grand rôle dramatique; il s’est trouvé justement que M. Nouvelli, préoccupé de se maintenir en haleine comme ténor de force, n’a fait aucun effet dans la romance
Céleste Aida , que Masini soupirait si mélodieusement.
Mme Sanz, qui tient la partie d’Amneris, déploie un peu sans compter les richesses d’une voix qui se prête à tout ce qu’on lui demande sans y prendre grand intérêt.
Le grand prêtre ne chante guère, et le roi ne chante pas du tout.
M. Pandolfini a fait sa chose propre et son domaine du rôle d’Amonasro qu'il a créé à la Scala. 11 est tout à fait hors ligne, comme chanteur et comme acteur, dans le rôle du farouche roi d’Éthiopie, prisonnier des Pharaons.
Je n’ai rien à dire des accidents de « massination » dont mon spirituel confrère le Monsieur de l’Orchestre a raconté la burlesque épopée; on ne s’en est guère aperçu qu’à la longueur des entr’actes et à l’insoumission de quelques colonnes de granit, dont le faîte oscillait au moindre souffle comme des feuilles de papier décollées.
Mais je rappelle les chœurs à l’observation des intentions les plus certaines du maître. Le chœur en mi bémol dans l’intérieur du temple, Possente Phta , a été dit et répété constamment trop fort et trop vite, de manière à faire disparaître le charme étrange de cette mystérieuse mélodie qui, sous la direction personnelle de Verdi, se dessinait à sa première apparition comme un léger murmure de l’effet le plus saisissant.
Théâtre Lyrique. 24 décembre 1877.