‹ Les mille et une nuits parisiennesChapitre 17 sur 37 · SCÈNE NOCTURNE CHEZ M"*® RÀDEGONDE · texte numérisé non relu

SCÈNE NOCTURNE CHEZ M"*® RÀDEGONDE

campêche ou à la rose trémière, on arrivait à une parfaite harmonie de tons pour sortir la nuit.

Mathilde ne voyait donc les robes de ces dames que par les lambeaux tombés de la jupe de leurs cuisinières dans le panier aux ordures.

Quand elle se trouva en face des merveilles réunies par M"® Radegonde : robes de velours, robes de soie, robes de satin, robes de cachemire, robes de gaze lamée d'or et d'argent, tout cela troussé et retroussé par des couturières de l'école des beaux-arts instituée par Gavarni et Marcelin, elle ne put arrêter un cri d'admiration.

— Oh que c'est beau !

Le cri d'admiration, du collégien devant les belles pages d'Homère.

Pour l'homme il y a des poètes, pour la femme il y a des robes. '

Aussi, pendant que le collégien joue à la rime, la femme joue à la poupée.

LA. LÉGISLATION DE l'aMOUR

£ PENDANT Roborl Aiiiiltoii avait parlé à l'oreille de M'"^ Radegonde.

— Oui, oui, dit-elle, vous avez raison.

A son tour, M'"° Radegonde parla à l'oreille de Mathilde, eu Teiitrainant dans son cabinet de toilette.

Mais, quand elle fut sur le seuil de la porte, elle la ramena dans le salon.

— Ma belle enfant, lui dit-elle, il faut que vous choisissiez parmi toutes ces robes.

— Moi, s'écria Mathilde comme effrayée de sa fortune, moi je ne saurai pas porter cela.

— Allons donc, reprit M"»® Radegonde, quand on est grande et belle comme vous, toutes les

142 LA LÉGISLATION DB l'AMOUR.

robes vont bien. Les mauvaises couturières har

bineraient un roseau, mais les bonnes ont toutes les peines du monde à habiller les tonneaux.

C'est la femme qui habille la robe , Gavarni a dit cela il y a longtemps.

Mathilde était dans cette boutique de robes comme les enfants dans les boutiques de bonbons. Ses yeux allaient de l'une à l'autre, de celle-ci à celle-là, de plus en plus éblouis.

Elle s'arrêta devant une très- simple petite robe noire à bouillons que' la princesse au grain de beauté avait donnée à sa femme de chambre, — laquelle ne l'avait portée — que chez la marchande à la toilette.

— Oui, oui, dit M^^ Radegonde, vous avez raison, c'est une robe comme il faut, qui vous ira comme un gant. Pas bruyante mais pas effacée. Elle a coûté mille francs, il n'y a pas six semaines, j'ai la facture.

— Mille francs, dit Robert, cinquante francs d'étoffes et 950 francs de façon, ce n'est pas trop cher. Combien vous çoûte-t-elle à vous? Peutêtre les cinquante francs d'étoffe?

— Comme vous y allez ! mon cher comte, vous savez que je suis la première marchande à la

LA LÉGISLATION DE l'aMOUR. 143

toilette, ce qui veut dire que j'achète de première main.

M™® Radegonde vit seulement alors qu'elle n'était vêtue que de sa chemise et de son bonnet de nuit.

— Oh! mon Dieu, dit-elle, en croisant ses bras sur son sein, j'oubliais, en parlant de robe, que je n'ai même pas une robe de chambre.

— Oh! ne faites pas attention, dit Robert en souriant, j'ai tant vu d'épaules au bal que je ne les regarde plus. Mais si vous avez froid, habillez-vous.

M"® Radegonde, devenue pudique, entraîna Mathilde dans le cabinet de toilette.

— Oh la comédie humaine ! dit Robert Amilton, en se laissant tomber sur le canapé au risque de chiffonner une robe. Oh la comédie humaine! Oh ! Balzac, où es-tu? Il y a une heure à peine je voulais mourir, parce que je n'avais plus de quoi vivre, ni dans ma bourse, ni dans mon cœur, ni dans mon esprit; maintenant, j'ai tout retrouvé, puisque j'ai retrouvé la volonté. Encore une station à atteindre. Décidément la femme est la locomotive ; c'est elle qui entraine l'homme; sans la femme, la vie ne serait pas un

144 LA LÉGISLATION DE l'AMOUR.

voyage. Ce serait un point d'arrêt sur la terre.

Robert pensa au lendemain. Que ferait- il?

Pas un sou vaillant avec une femme sur les bras.

— Après tout, je puis bien dire comme Molière : « Je prends mon bien où je le trouve. » M"® Toutyva a perdu ce soir une boucle d'oreilles que je lui avais donnée, je ne sais plus pourquoi, — pour qu'elle fût belle avec moi sans doute, mais non pour qu'elle fût belle avec un autre. — Les diamants qu'on donne aux femmes, on devrait les reprendre quand on s'en va. Cette jeune chiffonnière a retrouvé une des boucles d'oreilles égarée dans le vice, une perle sur du fumier. C'est bien à elle, mais, puisqu'elle-même est à moi par droit de conquête, je vais vendre mon diamant pour lui payer une robe.

Un esprit sévère aurait pu dire à Robert Amilton :

— Mon beau monsieur, vous en parlez bien à votre aise, car vous oubliez que quand vous avez donné le diamant, la femme, un autre diamant, se donnait à vous, donc votre diamant était bien à elle. Tant pis pour vous si vous échangiez du diamant contre du strass.

Robert Amilton, qui n'avait pas rompu avec sa

LA LÉGISLATION DE l'AMOUR. 145

conscience, n'avait pas une grande foi dans sa théorie sur le tien et le sien dans les affaires d'amour. L'amour est un commerce comme un autre : il a son grand-livre, son doit et avoir, il faut y mettre partout le sceau de la probité.

Le devoir de Robert Amilton était de reporter le diamant à Jeanne Toutyva, en la priant de donner cent sous à la chiffonnière, puisqu'il n'avait pas lui-même cent sous à donner à Mathilde.

S'il descendait d'un degré dans son devoir, il devait laisser le diamant à Mathilde sans y toucher.

Il est vrai aussi que son devoir était de ne pas toucher à Mathilde.

Il y a en tout ceci une législation que je , recommande à MM. les représentants de Versailles — quand ils viendront à Paris — car ils sont si loin de nos mours à Versailles !

IIL 10

■:^Ù^ci

OBERT Amilton attendait sans trop d'impatience que Mathilde revînt habillée de la robe noire à bouillons, après quelques ablutions bien indiquées.

Sans doute, M°*^ Radegonde prit quelque plaisir à cette œuvre digne des Métamorphoses d'Ovide, car Robert l'entendait qui parlait à la jeune chiffonnière avec beaucoup de douceur.

La beauté, d'où qu'elle vienne, exerce toujours un prestige.

— C'est égal, se disait Robert, la pauvre fille répandait autour d'elle une forte odeur de misère. Un peu plus, à un certain moment, je des-

cendais de la Victoria. Ce que c'est que de mal souper et de respirer dans un taudis. On s'imprègne d'une atmosphère de rat en goguette.

Robert cria à M'"® Radegonde :

— N'oubliez pas l'eau de Lubin.

M°*® Radegonde n'oubliait rien du tout.

— A propos, dit encore Robert, M"® Mathilde n'a-t-elle pas perdu le diamant ?

— Non, le voilà.

Et M™® Radegonde l'apporta à Robert.

Sans la vue de ce diamant, cette noble dame ne se fût pas montrée si complaisante dans la toilette de Mathilde , quoiqu'elle se laissât toujours prendre à une jolie figure.

Après avoir déshabillé Mathilde , elle répandit sur elle, depuis les cheveux jusqu'aux pieds, une eau toute parfumée.

La jeune fille tressaillit, parce que l'eau était glaciale.

— N'ayez pas peur, mon enfant. Vous avez été baptisée^ n'est-ce pas ?

— Oui, madame. Mais je crois que c'a été le baptême du vin.

— Eh bien, aujourd'hui, c'est encore un baptême, le baptême de la beauté.

Mathilde se laissait faire, tout en s'indigna)it contre elle-même.

Qiiôiqirelle fût délivrée de sa mère, elle sentait bien qu'elle rep3rdait sa liberté. Elle comprenait vaguement que marcher de la misera au péché c'est descendre encore.

Certes, elle était bien heureuse de dépouiller ses haillons et de sortir de son fumier. Mais ces parfums que répandait sur elle M"® Radegonde n'était-ce pas l'odeur du vice ?

Si elle eût osé, elle eût repris sa guenille et se fût enfuie.

Mais pourtant elle était trop fille d'Eve pour ne pas revenir ensuite sur ses pas si elle eût obéi à ce noble mouvement.

— Vous n'en finissez pas, dit tout à coup Robert à M"^*^ R.adegonde.

Il avait poussé la porte entr'ouverte du cabin:\t de toilette.

Ce fut pour lui toute une surprise.

]\jmo Radegonde, qui n'en était pas à son coup d'essai, qui avait, selon son expression, « débarbouillé beaucoup de pauvres filles pour en faire de grandes « cocottes, » venait de passer une chemise de batiste à Mathilde. Sur cette che-

mise retombaient à flots abondants les cheveux noirs de la jeune fille. Ils ruisselaient encore sous les ondées odorantes.

Les bottines dépareillées étaient remplacées par deux petites pantoufles turques.

Elle était charmante ainsi.

— Entrez, dit M'"*' Radegonde à Robert.

— N'entrez pas, dit Mathilde en croisant ses bras sur son sein avec une attitude toute virginale.

Robert avait fait un pas.

— Non, je n'entrerai pas, dit-il à Mathilde, J'attendrai que la vertu soit habillée.

— La vertu ! dit M'"*' Radegonde, ne parlons pas de corde dans la maison d'un pendu. Dites plutôt que c'est Vénus sortant des flots.

— Vous avez de la littérature, madame Radegonde.

— Vous savez bien que les femmes parlent de tout sans rien savoir.

Il fallut . encore cinq minutes pour parachever, l'œuvre.

Robert était venu se rasseoir sur le canapé.

Tout à coup Mathilde vint à lui tout à fait transformée.

Elle marchait avec quelque gaucherie, mais «lie n'en était que plus aimable.

M™« Radegonde avait relevé la chevelure et couvert les tempes par des ondulations à peine indiquées, comme si elle eût craint de nuire à l'expression habituelle de Mathilde — une expression de vierge italienne.

Un peu de poudre de riz harmonisait la figure et effaçait quelques taches de rousseur. Quoique les sourcils fussent bien dessinés, M°»® Radegonde y avait passé lé crayon ; pareillement au coin des yeux, ce qui était superflu, puisque les yeux étaient bien fendus et bien vifs.

Mais il fallait donner une première leçon à cette belle ignorante.

Les mains un peu rouges étaient toutes blan-i chies, mais le temps avait manqué pour faire les ongles.

— Voyez-vous, mon enfant, avait dit M™® Radegonde, si vous voulez avoir de belles mains, il ne faut plus boire de vin bleu et il ne faut plus manger vos ongles. Je vous condamne à trois mois de vin de Champagne ou de vin du Rhin.

La robe, quoique un peu flottante, habillait

Mathilde comme si elle eût été faite sur le dessin de ses épaules, de son sein et de ses hanches.

— C'est merveilleux comme vous êtes chez vous là dedans, dit Robert en se levant pour embrasser Mathilde.

— Voyons, dit M™® Radegonde, n'allez pas gâter mon ouvrage. A quoi bon vous barbouiller les lèvres de poudre de riz ?

. — Je ne hais pas la poudre de riz, dit Robert, c'est le duvet de la pêche.

— Ce que c'est que de violer la nature.

— C'est l'art qui viole la nature.

— Taisez-vous, vous êtes un perverti.

Mathilde écoutait toute silencieuse. Elle se

croyait dans un conte de fées.

— Que va-t-on faire de moi ? se demandaitelle.

M°*® Radegonde ne perdait pas de vue le diamant.

— Si vous voulez, demain, mon cher comte, je vous laverai ça.

— Ce n'est plus à moi, c'est à Mathilde, dit Robert. Mathilde en veut dix mille francs.

La chiffonnière ne savait pas compter. Dix

15 î LA ROBE DE LA. CHIFFONNIÈRE.

mille francs, ce chiffre lui paraissait plus beau que tous les millions de M. de Rothschild.

— Allons, allons, dit M™* Radegonde, ne nous mettons pas le doigt dans l'œil. Si nous en trouvons cinq mille francs, nous ne passerons pas à côté.

Robert se récria : v

— Cinq mille francs, mais vous oubliez donc que j'ai payé la paire de boucles d'oreilles vingthuit mille francs.

— Vous étiez fou, ce n'est pas ma faute. Cette jeune Toutyva vous avait fait voir trente-six chandelles. Voyez-vous, les plus malins, comme vous, seront toujours roulés par les coquines à 36 carats. Les hommes ne croient jamais les femmes aussi perverties qu'elles le sont.

— Vous parlez comme Larochefoucauld.

— Larochefoucauld , cela me rappelle une bonne histoire de grue aux pieds de grue. Un Larochefoucauld, je ne sais plus lequel, voulait devenir le protecteur de Clémentine. Il la lâcha à la première conversation parce qu'elle lui demanda si les Maximes de Larochefoucauld étaient ses cousins.

— Eh bien, moi, dit Robert; j'aurais adoré cette femme-là

TiA ROBE DE LA CHIFFONNIÈRE. 153

— Oui, oui, je vous connais, vous aimez les femmes bêtes. Eh bien, mon cher comte, je vous avertis que vous n'avez point trouvé votre affaire dans M"^ Mathilde. Ce n'est pas là que vous découvrirez un fond de bêtise, je vous en réponds. Il y en a qui ne disent rien, mais qui n'en pensent pas plus. M"^ Mathilde est silencieuse, mais c'est le silence de la Sibylle.

— Toujours de la littérature.

— Que voulez-vous, on n'est pas parfaite ! Et maintenant, mes enfants, que puis-je faire pour vous?

— Ah ! ma foi, dit Robert, qui mourait toujours de faim, je vendrais mon droit d'aînesse pour un plat de lentilles, car je n'ai pas dîné.

— Vous êtes donc malade ?

— Oui, ma chère. J'étais ce soir à toute extrémité, je puis bien vous dire cela à toutes les deux.

Et Robert Amilton raconta comment il avait voulu mourir, comment il était arrivé trop tard chez Devismes, comment il avait rencontré fort à propos Mathilde pour s'arracher à son idée fixe et à son épitaphe.

— Mais vous n'auriez pas eu d'épitaphe, dit

M™« Radegonde; on vous eût enterré comme un chien et comme un radical.

— Ah ! que je suis heureuse de vous avoir rencontré, dit Mathilde en prenant la main de Robert.

— Vous ne direz pas toujours cela, murmura Robert avec une expression amère.

Mathilde, qui était toute à sa joie, eut une pâleur soudaine.

Page 1