ORGANISATION DU TRAVAIL
Main-d'œuvre. — Trois races sont en présence dans ce petit royaume indigène :
La race malaise ou aborigène;
La race indienne , venue des Indes anglaises ;
La race chinoise.
Malais. — Les Malais sont absolument incapables de tout travail régulier demandant une attention soutenue, une organisation ou une initiative quelconque; ils se contentent de faire pour leur propre compte quelques travaux superficiels dont nous parlerons plus tard.
Klings. — Les Indiens venus à Pérak sont presque tous originaires de Madras ou de la côte de Malabar et sont connus sous le nom de Klings. Ce sont de bons ouvriers, sobres, travailleurs, résistant à la fatigue et au climat, mais n'ayant pas, au même degré que les Chinois, Tintelligence du travail des mines; aussi ne sontils employés quà certains travaux publics, tels que routes, canaux , etc. Le transport des produits du pays constitue leur principale industrie.
Du 'reste, les lois qui régissent les Indes anglaises interdisent d'une façon absolue, à tort ou à raison, toute exportation de Klings, quelle que soit leur destination.
Chinois. — C'est donc uniquement parmi les Chinois que se recrutent les mineurs, les fondeurs, les artisans de toutes sortes attachés aux exploitations minières.
Ces coolies sont d'excellents ouvriers, très intelligents, très actifs et travailleurs. Ils sont sobres, r^uliers dans leurs habitudes et entendent fort bien l'association dans le travail. Mais si leurs qualités sont grandes, leurs défauts sont nombreux aussi. Us ont la passion de Fopium et du jeu, sont batailleurs, querelleurs, entre eux du moins, et en outre très superstitieux.
A ce sujet, ils s'imaginent volontiers que les mines sont placées sous la protection de «génies, d'esprits» qui sont les gardiens de l'étain (c'est la légende du « Petit mineur», si répandue dans quelques districts miniers d'Europe). Chaque mine a son « génie » particulier, que les coolies se rendent propice par des offrandes de toutes sortes sur un autel spécial qui domine les travaux ; matin et soir, des cierges sont allumés et des pétards sont tirés en son honneur.
La plus légère infraction à certaines règles sui&t pour offenser
— sole « génie », qui abandonne aussitât la mine, « emportant avec lai tout le minerai qui s'y trouve ». Aussi est-il interdit, par exemple, de descendre, les pieds «chaussés», au fond des travaux et d'y paraître dans un vêtement qui ne serait pas absolument décent. C'est un peu pour cette dernière raison que les Klings, dont le costume est plus que léger, ne sont pas admis dans les exploitations chinoises.
Le régime alimentaire des coolies est fort simple et consiste uniquement en riz bouilli assaisonné de poisson sec et de quelques légumes. Aux jours de fête, ils ajoutent à leur menu du porc frais et du shamshou (eau-de-vie de riz).
Leur costume comprend un pantalon, un badjou (sorte de veste) et un chapeau en bambou tressé.
Une natte qui sert de lit, une moustiquaire et une petite boîte faisant office d'oreiller complètent l'équipement de chaque coolie.
Gomme logement ils se contentent d'habitations en paillotte, très légères, il est vrai, mais très suffisantes sous le climat chaud des tropiques.
En résumé, le Chinois est un ouvrier de premier ordre; il apporte à son travail toute son intelligence et toute l'ingéniosité dont il est susceptible, et, quoique fortement attaché à ses vieilles idées de routine, il sait cependant les mettre de côté et s'assimiler les nouveaux procédés dont la supériorité lai est bien démontrée.
Importation des coolies, — Le nombre de ces coolies augmente chaque année dans l'État de Pérak, où ils sont toujours certains de trouver un travail rémunérateur; mais, malgré cette affluence, la main d'œuvre fait parfois défaut. Les exploitants s'adressent alors en Chine, d'où ils se font expédier des travailleurs. Cette importation se fait par l'intermédiaire d'agents spéciaux qui sont de véritables entrepreneurs d'émigration et qui se chargent, moyennant un prix débattu , de fournir le nombre voulu de coolies.
Ceux-ci se recrutent dans la plus basse classe du Céleste Empire et sont pour la plupart des repris de justice, des gens sans feu ni lieu, pour qui le séjour dans leur pays est devenu impossible.
Au moment de l'enrôlement, les agents font avec eux un contrat dont les conditions principales sont les suivantes :
Les exploitants ont à leur charge les frais de voyage jusqu'à destination, ainsi que le logement, la nourriture, les vêtements.
— sites médicaments en cas de maladie. Cet entretien gratuit dure pendant une année de 36o jours.
Les coolies doivent en retour fournir, gratuitement aussi et pendant cette année, un travail régulier de six heures par jour.
Leur temps fini, ils redeviennent libres de leur personne et prennent du travail où bon leur semble.
S'ils contractent des dettes (opium, tabac, shamshou, etc.), ils s'acquittent, à la fin de leur année, par un travail supplémentaire calculé à raison d'un mois de travail pour 5 dollars de dette.
Pendant cette époque d'amortissement, ils continuent à être entretenus gratuitement par ceux qui les emploient ^.
Frais d'importation et J^ entretien, — Les frais d'importation consistent en une première avance faite au moment de l'engagement des coolies et dans le passage et l'entretien jusqu'à destination.
Les frais de nourriture pendant l'année de travail sont de 3 dollars (i5 francs) par mois.
Les vêtements fournis sont : un badjou, deux pantalons, une moustiquaire, deux serviettes de bain et un chapeau en bambou. En ce qui concerne le logement, une maison d'habitation pour loo coolies coûte environ 200 dollars (1,000 francs) et mesure 5o mètres de long sur 1 2 mètres de large.
Les frais d'importation d'un coolie s'élèvent à 25 ou 3o dollars, qui se répartissent ainsi :
Avance au moment de Tenrôlement 4à 5 dollars.
Prix du passage de Chine à Pinang 9 à 10
Nourriture pendant le voyage et faux frais jusqu^à Pérak. 1 2 à 1 5
Total 26 à 3o
Pendant l'année de travail, l'entretien s'élève à :
Nourriture : 1 3 mois à 3 dollars par mois 36 dollars.
Logement, vêtement, etc. à 1 dollar par mois 12
Total 48
> Dans les principales villes du Détroit, Singapore, Malacca et Pinang, sont des fonctionnaires du gouvernement aurais appelés «Protecteurs des Chinois» et dont les fonctions consistent à faire observer les conditions de contrats d*émigration et à prendre au besoin la défense des coolies contre les exploitants trop exigeants.
Un coolie revient donc, au bout de son année de travail , à yS ou 78 dollars (365 ou Sgp francs).
Or, un coolie libre, engagé à Pérak même, ne coûte pas plus de 8 dollars (4o francs) par mois, ainsi que nous le verrons plus loin, soit 96 dollars^ 48o francs) par an.
La différence est en faveur du premier, mais en réalité il n'en est pas de même pour le travail produit. L'ouvrier libre travaille plus que le coolie importé, connaît mieux son métier que le nouvel arrivé, en sonmie produit davantage, sans que Ton ait à courir les risques de maladies, d'insubordination et de fuite.
Tout étant considéré, il. n'y a aucun avantage à importer de nouveaux coolies si l'on peut se procurer dans lé pays même une main-d'œuvre sufGsante.
Organisation du travail, — Plusieurs systèmes sont en usage dans l'organisation du travail.
Il y a les travau}^ à la journée ou au mois, les travaux à la tâche et enfin les travaux par association.
Coolies à la journée. — Les journaliers reçoivent en moyenne 25 cents (1 fr. 2 5 cent.) par jour en sus de leur nourriture; celle-ci est comptée à raison de 3 dollars ( i5 francs) par mois, soit 10 cents (5o centimes) par jour. Un coolie à la journée revient donc à 35 cents (1 fr. 75 cent,).
Coolies au mois. — Les coolies au mois n'ont pas un salaire fixe de tant par mois, mais sont rétribués proportionnellement au nombre de jours qu'ils ont travaillé pendant le mois.
La rétribution se fait suivant la progression suivante :
Pour 3o jours de travail par mois 20 cents ( 1' 00^) par jour.
Pour 2 5 jours de travail par mois 16 (o 80)
Pour 18 à ao jours de travail par mois. ... i4 (^ 70)
En sus de ce payement en argent, les coolies sont nourris; mais, s'ils travaillent moins de dix-huit jours par mois, leur nourriture est déduite de leur salaire à raison de 10 cents (5o centimes) par jour, de telle sorte qu'ils ne reçoivent plus que 4 cents (20 centimes) pour leur travail journalier. Ce régime, tout dur qu'il parait, a un excellent effet, en ce sens qu'il oblige les ouvriers à donner un minimum très raisonnable de travail.
En somme, la moyenne du salaire dans les mines de Pérak est évaluéeâ 5 dollai^s (2Ô francs) par mois, soit 8 dollars (4o francs) avec la nourriture»
Heures de travail, — Les ouvriers à la journée ou au mois commencent leur travail à 6 heures du matin , s'arrêtent à 9 heures pour faire un déjeuner qui dure un hung ^^ reprennent leur travail pendant trois hangsy après quoi ils se baignent, font un nouveau repas et se reposent jusqu'à 1 heure, puis retournent aux travaux jusqu'à 3 heures et demie.
La somme de labeur fournie est donc de six heures quarante* cinq minutes par jour, ce qui n'est guère; mais on ne peut s'attendre à ce que, dans les climats chauds des tropiques, l'ouvrier produise autant que dans nos régions tempérées.
fièglemeni des comptes.^-' Le r^lement des comptes ne se faisait autrefois qu'une fois par an; il se fait deux fois maintenant, à la fin du sixième et du douzième mois de l'année chinoise.
La raison d'être de dates aussi éloignées est qu'en ne payant les coolies qu'une ou deux fois par an , l'entrepreneur des travaux est sûr de garder son personnel pendant au moins six mois, ce qui n'est pas une petite considération, étant donné le caractère changeant et vagabond des Chinois. Il les oblige aussi par ce système à faire leurs achats chez lui, en leur ouvrant un crédit dont il sait tirer des bénéfices souvent considérables.
An-chow-kong, — Les coolies font parfois, en dehors de leurs heures obUgatoires, un travail supplémentaire connu sous le nom de an-chow-kong.
Ce travail est quelquefois à la tache et consiste, par exemple, à enlever le stérile qui recouvre la couche stannifère et à préparer l'extraction du minerai. Les mineurs y travaillent pendant sijihungs (2 heures et demie) et gagnent en moyenne X2 cents (60 centimes) par jour en sus du salaire régulier.
D'autres fois, ils se livrent à une véritable exploitation du minerai lui-même; ils extraient la matière utile , la lavent, et vendent
^ Le kang est un petit cierge qai se consume en vingtrcinq minutes. Cest l*unité de temps usitée par les cooiies. On le voit dans toutes les maisons chinoises sur l'autel des ancêtres.
— aile produit au propriétaire de la mine, moyennant un prix débattu à 1 avance. Cest le tribuie work usité en Gornouailles.
Dans certaines mines, les coolies fondent euiL-mén^es les minerais et vendent Tétain à Tétat métallique. Pour ce genre de travail « le règlement des comptes se fait tous les deux mois; cependant, lorsque rétain est livré à Tétat métallique, les coolies ont droit k une avance de l dollar (5 francs) par mois, à valoir sur le montant des quantités livrées.
Les coolies nouvellement importés et qui n'ont pas fini leur année de travail ne sont pas autorisés k exploiter les dépôts stannifères pour leur compte , comme précédemment; il leur est permis seulement, en dehors de leurs six heures de travail r^lementaire, de se louer comme manœuvres pour le transport du minerai. lia reçoivent pour cela 2 cents; par hung de travail s*ils portent de petits paniers, et 3 cents s'ils en portent de grands.
Système coopératif, — Ce système consiste en une association entre un capitaliste et un entrepreneur de travaux ou un conces* sionnaire de mine.
Souvent ce dernier n'a pas k sa disposition les fonds nécessaires k Texploitation des terrains qui lui ont été concédés; il s'adresse alors k un banquier ou un commerçant, appelé towkay, qui avance les sommes nécessaires k la mise en train de la mine et k la nourriture des coolies. Ceux-ci se mettent au travail , extraient le minerai , le lavent et quelquefois le fondent eux-mêmes.
Tout le produit de l'exploitation est vendu au towkay. Si on lui livre le minerai simplement lavé, il le paye au taux du marché de Thaipeng; mais si on le lui remet k Tétat métallique, il ne le paye qu'k raison de 2 dollars par bharra^ (53 fr. 35 cent, par tonne] au-dessous du cours.
Les comptes se règlent deux fois par an. Le commanditaire reçoit tout d'abord, comme intérêt de ses avances, 10 p. 0/0 de la production totale en étain. Ce prélèvement se fait le premier. Le
' Les mesures de poids en usage à Pérak et dans le Détroit sont :
Le tahel o^^o39
Le katti, valant 16 tabds o 6a5
Le pikoul (16 k la tonne), valant 100 kattis 63 5oo
Le bharra, valant 3 pikonis . , ,^ i . « •; 187 5oo
Le koyan, valant ho pikouis 260 000
aeôond prélèvement est pourle payement de Tentretien des coolies (vivres et autres objets de consommation); généralement c'est le iowkay qui est le fournisseur de la mine et qui touche cette seconde somme, après quoi le reste des bénéfices est réparti également entre tous les travailleurs.
L'entrepreneur ou propriétaire de la mine s'appelle le hangkong, c'est lui qui fait les contrats et a la direction générale des travaux; après lui vient le kong-pow, ou surveillant des coolies; enfin le troisième fonctionnaire est le chi-hoo, qui tient les comptes et marque les heures de travail.
Ces trois personnages ont dans les bénéfices la même part que les simples coolies, mais ils tirent quelques profits supplémentaires du monopole de la préparation des aliments et de Topium.
Sous le régime coopératif, les coolies donnent une plus grande somme de labeur pendant les heures de travail et portent des pa*niers plus grands; mais, en revanche , ils travaillent une demi-heure de moins dans la matinée , quittant la mine à huit heures et demie au lieu de neuf heures.
C'est sur ce principe d'association et de coopération que sont exploitées presque toutes les mines de Larout et de Pérak. • Après cette digression nécessaire sur l'organisation du travail « il naaê reste à dire quelques niots sur la rapidité de la marche des travaux et les frais d'extraction.