SCÈNE NOCTURNE CHEZ
VS^ OSERT Amilton monta truis étages dans S^pi l'obscurité en donnant la main à Mathitde.
Il se rappela la porte de M'"* Radegonde, la marchande qu'il connaissait le mieux. Il passa la main, pour plus de sûreté, sur la plaque de cuivre où elle avait inscrit son nom et sa profession.
Les voisines disaient que M"» Radegonde n'avait pas inscrit toutes ses professions, sous prétexte qu'elle ne se contentait pas de vendre des robes, puisque, après avoir vendu la robe pour la femme, elle vendait la femme pour la robe.
Calomnie des calomnies! tout est calomnie.
134 6CZNX KOCTURNE
Autrefois il en restait quelque chose, mais aujourd'hui, dans le flot qui nous emporte, il n'en reste rien. Le rivage de la veille est lavé par le lendemain.
Robert, qui avait trouvé le cordon de la sonnette, sonna si rudement que le cordon lui resta dans la main. Et comme on n'arrivait pas pour ouvrir, on frappa du poing sur la porte.
Après une demi-minute d'attente, une femme apparut dans le simple appareil, une allumette de cire à la main.
C'était M™« Radegonde elle-même.
La dame était presque nue, mais que les pudeurs se rassurent, elle avait son bonnet de nuit.
— Mais, monsieur Amilton, vous êtes donc fou de me réveiller ainsi? dit-elle en reconnaissant notre héros d'aventures.
— Un peu, beaucoup, passionnément, madame Radegonde.
Et il entra, conduisant toujours par la main la belle Mathilde.
^jme Radegonde alluma une seconde allumette, car elle tenait la boite à la main. Elle avait usé sa dernière bougie pour lire les derniers chapitres d'un roman.
— Attendez-moi, dit-elle, je vais aller à la cuisine; je ne désespère pas d'y trouver une chandelle.
On voit que la marchande à la toilette était une femme d'ordre, qui ne permettait pas qu'on brûlât de la bougie à la cuisine.
— On dirait qu'on entre dans une sorcellerie, dit Mathilde à demi-voix.
Elle avait déjà entrevu le capharnaiim des porcelaines et des tableautins dans la salle à man* ger; elle voyait des robes suspendues par la porte entr 'ou verte du salon.
M"® Radegonde parut avec un chandelier à chaque main.
— A giorno ! s'écria Robert.
— A giorno! répéta M™® Radegonde. Quand on vous voit, mon cher, il ne faut pas être borgne. On allume deux chandelles et on ouvre les portes à deux battants.
Robert fit une révérence comique.
— Madame Radegonde, je n'ai pas voulu attendre une heure de plus pour vous présenter une jeune personne de ma connaissance que je viens d'enlever.
M™« Radegonde ouvrait de grands yeux , croyant encore lire un roman.