‹ Les Mille & une nuits (volume 3)Chapitre 17 sur 18 · LES PRINCES AMGIAD ET AS5AD · texte numérisé non relu

LES PRINCES AMGIAD ET AS5AD

rateurs du feu : « Prince, dit-elle , nonobstant l'aversion que j'ai toujours eue contre les adorateurs du feu, je n'ai pas laissé d'avoir beaucoup d'humanité pour eux ; mais, après le traitement barbare qu'ils vous ont fait et leur dessein exécrable de faire une victime de votre personne à leur feu, je leur déclare dès à présent une guerre implacable. » Elle vouloit s'étendre davantage sur ce sujet, mais l'on servit, et elle se mit à table avec le prince Assad, charmée de le voir et de l'entendre, et déjà prévenue pour lui d'une passion dont elle se promettoit de trouver bientôt l'occasion de le faire apercevoir. « Prince, lui disoit-elle, il faut vous bien récompenser de tant de jeûnes et de tant de mauvais repas que les impitoyables adorateurs du feu vous ont fait faire : vous avez besoin de nourriture après tant de souffrances. » Et, en lui disant ces paroles, et d'autres à peu près semblables, elle lui servoit à manger et lui faisoit verser à boire coup sur coup. Le repas dura longtemps, et le prince Assad but quelques coups de plus qu'il ne pouvoit porter.

Quand la table fut levée, Assad eut besoin de sortir, et il prit son temps que la reine ne s'en aperçut pas. Il descendit dans la cour, et, comme il eut vu la porte du jardin ouverte, il y entra. Attiré par les beautés dont il étoit diversifié, il s'y promena un espace de temps. Il alla enfin jusqu'à le% Mille et une Nuits. V. 2 3

un jet d'eau qui en faisoit le plus grand agrément; il s'y lava les mains et le visage pour se rafraîchir, et, en voulant se reposer sur le gazon dont il étoit bordé, il s'y endormit.

La nuit approchoit alors, et Behram , qui ne vouloit pas donner lieu à la reine Margiane d'exécuter sa menace, avoit déjà levé l'ancre, bien fâché de la perte qu'il avoit faite d'Assad et d'être frustré de l'espérance d'en faire un sacrifice. Il tâchoit néanmoins de se consoler sur ce que la tempête étoit cessée et qu'un vent de terre le favorisoit à s'éloigner. Dès qu'il se fut tiré hors du port avec l'aide de sa chaloupe, avant de la tirer dans le vaisseau : « Enfans, dit-il aux matelots qui étoient dedans, attendez, ne remontez pas : je vais vous faire donner les barils pour faire de l'eau, et je vous attendrai sur les bords. » Les matelots, qui ne savoient pas oia ils en pourroient faire, voulurent s'en excuser; mais, comme Behram avoit parlé à la reine dans le jardin et qu'il avoit remarqué le jet d'eau : « Allez aborder devant le jardin du palais, reprit-il, passez par-dessus le mur qui n'est qu'à hauteur d'appui, vous trouverez à faire de l'eau suffisamment dans le bassin qui est au milieu du jardin. »

Les matelots allèrent aborder où Behram leur avoit marqué; et, après qu'ils se furent chargés chacun d'un baril sur l'épaule, en se débarquant,

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ils passèrent aisément par-dessus le mur. En approcliant du bassin, comme ils eurent aperçu un homme couché qui dormoit sur le bord, ils s'approchèrent de lui et ils le reconnurent pour Assad. Ils se partagèrent; et, pendant que les uns firent quelques barils d'eau, avec le moins de bruit qu'il leur fut possible, sans perdre le temps à les remplir tous, les autres environnèrent Assad, et l'observèrent pour l'arrêter au cas qu'il s'éveillât. 11 leur donna tout le temps ; et, dès que les barils furent pleins et chargés sur les épaules de ceux qui dévoient les emporter, les autres se saisirent de lui et l'emmenèrent sans lui donner le temps de se reconnoître ; ils le passèrent par-dessus le mur, l'embarquèrent avec leurs barils, et le transportèrent au vaisseau à force de rames. Quand ils furent près d'aborder au vaisseau : « Capitaine, s'écrièrent-ils avec des éclats de joie, faites jouer vos hautbois et vos tambours, nous vous ramenons votre esclave. » Behram , qui ne pouvoit comprendre comment ses matelots auroient pu retrouver et reprendre Assad, et qui ne pouvoit aussi l'apercevoir dans la chaloupe, à cause de la nuit, attendit avec impatience qu'ils fussent remontés sur le vaisseau pour leur demander ce qu'ils vouloient dire ; mais, quand il l'eut vu devant ses yeux, il ne put se contenir de joie ; et, sans s'informer comment ils s'y étoient pris pour faire une si belle capture, il le fit remettre

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à la chaîne, et, après avoir fait tirer la chaloupe dans le vaisseau en diligence , il fit force de voiles en reprenant la route de la montagne du Feu

La sultane Scheherazade ne passa plus outre pour cette nuit ; elle poursuivit la suivante, et dit au sultan des Indes :

CCXXXVï NUIT.

Sire, j'achevai hier en faisant remarquer à Votre Majesté que Behram avoit repris la route de la montagne du Feu, bien joyeux de ce que ses matelots lui avoient ramené le prince Assad.

La reine Margiane cependant étoit dans de grandes alarmes ; elle ne s'inquiéta pas d'abord quand elle se fut aperçue que le prince Assad étoit sorti. Comme elle ne douta pas qu'il ne dût revenir bientôt, elle l'attendit avec patience. Au bout de quelque temps qu'elle vit qu^il ne paroissoit pas, elle commença d'en être inquiète. Elle commanda à ses femmes de voir oii il étoit ; elles le cherchèrent, et elles ne lui en apportèrent pas de nouvelles. La nuit vint, et elle le fit chercher à la lumière, mais aussi inutilement.

Dans l'impatience et dans l'alarme où la reine

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Margiane fut alors, elle alla le chercher elle-même à la lumière des flambeaux; et, comme elle eut aperçu que la porte du jardin étoit ouverte, elle y entra et le parcourut avec ses femmes. En passant près du jet d'eau et du bassin, elle remarqua une babouche sur le bord du gazon, qu''elle fit ramasser, et elle la reconnut pour une des deux du prince, de même que ses femmes. Cela, joint à l'eau répandue sur le bord du bassin, lui fit croire que Behram pourroit bien l'avoir fait enlever. Elle envoya savoir dans le moment s'il étoit encore au port ; et, comme elle eut appris qu'il avoit fait voile un peu avant la nuit, qu'il s'étoit arrêté quelque temps sur les bords, et que sa chaloupe étoit venue faire de l'eau dans le jardin, elle envoya avertir le commandant de dix vaisseaux de guerre qu'elle avoit dans son port toujours équipés et prêts à partir au premier commandement, qu'elle vouloit s'embarquer en personne le lendemain à une heure de jour.

Le commandant fit ses diligences : il assembla les capitaines, les autres officiers, les matelots, les soldats, et tout fut embarqué à l'heure qu'elle l'avoit souhaité. Elle s'embarqua; et, quand son escadre fut hors du port et à la voile, elle déclara son intention au commandant. «Je veux, dit-elle, que vous fassiez force de voiles, et que vous donniez la chasse au vaisseau marchand qui partit de ce

port hier au soir. Je vous l'abandonne si vous le prenez ; mais, si vous ne le prenez pas, votre vie m'en répondra. »

Les dix vaisseaux donnèrent chasse au vaisseau de Behram deux jours entiers, et ne virent rien. Ils le découvrirent le troisième à la pointe du jour, et, sur le midi, ils l'environnèrent de manière qu'il ne pouvoir pas échapper.

Dès que le cruel Behram eut aperçu les dix vaisseaux, il ne douta pas que ce ne fût l'escadre de la reine Margiane qui le poursuivoit, et alors il donnoit la bastonnade à Assad : car, depuis son embarquement dans son vaisseau au poit de la ville des Mages, il n'avoit pas manqué un jour de lui faire ce même traitement; cela fit qu'il le maltraita plus que de coutume. Il se trouva dans un grand embarras quand il vit qu'il alloit être environné. De garder Assad, c'étoit se déclarer coupable ; de lui ôter aussi la vie, il craignoit qu'il n'en parût quelque marque. Il le fil déchaîner; et, quand on l'eut fait monter du fond de cale où il étoit, et qu'on l'eut amené devant lui : « C'est toi, lui dit-il, qui es cause qu'on nous poursuit. >> Et, en disant ces paroles, il le jeta dans la mer.

Le prince Assad, qui savoit nager, s'aida de ses pieds et de ses mains avec tant de courage, à la faveur des flots qui le secondoient, qu'il en eut assez pour ne pas succomber et pour gagner la

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terre. Quand il fut sur le rivage, la première chose qu'il fit fut de remercier Dieu de l'avoir délivré d'un si grand danger, et tiré encore une fois des mains des adorateurs du feu. Il se dépouilla ensuite ; et, après avoir bien exprimé l'eau de son habit, il l'étendit sur un rocher où il fut bientôt séché, tant par l'ardeur du soleil que par la chaleur du rocher qui en étoit échauffé.

Il se reposa cependant en déplorant sa misère, sans savoir en quel pays il étoit, ni de quel côté il tourneroit. Il reprit enfin son habit, et marcha sans trop s'éloigner de la mer, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un chemin qu'il suivit. Il chemina plus de dix jours par un pays où personne n'habitoit, et où il ne trouvoit que des fruits sauvages et quelques plantes le long des ruisseaux, dont il vivoit. Il arriva enfin près d'une ville qu'il reconnut pour celle des Mages où il avoit été si fort maltraité, et où son frère Amgiad étoit grand-vizir. Il en eut de la joie ; mais il fit bien résolution de ne pas s'approcher d'aucun adorateur du feu, mais seulement de quelques musulmans : car il se souvenoit d'y en avoir remarqué quelques-uns la première fois qu'il y étoit entré. Comme il étoit tard, et qu'il savoit bien que les boutiques étoient déjà fermées, et qu'il trouveroit peu de monde dans les rues, il prit le parti de s'arrêter dans le cimetière qui étoit près de Ja ville, où il y avoit plusieurs

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tombeaux élevés en façon de mausolées. En cherchant, il en trouva un dont la porte étoit ouverte; il y entra, résolu à y passer la nuit.

Revenons présentement au vaisseau de Behram. Il ne fut pas longtemps à être investi de tous les côtés par les vaisseaux de la reine Margiane, après qu'il eut jeté le prince Assad à la mer. Il fut abordé par le vaisseau oii étoit la reine, et, à son approche, comme il n'étoit pas en état de faire aucune résistance, Behram fil plier les voiles pour marquer qu'il se rendoit.

La reine Margiane passa elle-même sur le vaisseau et demanda à Behram où étoit l'écrivain qu'il avoit eu la témérité d'enlever ou de faire enlever dans son palais. «Reine, répondit Behram, je jure à Votre Majesté qu'il n'est pas sur mon vaisseau; elle peut le faire chercher, et connoître par là mon innocence. »

Margiane fit faire la visite du vaisseau avec toute l'exactitude possible; mais on ne trouva pas celui qu'elle souhaitoit si passionnément de retrouver, autant parce qu'elle l'aimoit que par la générosité qui lui étoit naturelle. Elle fut sur le point de lui ôter la vie de sa propre main; mais elle se retint, et elle se contenta de confisquer son vaisseau et toute la charge, et de le renvoyer par terre avec tous ses matelots, en lui laissant la chaloupe pour y aller aborder.

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Behram, accompagné de ses matelots, arriva à la ville des Mages la même nuit qu'Assad s'étoit arrêté dans le cimetière, et retiré dans le tombeau. Comme la porte étoit fermée, il fut contraint de chercher aussi dans le cimetière quelque tombeau pour y attendre qu'il fût jour et qu'on l'ouvrît.

Par malheur pour Assad, Behram passa devant celui où il étoit. Il y entra, et il vit un homme qui dormoit la tète enveloppée dans son habit. Assad s'éveilla au bruit, et, en levant la tète, il demanda qui c'étoit.

Behram le reconnut d'abord. « Ah ! ah ! dit-il, vous êtes donc celui qui est cause que je suis ruiné pour le reste de ma vie ! Vous n'avez pas été sacrifié cette année, mais vous n'échapperez pas de même l'année prochaine. » En disant ces paroles, il se jeta sur lui, lui mit son mouchoir sur la bouche pour l'empêcher de crier, et le fit lier par ses matelots.

Le lendemain matin, dès que la porte fut ouverte, il fut aisé à Behram de ramener Assad chez le vieillard qui l'avoit abusé avec tant de méchanceté, par des rues détournées où personne n'étoit encore levé. Dès qu'il y fut entré, il le fit descendre dans le même cachot d'où il avoit été tiré, et informa Je vieillard du triste sujet de son retour, et du malheureux succès de son voyage. Le méchant vieillard n'oublia pas d'enjoindre à ses deux filles de

maltraiter le prince infortuné plus qu'auparavant, s'il étoit possible.

Assad fut extrêmement surpris de se revoir dans le même lieu où il avoit déjà tant souffert; et, dans l'attente des mêmes tourmens dont il avoit cru être délivré pour toujours, il pleuroit la rigueur de son destin, lorsqu'il vit entrer Bostane avec un bâton, un pain et une cruche d'eau. Il frémit à la vue de cette impitoyable, et à la seule pensée des supplices journaliers qu'il avoit encore à souffrir toute une année pour mourir ensuite d'une manière pleine d'horreur

Mais le jour, que la sultane Scheherazade vit paroître comme elle en étoit à ces dernières paroles, l'obligea de s'interrompre. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

CCXXXVie NUIT.

Sire, Bostane traita le malheureux prince Assad aussi cruellement qu'elle l'avoit déjà fait dans sa première détention. Les lamentations, les plaintes, les instantes prières d'Assad qui la supplioit de l'épargner, jointes à ses larmes, furent si vives que Bostane ne put s'empêcher d'en être attendrie et

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de verser des larmes avec lui. « Seigneur, lui ditelle en lui recouvrant les épaules, je vous demande mille pardons de la cruauté avec laquelle je vous ai traité ci-devant, et dont je viens de vous faire sentir encore des effets. Jusqu'à présent je n'ai pu désobéir à un père injustement animé contre vous, et acharné à votre perte; mais enfin je déteste et j'abhorre cette barbarie. Consolez-vous : vos maux sont finis, et je vais tâcher de réparer tous mes crimes, dont je connois l'énormité, par de meilleurs traitemens. Vous m'avez regardée jusqu'aujourd'hui comme une infidèle, regardez-moi présentement comme une musulmane. J'ai déjà quelques instructions qu'une esclave de votre religion, qui me sert, m'a données ; j'espère que vous voudrez bien achever ce qu'elle a commencé. Pour vous marquer ma bonne intention, je demande pardon au vrai Dieu de toutes mes offenses par les mauvais traitemens que je vous ai faits, et j'ai confiance qu'il me fera trouver le moyen de vous mettre dans une entière liberté. »

Ce discours fut d'une grande consolation au prince Assad ; il rendit des actions de grâces à Dieu de ce qu'il avoit touché le cœur de Bostane, et, après qu'il l'eut bien remerciée des bons sentimens où elle étoit pour lui, il n'oublia rien pour l'y confirmer, non seulement en achevant de l'instruire de la religion musulmane, mais même en lui

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faisant le récit de son histoire et de toutes ses disgrâces dans le haut rang de sa naissance. Quand il fut entièrement assuré de sa fermeté dans la bonne résolution qu'elle avoit prise, il lui demanda comment elle feroit pour empêcher que sa sœur Cavame n'en eût connoissance et ne vînt le maltraiter à son tour. « Que cela ne vous chagrine pas, reprit Bostane, je saurai bien faire en sorte qu'elle ne se mêle plus de vous voir. »

En effet, Bostane sut toujours prévenir Cavame toutes les fois qu'elle vouloit descendre au cachot. Elle voyoil cependant fort souvent le prince Assad ; et, au lieu de ne lui porter que du pain et de l'eau, elle lui portoit du vin et de bons mets qu'elle faisoit préparer par douze esclaves musulmanes qui la servoient. Elle mangeoit même de temps en temps avec lui, et faisoit tout ce qui étoit en son pouvoir pour le consoler.

Quelques jours après, Bostane étoit à la porte de la maison, lorsqu'elle entendit un crieur public qui publioit quelque chose. Comme elle n'entendoit pas ce que c'étoit, à cause que le crieur étoit trop éloigné, et qu'il approchoit pour passer devant la maison, elle rentra, et, en tenant la porte à demi ouverte , elle vit qu'il marchoit devant le grand-vizir Amgiad, frère du prince Assad, accompagné de plusieurs officiers et de quantité de ses gens qui marchoient devant et après lui.

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Le crieur n'étoit plus qu'à quelques pas de la porte, lorsqu'il répéta ce cri à haute voix :

L'excellent et l'illustre grand-vizir, que voici en personne, cherche son cher frère qui s'est séparé d'avec lui il y a plus d'un an. Il est fait de telle et telle manière. Si quelqu'un le garde chez lui ou sait ou il est. Son Excellence commande qu'il ait à le lui amener, ou à lui en donner avis, avec promesse de le bien récompenser. Si quelqu'un le cache, et qu'on le découvre, Son Excellence déclare qu'elle le punira de mort, lui, sa femme, ses enfans et toute sa famille, et fera raser sa maison .

Bostane n'eut pas plus tôt entendu ces paroles qu'elle ferma la porte au plus vite, et alla trouver Assad dans le cachot. « Prince, lui dit-elle avec joie, vous êtes à la fin de vos malheurs; suivezmoi, et venez promptement. » Assad, qu'elle avoit ôté de la chaîne dès le premier jour qu'il avoit été ramené dans le cachot, la suivit jusque dans la rue, où elle cria : « Le voici, le voici. «

Le grand-vizir, qui n'étoit pas encore éloigné, se retourna. Assad le reconnut pour son frère, courut à lui et l'embrassa. Amgiad, qui la reconnut aussi d'abord, l'embrassa de même très étroitement, lui fit monter le cheval d'un de ses officiers qui mit pied à terre, et le mena au palais en

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triomphe, où il le présenta au roi, qui le fit un de ses vizirs.

Bostane, qui n'avoit pas voulu rentrer chez son père, dont la maison fut rasée dès le même jour, et qui n'avoit pas perdu le prince Assad de vue jusqu'au palais, fut envoyée à l'appartement de la reine. Le vieillard son père et Behram, amenés devant le roi avec leurs familles, furent condamnés à avoir la tête tranchée. Ils se jetèrent à ses pieds et implorèrent sa clémence. « Il n'y a pas de grâce pour vous, reprit le roi, que vous ne renonciez à l'adoration du feu, et que vous n'embrassiez la religion musulmane. » Ils sauvèrent leur vie en prenant ce parti, de même que Cavame, sœur de Bostane, et leurs familles.

En considération de ce que Behram s'étoit fait musulman, Amgiad, qui voulut le récompenser aussi de la perte qu'il avoit faite avant de mériter sa grâce, le fit un de ses principaux officiers, et le logea chez lui. Behram, informé en peu de jours de rhistoire d'Amgiad, son bienfaiteur, et d'Assad, son frère, leur proposa de faire équiper un vaisseau, et de les remener au roi Camaralzaman, leur père. « Apparemment, leur dit-il, qu'il a reconnu votre innocence, et qu'il désire impatiemment de vous revoir. Si cela n'est pas, il ne sera pas difficile de la lui faire reconnoître avant de se débarquer; et s'il demeure dans son injuste pré-

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vention, vous n'aurez que la peine de revenir. » Les deux frères acceptèrent Toffre de Behram ; ils parlèrent de leur dessein au roi, qui l'approuva, et donnèrent ordre à l'équipement d'un vaisseau. Behram s'y employa avec toute la diligence possible, et, quand il fut prêt de mettre à la voile, les princes allèrent prendre congé du roi un matin avant d'aller s'embarquer. Dans le temps qu'ils faisoient leurs complimens, et qu'ils remercioient le roi de ses bontés, on entendit un grand tumulte par toute la ville, et en même temps un officier vint annoncer qu'une grande armée s'approchoit, et que personne ne savoit quelle armée c'étoit.

Dans l'alarme que cette fâcheuse nouvelle donna au roi, Amgiad prit la parole : « Sire, lui dit-il, quoique je vienne de remettre entre les mains de Votre Majesté la dignité de son premier ministre dont elle m'avoit honoré, je suis prêt néanmoins de lui rendre encore service, et je la supplie de vouloir bien que j'aille voir qui est cet ennemi qui vient vous attaquer dans votre capitale sans vous avoir déclaré la guerre auparavant. » Le roi l'en pria, et il partit sur-le-champ avec peu de suite. Le prince Amgiad ne fut pas longtemps à découvrir l'armée, qui lui parut puissante et qui avançoit toujours. Les avant-coureurs, qui avoient leurs ordres, le reçurent favorablement, et le menèrent devant une princesse, qui s'arrêta avec toute

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son armée pour lui parler. Le 'prince Amgiad lui fit une profonde révérence, et lui demanda si elle venoit comme amie ou comme ennemie; et, si elle venoit comme ennemie, quel sujet de plainte elle avoit contre le roi son maître.

« Je viens comme amie, répondit la princesse, et je n'ai aucun sujet de mécontentement contre le roi des Mages. Ses États et les miens sont situés d'une manière qu'il est difficile que nous puissions avoir aucun démêlé ensemble. Je viens seulement demander un esclave nommé Assad, qui m'a été enlevé par un capitaine de cette ville qui s'appelle Behram, le plus insolent de tous les hommes; et j'espère que votre roi me fera justice quand il saura que je suis Margiane.

— Puissante reine, reprit le prince Amgiad, je suis le frère de cet esclave que vous cherchez avec tant de peine. Je l'avois perdu, et je l'ai retrouvé. Venez, je vous le livrerai moi-même, et, j'aurai l'honneur de vous entretenir de tout le reste. Le roi mon maître sera ravi de vous voir. »

Pendant que l'armée de la reine Margiane campa au même endroit par son ordre, le prince Amgiad l'accompagna jusque dans la ville et jusqu'au palais, où il la présenta au roi, et, après que le roi l'eut reçue comme elle le méritoit, le prince Assad, qui étoit présent, et qui l'avoit reconnue dès qu'elle avoit paru, lui fit son compli-

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ment. Elle lui témoignoil la joie qu'elle avoit de le revoir, lorsqu'on vint apprendre au roi qu'une armée plus formidable que la première paroissoit d'un autre côté de la ville.

Le roi des Mages, épouvanté plus que la première fois de l'arrivée d'une seconde armée plus nombreuse que la première, comme il en jugeoit lui-même par les nuages de poussière qu'elle excitoit à son approche et qui couvroient déjà le ciel : « Amgiad, s'écria-t-il, où en sommes-nous? Voilà une nouvelle armée qui va nous accabler. »

Amgiad comprit l'intention du roi : il monta à cheval et courut à toute bride au-devant de cette nouvelle armée. Il demanda aux premiers qu'il rencontra à parler à celui qui la commandoit, et on le conduisit devant un roi qu'il reconnut à la couronne qu'il portoit sur la tête. De si loin qu'il l'aperçut, il mit pied à terre, et, lorsqu'il fut près de lui, après qu'il se fut jeté la face en terre, il lui demanda ce qu'il souhaitoit du roi son maître.

« Je m'appelle Gaïour, reprit le roi, et suis roi de la Chine. Le désir d'apprendre des nouvelles d'une fille nommée Badoure, que j'ai mariée depuis plusieurs années au prince Camaralzaman, fils du roi Schahzaman, roi des îles des Enfans de Khaledan , m'a obligé de sortir de mes Etats. J'avois permis à ce prince d'aller voir le roi son père, à Les Mille et une Nuits. V. 2 5

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la charge de venir me revoir d'année en année avec ma fille. Depuis tant de temps cependant, je n'en ai pas entendu parler. Votre roi obligeroit un père affligé de lui apprendre ce qu'il en peut savoir. »

Le prince Amgiad, qui reconnut le roi son grand-père à ce discours, lui baisa la main avec tendresse, et, en lui répondant : « Sire, dit-il. Votre Majesté me pardonnera cette liberté quand elle saura que je la prends pour lui rendre mes respects comme à mon grand-père. Je suis fils de Camaralzaman, aujourd'hui roi de l'île d'Ebène, et de la reine Badoure, dont elle est en peine; et je ne doute pas qu'ils ne soient en parfaite santé dans leur royaume. »

Le roi de la Chine, ravi de voir son petit-fils, l'embrassa aussitôt très tendrement ; et cette rencontre si heureuse et si peu attendue leur tira des larmes de part et d'autre. Sur la demande qu'il fit au prince Amgiad du sujet qui l'avoit amené dans ce pays étranger, le prince lui raconta toute son histoire et celle du prince Assad son frère. Quand il eut achevé : « Mon fils, reprit le roi de la Chine, il n'est pas juste que des princes innocens comme vous soient maltraités plus longtemps. Consolezvous, je vous remènerai vous et votre frère, et je ' ferai votre paix. Retournez, et faites part de mon arrivée à votre frère. »

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Pendant que le roi de la Chine campa à l'endroit où le prince Amgiad l'avoit trouvé, le prince Amgiad retourna rendre réponse au roi des Mages, qui l'attendoit avec grande impatience. Le roi fut extrêmement surpris d'apprendre qu'un roi aussi puissant que celui de la Chine eût entrepris un voyage si long et si pénible, excité par le désir de voir sa fille, et qu'il fût si près de sa capitale. Il donna aussitôt les ordres pour le bien régaler, et se mit en état d'aller le recevoir.

Dans cet intervalle, on vit paroître une grande poussière d'un autre côté de la ville, et l'on apprit bientôt que c'étoit une troisième armée qui arrivoit. Cela obligea le roi de demeurer, et de prier le prince Amgiad d'aller voir encore ce qu'elle demandoit.

Amgiad partit, et le prince Assad l'accompagna cette fois. Ils trouvèrent que c'étoit l'armée de Camaralzaman , leur père, qui venoit les chercher. Il avoit donné des marques d'une si grande douleur de les avoir perdus que l'émir Giondar à la fin lui avoit déclaré de quelle manière il leur avoit conservé la vie; ce qui l'avoit fait résoudre de les aller chercher en quelque pays qu'ils fussent.

Ce père affligé embrassa les deux princes avec des ruisseaux de larmes de joie, qui terminèrent agréablement les larmes d'affliction qu'il versoit

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depuis si longtemps. Les princes ne lui eurent pas plus tôt appris que le roi de la Chine, son beaupère, venoit d'arriver aussi le même jour, qu'il se détacha avec eux et avec peu de suite, et alla le voir en son camp. Ils n'avoient pas fait beaucoup de chemin qu'ils aperçurent une quatrième armée qui s'avançoit en bel ordre, et paroissoit venir du côté de Perse.

Camaralzaman dit aux princes ses fils d'aller voir quelle armée c'étoit, et qu'il les attendroit. Ils partirent aussitôt, et, à leur arrivée, ils furent présentés au roi à qui l'armée appartenoit. Après l'avoir salué profondément, ils lui demandèrent à quel dessein il s'étoit approché si près de la capitale du roi des Mages.

Le grand-vizir, qui étoit présent, prit la parole : « Le roi à qui vous venez de parler, leur dit-il, est Schahzaman, roi des îles des Enfans de Khaledan, qui voyage depuis longtemps dans l'équipage que vous voyez en cherchant le prince Camaralzaman, son fils, qui est sorti de ses États il y a de longues années. Si vous en savez quelques nouvelles, vous lui ferez le plus grand plaisir du monde de l'en informer. »

Les princes ne répondirent autre chose, sinon qu'ils apporteroient la réponse dans peu de temps, et ils revinrent à toute bride annoncer à Camaralzaman que la dernière armée qui venoit d'arriver

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étoit celle du roi Schahzaman, et que le roi son père y étoit en personne.

L'étonnement, la surprise, la joie, la douleur d'avoir abandonné le roi son père sans prendre congé de lui, firent un si puissant effet sur l'esprit du roi Camaralzaman qu'il tomba évanoui dès qu'il eut appris qu'il étoit si près de lui. Il revint à la fin par l'empressement des princes Amgiad et Assad à le soulager; et, lorsqu''il se sentit assez de forces, il alla se jeter aux pieds du roi Schahzaman.

De longtemps il ne s'étoit vu une entrevue si tendre entre un père et un fils. Schahzaman se plaignit obligeamment au roi Camaralzaman de l'insensibilité qu'il avoit eue en s'éloignant de lui d'une manière si cruelle; et Camaralzaman lui témoigna un véritable regret de la faute que l'amour lui avoit fait commettre.

Les trois rois et la reine Margiane demeurèrent trois jours à la cour du roi des Mages, qui les régala magnifiquement. Ces trois jours furent aussi très remarquables par le mariage du prince Assad avec la reine Margiane, et du prince Amgiad avec Bostane, en considération du service qu'elle avoit rendu au prince Assad. Les trois rois enfin et la reine Margiane avec Assad son époux se retirèrent chacun dans leur royaume. Pour ce qui est d' Amgiad, le roi des Mages, qui l' avoit pris en affection et

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