‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 18 sur 41 · LXXIX^ NUIT · texte numérisé non relu

LXXIX^ NUIT

« J'eus le bonheur , continua Sindbad , de même que plusieurs autres marchands et matelots , de me prendre à une planche. jNous fûmes tous emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y trouvâmes des fruits et de l'eau de source , qui nous servirent à rétablir nos forces. Nous y reposâmes même la nuit dans l'endi'oit où la mer nous avait jetés ,

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sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.

« Le jour suivant , d'abord que le soleil fut levé , nous nous éloignâmes du rivage ; et , avançant dans l'ile , nous y aperçûmes des habitations , où nous nous rendîmes. A notre arrivée , des noirs vinrent à nous en très- grand nombre; ils nous environnèrent , se saisirent de nos personnes , en firent une espèce de partage , et nous conduisirent ensuite dans leurs maisons.

« Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même heu. D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe , en nous invitant par signes à en manger. Mes cajnarades, sans faire réflexion que ceux qui la senaient n'en mangeaient pas , ne consultèrent que leur faim qui pressait , et se jetèrent dessus ces mets avec avidité. Pour moi , par un pressentiment de quelque supercherie , je ne voulus pas seulement en goûter, et je m'en trouvai bien : car, peu de te^nps après , je m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes

compagnons , et qu'en me parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.

« On me servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco , et mes camarades , qui n'avaient plus de raison , en mangèrent extraordinairement. J'en mangeai aussi , mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de cette herbe pour nous troubler l'esprit , et nous ôter par là le chagrin que la triste connaissance de notre sort nous devait causer , et ils nous donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages , leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras.

C'est ce qui arriva à mes camarades , qui ignoraient leur destinée, parce qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien , vous jugez bien , seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres , je devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont j'étais incessamment frappé , tournait en poison tous les alimens que je prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire ; car les noirs , ayant assommé et mangé mes compagnons , en demeu-

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rèrent là ; et , me voyant sec , décharné , malade , ils remirent ma mort à un autre temps.

« Cependant j'avais beaucoup de liberté , et l'on ne prenait presque pas garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des habitations des noirs , et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut^ et qui se douta de mon dessein , me cria de toute sa force de revenir ; mais , au heu de lui obéir , je redoublai mes pas , et je fus bientôt hors de sa vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations ; tous les autres noirs s'étaient absentés , et ne devaient revenir que sur la fin du jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi , étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi lorsqu'ils apprendraient ma fuite , je marchai jusqu'à la nuit. Alors je m'arrêtai pour prendre un peu de repos , et manger de quelques vivres dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin , et continuai de marcher pendant sept jouis , en évitant les endroits qui me pa-

faissaient habités. Je vivais de cocos '*' , qui me fournissaient en même temps de quoi boire et de quoi manger.

u Le huitième jour j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des gens blancs comme moi , occupés à cueillir du poivre , dont il y avait là une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure , et je ne fis nulle difficulté de m'approcher d'eux »

Scheherazade n'en dit pas davantage cette nuit ; et , la suivante , elle poursuivit dans ces termes :

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