‹ Les mille et une nuits parisiennesChapitre 28 sur 37 · LIVRE XV LES 'DUELS · texte numérisé non relu

LIVRE XV LES 'DUELS

[ELLE DE KUIT.

S|j^ E m'ennuyais bien un peu de n'avoir pas de HqS nouvelles du diable, je ne m'expliquais pas son silence, je devenais plus sceptique encore sur l'amitié en pensant que le diable lui-même n'était pas un ami sérieux. Que pouvait-il faire en Espagne si longtemps? Était-il retourné dans ses autres Etats ; ce qui est certain, c'est qu'on n'ouvrait plus les voleta de son hôtel. — Tant pis, me dis-je , c'était un bon diable, ^La plupart des femmes qui l'avaient connu me disaient à tout propos : — Donnez-moi donc des nouvelles du marquis de Satanas.

On voyait que ses vingt-cinq louis manquaient

sur la place ; il avait tant de fois, à la fin d'un souper, donné aux femmes les miettes de sa table.

Peut-être était-il en correspondance avec le duc d'Obanos ; mais le hasard des choses m'avait mis en intimité avec son rival, le comte de Briançon. Je n'aime pas à courir les deux camps; je n'allai donc pas chez le duc, quoique le marquis de Satanas m'eût entr'ouvert sa porte par sa lettre d'adieu.

Or un jour, M. de Briançon vint me prier d'être un de ses témoins dans un duel. Il se voulait battre avec le duc d'Obanos. Gomme je n'étais pas un ami de l'avant-veille, je refusai; mais Martial insista et me. décida en disant que c'était encore à propos de cette jeune fille qui s'était poignardée chez lui.

— Puisque vous avez assisté à ce drame, permettez-moi de ne pas mettre un étranger de plus dans l'affaire.

Je ne connaissais pas le duc d'Obanos, car il n'était que depuis très-peu de temps à Paris. Je trouvai le plus galant homme du monde, qui accepta le duel comme une partie de campagne. Il ne voulut même pas d'explication, disant que,

puisqu'il s'agissait d'une femme, il ne fallait pas être indiscret.

Le nom de M"® c Armaillac ne fut donc pas prononcé. Au fond, je savais bien la raison du duel. Martial ne pouvait se résigner à voir cette fille qu'il adorait porter un collier de perles du duc d'Obanos.

Le lendemain, à trois heures, le duc et Martial se rencontrèrent dans l'Ile de Croissy. Les témoins choisirent le terrain, tirèrent au sort les épées et les places, après quoi les deux adversaires, qui s'étaient salués, tombèrent en garde.

Martial attaqua avec fureur. Le duc se contentait de parer, mais dès la première passe, il était facile de voir qu'il ménageait Martial. Il gardait tout son sang-froid et on l'eût cru à la salle d'armes. Cependant, à un méchant sourire qui plissait ses lèvres, il semblait évident que le duc ne ménageait son adversaire — à peu près comme le chat ménage la souris en ne lui faisant pas trop sentir ses griffes — que temporairement. Il attendait l'instant de lui porter un coup mortel en pleine poitrine. Martial,

qui avait tiré- sans trop de désavantage avec m. 14

les Féry d'Esclands, les Espeletta et les Potocki, ne comprenait rien à ce jeu. Il semblait que le duc d'Obanos fût un fantôme, tant les coups de Martial portaient dans le vide. Il était exténué et hors de lui ; ce que voyant, son adversaire lui proposa un repos de quelques minutes.

A la reprise, le duc d'Obanos se décida à en finir. Je vis passer un éclair dans ses yeux qui m'effraya, parce que je reconnus enfin le marquis de Satanas.

Le diable et le dtfc d'Obanos ne faisaient qu'un.

Je compris le danger et je criai au duc que ce duel ne pouvait se continuer.

Sur ce mot, le grand d'Espagne fit sauter l'épée des mai ns de Martial et me dit :

— Vous avez raison. M. de Briancon n'est pas de force à lutter avec moi.

Mais Martial, qui avait ressaisi son épée, se remit en garde en s'écriant :

— Nous allons voir.

Il fut plus impétueux que jamais, partant plus aveugle. L'autre, qui gardait tout son sang-froid, le désarma encore. Martial reprit encore son épée et s'opposa à toute idée de conciliation.

— Eh bien, monsieur, dit le duc d'Obanos, finissons-en. Je vais vous désarmer d'une autre manière.

Et, jetant Tépée en avant, il lui perça la main.

Pendant que le médecin examinait la blessure, le duc d'Obanos s'approcha de moi et me dit, raillant toujours :

— Je ne lui en veux pas de m'avoir fait perdre ma journée.

— Pardieu ! je crois bien. Vous lui prenez sa maîtresse et vous lui percez la main après lui avoir percé le cœur.

Une heure après, à la même place, autre duel à l'épée.

C'étaient Robert Amilton et le vicomte de Vielchâtel.

Le vicomte de Vielchâtel fut frappé au cœur.

Voilà pourquoi il n'était pas retourné chez la princesse.

jRKS ABTiAL était encore plus furieux après le SSë duel; lui qu'on appelait l'invulnérable à la salle d'armes, ne comprenait pas comment le duc d'Obanos, qui ne tirait jamais, l'avait si lestement désarmé et frappé à la main. Quand il fut rentré chez lui, il envoya un mot à M"' Aubépine pour qu'elle vint le consoler, mais M"* Aubépine, qui était devenue fort romanesque depuis son aventure des Champs-Elysées, déjeunait ce jour-là au pavillon d'Henri IV.

Martial se rabattit sur une demoiselle à la mode qui jouait les intermèdes chez lui. Elle voulut bien lui donner quelques heures, mais k

la condition qu'il la conduirait un soir à Mabille. Martial n'avait pas de préjugés, il allait partout, même chez les ministres. Aussi le lendemain, c'était grande fête de nuit, je le rencontrai au milieu des filles de Babylone, surnommées les mabilloniennes, cachant sa main blessée sur le bras de la dame en question.

Connaissez-vous ce jardin célèbre? Les femmes y viennent en grand équipage, vêtues avec une extrême décence. Pas une seule n'oserait s'y montrer décolletée. Dans ce harem il y a des arbres, des fontaines et des rochers. Et tout cela a l'air plus artificiel, y compris les femmes, que les décors de l'Opéra.

Quand je rencontrai Martial, j'étais moi-même au bras du duc d'Obanos, ce qui surprit quelque peu le comte de Briançon.

Le duc me dit :

— Voyez ce ci -devant conseiller d'État, homme grave s'il en fut, qui apprend à gouverner les hommes en cultivant les femmes. Il a peutêtre raison : c'est par le cœur qu'on gouverne l'esprit; or, n'est-ce pas la femme qui tient la clef du cœur? Je me hâte de dire que ce n'est pas dans le harem où nous sommes que le ci-devant

conseiller d'Etat poursuit ses études transcendantes. Il n'est venu là, comme nous, que pour perdre une heure.

En effet, les femmes de ce harem ouvert n'apprendraient pas grand'chose aux philosophes; leur vocabulaire est pittoresque, mais il ne contient que bien peu de mots : « Bonjour, ma gueule, » ou bien « Tu t'en ferais mourir, » ou bien « Embrasse-moi, ma vermine, » ou encore 4C Effaces-tu un bock? »

Comme nous assistions au défilé de toutes ces jeunes mabilloniennes , qui semblaient tristement partir pour la montagne où l'on pleure sa virginité , un joli tapage se fit sous le grand saule bleuâtre. C'étaient deux jeunes filles bien élevées qui venaient là pour la première fois — comme toutes les autres — et qui se prenaient aux cheveux pour un amant de rencontre. Les jeunes mabilloniennes font un prodigieux commerce de cheveux, aussi n'en ont-elles pas à elles.

Mais je reviens aux deux combattantes. L'une était brune, l'autre était rousse. Sur ces deux antithèses, il y avait tout un jardin de coquelicots, de roses, d 'œillets et de marguerites. Tout cela fut bientôt cueilli.

— Ne fais donc pas ta tête !

— Et toi, ne fais donc pas ta figure !

— Et toi, ne fais donc pas de l'œil à Arthur î

— Va donc à la Grenouillère.

— Je ne sais pas lever le pied comme toi.

— Tais-toi ! pied de grue !

— Attends, je vais te montrer si je lève bien la main !

Et pif, et paf ! Voilà les chapeaux en fleurs qui volent sur les curieux. Ce ne fut pas tout; elles se prirent le chignon.

Parmi les spectateurs, il y avait un citoyen qui avait travaillé à ces deux perruques et qui n'était pas payé ; aus siil sïnterposa.

— Prenez garde, mesdames, ces cheveux sont à moi.

Et il rajusta avec beaucoup de zèle les deux chignons sur les deux têtes ; seulement il se trompa : si bien que la brune devint rousse et que la rousse devint brune. L'amoureux fut pris à cette métamorphose ; ce qu'il aimait, c'était les cheveux rouges : jugez des conséquences !

Il en arrivera ce qui pourra ; que les femmes se battent, c'est leur droit, mais ce que je ne leur pardonne pas, c'est d'effrayer les oiseaux du

jardin, car ce sont les oiseaux qui sont chez eux et non ces dames. Les rossignols, après tout, peuvent pardonner aux musiciens de l'orchestre s'ils jouent de jolis airs, mais pourquoi compromettre leur nichée en jetant des chignons dans les branches ?

On pourrait s'imaginer que les merjes, les rossignols, les pinsons ont déserté ce nid de femmes tapageuses, mais il y a des oiseaux pervertis qui se font à tout. Mabille est un vrai jardin d'acclimatation, une volière ouverte d'où ils ne sortent jamais.

Je me suis souvent figuré entendre jaser le rossignol babillard et le merle persifleur :

— Rossignols , rossignolets , rossignolettes, avez-vous vu comme M"® Jenesaisquoi entraînait sous un berceau le prince Diamant pour lui demander un rayon de lumière?

— Oui, nous avons vu, ami Merle. Et nous avons vu aussi Rosine, l'ancienne maîtresse du prince Diamant, qui le suivait de ses regards jaloux — des poignards espagnols. — Vois-tu comme M"® Celleci fait voler ses jupons blancs jusqu'au nez des curieux?

— Et comme M"® Cellelà allume sa bottine au

•cigare de cet étranger qui fait de la fumée ? Et celle qui valse, ne dirait-on pas qu'elle va dé- <5rocher des étoiles avec ses cheveux en révolte ?

— Oh ! voyez donc là-bas, si ce n'est pas scandaleux ! Voilà un homme qui se cache pour embrasser une femme.

— Ami Rossignol, est-ce que tu n'embrasses pas ta Rossignolette ?

— Oui, mais je rie me cache pas.

N'est-ce pas que c'est là un beau mot du rossignol ?

Je laisse à Toussenel le soin de continuer cette conversation oiseuse.

Et la moralité ? La moralité, c'est que Martial de Briançon, qui pensait beaucoup plus à M"« d'Armaillac et à Aubépine qu'à M"« Belle de nuit, vit tout à coup apparaître Aubépine avec un vert galant du pavillon Henri IV.

— C'est fini, dit-il, la fortune me trahit.

Aubépine, qui l'avait aperçu, détacha son bras

de son diable à quatre et revint droit à son amant.

— Quoi! lui dit-elle, moi qui croyais être tant aimée, je te trouve ici avec une femme !

Martial admira la perversité de cette adorable

ingénue qui s'en allait déjeuner en partie galante avec un monsieur quelconque et qui reprochait à son amant de se promener à Mabille avec une femme.

Mais elle semblait revenir à lui avec une telle abondance de cœur qu'il ne fit pas de façon pour la reprendre.

Belle de nuit voulait se fâcher.

— Madame, lui dit Aubépine en lui montrant son cavalier, prenez celui-là, il fera bien mieux votre affaire, car il m'a offert vingt-cinq louis pour souper avec lui.

Belle de nuit y alla gaiement. C'était comme la bonne de l'actrice — chanson de Thérésa — qui s'entendait toujours avec le pompier de faction.

— Et pour déjeuner avec toi? demanda Martial à Aubépine.

— Oh ! c'étaient les fiançailles, il ne m'a riea donné.

— Et toi ?

— Je ne lui ai rien donné, nous sommes quittes. J'ai voulu voir si je pourrais en aimer un autre, mais je sens bien que je n'aime que toi-

— Aujourd'hui, mais demain?

— Demain, je ne sais pas.

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