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LA MARUTCHA

Depuis quand ose-t-on séparer l’héritage?

Les maux de la patrie incombent en partage A tous ceux-là qui, tous, avaient part à ses biens.

Si vos pères s’en sont montrés mauvais gardiens,

Il en est du devoir comme de la fortune :

De père en fils, l’honneur est un, la dette est une,

Et, pour l’acquitter, tout en vous afiranchissant,

S’il faut de l’or, payez; mourez, s’il faut du sang!

Stenko se décide à rejoindre ses compatriotes, et Mikla se résigne à rester au poste d’honneur et de péril mortel où son père l’a mise.

La situation est vraiment très belle, et cette scène capitale aurait, à elle seule, décidé du succès de la soirée.

Au quatrième acte, qui nous ramène chez les Kosaks, dans une forêt de l’Ukraine, Froll-Gherasz et Stenko, vaincus dans une première rencontre, pleurent Mikla dont on annonce le supplice à Lublin. Le traître Rogoviane marche contre eux à la tête de l’armée polonaise, mais la Marutcha leur apprend une

bonne nouvelle : Rogoviane s’est engagé dans un défilé où il peut périr si les troupes kosakes parviennent aie tourner. Stenko, pour expier la faiblesse qui lui a fait abandonner le commandement des siens, guidera dans les gorges d’Alcna la phalange de soldats qui doivent mourir aces nouveaux Thermopyles pendant que le gros des contingents kosaks tournera l’armée polonaise. Et la Marutcha, au son d’une musique bizarre, entonne un nouveau chant de guerre :

Qu’importe les morts! La liberté vit!

Un peuple est sauvé, la patrie est grande;

Ne mesurons pas la perte à l’offrande.

C’est un ciel de gloire où Dieu les ravit,

Qu’importe les morts! La liberté vit!

Au dernier acte, Rogoviane, qui se croit vainqueur, campe avec ses officiers dans une grange abandonnée. Les Kosaks chargés de garder le passage se sont fait tuer sur place, et l’on a gardé deux prisonniers seulement, un vieux Kosak nommé Mosi, et le pauvre Stenko, mortellement blessé. Mikla, sauvée par Rogoviane, arrive pour recevoir le dernier soupir de son fiancé. Mais Stenko ne mourra pas sans vengeance. Les Kosaks ont achevé leur mouvement tournant. Leur musique endiablée frappe de loin l’oreille de Stenko :

Reconnais-tu l’accent de ce clairon qui vibre?

C’est la charge kosake. Ah! Mikla, je meurs libre!

Mikla appelle les Kosaks en leur criant : « Rogoviane est ici ! » et, frappée d’un coup de poignard par le traître, elle expire à côté de son fiancé. Les Kosaks envahissent la ferme; Rogoviane, saisi par eux, subira la loi terrible du pays; il sera enterré vivant audessous du cadavre de ses victimes. Quant à Froll- Gherasz, en présence de ces deux enfants qu’il a sa-

crifiés au salut de l’Ukraine, il ne peut que verser des larmes inconsolables et répéter tristement avec la Marutcha :

Qu’importe les morts! La liberté vit!

On devine ce qu’un pareil sujet, où le drame proprement dit confine à l’épopée, offrait d’attraits irrésistibles à l’auteur des Chants du soldat. C’est une âme qui s’épanche et répand à flots le patriotisme dont elle est embrasée. La place nous manquerait si nous voulions citer ici les beaux vers et les grandes pensées que de public a salués au passage par des applaudissements prolongés.

M, PaulDéroulède écrit comme il sait agir et penser : en homme. Son style est plus viril que caressant, plus précis que correct; il a la brutalité du boulet de canon, qui s’inquiète peu des débris et de la poussière qu’il soulève, pourvu qu’il atteigne le but. J’aurais bien des réserves à faire, mais je connais les idées de M. Paul Déroulède là-dessus, et je sais que je ne le convaincrais pas. Son drame étincelle de beaux vers; mais la suite et la continuité de la trame littéraire laissent à désirer quelque façon plus aisée et plus polie, dont, pour mon goût, je ne puis me passer. M. Déroulède traite avec beaucoup de soin les parties saillantes de son œuvre; il les regarde comme des bijoux qu’il faut ciseler et sertir en conscience. Le reste n’est à ses yeux qu’une sorte de récitatif qui prête à toutes les négligences. Mon Dieu! j’y consens dans une certaine mesure.

La facture uniformément impeccable et à angles coupants ne laisse pas que d’engendrer la fatigue chez l’auditeur. Mais il faut y prendre garde et surtout se connaître. La négligence chez un Alcibiade comme Alfred de Musset nous donne l'impression d’un concert de flûtes et de luths; chez un Tyrtée comme

M. Déroulède, elle se traduit en rudesse pareille au son d’un glaive frappant sur des armures de fer. Il ne se défie pas assez des facilités expressives mais dangereuses et quelquefois choquantes de la langue courante.

Entre l’archaïsme et le néologisme, deux préciosités, deux écueils, passe le large fleuve de la langue littéraire qui date de Malherbe, qui traverse Corneille, Racine, Boileau, Molière et qui s’étend jusqu’à Victor Hugo. C’est dans ces eaux salutaires que je conseillerais à M. Déroulède de retremper et de reforger son style un peu rugueux. Je pourrais éclairer ma pensée par de nombreux exemples ; à quoi bon ? J’aime mieux louer les vers énergiques, sonores, pleins de généreuses pensées, les grands traits dramatiques, qui ont à tant de reprises soulevé les transports du public.

Somme toute, M. Paul Déroulède m’apparaît comme un auteur dramatique de haute valeur et dès à présent armé pour la longue carrière qui s’ouvre devant ses vingt-cinq ans. Ma critique, qu’il est libre de trouver pédante, ne fait tort ni à son éclatant début ni à mes propres émotions.

LHetmcin est interprété d’une manière supérieure par M. Geffroy, dont le talent hors ligne semble se renouveler à chaque jour de sa verte vieillesse. Le caractère de son jeu si profond, c’est la grandeur ; le pathétique de sa voix, devenue plus souple qu’en ses jeunes années, passe jusque dans son geste d’une ampleur singulière, qui semble évoquer les temps disparus. L’ovation qu’il a reçue en venant nommer M. Paul Déroulède n’était qu’un juste hommage rendu à ce prodigieux talent.

M. Marais a tenu le rôle de Stenko avec une énergie fébrile qui sied au personnage et le fixe dans le souvenir. Il a dit sa scène de mort avec une vérité qui a remué la salle.

Pour Mme Marie Laurent, chargée du rôle de la Marutcha, elle s’est montrée la digne partenaire de M. Geffroy et n’a pas été moins applaudie. Elle s’est élevée à une grande hauteur dans la scène .du troisième acte, et, au quatrième, on lui a fait répéter son chant de guerre par une acclamation unanime.

M. Gil Naza, un comédien fort spirituel et fort souple, s’est révélé sous un jour tout nouveau dans le rôle du vieux Kosak Mosi, un héros obscur que Rogoviane finit par envoyer à la mort. Il y a développé un sentiment héroïque enveloppé de bonne humeur qui a singulièrement saisi le public. On l’a applaudi trois fois après ce beau vers du vieux soldat, qui ne peut s’empêcher de pleurer en retrouvant son ancien chef :

Il a vu mon courage : il peut bien voir mes larmes!

M. Regnier donne beaucoup de relief au rôle du traître Rogoviane, et M. Tallien reproduit avec originalité la physionomie du roi Ladislas IV.

Le rôle de Mikla sert MUe Antonine dans ses parties tranquilles et douces; mais elle n’a pas l’accent du drame; le voisinage de M. Geffroy et de Mmo Marie Laurent demandait peut-être une jeune première plus énergique.

Une œuvre comme VHetman , qui transporte le spectateur parisien dans un monde inconnu, à la cour demi-barbare de Lublin, dans les forêts et les marécages de la vaste et pittoresque Ukraine, parmi ces Kosaks Zaporogues, indomptables ennemis des rois polonais, puis sujets indisciplinés des Tzars russes; une telle œuvre, dis-je, appelait un cadre original et saisissant comme elle. C’est ainsi que M. Duquesnel a compris sa mission; les décors et les costumes de VHetman forment un ensemble où le goût

artistique le dispute à la richesse, et qui peut passer, sans exagération, pour une des plus belles choses qu’on ait vues au théâtre. L’art de la mise en scène ne saurait aller plus loin.

Parmi les cinq décors où se déroule successivement l’action dramatique, il en est trois que je tiens certainement pour fort estimables : les jardins du roi Ladislas, avec leurs illuminations étranges; l’intérieur du palais de Lublin, avec ses architectures semi-asiatiques, et surtout Yisbah ou ferme russe, dans laquelle viennent expirer Stenko et Mikla. Mais les deux autres décors, ceux du second et du quatrième acte, sont d’admirables tableaux, qui placent décidément M . Chéret au premier rang. Les rapides du Dniéper, sortant de gorges profondes pour épandre leurs eaux limpides sur un lit de cailloux roulés, et la forêt de sapins, avec ses éboulements de rochers gigantesques, se partageront l’admiration des connaisseurs, qui n’oseront décider entre ces deux chefs-d’œuvre.

Quant aux costumes, il me suffira de dire qu’il y en a deux cents, tous différents, et que M. Émile Thomas, l’habile dessinateur, les a composés sur des documents authentiques, communiqués avec bienveillance par l’illustre peintre Zichy. Je ne me hasarderai pasàles décrire. Signalons seulement le costume d’hetman porté par M. Geffroy, tout blanc avec des cartouchières d’or; celui de Mme Marie Laurent, qu’on dirait enlevé à un tableau de Decamps ; enfin les deux costumes du roi Ladislas, surtout son habit de chasse, en cuir véritable, soutaché et brodé de soie, d’or et d’argent. Le mélange des vêtements à la mode des premières années de Louis XIV, portés par les seigneurs polonais, avec les accoutrements variés des farouches Kosaks donne un des aspects les plus singuliers et les plus curieux qu’on ait jamais obtenus au théâtre.

En consacrant une dépense énorme et presque folle h l’œuvre du jeune écrivain, M. Duquesnel a bien mérité de la littérature et des arts. Son audace lui réussira, mais quand on songe qu’elle pouvait lui coûter plus de deux années de sa subvention, il faut rendre pleine justice à cet homme aimable et intrépide, qui risque une fortune pour satisfaire à la fois ses goûts d’artiste et de lettré.

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Comédie-Française.

5 février 1877.

Reprise de CHATTERTON

Drame en trois actes, quatre tableaux, en prose, par Alfred de Vigny.

J’entrevois, dans le lointain de mes souvenirs de jeunesse, la physionomie singulière et difficile à peindre du comte Alfred de Vigny : un masque puissant et muet, le nez en saillie et le profil un peu court, un visage glabre encadré de cheveux longs, un port de tête solennel et le regard glacé; le comte Alfred de Vigny, vu seulement du dehors, ressemblait, par la dignité un peu hautaine et par la réserve infranchissable de son abord, à quelque pair de la vieille Angleterre, cependant que l’arrangement un peu artificiel de la chevelure, selon le type adopté par les peintres pour leurs archanges, rappelait le chantre mystique, sinon religieux, d 'Éloa et de Moïse. 11 y avait en lui non seulement du prédicant, mais aussi du pontife. La « fonction du poète » , comme dit Victor Hugo, n’eut pas de desservant ni de défen-

seur plus convaincu. A ses yeux, le poète était le martyr de la société dont il devrait être le roi. Il aurait signé des deux mains la formule de Sieyès, en la transformant à son usage : « Qu’est-ce que le poète? Rien. — Que doit-il être ? Tout. »

De cette pensée exclusive et par conséquent fausse, de cette prédominance exagérée accordée à la rêverie sur une société qui vit surtout d’action, naquit un livre étrange : Stella , première consultation du Docteur noir , cadre humoristique et sombre qui enchâsse l’histoire lamentable de trois poètes tués en la fleur de leur âge par l'abandon ou par le crime de la société, Gilbert, Chatterton, André Chénier. C’étaient ses Misérables à lui, et il réclamait éloquemment pour eux le droit de vivre. La forme curieusement cherchée de Stello ne nuisit pas au succès de l’œuvre, car elle est arrivée à sa onzième édition, publiée en 1872 par la librairie Michel Lévy. On peut même dire que Gilbert, Chatterton et André Chénier doivent leur popularité au livre d’Alfred de Vigny presque autant qu’à leurs propres œuvres. Cela est plus vrai pour Gilbert que pour André Chénier, et moins encore pour Gilbert que pour Chatterton, dont le nom. en 1831, n’était connu en France que de quelques érudits.

Il faut dire qu’en les popularisant, Alfred de Vigny ne se gêna pas pour les défigurer. Je ne veux pas discuter ici les erreurs qu’on lui a justement reprochées au sujet de Gilbert et d’André Chénier, et qui ont été relevées en leur temps ; je m’en tiens à Chatterton. Alfred de Vigny n’a laissé à personne autre qu’à luimeme le soin de prouver à quel point il obéissait à son imagination.

L’histoire de Chatterton dans Stello et la fable du drame ne se ressemblent que par le fond. Dans le roman, Kitty Bell est une humble marchande de gâteaux, femme d’un ouvrier sellier ; elle est devenue

dans la pièce une riche bourgeoise, femme d’un grand manufacturier; il en est ainsi des autres détails, que le poète modifia selon sa convenance, comme on dispose de la chose qu’on a créée.

Cependant, Alfred de Vigny a respecté l’individualité de son héros. Thomas Chatterton fut un véritable prodige, prodigy of genius, disait Warton; the marvel tous boy , écrivait plus tard Wordsworth. Fils posthume d’un pauvre maître d’école, et élevé à l’école de charité de Colston (non pas à Oxford, comme il est dit dans le drame), Chatterton n’avait que onze ans lorsque sa vocation poétique se révéla par une satire contre un pasteur méthodiste qui avait changé de religion par intérêt. Une vanité précoce comme son génie lui conseilla d’arriver à la renommée par des procédés extraordinaires. Clerc de procureur à Bristol, il étudia profondément les vieux auteurs anglo-saxons et les dialectes du moyen âge. Une fois maître d’un pareil instrument, il inventa des épopées saxonnes, parmi lesquelles la Bataille de Hastings est demeurée célèbre, et il les livra au public comme des découvertes. Ici apparaît le point délicat, l’ombre qui se projette sur la renommée de Chatterton. Il semble que le jeune archéologue poète ne s’en soit pas tenu à tromper le public par des mystifications littéraires, qui ne prouvaient que son talent d’assimilation; il en vendit les manuscrits à des particuliers comme d’insignes monuments de l’antique muse saxonne, et descendit ainsi aux supercheries coupables qui, de nos jours, mènent les Vrain-Lucas en police correctionnelle. La fraude fut bientôt dévoilée et l’exploitation des traditions du xi° siècle se trouvant arrêtée, Chatterton aborda le journalisme politique, où il rencontra peu de succès. Enfin, découragé, égaré par les déceptions de l’orgueil et par les atteintes de la misère, il s’empoisonna le 25 avril 1770. Il n’avait pas

encore dix-huit ans. L’Angleterre ne tarda pas à rendre de publics hommages à cet enfant trop faible pour la lutte. « L’inégalité des diverses productions de Chatterton, a dit de lui Thomas Campbell, peut être comparée à ce qu’il y aurait de disproportionné dans un géant qui n’aurait pas atteint toute sa grandeur. Ses ouvrages n’ont pas ce fini qui est l’indice d’un talent qui ne mûrira pas. Le Tasse seul peut lui être comparé pour la précocité du génie poétique. Aucun poète anglais ne l’a égalé à cet âge. »

11 faut convenir que la fin tragique du jeune Chatterton prêtait singulièrement aux théories préconçues d’Alfred de Yignv sur la fatale destinée des poètes. Il a saisi son héros aux dernières heures de sa vie si courte, alors que la pensée du suicide dominait irrésistiblement son âme abattue et son cœur brisé. Le personnage delà douce Kitty Bell, victime d’un amour partagé quoique inavoué, appartient à M. de Vigny. Les biographes disent seulement qu'à la veille de la mort de Chatterton, une couturière, dans la maison de laquelle il logeait, sachant qu’il manquait de pain, lui offrit un dîner qu’il refusa par fierté. Ce petit fait, si naturel et si modeste, se transformant dans l’imagination d’Alfred de Vigny, a suffi pour lui inspirer la vision de Kitty Bell, une des plus pures et des plus touchantes créations du théâtre moderne.

Quant au personnage du lord-maire M. Beckford, c’est â tort qu’Alfrcd de Vigny l’a présenté comme un sot gonflé de son importance bourgeoise et incapable d’apprécier le génie de Chatterton. La vérité est que M. Beckford mourut avant Chatterton, et que la perte de ce protecteur éclairé fut pour beaucoup dans le désespoir du jeune poète.

Je n’insiste pas sur ces dissemblances entre la fiction et la réalité. Alfred de Vigny en faisait bon marché : « Le poète était tout pour moi », dit-il dans

sa préface; « Chatterton n’était qu’un nom d’homme, et je viens d’écarter à dessein des faits exacts de sa vie, pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais déplorable d’une noble misère. »

Le drame, représenté pour la première fois le 12 février 1835, avec M. Geffroy dans Chatterton et Mmc Dorval dans Kitty Bell, produisit une impression énorme. Alfred de Vigny, qui n’avait pas été heureux au théâtre avec son Othello et sa Maréchale cl' Ancre, eut enfin sa soirée, un triomphe public qui, disait Sainte-Beuve, pouvait se discuter, mais non se contester.

La pensée générale du drame est triste et désolante ; c’était la maladie du tepips. Le suicide de Victor Escousse tenait dans les cervelles de la jeune génération la même place que celui de Caton d'Utique occupa dans l’antiquité chez les philosophes qui pleuraient la vieille liberté romaine. Alfred de Vigny entrait avec une parfaite bonne foi dans ces délires byroniens. « Eh! » s’écriait-il, un peu mélodramatiquement, « n’entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix! »

Le succès de Chatterton développa au delà de toute imagination l’exacerbation maladive de la jeunesse littéraire. Sainte-Beuve nous apprend que le ministre de l’intérieur reçut lettres sur lettres de tous les Chattertons en herbe qui lui écrivaient : « Du secours ! ou je me tue! » — « Il faudrait envoyer tout cela à M. de Vigny», disait le ministre en montrant cette masse de demandes. Ce ministre spirituel et sec, c’était M. Thiers.

Le drame mérite un reproche plus grave qu’une excessive condescendance pour les douleurs et les misères du poète sur la terre; le personnage]de John

Bell, le mai\ de Kitty, le manufacturier impitoyable qui s’engraisse de la sueur des ouvriers, semble calculé pour exciter ou plutôt pour justifier la colère irréfléchie du pauvre contre le riche. Les convictions de M. de Vigny, exprimées par la bouche du quaker, sont faites pour porter le désespoir dans le cœur de ceux qui souffrent et pour leur enlever le désir de devenir meilleurs. « Les hommes, dit le quaker, sont divisés en deux parts : martyrs et bourreaux.»

L’œuvre entière porte l’empreinte de ces doctrines désolantes, qui nient à la fois la perfectibilité de l’homme et la bonté divine. Mais, par une heureuse contradiction, les personnages agissent presque tous comme s’ils étaient bons ; le sentiment d’une immense pitié pour Chatterton et pour Kitty Bell finit par effacer dans l’âme du spectateur les impressions d’un stérile et écrasant scepticisme.

Après le reproche mérité, la louange devient facile. Je vois dans Chatterton l’un des plus parfaits modèles de la prose littéraire. La lecture de ce drame réfute à elle seule les idées d’Alfred de Musset sur le poète déchu, c’est-à-dire qui écrit en prose. Certes l’œuvre poétique d’Alfred de Vigny n’a ni l’étendue ni la popularité acquise à quelques-uns de ses contemporains. Il n'en a pas moins buriné dans Eloa, dans Moïse , dans les Destinées , quelques-uns des plus beaux vers de la langue française. Et, cependant, c’est plaisir et bonheurde voir avec quelle simplicité, quelle largeur, quelle pureté, ce grand poète sait peindre en prose les menus détails de la vie domestique, les nuances fugitives de l’âme, comme les éclairs fulgurants de la passion et de la douleur.

Chatterton n’avait pas été joué depuis une vingtaine d’années, à ce que je crois. On pouvait concevoir quelque méfiance de l’accueil qu’il recevrait d'une génération nouvelle, sur qui la mélancolie fataliste et

les poétiques désespoirs ont évidemment moins de prise que ne leur en offraient ses devanciers. Les premiers développements en ont été accueillis avec quelque froideur, on a pu trouver sans injustice que les amères déclamations du quaker justifiaient les récriminations du rude John Bell, qui l’accuse de troubler les consciences au lieu de les apaiser et de « jeter au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau ». Peu à peu cependant la glace s’est fondue; les esprits délicats ont pris plaisir à la longue scène du deuxième acte où le quaker dépeint en traits si forts la maladie morale qui mine Chatterton, et où se dessine avec un charme si pénétrant l’amour voilé de la pieuse Kitty Bell pour le poète souffrant et malheureux.

Enfin, le troisième acte a vaincu toutes les résistances. L’aveu de Kitty Bell à Chatterton, déjà saisi par les angoisses de la dernière heure, et la mort du poète sur son grabat pendant que Kitty Bell expire, les yeux ouverts, dans le grand fauteuil auprèsduquel se groupaient tout à l’heure ses enfants, ont produit une émotion profonde; des pleurs coulaient de tous les yeux. Chatterton, Alfred de Vigny et la Comédie- Française avaient gagné leur cause.

Si je regrette de n’avoir pas vu jouer Chatterton par Mme Dorval et par M. Geffroy, j’y gagne d’apprécier les interprètes d’aujourd’hui sans avoir à lutter contre des souvenirs dont l’influence m’aurait peut-être rendu injuste à mon insu.

D’ailleurs, pas de comparaison possible, même par hypothèse, entre M. Geffroy qui fut un Chatterton hors ligne, et M. Volny, qui débutait ce soir. M. Geffroy abordait ce rôle avec l'expérience et la maturité d’un talent déjà consacré. M. Volny n’a guère que l’âge de Chatterton lui-même, dix-neuf ans environ. Élève de M. Talbot, et n’ayant jamais paru devant le

public que dans les exercices dominicaux du petit théâtre de la rue de La Tour-d'Auvergne, M. Volny était sur le point d’entrer au Conservatoire, lorsque la Comédie-Française l’engagea sur une simple audition, à laquelle le jeune élève était loin d'attacher l’espoir d’une pareille issue. On pouvait craindre qu’un rôle comme celui de Chatterton n’écrasât M. Volny sous un faix trop pesant. L’appréhension est aujourd’hui dissipée. A l’exception de l’immense monologue du troisième tableau, qui demanderait plus de force, plus de flamme, et en même temps plus de nuances, M. Volny a rendu de la façon la plus heureuse les différentes parties de son immense tâche. Le débutant paraît un peu plus âgé de deux ou trois ans qu’il ne l’est réellement; il possède une voix juste, bien timbrée dans le medium et qui ne trahit l’adolescence que dans les traits de force, où elle devient un peu grêle et sèche. La tenue simple et aisée de M. Volny, sa diction pure et expressive lui ont conquis au premier abord la sympathie du public. C’était beaucoup, et cela pouvait suffire. Mais M. Volny est allé plus loin et plus haut. Sa sortie du second acte, lorsqu'il remonte l’escalier qui conduit à sa chambre en criant : « A l’ouvrage! à l’ouvrage! » et surtout le mot si bien dit en réponse à Kitty Bell, qui avoue son amour : « Je l’ai vu! » ont suffi pour assurer qu’il existe dès à présent un artiste dans la frêle enveloppe de cet enfant de dix-neuf ans. Son succès a été plus complet et plus spontané que ne pouvaient l’espérer ni la Comédie-Française, ni son maître M. Talbot, ni ses amis.

Le rôle de Kitty Bell a mis dans tout son jour le talent si fin, si distingué, si sympathique, deMmeBroisat. Un peu plus nerveuse peut-être que résignée, comme devrait l’être mistress Bell en présence de son mari dans les premières scènes, elle a joué tout

le reste avec un charme, une vérité, une sensibilité, qui ne laissaient plus de place qu'à l’admiration. Et l’escalier de Mmc Dorval? Mme Broisat l’a descendu en tournoyant d’une manière effrayante pour tomber ensuite à la renverse comme une masse inerte. Rien de plus saisissant, sans toucher un instant à l’horrible. Kitty Bell expire ensuite dans son fauteuil, les yeux fixes, la face contractée, sans faire un geste, comme si l'abolition de la pensée avait précédé et déterminé la mort. Effet terrible obtenu avec une simplicité de moyens qui cache jusqu’à l’apparence de l’art savant qui les produit. Belle et décisive soirée pour Mme Broisat, quia reçu une ovation bien méritée.

A côté des deux protagonistes, citons M. Martel, pathétique et excellent, quoiqu’un peu agité, dans le rôle cîu médecin quaker.

M. Talbot a la brusquerie farouche et presque sinistre qui convient à John Bell, le trafiquant qui écrase tout autour de lui et qui se dit un juste selon la loi. Il y a l’étoffe d’un acteur de drame dans M. Talbot. On dit qu’en province il a joué avec talent le rôle du duc de Glocester. Je n’en suis pas surpris.

M. Barré s’est taillé un succès dans Tunique scène qui compose le rôle du lord-maire de Londres.

Enfin M. Prudhon a mis de la verve et de Téclat dans le rôle de ce gai lord Talbot, qui aime tant Chatterton et qui ne songe môme pas à lui offrir sa bourse.

N’oublions pas les deux petits enfants de Kitty Bell, qui sont charmants et qu’on a applaudis pour leur gentillesse lorsqu’ils montent, en s’accrochant à la rampe et au mur, l’escalier de Chatterton.

Que Chatterton soit une pièce folâtre, il s’en faut de beaucoup; mais c’est un travail de maître, ou si Ton veut d’ouvrier, comme disait La Bruyère. La Comédie-Française n’aura pas à se repentir de nous avoir

rendu le chef-d’œuvre d’un des plus nobles esprits qui aient honoré la littérature française au xixc siècle.

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Théâtre Taitbout. 8 février 1877.

LES POUPÉES PARISIENNES Pièce fantastique en quatre actes, par MM. Marot et Buguet.

Il n’y a rien de fantastique dans la pièce de MM. Marot et Buguet, quoi qu’en dise l'affiche, qui trompe l'innocent public. Mais certainement la fée Guignon a jeté un sort sur ce petit théâtre qui, du reste, ne paraît pas se mettre en peine pour le conjurer.

Je ne saurais pour un empire vous raconter les Poupées parisiennes en leur entier, à moins de m’écarter de ma sincérité habituelle. Je ne me souviens pas du deuxième acte, pendant lequel Morphée me fit la grâce de me toucher du bout de son aile, et je suis parti à minuit avant le quatrième et dernier acte, — un chef-d’œuvre, peut-être. Le hasard est si grand!

Les Poupées parisiennes , c’est comme qui dirait les Cocottes de Paris , les Jolies Filles de Paris, et autres synonymes. Des provinciaux venus de Montélimar, et qui s'appellent Grispotard et Ghauffournier, deux noms bien peu méridionaux, cherchent à faire leurs farces dans le monde galant. Ils y sont suivis par le bel Alfred, gendre de Ghauffournier, et par Mme Ghauffournier elle-même, qui se fit remarquer jadis dans le corps de ballet du Châtelet par la hardiesse de ses ronds de jambe. Après une scène et un quadrille échevelé dans le salon de la belle Gardénia, la reine

des poupées parisiennes, scène qui rappelle le second acte du Prince de MM. Meilhac et Halévy comme une image d’Épinal rappelle une aquarelle de Gavarni, j’ai penséqu’il étaitinutiled’assister au rembarquementde Grispotard et de Chauffournier pour le département de la Drôme, et j’ai bouclé mes malles avant eux.

La troupe du Théâtre Taitbout compte peu d’étoiles et beaucoup de nébuleuses; cependant Mme Toudouze ne manque pas de verve et tient agréablement l’emploi créé par Mmo Macé-Montrouge. Nous avons trouvé làMmc Tassilly qui a eu des succès au Château-d’Eau et dans les opérettes, et dont j’ai plus d’une fois loué la gaieté franche et communicative.

Or, le public du Théâtre Taitbout n’est ni patient, ni galant. Il a recommencé ce soir le joli train de Loup , y es-tu ? L’entrée de chaque acteur était saluée par des lazzis et des huées. Le malheureux Grispotard portait sous son gilet à cœur un plastron qui fuyait obstinément le côté gauche de sa poitrine pour se réfugier sous son bras droit; frappé de cette insistance, un spectateur ne cessait de crier : « Grispotard, redresse ton plastron! » Et de rire. De plaisanterie en quolibet et d’apostrophe en clameur, la chose a fini par tourner au vilain.

La pauvre Tassilly, qui n’est pas accoutumée à pareille fête et qui semblait mal à l’aise depuis le commencement du tumulte, a fini par perdre connaissance et a glissé de tout son long sur le plancher heureusement recouvert d’un tapis. Le spectacle a été interrompu ; tout le monde avait perdu la tète, le rideau ne baissait pas, et l’aimable Mlle Quérette criait au chef d’orchestre : « Sonnez donc, nom d’un chien ! » C’est ainsi que nous avons été jetés en plein roman comique, rires et larmes mêlés.

Après deux annonces dont la rédaction burlesque s’expliquait par le trouble général, Mmc Tassilly a pu

rentrer en scène au milieu d’applaudissements sympathiques, mais le sabbat a recommencé.

Il faut dire que les claqueurs ont leur responsabilité dans ces incidents plus regrettables qu’amusants. Us se sont permis d’apostropher les spectateurs qui se retiraient fatigués, et de saluer leur départ par des applaudissements mêlés d’invectives. Il y a là une question d’ordre qui incombe à la direction du Théâtre Taitbout.

Ce petit scandale nous fournit le mot de la fin.

— « Si ça ne fait pas pitié! disait un marchand de contremarques; ces gens comme il faut, ça se permet d’interrompre le spectacle! Ce ne sont pas nos voyous de là-haut qui se conduiraient comme ça : ils viennent ici pour s'instruire! »

Je suis parti là-dessus, n’ayant pas perdu ma soirée.

Gymnase.

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18 février 1877.

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