‹ Les milles et une nuits, contes arabes; (volume 3)Chapitre 10 sur 11 · VIT · texte numérisé non relu

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sui' les autres ; et , à voir toutes ces choses , il lui parut qu'il y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte servait de retraite à des voleurs qui avaient succédé les uns aux autres.

Ali Baba ne balança pas sur le parti qu'il devait prendre : il entra dans la grotte, et dès qu'il y fut entré , la porte se referma : mais cela ne l'inquiéta pas ; il savait le secret de la faire ouvrir. II ne s'attacha pas à l'argent , mais à l'or monnayé , et particulièrement à celui qui était dans des sacs. Il en enleva , à plusieurs fois , autant qu'il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge de ses trois ânes. Il rassembla ses ânes qui étaient dispersés; et quand il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs ; et pour les cacher , il accommoda du bois pardessus, de manière qu'on ne pouvait les apercevoir. Quand il eut achevé , il se présenta devant la porte ; et il n'eut pas prononcé ces paroles : Sésame, referme-toi , qu'elle se referma; car elle s'était fermée d'elle-même chaque fois qu'il y était entré ,

et était demeurée ouverte chaque fois qu'il en était sorti.

Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville ; et en arrivant chez lui , il fit entrer ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs , et il porta dans sa maison les sacs , qu'il posa et arrangea devant sa femme, qui était assise sur un sofa.

Sa femme mania les sacs ; et comme elle se fut aperçue qu'ils étaient pleins d'argent , elle soupçonna son mari de les avoir volés , de sorte que quand il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s'empêcher de lui dire :

<t Ali Baba , seriez-vous assez malheureux pour »

Ah Baba l'interrompit.

« Paix I ma femme , dit -il , ne vous alarmez pas ; je ne suis pas voleur, à moins que ce ne soit l'être que de prendre sur les voleurs. Vous cesserez d'avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai raconté ma bonne fortune. »

Il vida les sacs , qui firent un gros tas

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d'or dont sa femme fut éblouie ; et quand il eut fait , il lui fit le récit de son aventure , depuis le commencement jusqu'à la fin; et en achevant , il lui recommanda sur toutes choses de garder le secret.

La femme , revenue et guérie de son épouvante , se réjouit avec son mari du bonheur qui leur était arrivé ; et elle voulut compter pièce par pièce tout l'or qui était devant elle.

« Ma femme , lui dit Ali Baba , vous n'êtes pas sage; que prétendez -vous faire? Quand auiiez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et l'enfouir dedans ; nous n'avons pas de temps à perdre. »

« Il est bon , reprit la femme , que nous sachions au moins à peu près la quantité qu'il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le voisinage, et je le mesurerai pendant que vous creuserez la fosse. »

« Ma femme , repartit Ali Baba , ce que vous voulez faire n'est bon à rien; vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce qu'il vous plaira ; mais souvenez - vous de garder le secret. »

Pour se satisfaire , la femme d'Ali Baba sort , et elle va chez Cassim , son beaufrère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n'était pas chez lui , et , à son défaut , elle s'adresse à sa femme , qu'elle prie de lu prêter ime mesure pour quelques momens.

La belle-sœur lui demanda si elle la voulait grande ou petite , et la femme d'Ali Baba lui en demanda une petite.

<f Très - volontiers , dit la belle - sœur ; attendez un moment, je vais vous l'apporter. »

La belle -sœur va chercher la mesure, elle la trouve ; mais comme elle connaissait la pauvreté d'Ali Baba , curieuse de savoir quelle sorte de grain sa femme voulait mesurer, elle s'avisa d'appliquer adroitement du suif au-dessous de la mesure , et elle y en appliqua. Elle revint, et en la pré-sentant à la femme d'Ali Baba , elle s'excusa de l'avoir fait attendre sur ce qu'elle avait eu de la peine à la trouver.

La femme d"Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas d'or, l'emplit , et la vida un peu plus loin sur le sofa , jusqu'à ce qu'elle eut achevé ; et elle fut cou-

tente du bon nombre de mesures qu'elle en trouva , dont elle fit part à son mari , qui venait d'achever de creuser la fosse.

Pendant qu'Ali Baba enfouit l'or , sa femme , pour marquer son exactitude et sa diligence à sa belle-sœur, lui reporte sa mesure , mais sans prendre garde qu'une pièce d'or s'était attachée au-dessous.

« Belle-sœur, dit- elle en la rendant , vous voyez que je n'ai pas gardé long-temps votre mesure ; je vous en suis bien obligée , je vous la rends. »

La femme d'Ali Baba n'eut pas tourné le dos , que la femme de Cassim regarda la mesure par le dessous ; et elle fut dans un étonnement inexprimable d'y voir une pièce d'or attachée. L'envie s'empara de son cœur dans le moment.

« Quoi ! dit-elle , Ali Baba a de l'or par mesure! Et où le misérable a-t-il pris cet or ? »

Cassim , son mari , n'était pas à la maison , comme nous l'avons dit ; il était à sa boutique , d'où il ne devait revenir que le soir. Tout le temps qu'il se fit attendre fut un siècle pour elle , dans la grande impa-

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tience où elle était de lui apprendre une nouvelle dont il ne devait pas être moins surpris qu'elle.

A l'arrivée de Cassim cbez lui : « Cassim, lui dit sa femme , vous croyez être riche ; vous vous trompez : Ali Baba l'est infiniment plus que vous ; il ne compte pas son or comme vous , il le mesure. »

Cassim demanda l'explication de cette énigme, et elle lui en donna l'éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s'était servie pour faire cette découverte , et elle lui montra la pièce de monnaie qu'elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure : pièce si ancienne , que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.

Loin d'être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Tl en passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui , que le soleil n'était pas levé. Il ne le traita pas de frère : il avait oublié ce nom depuis qu'il avait épousé la riche veuve.

«t Ali Baba, dit- il en l'abordant, vous

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êtes bien lëservé dans vos affaires ; vous faites le pauvre , le misérable , le gueux , et vous mesurez l'or I >»

M Mon frère , reprit Ali Baba , je ne sais de quoi vous voulez me parler ; expliquezvous. »

«c Ne faites pas l'ignorant , repartit Cassim. » Et en lui montrant la pièce d'or que sa femme lui avait mise entre les mains : « Combien avez -vous de pièces, ajoutat-il , semblables à celle-ci , que ma femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui emprunter hier ? »

A ce discours , Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim ( par un entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu'il avait un si grand intérêt de tenir caché : mais la faute était faite; elle ne pouvait se réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d'étonnementni de chagrin , il lui avoua la chose , et il lui raconta par c[uel hasard il avait découvert la retraite des voleurs , et en quel endroit ; et il lui offrit , s'il voulait garder le secret , de lui faire part du trésor.

« Je le prétends bien ainsi, reprit Cas-

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siin d'un air fier; mais, ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor , les enseignes , les inarques , et comment je pourrais y entrer moi-même, s^il m'en prenait envie ; autrement je vais vous dénoncer à la justice. Si vous le refusez , nonseulement vous n'aurez plus à en espérer , vous perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j'en aurai ma part pour vous avoir dénoncé. »

Ali Baba, plutôt par son bon naturel, qu'intimidé par les menaces insolentes d'un frère barbaie, l'instruisit pleinement de ce qu'il souhaitait, et même des paroles dont il fallait qu'il se servît, tant pour entrer dans la grotte que pour en sortir.

Cassim n'en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le c[uitta, résolu de le prévenir ; et plein d'espérance de s'emparer du trésor lui seul , il part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec des mulets chargés de grands coffres qu'il se propose de remplir , en se réservant d'en amener un plus grand nombre dans un second voyage , à proportion des charges qu"il tiouvcrait dans la grotte. Il prend le

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chemin qu'Ali Baba lui avait enseigné ; il arrive près du rocher, et il reconnaît les enseignes, et l'arbre sur lec[uel Ali Baba s'était caché. Il cherche la porte , il la trouve ; et pour la faire ouvrir , il prononce les paroles : Sésame , oui>re-toi. La porte s'ouvre , il entre , et aussitôt elle se referme. En examinant la grotte, il est dans une grande admiration de voir beaucoup plus de richesses qu'il ne l'avait compris par le récit d'Ali Baba , et son admiration augmente à mesure cju'il examine chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses comme il l'était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue de tant d'or, s'il n'eût songé qu'il était venu pour l'enlever et pour en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu'il en peut porter ; et en venant à la porte pour la faire ouvrir , l'esprit remph de toute autre idée que de ce cjui lui importait davantage , il se trouve qu'il oublie le mot nécessaire , et au lieu de Sésame, il dit : Orge , om're-toi; et il est bien étonné de voir que la porte , loin de s'ouvrir , demeure fermée. Il nomme plusieurs autres

noms de grains autres que celui qu'il fallait , et la porte ne s'ouvre pas.

Cassini ne s'attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se voit, la frayeur se saisit de sa personne , et plus il fait d'efforts pour se souvenir du mot Sésame , plus il embrouille sa mémoire , et bientôt ce mot est pour lui absolument comme si jamais il n'en avait entendu parler. Il jette par terre les sacs dont il était chargé ; il se promène à grands pas dans la grotte , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , et toutes les richesses dont il se voit environné ne le touclient plus. Laissons Cassim déplorant son sort; il ne mérite pas de compassion.

Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi , et quand ils furent à peu de chstance , et qu'ils eurent vu les mulets de Cassim autour du rocher^ chargés de coffres , inquiets de cette nouveauté , ils avancèrent à toute bride , et firent prendre la fuite aux dix mulets que Cassim avait négligé d'attacher, et qui paissaient librement ; de manière cpi'ils se dispersèrent de

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çà et de là de la forêt , si loin qu'ils les eurent bientôt perdus de vue.

Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de coui'ir après les mulets : il leur importait davantage de trouver celui à qui ils appau'tenaient. Pendant que quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le capitaine , avec les autres , met pied k terre , et va droit à la porte le sabre à la main , prononce les paroles , et la porte s'ouvre.

Cassim , qui entendit le bruit des chevaux du miheu de la grotte , ne douta pas de l'arrivée des voleurs , non plus que de sa perte prochaine. Pvésolu au m ouïs à faire un ellort pour échapper de leurs mains et se sauver, il s'était teim prêt à se jeter dehors dès que la porte s'ouvrhait. Il ne la vit pas plus tôt ouverte, après avoir entendu prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire , qu'il s'élança en sortant si brusquement , qu'il renversa le capitaine par terre. Mais il n'échappa pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la niaiii , et qui lui ùtèrent la vie sur-

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