HISTOIRE DE C AM AR ALZAM AN
cesse et de mettre fin aux tourmens étranges qu'elle souffre pour l'amour de moi, je sens bien que je retomberois au même état que vous m'avez vu, si nous ne partions incessamment. Une chose m'afflige et m'en fait craindre le retardement : c'est la tendresse importune du roi mon père, qui ne pourra jamais se résoudre de m'accorder la permission de m'éloigner de lui. Ce sera une désolation pour moi si vous ne trouvez le moyen d'y remédier. Vous voyez vous-même qu'il ne me perd presque pas de vue. » Le prince ne put retenir ses larmes en achevant ces paroles.
« Prince, reprit Marzavan, j'ai déjà prévu le grand obstacle dont vous me parlez : c'est à moi de faire en sorte qu'il ne nous arrête pas. Le premier dessein de mon voyage a été de procurer à la princesse de la Chine la délivrance de ses maux, et cela par toutes les raisons de l'amitié mutuelle dont nous nous aimons presque dès notre naissance, du zèle et de l'affection que je lui dois d'ailleurs. Je manquerois à mon devoir si je n'en profitois pas pour sa consolation et en même temps pour la vôtre, et si je n'yemployois toute l'adresse dont je suis capable. Voici donc ce que j'ai imaginé pour lever la difficulté d'obtenir la permission du roi votre père, telle que nous la souhaitons vous et moi. Vous n'êtes pas encore sorti depuis mon arrivée ; témoignez-lui que vous désirez de
prendre l'air, et demandez-lui la permission de faire une partie de chasse de deux ou trois jours avec moi : il n'y a pas d'apparence qu'il vous la refuse. Quand il vous Taura accordée, vous donnerez ordre qu'on nous tienne à chacun deux bons chevaux prêts, l'un pour monter, et l'autre de relais, et laissez-moi faire le reste. »
Le lendemain, le prince Camaralzaman prit son temps : il témoigna au roi son père l'envie qu'il avoit de prendre un peu l'air, et le pria de trouver bon qu'il allât à la chasse un jour ou deux avec Marzavan. « Je le veux bien, lui dit le roi, à la charge néanmoins que vous ne coucherez pas dehors plus d'une nuit. Trop d'exercice dans les commencemens pourroit vous nuire, et une absence plus longue me feroit de la peine. » Le roi commanda qu'on lui choisît les meilleurs chevaux, et il prit soin lui-même que rien ne lui manquât. Lorsque tout fut prêt, il l'embrassa, et, après avoir recommandé à Marzavan de bien prendre soin de lui, il le laissa partir.
Le prince Camaralzaman et Marzavan gagnèrent la campagne, et, pour amuser les deux palefreniers qui conduisoient les chevaux de relais, ils firent semblant de chasser, et ils s'éloignèrent de la ville autant qu'il leur fut possible. A l'entrée de la nuit, ils s'arrêtèrent dans un logement de caravanes, où ils soupèrent, et dormirent environ
68 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
jusqu'à minuit. Marzavan, qui s'éveilla le premier, éveilla aussi le prince Camaralzaman sans éveiller les palefreniers. Il pria le prince de lui donner son habit, et d'en prendre un autre qu'un des palefreniers avoit apporté. Ils montèrent chacun le cheval de relais qu'on leur avoit amené; et, après que Marzavan eut pris le cheval d'un des palefreniers par la bride, ils se mirent en chemin, en marchant au grand pas de leurs chevaux.
A la pointe du jour, les deux cavaliers se trouvèrent dans une forêt, en un endroit où le chemin se partageoit en quatre. En cet endroit-là Marzavan pria le prince de l'attendre un moment, et entra dans la forêt. Il y égorgea le cheval du palefrenier, déchira l'habit que le prince avoit quitté, le teignit dans le sang, et, lorsqu'il eut rejoint le prince, il le jeta au milieu du chemin, où il se partageoit.
Le prince Camaralzaman demanda à Marzavan quel étoit son dessein. « Prince, répondit Marzavan, dès que le roi votre père verra ce soir que vous ne serez pas de retour, ou qu'il aura appris des palefreniers que nous serons partis sans eux pendant qu'ils dormoient, il ne manquera pas de mettre des gens en campagne pour courir après nous. Ceux qui viendront de ce côté et qui rencontreront cet habit ensanglanté ne douteront pas que quelque bête ne vous ait dévoré, et que je ne
me sois échappé de crainte de sa colère. Le roi, qui ne vous croira plus au monde, selon leur rapport, cessera d'abord de vous faire chercher, et nous donnera lieu de continuer notre voyage sans craindre d'être poursuivis. La précaution est véritablement violente, de donner ainsi tout à coup l'alarme assommante de la mort d'un fils à un père qui l'aime si passionnément; mais la joie du roi votre père en sera plus grande quand il apprendra que vous serez en vie et content. — Brave Marzavan, reprit le prince Camaralzaman, je ne puis qu'approuver un stratagème si ingénieux, et je vous en ai une nouvelle obligation. » Le prince et Marzavan, munis de bonnes pierreries pour leur dépense, continuèrent leur voyage par terre et par mer, et ils ne trouvèrent d'autre obstacle que la longueur du temps qu'il fallut y mettre de nécessité. Ils arrivèrent enfin à la capitale de la Chine, où Marzavan, au lieu de mener le prince chez lui, fit mettre pied à terre dans un logement public des étrangers. Ils y demeurèrent trois jours à se délasser de la fatigue du voyage ; et, dans cet intervalle, Marzavan fit faire un habit d'astrologue pour déguiser le prince. Les trois jours passés, ils allèrent au bain ensemble, où Marzavan fit prendre l'habillement d'astrologue au prince, et à la sortie du bain il le conduisit jusqu'à la vue du palais du roi de la Chine, où il le quitta pour aller
faire avertir sa mère, nourrice de la princesse Badoure, de son arrivée, afin qu'elle en donnât avis à la princesse
La sultane Scheherazade en étoit à ces derniers mots, lorsqu'elle s'aperçut que le jour avoit déjà commencé de paroître. Elle cessa aussitôt de parler, et, en poursuivant la nuit suivante, elle dit au sultan des Indes :
CCXXie NUIT.
Sire, le prince Camaralzaman, instruit par Marzavan de ce qu'il devoit faire, et muni de tout ce qui convenoit à un astrologue avec son habillement, s'avança jusqu'à la porte du palais du roi de la Chine, et en s'arrêtant il cria à haute voix en présence de la garde et des portiers : Je suis astrologue, et je viens donner la guérison à la respectable princesse Badoure, fille du haut et puissant monarque Gaïour, roi de la Chine, aux conditions proposées par Sa Majesté, de l'épouser si je réussis, ou de perdre la vie si je ne réussis pas.
Outre les gardes et les portiers du roi, la nouveauté fit assembler en un instant une infinité de peuple autour du prince Camaralzaman. En effet, il y avoit longtemps qu'il ne s'étoit présenté ni
médecin, ni astrologue, ni magicien, depuis tant d'exemples tragiques de ceux qui avoient échoué dans leur entreprise. On croyoit qu'il n'y en avoit plus au monde, ou du moins qu'il n'y en avoit plus d'aussi insensés.
A voir la bonne mine du prince, son air noble, la grande jeunesse qui paroissoit sur son visage, il n'y en eut pas un à qui il ne fît compassion. «A quoi pensez-vous. Seigneur? lui dirent ceux qui étoient le plus près de lui. Quelle est votre fureur d'exposer ainsi à une mort certaine une vie qui donne de si belles espérances? Les têtes coupées que vous avez vues au-dessus des portes ne vous ont-elles pas fait horreur? Au nom de Dieu, abandonnez ce dessein de désespéré; retiWz-vous. »
A ces remontrances, le prince Camaralzaman demeura ferme; et, au lieu d'écouter ces harangueurs, comme il vit que personne ne venoit pour l'introduire, il répéta le même cri avec une assurance qui fit frémir tout le monde ; et tout le monde s'écria alors : « Il est résolu de mourir; et Dieu veuille avoir pitié de sa jeunesse et de son âme! » Il cria une troisième fois, et le grand-vizir enfin vint le prendre en personne de la part du roi de la Chine.
Ce ministre conduisit Camaralzaman devant le roi. Le prince ne l'eut pas plus tôt aperçu assis sur son trône qu'il se prosterna et baisa la terre devant