‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 11 sur 41 · PREMIER VOYAGE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE

DE SINDCAD LE MARIN.'

« J'avais hérité de ma famille des biens considérables : j'en dissipai la meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses étaient périssables , et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les ménageait aussi mal que je faisais. Je pensai de plus que je consumais malheureusement, dans une vie déréglée , le temps, qui est la chose du monde la plus précieuse. Je considéiai encore cpie c'était la dernière et la plus déplorable de toutes les misères , que d'être pauvre dans la vieillesse. Je me souvins de ces paroles du grand Salomon ,

que j'avais autrefois ouï dire à mon père : « Il est moins fâcheux d'être dans le tom- « beau que dans la pauvreté. »

« Frappé de toutes ces réflexions , je ramassai les dé])ris de mon patrimoine. Je vendis à l'encan , en plein marché , tout ce que j'avais de meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par mer. Je consultai ceux c[ui me parurent capables de me donner de bons conseils. Enfin je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me restait"; et, dès que j'eus pris cette résolution , je ne tardai guère à l'exécuter. Je me rendis à Balsora '*', où je m'embarquai avec plusieurs marchands sur un vaisseau que nous avions équipé à frais communs.

« Nous mîmes à la voile , et prîmes la route des Indes orientales par le golfe Peisique , cjui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la droite , et par celles de Perse à la gauche , et dont la plus grande largeur est de soixante-dix lieues , selon

* Ou Bassora , grande ville d'Asie , au-dessous du Confluent du Tigre et de l'Euphrate , dans l'Irac arabique.

la commune opinion. Hors de ce golfe , la mer du Levant , la même que celle des Indes , est très-spacieuse : elle a, d'un côté, pour bornes les côtes d'Abyssinie , et quatre mille cinq cents lieues de longueur jusque aux îles de Vakvak'*^. Je fus d'abord incommodé de ce c|u'on appelle le mal de mer : mais ma santé se rétablit bientôt , et , depuis ce temps-là , je n'ai point été sujet à cette maladie.

« Dans le cours de notre navigation , nous abordâmes à plusieurs îles , et nous y vendîmes ou échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à la voile , le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur d'eau , qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit plier les voiles , et perinit de prendre terre aux personnes de l'équipage qui voudraient y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y dél^arquèrent. IMais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger,

■^ Ces îles , selon les Arabes , sont au-delà de la Chine , et ainsi appelées d'un arbre qui porte un fruit de ce nom. Ce sont probablement les îles du Japon.

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et à nous délasser de la fatigue de la mer , l'île trembla tout-à-coup , et nous donna une rude secousse... »

A ces mots , Scheherazade s'arrêta , parce que le jour commençait à paraître. Elle reprit ainsi son discours sur la fin de la nuit suivante :

LXXP NUIT.

« Sire , Sindbad poursuivant son liistoire : <c On s'aperçut , dit-il , du tremblement de l'île dans le vaisseau , d'où l'on nous cria de nous rembarquer promptement ; que nous allions tous périr ; que ce c[uc nous prenions pour une île , était le dos d'une baleine. Les plus diligens se sauvèrent dans la chaloupe , d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi , j'étais encore sur l'île , ou plutôt sur la baleine , lorsqu'elle se plongea dans la mer , et je n'eus cpie le temps de me prendre à une pièce de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le capitaine , après avoir reçu sur son

bord les ^ens qui étaient dans la chaloupe , et recueilli quelc[ues-uns de ceux c{ui nageaient, voulut prohter d'un vent frais et favorable cpii s'était élevé : il fit hisser les voiles , et iii'ota par là l'espérance de gagner le vaisseau.

u Je demeurai donc à la merci des flots , poussé tantôt d'un coté et tantôt d'un autre ; je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain , et je désespérais d'éviter la mort , lorsqu'une vague me jeta heureusement contre une île. Le rivage en était haut et escarpé ; et j'aurais eu beaucoup de peine à y monter, si cpielc[ues racines d'arbres , que la fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en eussent donné le moyen. Je m'étendis sur la terre , où je demeurai à demi -mort jusqu'à ce cju'il fût grand jour et que le soleil parût.

« Alors, quoique je fusse très -faible à cause du travail de la mer, et parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je ne laissai pas de me traîner , en cherchant des herbes bonnes ù

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manger. J'en trouvai quelques-unes; et j'eus le bonheur de rencontrer une source d'eau excellente , f[ui ne contril^ua pas peu à me rétablir. Les forces m'étant revenues , je m'avançai dans l'île , marchant sans tenir* de route assurée. J'entrai dans ime belle plaine , où j'aperçus de loin un cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté- là , flottant entre la crainte et la joie : car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai en approchant que c'était une cavale , attachée à un piquet. Sa beauté attira mon attention ; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment après, cet homme parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon aventure ; après quoi , me prenant par la main , il me fit entrer dans une grotte , où il y avait d'autres personnes , qui ne lurent pas moins étonnées de me voir que je l'étais de les trouver là.

«t Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent ; puis , leur ayant demandé

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ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert , ils répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi IMihrage , souverain de cette île ; que chaque année , dans la même saison , ils avaient coutume d'y amener les cavales du roi, qu'ils attachaient de la manière c|ue je l'avais vu , pour les faire couvrir par un clieval marin qui sortait de la mer ; que le cheval marin, après les avoir couvertes, se mettait en état de les dévorer , mais qu'ils l'en empêchaient par leurs cris, et l'obligeaient à rentrer dans la mer ; que , les cavales étant pleines , ils les ramenaient ; et que les chevaux qui en naissaient étaient destinés pour le roi, et appelés chevaux marins. Ils ajoutèrent qu'ils devaient partir le lendemam , et que , si je fusse arrivé un jour plus tard , j'aurais péri infailhblement, parce cpe les habitations étaient éloignées , et qu'il m'eût été impossible d'y arriver sans guide.

« Tandis qu'ils m'entretenaient ainsi, le cheval marin sortit de la mer , comme ils me l'avaient dit , se jeta sur la cavale , la couvrit, et voulut ensuite la dévorer j mais,

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au grand bruit que firent les palefreniers, il lâcha prise , et alla se replonger dans la mer.

« Le lendemain , ils reprirent le chemin de la capitale de l'ile avec les cavales , et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage , ù qui je fus présenté, me demanda qui j'étais , et p:ir quelle aventure je me trouvais dans ses états. Dès que j'eus pleinement satisfait sa curiosité , il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur. En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi , et que l'on me fournit toutes les choees dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté de manière que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses olîiciers.

« Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad , que pour en trouver quelqu'un avec qui je pusse y retourner ; car la capitale du roi Mihrage est située sur le bord de la mer , et a un beau port , où il aborde tous les jours des vaisseaux de dilïérens

endroits du inonde. Je cherchais aussi la compagnie des savans des Indes , et je prenais plaisir à les entendre parler : mais cela ne m'empêchait pas de faire ma cour au roi, très -régulièrement, ni de m'entretenir avec des gouverneurs et des petits rois , ses tributaires , qui étaient auprès de sa personne. Ils me faisaient mille c[uestions sur mon pays ; et, de mon côté , voulant m'instruire des" mœurs et des lois de leurs états, je leur demandais tout ce fjui me semblait mériter ma curiosité.

<( Il y a sous la domination du roi ÎMihrage une île qui porte le nom de Cassel. On m'avait assuré qu'on y entendait toutes les nuits un son de timbales : ce qui a donné lieu à l'opinion qu'ont les matelots , que Degial y fait sa demeure '^. Il me prit envie d'être témoin de cette merveille , et je vis dans mon voyage des poissons longs de cent et deux cents coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils sont si timides , qu'on les fait fuir en frappant sur des ais. Je remarc[uai d'autres poissons qui n'é-

* Degial ou rAntechiist.

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