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BOMÉO ET JULIETTE.
1^^ Aïs M"» Radegonde n'avait pas une conq8^ science de dis.-huit ans. Elle redemanda la lettre à Matliilde.
— Ma chère petite, lui dit^Ue, c'est très-bien ce que vous faites là. Respecter le secret d'autrui, à merveille. Mais moi, je ne suis pas si timorée, parce que je vis souvent du secret d'autrui. Voilà pourquoi je brise le cachet.
Et, disant ces mots, la marchande à la toilette alla chercher une petite paire de ciseaux pour couper l'enveloppe,
— Vous ne le ferez pas, dit Robert d'un ton impératif.
— C'est déjà fait, cria M"« Radegonde.
Elle revint tenant l'enveloppe d'une main et la lettre de l'autre :
— Cette lettre, qui n'est pas mon secret, je vais vous la lire tout haut.
— C'est cela, reprit Robert, pour que tout le monde ait la responsabilité de votre crime.
— Ne dirait-on pas que ce sont des secrets d'État ? Vous me faites rire.
— Moi, je n'écoute pas, dit Mathilde.
— Oui, oui, je vous connais déjà, vous n'écouterez pas, mais vous ne perdrez pas un mot.
Et M°*® Radegonde r lut à haute voix, avec toute l'expression d'une comédienne devant la rampe :
« Ma belle Juliette,
« Je vous envoie un coquelicot et un bleuet « pour planter dans la gerbe de vos cheveux.
« J'ai cueilli ce matin ces fleurs rustiques à « Enghien en songeant à notre promenade « d'hier sur le lac.
« Certes, vous savez que je ne suis pas luna- « ^ tique |le moins du monde, mais je ne puis « m 'empêcher de saluer la lune comme le soleil
« des amoureux. C'est charmant, on se voit et « on n'est pas vu.
« Je vais vivre et mourir en vous attendant.
« Si vous saviez quelle joie de perdre ses yeux « dans vos yeux : deux lacs d'azur où le regard « se noie avec délices.
« En vérité, ma brune princesse, vous m'avez « ouvert la porte de la vie. Jusqu'ici, j'aimais « l'amour dans la femme ; grâce à vous, j'aime « la femme dans l'amour.
« Voilà pourquoi je donnerais tout au monde, « jusqu'à ma jeunesse, pour vivre quelques « jours, vous à moi comme je suis à vous, mais « ni chez vous, ni chez moi.
« Si vous êtes une vraie fçmme, vous aurez « une consultation de médecin. Ce n'est pas en « Enghieh que nous irons prendre les eaux, « mais dans les Pyrénées, à Cautterets. On vous « laissera partir seule, puisqu'il faut qu'on soit « à Paris.
« Moi, je m'arracherai à tout ce qui m'en- « toure. Nous volerons le bonheur, puisque la « destinée n'a pas voulu nous le donner.
« Si ce n'est qu'impossible, faites cela.
« Je ne vous dis pas que je vous embrasse
« dans les flammes vives, vous n'auriez qu'à le « croire.
« Roméo. »
— Eh bien, dit M"*® Radegonde, celui-là n'y va pas par quatre chemins. Mais il y met encore des réserves en prenant la femme de son prochain. Il ne veut l'enlever qu'à temps ; c'est un homme d'esprit. Il sait bien qu'après une saison d'eau très-agitée, il faut ramener la femme à son mari. Attendez, il y a encore quelque chose.
« P. S. Vous pouvez vous confier à Nani, puis- « qu'elle ne sait pas le français. »
— Eh bien oui, répondit la marchande à la toilette, la princesse peut se fier à Nani, seulement Nani me vend les secrets de la princesse en me vendant ses robes. Il ne faut jamais confier son secret à sa robe.
— Et que ferez-vous de ce secret ? demanda Robert à M"»® Radegonde.
— Oh mon Dieu, rieri du tout, à la condition qu'on me vendra toutes les robes de la princesse
un peu beaucoup moins cher qu'elles ne lui coûtent. Comme disait M"^ Rachel, je suis une juive, mais je ne suis pas un juif.
— A la bonne heure, dit malicieusement Robert, je ne vous croyais certes pas une si belle âme.
Et, se tournant vers Mathilde :
— Eh bien, mademoiselle Mathilde, que ditesvous de cette lettre ?
— Moi, je n'ai pas écouté.
— C'est égal, dites toujours ce que vous en pensez ?
— Ce que j'en pense? c'est qu'après tout la princesse n'est pas bien coupable pour s'être promenée au clair de la lune. Il ne faudrait pas la mal juger sur tous ces bavardages de M. Roméo.
— Allons donc! Et le post - scriptum , dit M°*^ Radegonde : si la lune est discrète, le postscriptum est indiscret. « Vom pouvez vot^ confier à Nani, » Et puis cette ligne éloquente du second alinéa : « C'est charmant : on se voit et on n*est pas vu. »
Cette lettre, qui allait bientôt désespérer M. de Vielchâtel, était déjà vieille de huit jours. Elle
étsàt (FantmiiiÎBtAretétranger trèâ-dîseiret <piiarmt séduit la princesse Charlotte par son esprit. On s'était rencontré à Enghien, on s'était aimé au clair de la lune, Tamoureux voulait continuer le rêve, mais l'amoureuse s'était réveillée et elle avait noyé l'amour dans le lac.
s AIME QUAND ON NE S AIME F
ggS) OUI à coup on frappa rudement à la porte. g[^ — C'est donc la nuit aux aventures, dit
M"" Radegonde en se levant avec quelque inquiétude.
— N'ouvrez pas, lui dit Robert en se levant,
— Attendez, je vais aller écouter à la porte. On entendait un bruit de voix.
On ne frappa plus. Le silence se fit presque aussitôt.
— Ce n'est rien, dit M""' Radegonde en revenant, quelque querelle d'amoureux. Il m'a fallu quelquefois mettre le holà. Vraiment, en vérité, il y a trop de femmes dans cette maison. Si je
COMMENT ON s'AIME QUAND ON NE s'AIME PAS. 169
ne rhabitais pas, il n'y aurait pas une seule femme irréprochable.
Robert salua gravement.
— A propos, où allez-vous loger, mademoiselle Mathilde ?
— Où il plaira à Dieu.
— Oui, c'est connu. Pourquoi ne dites-vous pas qu'elle vivra de l'air du temps? Mais il n'y a que dans les romans où l'on loge à la belle étoile.
— Mathilde est de celles qui doivent jouer le grand jeu de la vie. Il lui faut un hôtel comme à Rosalie Léon, à Cora Pearl, à Léninger, à toutes celles qui disent comme dans les Filles de marbre : place aux honnêtes femmes ! Le monde n'est pas aux timides ni aux modestes.
Il faut vaillamment lever la tête et imposer impérieusement sa volonté. Ce qui m'a perdu, moi, c'est que j'ai été amoureux. Deux choses arrêtent la plupart des hommes dans leur but : ici l'amour, plus loin le devoir, deux sublimes duperies.
On se regarda en silence comme pour interroger l'avenir.
— Et vous, Mathilde, demanda M'"^* Rade-
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gonde à la jeune fille, donnerez-vous dans les bêtises du cœur ?
Mathilde regarda Robert.
— Non, répondit-elle en rougissant.
Robert savourait ce mensonge quand on entendit un grand cri dans l'appartement du dessous.
— Mais cette maison est un coupe-gor^e, dit-il à M«»« Radegonde.
Mathilde se rapprocha de lui avec un sentiment de frayeur.
La pauvre fille avait horreur des querelles nocturnes. Il n'est pas de nuit où elle n'eût assisté à des batailles plébéiennes entre ivrognes ou amoureux. Elle ne s'était jamais habituée à ces abominables spectacles. Aussi avait-elle cris en profond mépris les hommes qui frappent et les femmes qui pardonnent.
— Cette demoiselle du dessous est très-violente, dit M*"® Radegonde; on l'a surnommée Fleur du Mal. C'est une prédiction; elle ira au diable corps et âme.
On frappa une seconde fois à la porte de M™e Radegonde.
— Nous ne pouvons pourtant pas laisser