‹ Les mines d'or du TransvaalChapitre 13 sur 80 · ROB · texte numérisé non relu

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Cours niaxinium en 1889.

Cours au 1*' janvier 1892.

— au 1 •' janvier 1 895 .

— en août 1895 . . .

— au 2 janvier 1896.

En France, presque personne alors ne connaissait encore ces valeurs; seul, le personnel très restreint des ingénieurs ou des financiers avait aperçu, à l'Exposition universelle de 1889, les échantillons si spéciaux des conglomérats aurifères du Witwatersrand ou entendu parler de ces affaires nouvelles, comme nous entendons aujourd'hui les noms des mines de l'Australie occidentale sans savoir autrement que d'une façon très vague à quoi elles correspondent réellement ; aussi ce désastre financier passa-t-il inaperçu chez nous ; mais, à Londres, il fut vivement ressenti et, surtout à Johannesburg et au Cap, où le marché avait été jusque-là très animé, il amena une stagnation complète, qui a duré plusieurs années. On vit, à ce moment, les banques refuser tout crédit, même pour le payement des salaires mensuels, sur le gage d'une mine qui distribuait déjà des dividendes et vaut aujourd*hui des millions ; les fortunes à Johannesburg fondirent comme la neige au soleil ; tel qui, la veille, avait des chevaux de course et ne comprenait pas (comme nos élégants de Paris, mais à plus de distance) qu'on fît blanchir son linge autrement qu'à Londres, fut obligé de se remettre péniblement au travail ; la vie s'arrêta dans la ville; le commerce s'interrompit, etc..

Et cependant, dès 1889, 19 compagnies avaient déjà distribué des dividendes importants ; en trois ans, la Jubilee et la Worcester avaient remboursé leur capital ; en deux ans, la Salisbury l'avait payé deux fois. On s'étonne donc un peu, tout d'abord, sur-

tout quatid on a vu Tessor pris depuis lors par toutes les mines, du découragement complet qui s'empara à ce moment — l'époque n'est pas bien éloignée, voici juste cinq ans — de tous les esprits et des appréciations très sceptiques qui furent portées alors sur leur avenir par des ingénieurs de grand mérite. En réalité, ces craintes, que les faits sont venus fort heureusement démentir, étaient très justifiées et il a fallu, pour que les événements tournassent au contraire en sens favorable, un concours tout à fait extraordinaire de circonstances, qu'il était alors impossible de prévoir et qu'il peut être bon de rappeler.

Qu'on réfléchisse, en efl'et, aux conditions dans lesquelles se présentait alors l'industrie du Transvaal : un pays absolument dénudé, sans bois et sans eau; pas de moyens de communication; un gouvernement rebelle à toute industrie, effrayé de toute ingérence étrangère, se refusant à laisser établir des voies ferrées; une main-d'œuvre cofiteuse et intermittente, formée de Cafres venant travailler quelques semaines aux mines et repartant aussitôt après ; aucun crédit, des sociétés criblées de dettes, entre les mains d'aventuriers souvent plus hardis que capables ; un gisement qui, superficiellement, avait pu contenir des parties riches (et encore bien peu comparativement à ce qu'on a vu ailleurs à la Guyane, en Colombie, en Californie, en Australie etc.), mais qui, en profondeur, passait à la forme pyriteuse des minerais, forme qui, jusqu'alors, dans tous les pays, avait donné de très médiocres rendements ; enfin des couches à peu près verticales, comme des filons, paraissant devoir s'enfoncer très vite à de grandes profondeurs, et, par suite, ne pouvoir ôtre exploitées que dans des limites restreintes.

Soudain, comme par un coup de baguette magique, toutes ces apparences défavorables se sont évanouies et il s'est trouvé, au contraire, un ensemble étonnant de circonstances heureuses, qui a fait du Wilwatersrand ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire un champ aurifère exceptionnel et probablement la plus grande masse d'or accumulée par la nature, sur laquelle l'homme ait encore mis la main.

En ce pays qui manque de bo s, c'est-à-dire de combustible et de soutènement pour les galeries de mines, la houille a été

découverte, abondante, compacte, en couches pratiquement inépuisables, d'une régularité admirable, d'une horizontalité presque parfaite, situées à quelques mètres de la surface, où Ton n'a qu'à tailler comme en plein drap, par une exploitation analogue à celle des carrières de pierre : couches de houille si voisines des mines d'or, que Ton verra bientôt, sans doute, en quelques points, ces deux substances exploitées l'une au-dessous de l'autre sur la môme verticale, peut-être par les mômes puits. Quant aux soutènements, qui manquent pour les mines et qu'il aurait fallu faire venir à grands frais du Nord du Transvaal ou d'Australie, il s'est trouvé qu on n'en avait pas besoin, le toit du gisement aurifère étant d'une solidité si exceptionnelle que quelques buttes de place en place suffisent à le maintenir.

Le manque d'eau et de chemins de fer, l'hostilité du gouvernement, objections bientôt levées : en peu de temps, sur toutes les vallées barrées, par des digues, l'industrie humaine a créé de grands étangs, que les pluies abondantes de Tété suffisent à remplir ; quant bux chemins de fer, trois ans ont suffi pour relier Johannesburg au Cap, cinq ans pour le rattacher & deux points de la côte plus rapprochés. Natal et Delagoa-Bay.

La main-d'œuvre, dont le recrutement reste encore la seule difficulté persistante par suite du développement trop prompt de l'industrie, est néanmoins arrivée sul* les mines en telle abondance que, dans le seul Witwatersrand, travaille continûment une armée de 45 000 noirs, renouvelée tous les six mois; et ces noirs sont des hommes énergiques et doux, faciles à conduire, durs à l'ouvrage, apprenant très vile le peu qu'ils ont besoin de savoir.

Quant au gisement, toutes les particularités favorables s'y sont présentées à la fois : une régularité (que l'on a un peu exagérée comme nous le dirons), mais qui, telle qu'elle est, ne s'était encore rencontrée dans aucune mine d'or filonienne ; un toit solide ; pas d'eau, d'où une économie considérable; et jusqu'à ce fait, qui a produit la fortune des deep levels et qu'il était presque impossible de prévoir, si ce n'est d'une façon très théorique, la diminution rapide de la pente des couches dans la profondeur, de telle sorte que, parfois très redressées et presque verticales à l'affleurement, elles ont bientôt pris une inclinaison très douce de

25 à SO** et qu'on a pu concevoir Tidée d'aller les chercher par des puits à des distances de laffleurement où, si la pente primitive eût persisté, c'eût été une pure folie.

Mais, de tous les événements qui ont fait le succès du Witwatersrand, le plus capital peut-ôtre est la découverte, survenue juste à propos, du procédé de la cyanuration, procédé qui s'est trouvé s'appliquer admirablement aux minerais pyriteux du Rand *, alors que, dans les autres pays du monde, il continue à ne réussir que d'une façon médiocre et grâce auquel on a sauvé tout lor contenu dans les résidus de l'amalgamation, ou tailings, c'est-àdire 30 à 40 p. iOO de l'or total. Si la cyanuration n'avait pas été inventée, s'il fallait se contenter aujourd'hui encore de Tor retiré par l'amalgamation, comBien de mines, actuellement prospères, eussent été en perte ; et le dernier mot n'est, sans doute, pas dit de ce coté, puisqu'avcc les tentatives actuelles de traitement direct, la cyanuration va se trouver jouer un rôle de plus en plus important et peut-ôtre contribuer à une augmentation nouvelle des bénéfices.

Toutes ces bonnes chances que nous venons de résumer en bloc ne se sont révélées que successivement et, pendant trois ou •quatre ans, comme nous l'avons dit, de 1890 à 1893 oa 1894, les mines d'or du Transvaal ont joui de fort peu de faveur dans le public. Il est assez plaisant, quand on a encore présents à l'esprit les dithyrambes plus ou moins lyriques par lesquels nos journaux ont célébré ces mines dans l'hiver 1894-95 et Tété 1895, de relire ceux de deux ans auparavant et de voir à quel point le ton •était alors méfiant. 11 se produisit, d'ailleurs, vers ce moment, un fait qui ne tenait point à l'état moral du marché financier 4?t qui était, au contraire, de nature à l'influencer : sur les 19 compagnies qui avaient donné des dividendes superbes en 1889, 1 1 cessèrent d'en donner en 1890, 8 n'en distribuèrent pas non plus ^en 1891. C'était là un accident qu'il était trop facile d'interpréter: il était évident que, dans la plupart de ces mines, on avait •enlevé le plus possible de minerai riche en laissant le pauvre de <côté, qu'on n'avait fait aucun travail préparatoire, mis aucun

«* On (lit souvent, par abréviation, Uand pour Witwalrrsrand.

argent en réserve pour les dépenses les plus indispensables et qu'on avait, en un mot, forcé démesurément des bénéfices . apparents de manière à écouler les actions à un taux exorbitant : ce qui n'était pas précisément de nature à inspirer conriance dans la gestion des affaires du Rand^

Néanmoins, pendant ces années de marasme et surtout après le temps d'arrêt de 1890, les résultats se montrèrent très brillants pour un nombre de mines de plus en plus grand et l'on vit la production d'or de l'ensemble du pays augmenter étonnamment d'année en année, de mois en mois. Les premiers exploitants avaient acquis à leurs dépens quelque expérience ; en outre, le pays commençant à être bien connu, il s'y produisait un afflux constant d'hommes entreprenants et habiles de tous les coins du monde où l'on travaille l'or, de la Californie, de l'Australie, de l'Amérique du Sud, même de l'Alaska ; on s'était mis sérieusement, activement, au travail et les progrès étaient journaliers ; on introduisait Tordre dans les comptes, l'économie dans les dépenses, etc. : au moment où le renom du Transvaal était le plus déprécié en Europe, l'industrie y était particulièrement sérieuse et bien conduite.

Ce développement ne pouvait manquer d'attirer de nouveau vivement Taltention des capitalistes ; la visite de M. Hamilton Smith, célèbre ingénieur américain ; puis le rapport favorable de M. Schmeisser, envoyé officiellement par le gouvernement allemand pour faire une enquête, eurent une grande influence en Angleterre et en Allemagne et c'est de ces deux pays qu'est parti le dernier mouvement, que nous avons vu se répandre peu à peu (bien tard, comme il arrive trop souvent) dans notre pays, puis en Autriche, en Italie, en Amérique et jusqu'en Turquie.

A partir de 1893, les cours commencèrent à remonter peu à peu, en même temps que l'on reprenait courage à Johannesburg et dans les milieux financiers où l'on s'était déjà occupé précédemment du Transvaal ; alors, tandis que l'industrie sérieuse

' U est assez curieux qu*uii coinmenceinent de baisse des actions semble avoir souvent, non pas pour cause (comme ce serait logique), mais pour effet, une diminution dans les rendements. Ou parait exciter les cours pendant les booms et les précipiter pendant les krachs.

et honnête continuait à se développer peu à peu, on vit, Tune après l'autre, les anciennes sociétés en déconfiture se reconstituer, les unes sous leur ancien nom, les autres (celles qui avaient laissé une trop mauvaise réputation) sous un nom nouveau ; ces reconstitutions, d'abord timides, se firent bientôt avec des capitaux de plus en plus forts et des remises de plus en plus larges aux promoteurs ou aux intermédiaires, qui garantissaient plus ou moins réellement le succès de l'émission ; c'est le moment où l'on vit tant de sociétés devenir Nouvelles (new X... ou new Y...), chaque fois avec un appel de fonds sous forme d'augmentation de capital et une émission d'actions, au cours nominal de une livre sterling (25 francs), placées dans le public, grâce à la hausse, à des cours de 5, 6, parfois jusqu'à 10 livres, tandis que les lanceurs d'affaires s'en réservaient un certain nombre au pair ou, du moins, à des cours très sensiblement réduits.

Au bout de quelque temps, et surtout en cette dernière année 1895, cela devint comme une sorte de vertige et d'entraînement général : quand on eut reconstitué tout ce qu'il était possible de retrouver de sociétés anciennes, comme on voulait à tout prix faire des affaires^ comme il y avait toute une catégorie de personnes, auxquelles le bénéfice normal, rationnel, d'une industrie organisée ne suffisait pas et qui désiraient de grosses sommes immédiatement encaissées après une machination habile, on commença à travailler les groupements de mines entre elles ; puis, quand on les avait bien réunies sous prétexte de former une concession plus importante, leur subdivision en compagi^ies secondaires. L'idée de réunir les mines trop petites étant — comme nous aurons l'occasion de le dire en revenant sur ce sujet — très logique et leur division, dans certains cas, pour des propriétés énormes comme celles des Rand Mines, une nécessité pratique, on en profitait pour coudre, découper, rapiécer, trancher, le tout au plus grand bénéfice du tailleur chargé de l'opération. Comme les sociétés, soi-disant anonymes, des mines du Transvaal appartiennent, en réalité, chacune à un groupe financier, qui s'arrange pour avoir la majorité dans le conseil d'administration et fait ensuite ce qu'il veut en ne consultant que pour laforme l'assemblée des actionnaires, les opérations les plus

bizarres pouvaient s'exécuter le plus simplement du monde et il en résultait l'impossibilité la plus complète pour lactionnaire européen de se rendre compte de ce qu'il possédait réellement en détenant une action, puisque sa propriété changeait chaque jour de nature.

Dans cette période aussi, quand toutes les mines un peu sérieuses eurent atteint des cours tels qu'il ne pouvait plus y avoir grand espoir de les faire monter, on commença à prendre, dans le Rand, n'importe où, quelque propriété énorme avec des centaines de claims, qui contenait toujours bien sans doute, en ce pays où il existe tant de couches plus ou moins aurifères, le deep ■levei (c cst-à-dire le passage en profondeur) d'une couche aurifère quelconque. Dès lors, par un usage immodéré de la règle de trois, partant de ce fait d'observation que, dans le centre du Rand, chaque claim contient environ 30 000 tonnes de minerai : ce qui, avec une teneur bien modeste de 20 grammes, soit 65 francs et 35 francs de fixais par tonne, représente, à raison de 30 francs de bénéfice net par tonne, une valeur de 900 000 francs, il suffisait de multiplier à leur tour les 900 000 francs par le nombre de claims pour obtenir des chifi'res extraordinaires qui, bien présentés et miroitant devant les yeux des badauds, permettaient la flotalion en Europe de quelque nouvelle compagnie, dont parfois le nom même était inconnu à Johannesburg.

Enfin c'est encore l'époque où, toutes les places étant prises dans le Rand, comme il fallait inventer quelque part des choses nouvelles pour satisfaire l'appétit de certains lanceurs d'affaires, on s'est jeté à corps perdu sur tous les districts excentriques, reprenant au hasard une foule de mines abandonnées dix ans avant à tort ou à raison comme sans valeur*, se précipitant les uns à la suite des autres vers le même point, sur le seul bruit que la maison X y avait acheté des terrains, comme c'est trop souvent la tendance des spéculateurs, et préconisant à Paris jusqu'à des entreprises telles que la Chartered, où les Français tout au moins auraient bien dû s'apercevoir que le but réel et la vraie chance de succès

* Nous ne voulons pas dire, bien entendu, qull n'existe pas des gisements très riches et des affaires très sérieuses au Transvaai en dehors du Witwatcrsrand ; notre critique, tout à fait générale, et relative surtout à certains enthousiasmes irréfléchis, laisse place aux très nombreuses exceptions qu'elle peut présenter.

rapide n'i^taient nullement l'exploitation de gisements à peine aperçus à la surface dans le Mashonaland ou ailleurs, mais l'avantage politique de l'Angleterre rattachant par là le cap de Bonne- Espérance à TEgypte et consolidant à nos dépens Toccupation^ contraire aux plus solennels engagements, de ce dernier pays.

A Tépoque où nous étions à Johannesburg, — c'est-à-dire au moment où la hausse à Paris battait son plein, les gens les moins au courant des mines s'y étant amusés à jouer sur ces actions, comme ils l'eussent fait à Monte-Carlo à la roulette, — il n'était pas de jour où Ton ne vint annoncer la découverte de nouveaux * gisements dans quelque pays extraordinaire : un jour au Matabeleland, l'autre jour dans l'ouest du Transvaal, le lendemain dans le Bechuanaland, aux Herbert Goldfields, ou encore dans le 'Zoulouland; et parfois, comme tous les prospecteurs étaient en quête pour profiter de circonstances financières aussi favorables en signalant à propos quelque filon, ces trouvailles étaient parfaitement réelles, en sorte que l'or semblait germer sur ce sol favorisé, comme le blé en herbe au printemps.

Chacun sait ce qu'il est résulté de cet engouement et les blessures du dernier krach sont encore trop saignantes pour qu'il soit nécessaire de les rouvrir en en parlant longuement : comme chacun jouait à la hausse et achetait à découvert sans avoir les fonds nécessaires pour lever les titres, comptant sur une majoration nouvelle des cours à la liquidation, il a suffi que les grands établissements de crédit aient été pris d'inquiétude, que l'argent nécessaire pour les reports, d'abord refusé à Londres aux maisons de banque allemandes ou françaises, l'ait été à son tour par celles-ci aux spéculateurs pour que la baisse ait commencé : aussitôt elle s'est changée en panique ; les circonstances politiques aidant, telles que la crise orientale agissant sur le marché de Constantinople et, par contre-coup, sur ceux de Vienne ou de Paris, puis les difficultés entre TAngleterrc et les Etats-Unis au sujet du Venezuela et les désordres imprudemment excités par le parti anglais à Johannesburg même, il a semblé, tout à coup, que le Transvaal entier, avec ses mines et son industrie, se fût englouti dans un abime, que rien de réel n'eût jamais existé dans ce miragC; qu'il n'y eût eu là, disons le mot, qu'une immense filou-

torie organisée sur une échelle énorme. Pour ceux qui, comme nous, revenaient précisément de Johannesburg au moment où cette débâcle s'est produite, c'était — en dépit de toutes les réserves que nous avons pu faire et que nous ferons encore sur certains côtés de Torganisation des sociétés minières au Transvaal — une impression bien singulière de s'entendre demander d'un air inquiet, par des hommes sérieux et souvent fortement intéressés dans ces mines, si elles existaient réellement et, après avoir subi un certain nombre de questions semblables, on finissait par songer à son tour qu'on avait peut-être été soi-même, le jouet d'un rêve, que tous ces kilomètres de galeries parcourus sous terre dans plus de cinquante mines, ces milliers de pilons broyant l'or nuit et jour, ces quarante mille noirs forant leurs trous de mines pour dépecer la roche, enfin toute cette industrie, qu'on peut bien, sans crainte de se compromettre, appeler colossale, n'avaient été qu'une conception fantasque de l'imagination.

Mais non ; pour nous convaincre que nous n'avons pas rôvé, nous n'avons qu'à nous rappeler, en particulier, certaine vision étrange, qui, un soir, là-bas, est venue nous révéler, en quelque sorte sous une forme concrète, la grandeur de l'industrie du Kand, jusqu'alors seulement aperçue peu à peu par de menus faits successifs et la condenser, la synthétiser dans notre esprit, telle qu'elle est, avec son mélange de poésie et de prose, en une inoubliable image.

C'était à la nuit tombante, en revenant du Sud, de Heidelberg, vers la ville de Johannesburg, qui, on le sait, est adossée au Nord à la crête rocheuse du Witwatersrand, au centre d'une ligne de mines et d'usines de 60 kilomètres, allongée elle-même sur le flanc de cette crête, dans la direction de l'Est à l'Ouest.

Depuis des heures, nous roulions à travers le plateau, tellement désert qu'il évoquait en nous des souvenirs de Syrie et de Palestine et que nous étions emporté bien loin, sur Taile des regrets, vers ces beaux pays classiques, où l'Oriental songe en paix philosophiquement et ne s'évertue pas à l'inutile poursuite de Tor ; le jour avait baissé très vite; le soleil, comme une boule rouge de métal en fusion, s'était brusquement enfoncé derrière la terre ; et, presque sans crépuscule, rapidement, ainsi que cela se passe

en ces cUmats, la nuit était venue, laissant à peine distinguer à nos pieds la large piste poudreuse, où les roues de notre voiture tournaient sans bruit, avec, dans le lointain, devant nous, profilée sur le ciel plus clair, une longue crùte sombre, celle du Rand, se dressant au-dessus de la plaine.

Soudain, arrivés au sommet d'une de ces molles ondulations qui accidentent seules le plateau, voici qu'un spectacle imprévu, extraordinaire, se découvre devant nous : comme à certains retours dans Paris, par un train du soir en hiver, les innom- -brables lumières de la ville immense, c'est, d'un bout à lautre de riiorizon, développée à la base d'une grande masse sombre aux airs de montagne, une interminable ligne de feux : des milliers de points brillants scintillent dans les ténèbres et, aussi loin qu'on peut regarder, à droite et à gauche, se poursuivent en se perdant graduellement dans l'ombre du lointain ; presque tous sont à la môme hauteur, mais inégalement espacés, ici tassés par groupes de cinq ou six, là plus écartés, les uns d'un blanc éclatant comme des planètes, les autres plus jaunâtres ou plus rouges. A la distance où ils sont, où ils semblent être, il faut que ces feux aient un éclat extraordinaire pour nous apparaître si intenses ; on dirait l'éclairage prestigieux de quelque avenue de géants conduisant à une ville fantastique ; et rien d'autre ne se montre que ces étoiles sur la colline noire qui, elle-même, se fond presque dans la commune nuit ; pas une silhouette de mine ; pas une cheminée d'usine ; pas un chevalement de puits. Nous avons beau savoir le sens réel de cette apparition, avoir visité Tune après l'autre toutes ces batteries de pilons, nuit et jour en travail, dont les grands fanaux électriques extérieurs font ces astres blancs, dont les fenêtres, laissant passer la lueur des lampes Edison, produisent ces étoiles plus jaunes ; nous avons beau reconnaître la colline du Rand, au pied de laquelle mines et usines, en ligne droite, étalent leur longue lilc, l'impression de surprise, d'admiration, est profonde.

Nous approchons et, sans que la ville se montre, la vision fantastique se précise, devenant du môme coup plus complexe ; nous distinguons maintenant, sur les toits, les grands globes bleus des lampes à arc ; des bâtiments noirs nous regardent par

CCS bizarres rangées d'yeux, que forment dans Tombre les fenêtres éclairées d'un mur sombre ; on voit les laides silhouettes des hangars, des magasins, des ateliers; on trébuche dans Tenchevôtrement des rails, des tas de débris de fonte, des amas de résidus ; on passe au milieu de troupes de nègres ivres et demi-nus, qui vocifèrent en brandissant des bouteilles ; on sent Tinfecte odeur exhalée par tous ces corps de Cafres en sueur ; et, lancinant, assourdissant, comme une obsession, le vacarme des pilons brutaux, broyant et pulvérisant la roche pour en extraire les parcelles d'or ardemment désirées par tant de convoitises, trouble, de sa fièvre qui plus jamais n'arrête ici, le silence majestueux et calme de la nuit éloilée.

Le régime légal. — Les hommes : gouvernants, promoteurs et main d'œuvre. Constitution et mode de fonctionnement des Sociétés.

Le régime légal. — Le régime légal, auquel sont soumises les exploitations minières du Transvaal, a subi, depuis dix ans, de très nombreuses modifications de détail, se transformant à cinq ou six reprises différentes au fur et à mesure que des circonstances nouvelles amenaient des besoins nouveaux ; mais les principes, directement empruntés aux coutumes des mineurs australiens ou californiens, en sont toujours restés les mêmes*.

Ces principes, excellents dans un pays neuf, à peine exploré, pour attirer vite un grand nombre de chercheurs, et récompenser le plus équitablement possible leurs efforts, ont certainement contribué au développement très prompt de Tindu^trie aurifère ; le système de distribuer sans formalités, rapidement, de très petites concessions très morcelées, à tous ceux qui se présentent en leur imposant Tobligation d'y travailler d'une façon continue,

* Voir, dans l'ouvrage de Dupont : Les Mines d'or de V Afrique du Sud, p. 337, la traduction de la loi, n* 8 de 1885, modifiée en 1886 et 1888. M. Aguillon, inspecteur général des mines, a résumé, dans le Bulletin des Annales des Mines (8* série, t. XV, p. 6dO et juillet 1892, p. 7) les lois de 1888 et de 1891. Cf., dans l'ouvrage de llatch et Chalmers, p. 273, l'analyse de la loi, n"* 14 de 1894.

Les dates des lois successives sont : 1883; 30 juillet 1885; 28 juillet 1886: 10 août 1887 ; 18 juin 1888 ; 23 septembre 1889 ; 1«' août 1890 ; 22 août 1891 ; 27 juillet 1892 : 189& ; août 1895; on peut compter, en moyenne, une par an. Les dispositions relatives aux métaux autres que l'or datent de 1891.

a, sans conteste, de grands avantages aux débuts des exploitations, quand une population d'aventuriers se précipite sur des gîtes superficiels, tels que des alluvions contenant de l'or ou des diamants, ou encore des affleurements de filons : il y a, pour de tels hommes, un encouragement direct dans la perspective de tirer immédiatement profit du dépôt précieux qu'ils auront su découvrir, et c'est, évidemment, par le très grand nombre de ces prospecteurs partant au hasard dans les pays vierges et courant, malgré privations et déboires, après le mirage souvent trompeur de leur chimère dorée, non par de grandes sociétés à rouages compliqués envoyant pour un temps restreint des missions imposantes d'ingénieurs ou de savants, que les gisements miniers ont le plus de chances d'être découverts au début.

Mais, si la méthode a du bon pour commencer, elle amène, dès que les exploitations ont pris un certain développement, dès que le pays s'est constitué d'une façon un peu régulière, dès que la poursuite des filons dans les profondeurs du sol commence à exiger quelques connaissances techniques et scientifiques, des inconvénients considérables et des difficultés souvent presque inextricables, dont on n'est à peu près sorti au Transvaal qu'en modifiant la loi progressivement et qu'il pourra être bon, par suite, de signaler dès le commencement de cette étude, et avant d'entrer dans l'examen détaillé des prescriptions légales.

Sans sortir de l'Afrique australe, on a vu ces défauts poussés presque jusqu'à l'absurde dans les mines de diamants de Kimberley, où les concessions, les daims suivant l'expression anglaise, étaient, d'après l'usage des laveurs d'alluvions diamantifères, de petits carrés de 9™, 45 de côté, sous lesquels on avait le droit de s'enfoncer verticalement, tant qu'on le voulait. Etant donnée la méthode d'exploitation à ciel ouvert que l'on avait adoptée là, on imagine aisément l'aspect extraordinaire que présentèrent vite tous ces travaux minuscules, menés indépendamment les uns des autres quoique se touchant, toutes ces fosses, les unes profondes, les autres superficielles, qui s'éboulaient les unes dans les autres, sans moyen d'accès, sans possibilité d'iîxtraclion, ni d'épuisement, etc. Il en est résulté là près de vingt ans d'efl'orts disproportionnés au résultat et de travail gaspillé inu-

lilemcnt jusqu'au jour où, de cette première organisation socialiste de la propriété minière, est sortie, par des groupements successifs des concessions entre elles, la constitution d'un monopole de fait, celui de la fameuse Société de Beers.

Au Transvaal, les dimensions des concessions (ou claims) aurifères ne sont pas aussi ridiculement restreintes ; elles forment des rectangles de 47"*,1D sur 125'",60 de côté (ISO pieds du Cap sur 400)*. Néanmoins, qu'eussent pu faire des mineurs isolés, forcés de se cantonner réellement chacun sur leur claim? Il fallut bientôt prévoir la réunion des claims par groupes de 12 (devenus aujourd'hui dans la loi du l®"" novembre 4895 une véritable unité) ; de petites compagnies se formèrent aussitôt en rassemblant un certain nombre de concessions ; puis, ces petites compagnies fusionnèrent en de plus grandes et, pendant toute l'année 1895 encore, il n'y avait pas de semaines où Ton n'entendît parler de quelque opération de ce genre. Certainement l'un des plus grands défauts de l'organisation minière du Transvaal, à savoir la petitesse extrême des concessions, qui multiplie démesurément les frais généraux, entrave les dispositions d'ensemble, etc., provient en grande partie de ce vice fondamental de la loi, qui ne convient plus à un pays arrivé au degré d'évolution sociale où en est le Witwatersrand. Et il en est résulté un mal d'un autre genre, dont tous ceux qui ont eu l'occasion d'étudier sérieusement les affaires du pays se plaignent, c'est l'invitation toute naturelle et logique aux financiers de corriger ce mal primitif en réalisant des groupements de concessions entre elles : ce qui ne se fait jamais sans que les actionnaires soient forcés de laisser quelques bonnes commissions aux intermédiaires.

De même, pour la prescription, rationnelle h première vue, qui imposait sous peine de déchéance le travail continu à chaque détenteur de claim, sauf le cas de permis de chômage accordés dans des circonstances exceptionnelles. Cette idée, toute naturelle dans un campement rudimentaire de mineurs lavant à la sébille

' Nous n'avons pas besoin de rappeler que, dans toute concession minière, en quelque pays que ce soit, la propriété s'étend indéfiniment suivant la verticale audessous d'un certain périmètre, ici rectangulaire, délimité à la surface et qu'elle est restreinte à des plans verticaux passant par les cotés de ce périmètre.

les sables de quelque rivière, est évidemment incompatible îivec lorganîsation d'une mine importante descendue à plusieurs centaines de mètres de profondeur et où, nécessairement, on ne peut aborder les rangées de claims que Tune après l'autre, à mesure que les travaux s'approfondissent. Il a fallu, purement et simplement, abroger l'article qui autorisait \o jumping des claims, c'està-dire la faculté pour un tiers de s'emparer librement d'un claim abandonné, absolument comme la loi moderne espagnole et les lois hispano-américaines ont abrogé la déchéance des concessions faute d'un certain travail minimum, le demincio despertenencias.

Il n'est pas jusqu'à l'idée mOme, très fondamentale dans la loi transvaalienne (au moins en théorie), de donner les concessions au premier occupant, certaines formalités une fois remplies, qui ne rencontre dans la pratique actuelle des objections de fait et n'arrive, en réalité, à être plus ou moins complètement tournée.

S'il est, en effet, très logique que, sur un affleurement situé en plein désert d'Afrique ou d'Australie, tout homme de bonne volonté, qui se présente pour travailler, soit bien accueilli et ait le droit de s'emparer d'un bien dont personne ne profitait, il n'en est plus de môme quand les terrains à concéder sont placés au voisinage d'un centre populeux et contiennent une richesse déjà bien reconnue, ou du moins très présumable par des travaux antérieurs : en sorte que tout claim conquis de haute lutte sur ces terrains aura immédiatement une grande valeur marchande ; car la conséquence nécessaire doit être, évidemment, que, pour s'emparer de cette richesse, vers laquelle on n'a qu'à étendre le bras, tous arriveront en masse et que la possession en sera disputée par des rixes violentes, des coups de revolver ou, si la police arrive à maintenir l'ordre apparent, par quelques subterfuges extra-légaux.

Ce n'est pas là une simple hypothèse et l'on a vu récemment, au Transvaal, de tels désordres éclater, de telles batailles se produire pour l'obtention de nouveaux claims que le gouvernement a pris le parti, pendant notre séjour même, en août 1895, de les mettre en loterie. Le procédé, pour peu moral qu'il soit, est au moins pratique ; mais il ne correspond plus, en aucune façon, à l'esprit de la loi primitive; car ces concessions, ainsi

obtenues comme des lots et jetées dans le peuple comme on jette des dragées aux gamins un jour de baptême à la campagne, aucun de ceux qui les gagnent n a la moindre intention de les exploiter et leur seul but est de les revendre le plus chèrement possible à ceux qui, en somme, sont les seuls intéressants dans cette circonstance, c'est-à-dire à ceux qui se proposent de fonder une exploitation réelle.

Un dernier défaut capital, qui subsiste à peu près tout entier, c'est que, sauf les accommodements pratiques auxquel toute loi humaine se prvMe quand on la connaît assez bien pour" la tourner, le véritable inventeur d'un gîte profond, c'est-à-dire la Société qui, par des sondages et des puits coûtant des millions, aura démontré Texistence d'une richesse insoupçonnée existant sous terre, n'a qu'un privilège presque insignifiant sur une partie restreinte du gîte ainsi découvert et que le hasard de la loterie peut en donner des morceaux à tous ceux qui auront payé le prix d'un billet (c'est-à-dire d'une licence) au commissaire des mines : ce qui est évidemment peu encourageant pour faire les frais considérables de pareilles explorations * .

En résumé, la loi minière du Transvaal pâtit d'avoir été conçue en vue d'une organisation rudimentaire de laveurs d'or et d'être obligée de s'appliquer à une très grande industrie moderne; pourtant, malgré les vices subsistants et qu'on s'applique à corriger peu à peu par retouches successives (sans avoir l'air d'attaquer le principe, mais en le modifiant au fond absolument par l'application), la pratique légale du pays a déjà subi une transformation profonde dans le sens où se modifie forcément toute loi minière rationnelle, qui ne vise que le bien réel de la communauté, l'intérêt général et l'équité : après avoir, au début, encouragé les efforts isolés de travailleurs sans instruction et sans capitaux, elle est arrivée nécessairement, non pas à les sacrifier mais à les • subordonner aux nécessités inéluctables d'une entreprise industrielle plus difficile et de plus longue durée, c'est-à-dire au besoin

* En réalilfS si l'inventeur n'a qu'un dn»it restreint, le pn)priétaire du sol en a, lui, (le considérables, que les Sociétés commencent, avant tout, par lui acheter et ([u on accroît encore au moj-en d'artifices dont nous reparlerons, de sorte que les Sociétés qui ont fait des recherches n'ont besoin de racheter qu'un nombre restreint de clainis aux gn<^fnanls de lu loterie.

do grouper les faibles forces individuelles sous une direction plus, savante, en vue d'un but plus lointain, à Tobligation d'attirer des capitaux importants par Tassurance d'une propriété plus, stable, et de les employer, avec un niinimm de dépenses, en tirant du travail de tous le maximum de fruit.

Par une évolution qui, fâcheuse ou utile, est, en tout cas, trop constante pour n'être pas TefTet dune loi sociale absolue, et dont cependant les vieilles nations arrivées à leur déclin semblent chercher à prendre artificiellement le contre-pied, dans tous les. pays jeunes, sans passé, sans traditions et sans entraves historiques, on part du désordre pour arriver à la fixité de la loi, du pillage et du vol pour constituer la propriété, de l'anarchie pour étabir un Etat, de l'indépendance aventureuse pour imposer la discipline, du morcellement des labeurs, des initiatives et des. volontés pour aboutir à leur sujétion sous un nombre de plus en plus restreint de volontés maîtresses; on commence par le gouvernement des multitudes ; on finit — parfois, comme au Transvaal, sans changer, ni la forme, ni le nom, ni môme les numéros, des articles de la loi, — par constituer, sinon en théorie, au moins en pratique, une oligarchie.

Laissant de côté ces questions générales, nous allons maintenant résumer les dispositions principales de la loi en ce qui concerne, d'abord l'acquisition, puis la jouissance de la propriété minière. Comme nous n'avons pas pour but ici d'écrire une étude de droit, qui sortirait trop de notre compétence, mais de faire connaître le régime auquel sont soumises les mines dont nous nous occuperons plus tard, c'est-à-dire uniquement des mines de filons ou reefs aurifères, nous laisserons de côté tout ce qui concerne les substances autres que l'or, ou même les alluvions aurifères.

La loi, d'ailleurs, disons-le tout d'abord, ne s'applique qu'à l'or, aux métaux précieux ou aux pierres précieuses, les autres substances minérales (notamment la houille) rentrant dans un cas différent et, à moins de dispositions spéciales, appartenant simplement au propriétaire du sol*. Entre les mines de reefs auri-.

• D'après un acte du 22 août 1891, quand, sur un terrain déjà proclamé pour or. on trouve de la houille, de l'asbesle, des phosphates, du plomb, du cuivre, du

fères et celles d'alluvions ou de pierres précieuses, la seule différence de régime est dans la dimension des concessions, ou daims.

Le code transvaalien commence par stipuler que le droit d'exploiter les pierres et les métaux précieux appartient à TEtat, distinguant ainsi (comme cela a lieu dans la plupart des pays), la propriété de ces substances enfouies dans le sol de celle de la surface ; néanmoins, au propriétaire de celle-ci sont réservés des privil^ges tr^s importants et dont certains pourraient entraver à ses débuts toute industrie, tandis que d'autres sont, en pratique, la vraie garantie des sociétés disposées à entreprendre des recherches coûteuses : car ces sociétés commencent toujours par racheter ces privilèges au propriétaire et se substituer à lui. L'un de ces droits, dont on use peu, mais qui était de nature à calmer toutes les inquiétudes des fermiers boërs, avant tout désireux de nV^tre pas troublés malgré eux dans leur libre jouissance du sol par les nouveaux venus, n'est rien moins que la possibilité, s'ils le veulent, d'empôcher toutes recherches chez eux et, par suite, faute d*une reconnaissance du gîte, la constitution de concessions sous une forme quelconque.

Un autre point à noter, dès le début, dans cette loi, c'est que les principales concessions accordées, à savoir les mynpachts, sont temporaires et mi*me d'une durée très courte (moins de vingt ans), système absolument contraire au principe habituel et qui présente évidemment un inconvénient de premier ordre pour l'avenir et le développement rationnel des sociétés ; ce défaut sautait tellement aux yeux que, dès 1891, on a introduit explicitement dans la loi le droit au renouvellement pour une seconde période de vingt ans : ce qui, étant donnée la courte durée probable de la plupart des mines, suffira presque toujours ; mais, après cette seconde période, il semblerait, d'après les textes actuels, que le bail minier dût cesser.

La loi distingue deux cas : celui où les gisements se trouvent dans un périmètre minier public, dans un champ d'or proclamé

cobalt, etc., le rominissairc des mines peut, après entente avec le propriétaire du sol qui reste maître de traiter ronime il le veut avec l'inventeur, accorder le droit d'exploitation moyennant une taxe de 6 fr. 25 par mois et par claim, taxe dont moitié revient, en tout cas, au propriétaire.

(publickc delverijcn) et celui où ils sont en dehors de ces périmètres dans une simple propriété privée (ou freehold).

En fait, ce second état de choses, par lequel on passe toujours au début, cesse généralement assez vile pour chacune des régions aurifères successivement reconnues, TEtat étant toujours pressé de faire la proclamation qui se traduit pour lui par la perception de très fortes taxes; ou, s'il se prolonge exceptionnellement pour certaines mines*, ce résultat temporaire ne peut être obtenu que grâce à de hautes influences ; nous nous contenterons donc d'en dire quelques mots, pour commencer, de façon à n'avoir plus à y revenir.

Tant qu'une ferme n'a pas été proclamée champ d'or, — ce que le propriétaire peut empêcher indéfiniment, à la condition qu'il n'y ait chez lui aucune recherche {onprospeci) de faite, soit par des tiers, soit par lui-même, démontrant l'existence d'un gisement exploitable — les conditions sont les suivantes :

Tout d'abord, le propriétaire peut entreprendre des recherches sans aucune formalité préalable et sans avoir une permission administrative à obtenir ; il suffît qu'il informe Tadministralion de ses travaux et des découvertes qu'ils amènent. Quant aux tiers, il leur faut, avant tout, Tasscntimcnt formel du propriétaire, que l'Etat ne peut pas imposer et que le prospecteur est, par suite, obligé d'acheter comme s'il s'agissait d'une véritable propriété et, en outre, une licence de propecteur (prospecteer licentie) délivrée par l'administration pour six mois, moyennant une taxe mensuelle de 12 fr. 50 (10 shellings), payable d'avance et partagée entre l'Etat et le propriétaire.

S'il s'agit, non plus de prospecter mais d'exploiter, le propriétaire du sol n'a besoin pour cela que d'une simple autorisation, appelée bref de bail minier [mynpacht brie/) et, cette autorisation, le gouvernement ne peut la lui refuser que s'il se propose d'englober sa propriété dans un périmètre minier public. Le mynpacht brief constitue un .bail ou une concession temporaire Ki'une durée variable entre cinq et vingt ans, renouvelable après •expiration pour vingt ans encore et pendant la durée duquel

* C'est le cas, croyons-nous, pour la ferme de Buffelsdoora appartenant à la Buffelsdoorn E3tate.

l'Etat ne peut instituer en ce point un périmètre minier public.

Le prix du mynpacht brief est de 14 fr. 50 par hectare et par are (10 shellingspar morgen de 85 ares) ou, à la volonté du gouvernement, de 21/2 p. 100 du produit brut de Tannée, avec le droit de vérifier, à cet effet, toute la comptabilité de l'exploitant.

Nous passons maintenant au cas où le gouvernement proclame la propriété Champ d*or (Goldfield). Cette proclamation ne peut se faire tant que le propriétaire du sol n'a pas exécuté ou autorisé des recherches et elle n'a lieu que lorsque les agents de TEtat ont reconnu la présence de Tor en quantité exploitable, par décret du président de l'Etat, après avis du conseil exécutif en conférence préalable avec le propriétaire.

La procédure est la suivante : six semaines à l'avance, la proclamation est annoncée dans le journal officiel et affichée dans le bureau du commissaire des mines.

Après quoi, et avant toute proclamation, l'inventeur et le propriétaire peuvent revendiquer leurs droits.

L'inventeur, c'est-à-dire celui qui a reconnu la présence de l'or en quantité exploitable, soit sur une propriété privée, soit sur un terrain du gouvernement, à plus de 10 kilomètres (six milles) de toute exploitation antérieure, a le droit de choisir, le premier, six daims, c'est-à-dire six rectangles de 47™, 10 sur 123™,60 (130 pieds du Cap sur 400), le côté le plus court étant pris suivant la direction du filon et le plus long suivant l'inclinaison. Ces claims sont dits claims de prospecteur (Zœkersclaimj ; ils ne sont pas soumis à la redevance tant qu'ils restent la propriété de l'inventeur, mais payent aussitôt qu'ils changent de main.

En outre de ses six Zœkersclaims, l'inventeur a également un privilège de priorité sur son claim de mineur permissionné, ou Delversclaim*.

Après lui, vient le propriétaire de la superficie, dont les droits sont, en somme, très étendus. Celui-ci peut occuper un certain nombre de claims, dits eigenàars claims, à raison de un claim pour une propriété de moins de 50 morgen (43 hectares), de deux claims pour une propriété de 50 à 200 morgen (43 à 171 hectares)

* Le mineur permissionné (fjeli centieùrdedelver) est simplement celui «jui a une licence de mineur (telle que nous la défînirons plus loin) non périmée.

et d'un claini en plus par 250 morgen (214 hectares) au delà, sans que le nombre des claîms puisse ùtre, pour une ferme, ou plaats, supérieur à 10 (soit 5',9i).

La ferme n ayant pu être définie dans la loi, cette faculté a donné lieu, comme on pouvait le prévoir, à l'idée toute naturelle de diviser la ferme d'une manière factice, de manière à ne laisser à chaque tronçon qu'une dimension insignifiante de moins de 50 morgen, chaque tronçon ayant néanmoins droit à son claim de propriétaire, de manière qu'on arrivait à multiplier ceux-ci ind&ment. Des tentatives de ce genre ont donné lieu, croyonsnous, à plusieurs procès.

En outre du droit de choisir ces claims le premier, le propriétaire a encore le droit de prendre, à titre de mynpacht^ octroyé par un mynpacht brief dans la forme que nous avons indiquée plus haut, pour une durée de cinq à vingt ans, un dixième de la superficie de sa ferme *. C'est, en quelque sorte, une compensation au préjudice qu'on lui cause en la proclamant Champ d'or et presque une reconnaissance implicite de ses droits, que TEtat commençait par lui dénier en s'attribuant à lui seul l'or et les pierres précieuses. Ce mynpacht doit être choisi de telle sorte que la proportion de sa largeur suivant la direction, à sa longueur suivant l'inclinaison ne soit pas plus forte que un demi, c'està-dire que les mynpachts doivent, comme les claims eux-mêmes, être allonges perpendiculairement à la direction de l'affleurement du reef*. Le propriétaire paye pour lui, comme s'il s'agissait d'un terrain non proclamé, une redevance annuelle de 2 1/2 p. 100 du produit brut, sans que cette redevance puisse être inférieure à ce que produirait une taxe de 14 fr. 50 par hectare.

Enfin, le propriétaire peut encore réserver, pour bâtiments, jardins, cultures, etc., des terrains dans lesquels la recherche et l'exploitation resteront interdites au public (à lui-même comme à tout autre) et qu'il doit enclore à ses frais dans un délai déterminé. 11 a également droit en premier à l'eau nécessaire pour ses champs.

* innovation introduite par la loi de 189L

s Cette règle ne parait pas correspondre à la forme réelle des mynpachts, tels que nous les voyons figurés sur les plans de mines.

Quand tout ce travail préparatoire est achevé, à un jour fixé d'avance, le commissaire du gouvernement se rend sur la ferme, qu'il doit proclamer Champ d'or et où il se tient à la disposition du public pour délivrer les licences de mineurs {delverslicentie), donnant droit à piquer des claims, c'est-à-dire à en prendre possession.

En théorie, voici ce qui doit se passer :

Tout individu de race blanche*, ayant acquitté ses impôts personnels, peut, moyennant une somme de 25 francs par mois, payable d'avance, obtenir une licence semblable qui lui donne le droit de prendre un claim. Comme il est libre d'en prendre en même temps pour tous les membres de sa famille et pour toute personne lui ayant donné ses pouvoirs, le nombre en est à peu près illimité*. La nouvelle loi du ^^ novembre 1895 autorise môme chacun à prendre 12 licences représentant 12 claims, moyennant 18 fr. T6 par mois et claim s'il n'exploite pas et 25 francs s'il exploite ; elle permet également, sauf avis conforme du Field Cornet, de donner des procurations pour 12 claims chacune. Il est facile de voir que cette faculté, très productive pour l'Etat, est, pour le mineur, très coûteuse, puisque, à raison de 300 francs par an et par claim, il arrive à payer 540 francs par hectare (sans compter tous les autres impôts).

Sa licence en main, le mineur pcrmissionné peut aller piquer un claim : ce qui se fait d'abord au moyen de deux piquets placés au centre ; mais, au bout de sept jours, la délimitation doit être faite par des piquets d'angle porlant un numéro, le nom du propriétaire et la date, avec deux fossés se coupant à angle droit au pied du piquet et indiquant la direction des limites des claims.

Les propriétaires de 12 claims limitrophes peuvent se syndiquer en faisant enregistrer l'opération par le commissaire des mines et n'ont besoin de planter que quatre piquets portant leurs noms aux angles du bloc'.

* Par opposition aux noirs, indous et chinois, qui sont cantonnés par la loi minière dans le rôle de manœuvres.

s Le nombre des claims enregistrés au 31 décembre 1894 était de 55 302, dont 46 OOi dans le Witwatersrand, 4 965 dans le district d lleidelberg, 3 997 dans celui de Klerksdorp et 338 dans celui de Venterskroon.

' La •onstitution de ces groupes de claims a, au point de vue des droits des tiers,

En pratique, cette prise de possession des claims a donné lieu aux abus les plus graves, à tel point que, pendant notre séjour à Johannesburg, on a dû relarder deux fois une proclamation annoncée et finalement tirer les claims au sort entre tous ceux qui voulaient bien payer le prix d'une licence de mineur, soit 23 francs pour ce billet de loterie. Autrement cela devenait, soit une course de vitesse, soit même une véritable bataille à main armée.

Dans un cas, on a vu un homme se charger de prendre toutes les licences et les porter sur un cheval de course, au grand galop, à des individus apostés d'avance à des distances convenables, qui enfonçaient leur piquet dès qu'ils avaient le papier en main.

Plus simplement encore, ailleurs, celui qui prenait les licences s'est contenté de faire un signal de loin au plus rapproché d'une file d'ouvriers, qui se sont transmis l'avis de l'un à l'autre par une sorte de télégraphe optique et ont aussitôt pris possession; ou encore des hommes armés ont entouré la cabane du commissaire, de telle manière que personne d'autre qu'eux n'a pu s'en^pprocher.

La loterie a régularisé tout cela ; mais on ne se fait pas une idée, quand on ne l'a pas vu, du déplacement de population que produit la proclamation d'un nouveau champ d'or, de cet afflux extraordinaire d'individus venant à pied, à cheval ou dans tous les véhicules du pays loués à prix d'or longtemps d'avance, tenter la chance de cette roulette nouvelle, très avantageuse pour les finances publiques.

La propriété minière étant ainsi instituée par mynpacht et claims, il ne reste plus qu'à l'exploiter sous la surveillance d'un corps de fonctionnaires ayant des attributions analogues à celles du Corps des Mines en France et en se conformant à un règlement très détaillé, très minutieux, relatif à la sécurité du personnel*.

une grande importance ; car ils forment alors une véritable propriété immobilière susceptible d'hypothèques et qui, en cas de déchéance pour non-payement de l'impôt, fait retrait, non à l'Etat, mais aux ayant droit, l'Etat étant seulement privilégié pour ce qui lui est dii.

• Ce règlement date de juin 1893 ; il envisage : 1' les mesures de protection pour la surface (clôtures autour des excavations et puits, piliers de protection laissée

La déchéance ne peut être prononcée que pour non-payement des taxes dues à TÉtat, et ce, un mois après l'échéance ; pour les claims enregistrés sous certaines conditions, le délai est môme de neuf mois. Dans tous les cas, le propriétaire peut, en payant la taxe, plus Tamende, rentrer en possession de ses ^ claims.

Une question assez spéciale et qui a beaucoup occupé l'attention ces temps derniers est celle des Bewaarplaats^ question encore en litige devant le Volksraad et dont nous devons dire un mot.

Les Bewaarplaats sont des emplacements accordés aux exploitants pour leurs dépôts de tailings, retenues d'eau, installations, ^tc, sans qu'il en résulte aucun droit de propriété sur les gisements pouvant se trouver en profondeur au-dessous. Chaque Bewaarplaats a 200 pieds carrés de surface et est soumis à une redevance mensuelle de 3 fr. 25. En principe, ces bewaarplaats sont donnés sur des terrains ne contenant pas de minerais ; mais, dans loB premiers temps de l'exploitation du Rand, alors qu'on ne soupçonnait pas jusqu'à quelle distance s'étendraient un jour les exploitations de deep levels, on a utilisé ainsi des parties qui aujourd'hui représentent une valeur considérable. Il en est résulté un litige encore pendant devant le Parlement, ou Volksraad, et dont la solution peut avoir une grande importance pour l'avenir de certaines compagnies, telles que la Jumpers. Il s'agit, en effet, de savoir si l'on donnera de préférence la propriété des claims

sous les édifices, garanties pour les eaux euipoisoiiuées par le cyanure de potassium, etc.) ; 2' les mesures de protection pour la richesse minérale (boisage, épuisement, etc.); 3* les mesures pour la sécurité des ouvriers (signaux dans les puits, installation des échelles, obligation d'avoir deux issues, règles pour les magasins de dynamite, le tirage des coups de mine, surveillance des chaudières, tenue d'un registre d'ouvriers, dispositions à prendre en cas d'accident, etc.). Il impose, eu outre, l'obligation de tenir des plans au courant, d'envoyer chaque mois au gouvernement la production d'or, l'état des travaux de la mine ; il défend (en quoi ou ne rapplique guère) le travail du dimanche, etc.

Le règlement s'applique aussi aux batteries, usines chimiques, chaudières, etc.

Dans les mines du Witwatersrand, il a été tué, en 1894, 21 blancs et 170 noirs, dont 44 dans la circulation par les cages, 42 par des éboulements de rochers, 39 par des coups de mine, 17 par chute dans les puits, etc.

Les inspecteurs des mines chargés de faire appliquer ce règlement sont, de préférence, choisis en dehors de l'élément anglais de manière à mieux assurer leur impartialité : quelques-uns sont hollandais d'origine: tout récemment, le gouvernement trausvaaiien a demandé au gouvernement français de lui en désigner un.

aurifères situés sous le bewaarplaats à la compagnie qui occupe déjà la surface, ce qui rentrerait un peu dans le principe de quasi-accession existant au Transvaal sous la forme de grands privilèges accordés au propriétaire du sol, ou si ces claims seront considérés comme du domaine commun.

Nous ajoutons seulement, pour terminer, cette remarque générale que les impôts sur les mines sont, en somme, très élevés au Transvaal. Dans les neuf premiers mois de 1895, le Trésor a encaissé pour les mines 32 571 925 francs contre 19 835 275 francs dans la môme période de 1894 et, sur cette somme, 9 105 745 francs correspondaient aux seules licences d'exploration et de sondage contre 3 519 750 en 1894. Indépendamment de tous les impôts indirects, tels que droits de douane, de transport, etc., qui, avec Tusage immodéré des monopoles en ce pays, montent à des sommes considérables, le seul impôt direct représente 2 1/2 à 3 p. 100 du produit brut'. Dçins Tensemble, on arrive à près de 10 p. 100. Il en résulte pour TEtat un revenu, qui a eu pour effet de rendre florissante la situation, jadis si précaire, de ses finances, et il semble que, ce résultat étant maintenant obtenu, ces taxes pourraient, sans inconvénient général, être fortement réduites : c'est ce que les puissances européennes amies du Transvaal, comme T Allemagne et la France, peuvent actuellement lui demander en échange de l'appui moral qu'elles apportent à son indépendance.

Les hommes. — Deux questions très graves se posent au Transvaal, relativement au personnel des mines : celle des démêlés entre les Boërs et les Anglais et celle du recrutement de la maind'œuvre noire; nous les examinerons bientôt avec les développements qu'elles comportent ; mais, auparavant, commençons par tracer un court portrait de ces trois classes d'hommes qui se présentent juxtaposées dans l'Afrique du Sud : les Boërs, les étrangers (Anglais, Allemands, Français, etc.) et les nègres.

Comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, les blancs se divisent au Transvaal en deux catégories : les Boërs, qui sont les

1 0*après la loi (art. 84), tout patron de race blanche doit payer une taxe men^ suelle de 1 fr. 25 par ouvrier de couleur qu'il emploie.

habitants et les maîtres du pays, mais se contentent, pour la plupart, de diriger leurs fermes ou de surveiller leurs bestiaux sans prendre, jusqu'ici, aucune part à l'extraction de Tor; les Européens, les uitlanders anglais, allemands, français, américains, qui viennent, au contraire, uniquement pour se livrer à l'industrie de Tor ou au commerce, quelques-uns avec Tintention de se fixer en Afrique et de devenir à leur tour des Afrikandcrs, les autres avec le projet de rentrer, au bout de peu d'années, dans leur patrie. Nous avons déjà fait plus d'une allusion à l'hostilité qui existe, d'une façon assez générale, entre ces deux parties de la population, mais qui est tout particulièrement vive entre les Boërs et les Anglais, à cause de la prétention non dissimulée de ces derniers d'expulser un jour les Boërs de chez eux et qui, dernièrement, a abouti à l'invasion armée et à la défaite des troupes de la , Chartered.

Les Boërs sont ces descendants de colons hollandais ou de réfugiés français, qui, d'abord établis au Cap il y a deux siècles, ont, peu à peu, avec une énergie, une force de volonté et un besoin de liberté extraordinaires, fui vers le centre de l'Afrique pour échapper à la corruption de nos sociétés trop avancées et à nos entraves, qu'ils détestent de tout leur orgueil, de toute leur indépendance et de toutes les forces de leur fanatisme religieux. Ce sont eux qui ont civilisé l'Afrique australe ; ce sont eux qui l'ont peuplée en refoulant devant eux la race noire et c'est à eux qu'elle appartient.

Les Anglais, qui ont leurs raisons pour ne pas les aimer, puisque ces rebelles ont eu le mauvais goût de ne pas se laisser conquérir par eux, les traitent volontiers de sauvages et trouvent un écho trop facile dans certains voyageurs pressés qui, après avoir traversé Johannesburg, où les Européens sont à peu près seuls, repartent d'Afrique convaincus que les Boërs sont un élément disparu ou tout à fait insignifiant.

La vérité, d'après tous les témoins impartiaux que nous avons consultés, c'est que les Boers, déjà nombreux et chaque jour se multipliant avec une remarquable fécondité, constituent, au contraire, non seulement au Transvaal, mais dans l'État d'Orange et dans toute la colonie du Cap, une force avec laquelle il faut

compter' et, si les puissances européennes auxquelles ils s'adresseraient nécessairement lors d'une nouvelle attaque toujours possible, comprennent à ce moment-là leurs véritables intérêts, le jour où le Transvaal appartiendra aux Anglais n'est pas encore aussi prochain que ceux-ci l'espéraient et le disaient ouvertement il y a peu de temps.

Au physique, on retrouve, d'une façon curieuse, chez certains paysans boërs, des types hollandais ou français : parfois une grosse figure ronde de Téniers encadrée d'un collier de barbe grise, ou le masque animé et haut en couleur d'un Languedocien, mais souvent avec quelque chose d'hirsute, tenant à l'habitude de porter les cheveux et la barbe très longs, à peu près incultes. Les hommes ont, presque toujours, un grand chapeau de feutre; les femmes, une coiiïe d'origine certainement hollandaise.

Au moral, ce sont, avant tout, des paysans ; ils ont du paysan l'amour obstiné de la terre, la méfiance môlée de quelque dédain pour les gens de la ville, les roueries longuement calculées, les conversations interminables, où le point important est volontairement noyé sous un flux de paroles, l'avarice et une méconnaissance absolue de la valeur du temps, d'autant plus frappante qu'ils se trouvent en présence de ceux qui ont inventé le proverbe : time is money.

Même ceux qui, par suite de leur fortune ou de leur situation officielle, vivent dans les villes à l'européenne, conservent au fond le même tempérament et parfois, comme le président de l'Etat Kriiger, exagèrent volontairement la rusticité. Us ne prennent aucune part à l'industrie de l'or et, quand la vente de leur ferme H une société minière a fait leur fortune, n'imaginent rien de mieux comme placement que d'en acheter une autre*. A la seconde génération cependant, comme cela se produit partout pour les enrichis, il se forme parfois des hommes plus raffinés, plus frottés par le contact avec les Européens, qui ont généralement pris les

< Depuis que ces lignes ont été écrites, la conduite des Boërs en face de Tinvasion anglaise a montré, mieux encore que nous ne le pensions, ce dont ces hommes énergiques étaient capables.

" Il y a quelques points de rapport entre les Bocrs et les Mormons d'Amérique, qui, dans TUtah, ont si longtemps lutté contre rétablissement des mines.

habitudes anglaises et parlent anglais, de vrais gentlemen qui pourtant n'oublient jamais leur origine.

Mais les véritables Boërs, ce sont les fermiers, auxquels on a affaire quand on veut fonder une société minière, puisqu'il faut commencer par obtenir d'eux l'autorisation de faire des fouilles et, plus tard, leur acheter leur propriété ou, tout au moins, leur mynpacht. Ces négociations, qui sont longues, ne peuvent guère se faire que par l'intermédiaire de quelques hommes, depuis longtemps fixés dans le pays, parlant leur langue, habitués à leurs façons d'agir et qu'ils connaissent bien. Avant tout, il est nécessaire de les apprivoiser ; car, par un sentiment qui existe chez tous les paysans, ils ont toujours la crainte qu'on ne les tourne en ridicule ou môme qu'on n'abuse de leur bonne foi ; et c'est là une des causes pour lesquelles ils sont mal disposés envers ces étrangers nouveaux venus, qui les regardent de haut et devant lesquels leur orgueil se sent humilié. Puis il faut écouter leurs explications indéfinies et, si on veut les interrompre, ils savent très bien vous imposer silence d'un « wair a bissle » (attends un peu). Mais, quand le marché est conclu, ils passent pour l'accomplir avec beaucoup de droiture.

La langue qu'ils parlent est un hollandais dégénéré, invertébré, mêlé de vieux hollandais, de Cafre et de Hottentot, que les HoUamdais comprennent, mais un peu comme nous comprenons le petit nègre. Ces Boërs passent la plus grande partie de leur vie dans leurs fermes entourées de grands saules pleureurs, d'eucalyptus et d'arbres fruitiers et à proximité de quelque étang, qui apparaissent comme de fraîches oasis au milieu du désert général. Ilsne font que des cultures extrêmement restreintes, mais surveillent, parfois en chevauchant sur quelque cheval maigre à longs poils, de grands troupeaux de moutons, de chèvres ou de bœufs, enfermés entre ces interminables clôtures en ronce artificielle, qu'on est tout surpris de rencontrer, sur des kilomètres de long, à travers le pays. Quand ils circulent, c'est dans le primitif chariot, qui figure jusque sur les timbres-poste du Transvaal, chariot attelé de huit ou dix paires de bœufs à longues cornes, et dans lequel une famille entière peut s'établir presque à l'aise. C'est de cette façon qu'à la saison sèche ils s'en vont au Nord, vers le

Buschfeld , où leurs bestiaux trouvent de Therbe, tandis qu'euxmêmes passent le temps à chasser les antilopes.

Ce gouvernement patriarcal sait, en somme, maintenir Tordre et assurer la régularité des transactions : favorisé par les circonstances, il a des finances prospères; s'il ne s'intéresse pas directement à l'industrie, il a, du moins, le bon sens de comprendre que son intérêt propre et le rendement fructueux de ses impôts sont liés à son développement ; il a la volonté de bien faire ; il cherche des solutions équitables aux litiges. Que peut-on lui demander de plus ? Simplement de consulter davantage ceux qui payent les impôts, d'avoir moins de goût pour les monopoles et quasi-industries d'Etat et de diminuer, par exemple, les taxes vraiment excessives, qu'il perçoit de ce chef sur le transport de la houille ou des marchandises, la dynamite, etc., au lieu de chercher à les augmenter, comme on lui en prête parfois le projet (à tort, paraît-il), par de nouveaux monopoles, notamment sur le cyanure*. Mais, dans cet ordre d'idées, il est plus d'un pays européen qui ne saurait lui reprocher ce qu'il fait lui-môme.

La sécurité est si complète au Transvaal qu'en ce pays où fourmillent les aventuriers, on voyage nuit et jour à travers la campagne sans jamais songer à emporter une arme. Les transports de lingots d'or se font simplement par voiture ou chemin de fer sans précaution spéciale, après assurance. Quelqu'un nous racontait même à ce propos (et ce n'était pas un Marseillais), qu'un jour, sur une diligence emportant une très forte somme, se trouvait un policier chargé de l'escorter et de la défendre au besoin ; or, on rencontra des antilopes : « Quel ennui, s'écria le policier, c'est comme un fait exprès, toutes les fois que je vois du gibier, il se trouve que j'ai attaché mon fusil au fin fond des bagages! »

Une autre fois, nous disait le même ami, deux filous de haute marque s'engagèrent dans la compagnie du chemin de fer pendant quelque temps et'construisirent, sous le fourgon où Ion place l'or, un appareil où ils se suspendirent pour en percer le fond pendant

* On pourrait ajouter qu'il subsiste, dons la loi du Transvaal, une disposition, contraire à l'esprit de toutes les législations eun^péennes, que l'histoire des Boërs peut expliquer, mais qu'il semble temps de faire disparaître : l'interdiction pour tout catholique de remplir aucun emploi dans le pays.

le trajet et le dévaliser. Ils réussirent, en effet, à enlever leur butin; mais ce qui les perdit, ce furent leurs habitudes d'ordre et leur prudence : en gens sérieux et posés, ils éprouvèrent le besoin d'avoir un coffre-fort pour mettre leurs lingots à Tabri des voleurs et, en ayant rencontré un dans le bureau d'une mine, l'emportèrent; le coffre-fort, un peu lourd, laissa un sillon dans le sol ; on les suivit à la piste et ils furent pinces.

L'élément étranger et venu récemment d'Europe (ou, plus exceptionnellement, d'Amérique *) a des allures très différentes de celles des habitants de longue date. Ce sont surtout des Anglais (y compris quelques Australiens), un certain nombre d'Allemands* et de trop rares Français, qui, dans ces derniers temps, ont pourtant commencé à arriver au Transvaal pour défendre de gros intérêts, depuis longtemps engagés. Nous ajouterons, pour mémoire, quelques centaines de juifs polonais ou galiciens, dont les cheveux en tire-bouchons, les longues houppelandes et parfois les bonnets de fourrure rappellent d'une façon très imprévue les régions minières de la frontière austro-russe.

Ce sont ces Européens, financiers, commerçants, directeurs de mines ou ingénieurs, que l'étranger de passage rencontre seuls et qui constituent la vie sociale de Johannesburg, vie, disons-le par parenthèse, très raffinée, parfois très luxueuse, telle que peuvent la mener des hommes désireux de compenser par quelques jouissances l'exil auquel ils se sont condamnés et n'attachant aux livres sterling facilement gagnées, qu'une valeur très restreinte.

Quand on a visité Johannesburg, cela semble si naturel qu'on oublierait presque de le dire, mais peut-être en France sait-on moins que la vie de plaisir, avec les théâtres, courses de chevaux, bals costumés, garden-parties, dîners somptueux, etc., existe dans cette Afrique australe, où des géographies à peine démodées placent encore des tribus nègres aux mœurs très primitives. Les Anglais, qui sont éminemment joueurs (ce qui les aide peut-être à rencontrer une fois sur cent quelque affaire exceptionnellement heureuse que nous leur envions) jouent ici

* Quelques-uns des meilleurs iogéuieurs du Kand sont des Américains.

■ On dit qu'il existe actuellenienl près de 15 000 Allemands à Johaniiesbupr, surtout dans le c(mnnerce ou la banque plutôt que dans les mines. Jl y aenviron ÔOO Français.

L'ORGANISATION DE L'INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL 7i

à tout propos, au cercle, aux courses, etc., comme à la Bourse et Targent roule avec une facilité, qui n'est rien sans doute à côté de ce que nous avons tous pu lire sur la Californie ou TAustralie,niais qui tranche pourtant avec nos habitudes françaises. Cependant, à part certaines dépenses telles que le logement, les domestiques, les voitures ou encore le vin, la vie courante n'est pas si exceptionnellement chère au Transvaal qu'on le suppose parfois. On nous excusera de donner ce détail, qui peut avoir son intérêt : le repas, bien servi à Thôtel ou au cercle, se paye habituellement (sans le vin) de S à 7 francs.

Au premier rang de ces Européens se trouvent tout d'abord les grands lanceurs d'affaires, dont nous aurions certainement passé les noms môme sous silence s'ils ne se croyaient obligés, en princes du pays qu'ils sont, de tenir la presse au courant de leurs moindres faits et gestes. Il suffit d'ouvrir un journal de Johannesburg pour savoir que M. Barnato, par exemple (de son vrai nom Barney), est un homme encore jeune, de trente-cinq à quarante ans et un gai compagnon, dont vous trouverez le portrait dans les revues illustrées, sur les couvercles de boîtes d'allumettes, etc., bien caractéristique avec sa moustache courte et ses yeux abrités derrière un binocle. Pour peu que vous y teniez, vous apprendrez ses bonnes plaisanteries, le menu de ses dîners chez le lord-maire de Londres, les noms des chevaux de courses qui constituent l'écurie de son neveu, M. Joël; on vous dira même le chiffre de sa fortune partie de rien et arrivée l'été dernier, si l'on en croyait tel article à tournure officieuse, à environ ^ milliard, dont 250 millions gagnés dans les derniers six mois(!) (mais que tel autre évaluera seulement à 125 millions, ce qui montre le degré de précision attribuable à ces calculs) ; continuez à lire, vous verrez que sa seule entrée dans la Bourse de Londres a produit une hausse ; que, quand ses actions ont commencé à baisser, il les a rachetées à carnet ouvert : que, n'ayant pas été satisfait des attentions de la Compagnie de navigation allant au Cap, il a voulu en fonder une, simplement pour lui faire pièce, etc., etc. Et nous ne parlons pas ici d'une foule d'autres histoires, que chacun sait ou croit savoir, mais dont nous préférons ne pas nous faire Técho.

Sur tous les autres grands financiers, dont nous aurons bientôt à apprécier le rôle dans l'organisation des affaires, les détails abondent également dans les journaux*. C'est J.-B. Robinson (que Ton croit souvent propriétaire de la mine du môme nom, en réalité sous le contrôle des Wernher Beit), un homme coté Tété dernier, en plein boom, à 175 millions de francs par les uns, à 75 millions par les autres ; c'est le fameux Cecyl Rhodes, surnommé (peut-être par lui-même), le Napoléon de l'Afrique du Sud, commissaire de la Reine au Cap, chef de la de Beers, chef de la Chartered, etc., auquel on n'en attribue que 100 à 125. Ce sont les chefs de l'importante maison Wernher Beit, MM. Beit, Eckstein, Lionel Phillips, etc.

Parmi ces hommes, qui impriment aux affaires une direction générale, presque tous sont originaires de Kimberley, oîi ils ont commencé par occuper les positions les plus modestes et leur fortune a grandi avec celle du Witwatersrand, dont ils ont eu le mérite de reconnaître les premiers la valeur et d'aller chercher Tor dans ses gisements.

Au-dessous d'eux se trouve tout le personnel technique qui travaille plus ou moins directement aux mines.

Ce personnel est constitué, suivant l'habitude anglaise, d'ingénieurs (managers) habitant sur la mine qu'ils dirigent, en s'occupant par eux-mêmes, comme la petitesse extrême des exploitations le permet aisément, de tous les détails de pratique, et d'ingénieurs consultants voyant les choses, au contraire, de beaucoup plus haut, infiniment plus instruits et donnant seuls au travail un plan d'ensemble.

Parmi ces ingénieurs consultants, les plus réputés, MM. Hamilton Smith, Perkins, Hammond, Jennings, etc., sont des Amé-

" Au moment où nous imprimons ces lignes, les principaux de ces personnages, que nous allons énumérer, sont en prison à Johannesburg sous Tinculpation de complot contre TEtat et vont probablement être expulsés du Transvaal, ou ont déjà quitté l'Afrique comme M. Cecyl Rhodes. 11 est probable qu'il vase produire passablement de changements dans le personnel dirigeant. Cependant nous ne croyons pas devoir supprimer les notes qui vont suivre et qui auront toujours, du moins, un certain intérêt hsitorique : nous serions seulement disposé à apporter certaines atténuations à nos critiques pour tenir compte des grands services rendus par quelques-uns de ces hommes, qui ont pu commettre des fautes, mais qui n'en ont pas moins su créer Tindustric considérable dont ils ont peut-être cru (à tort suivant nous, mais peu importe en ce moment) servir les intérêts en se révoltant.

ricains, ou, du moins, comme c'est le cas de presque tous ceux qui ont une réelle valeur dans le personnel anglais, ont passé par TAmérique ; il est môme assez curieux de voir, contrairement à ridée qu'on se fait généralement des Américains, combien ils ont une instruction scientifique plus développée, une hauteur de vues plus grande, et arrivent, en comprenant mieux le sens réel de ce qu'ils font, à être, par l'emploi d'un peu de théorie, en somme beaucoup plus pratiques que leurs cousins britanniques.

M. Hamilton Smith, qui n'a jamais séjourné à Johannesburg, mais y a fait deux voyages successifs, est un des premiers qui aient reconnu la valeur des deep levels et qui aient amené au Transvaal l'élément américain : notamment, croyons-nous, M. Perkins, auquel revient l'honneur d'avoir installé l'exploitation des Rand Mines, comme il avait organisé à l'autre bout du monde, dans l'Amérique russe, l'Alaska Treadwell. M. John Hayes Hammond est l'ingénieur de la Société des Goldfields et l'auteur d'un rapport sur la Chartered, qui a fait quelque bruit.

Les directeurs résidant sur les mines (managers) * sont, à part quelques très honorables exceptions, — parmi lesquelles nous n'en citerons qu'une pour avoir le plaisir de nommer un compatriote, M. Clément, directeur de la Simmer and Jack, — des hommes sans instruction technique bien approfondie, recrutés dans tous les milieux sociaux, venant de tous les pays, de l'Alaska à la Terre de Feu, ayant passé parfois par toutes les professions jusqu'aux plus inattendues, et formés uniquement par la routine, mais possédant souvent, à un haut degré, ces qualités d'initiative dans le détail, d'énergie, de volonté, d'organisation, d'entente pour la conduite des ouvriers qui se résument très bien dans un mot familier : ce sont des débrouillards. En France, on trouverait surtout leur équivalent dans le personnel des entrepreneurs de terrassements, contremaîtres, maîtres mineurs ou sous-officiers; il suffira, d'ailleurs, de dire pour préciser notre pensée, que, parmi les meilleurs ou du moins les plus appréciés dans le Rand comme sachant diriger leur mine, l'un est un ancien gendarme français appelé autrefois par la société des diamants de Kimberley

* Le terme anglais de director s'applique aux administrateurs.

pour assurer Tordre, un autre, un marin allemand, ayant passé par l'Amérique et couvert de tatouages. On paraît leur demander beaucoup plutôt d'être des commerçants que des ingénieurs et il est certain qu'ils s'occupent, en général, avec beaucoup de zèle à faire de la réclame pour leur société. Néanmoins, nous ne voudrions pas paraître insinuer que les méthodes d'exploitation laissent trop à désirer; sans être à la hauteur des installations de traitement métallurgique, où de très grands progrès ont été réalisés, les mines sont, en général, fort convenablement menées, d'autant plus que le travail y est presque partout remarquablement simple, avec ces couches peu disloquées, à pente régulière, ne nécessitant à peu près aucun boisage, aucun épuisement, ni, bien entendu, aucune précaution pour l'aérage.

Les mines étant très rapprochées, très nombreuses et toutes à peu près semblables, Texpérience, faite dans l'une, profite à toutes les autres, en sorte que chacun trouve plus commode de laisser son voisin tenter les idées nouvelles et préfère, avec quelque raison sans doute, l'imiter plutôt que de le devancer. C'est môme ce qui permet sans trop d'inconvénients les changements constants de directeurs, pour lesquels, dès qu'ils réussissent, les mines se font concurrence à prix d'or', changements qui, sans cela, seraient une véritable plaie de ce pays.

En temps ordinaire, le principal rôle du directeur est de surveiller sa mine de très près, de la visiter en détail très fréquemment, et d'y faire lui-même des prises d'essai très nombreuses, de manière à s assurer que l'on ne perd pas la couche aurifère (ce qui se produit beaucoup plus aisément et plus souvent qu'on ne le croit). Il faut, en outre, qu'il s'occupe, à la fois et par luimôme, puisqu'il n'a jamais sous ses ordres d'ingénieur divisionnaire, de la batterie de pilons, des cuves de cyanuration, des ateliers de charpente ou de forge, des installations, etc..

Les défauts de l'instruction première n'apparaissent, d'une façon parfois criante, que lorsque l'exploitation commence à présenter certaines difficultés spéciales. C'est ainsi qu'on est surpris

* Les directeurs gagnent couranmient hO à 60 000 francs par an et quelques-uns, i\ue l'on recherche comme des fétiches, beaucoup plus. Coumie ingénieur consultant, M. Hammoi}d reçoit, dit-on, 375,000 francs de fixe, M. Jennings 250,000.

de voir l'émotion causée par la rencontre de la moindre faille rejetant le filon de quelques mètres et surtout de constater parfois que, si une faute a été commise à un niveau pour le passage de la faille, on Ta répétée à tous les niveaux successifs. Presque personne ne cherchant à se former une idée d'ensemble, Tallure, pourtant bien simple, des dykes et des failles est presque toujours insuffisamment reconnue : ce à quoi contribue Thabitude défectueuse de ne figurer ces accidents, si importants à connaître, sur les plans que tout au plus d'une façon rudimen taire. On ne saurait attribuer une semblable lacune qu'à la rareté des bons géomètres; car nous ne supposons pas qu'on craigne de produire une mauvaise impression sur ceux qui verraient les plans de mines, par l'indication de quelques complications de ce genre.

Nous serions encore disposé à critiquer Thabitude de n'avoir jamais qu'une cage en mouvement à la fois dans les plans inclinés, au lieu d'équilibrer partiellement le poids de la cage montante par la cage descendante, comme cela serait tout naturel. Le défaut de triage dans les mines et la façon dont on l'explique par la nécessité d'alimenter les pilons, nous ont également surpris parfois. Enfin, la façon d'exploiter la couche sans aucun remblai en se fiant à la solidité extraordinaire du toit, soutenu seulement par quelques piliers de place en place, pourrait bien finir par causer des ennuis quand on s'approfondira ; elle en a amené déjà de graves dans les couches verticales comme celles delaNew-Chimes, où l'on a travaillé de la môme façon sans précautions spéciales : en sorte que les ouvriers se trouvaient au fond d'une sorte de grotte en forme de couloir étroit et extrêmement haut, où les dangers d'éboulement étaient très graves ; dans cette mine en particulier, des accidents récents ont amené à laisser de place en place des massifs de protection formant toit au-dessus des têtes ; mais il est singulier qu'on ait été obligé d'attendre ces accidents pour prendre une mesure aussi simple.

Ces légères critiques, auxquelles il ne faudrait pas attacher plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité, ne s'appliquent nullement, répétons-le, à un certain nombre de directeurs, qui sont, au contraire, des hommes expérimentés, ayant travaillé dans les mines de Californie, d'Australie, de l'Amérique du Sud ou par-

fois, les jeunes notamment, ayant été à bonne école en Angle toi-rc nous sommes même convaincu qu'elles paraîtront très injuste d'ici peu de temps; car les hauts prix payés aux directeurs d Transvaal doivent évidemment y amener bientôt une sélection de meilleurs ingénieurs du monde entier; mais nous croyons ôln d'accord avec tous ceux qui ont visité le pays en remarquant que les difficultés, si grandes pour le recrutement de la main-d'œuv^re, se sont jusqu'ici reproduites du haut en bas de l'échelle, aussi bien pour les directeurs ou les géomètres que pour les noirs chargés de forer les coups de mine, et, par suite, qu'on a été obligé de se contenter de ce qu'on avait sous la main. Il serait, à notre avis, très désirable que quelques ingénieurs français fussent mis à la tôte de celles des mines du Transvaal, où nos compatriotes ont, dès à présent, la majorité, parfois môme la presque totalité des actions et où il est déplorable que nous n'ayons été, jusqu'ici, en aucune façon représentés; cela ne manquerait pas, sans doute, d'augmenter la confiance morale que pourraient inspirer en France les résultats publiés sur ces mines et nous serions fort surpris si la bonne gestion des travaux avait à en souflVir : car, si nos ingénieurs ont eu, dans les possessions françaises mômes, peu d'occasions de conduire des mines d'or, ils en ont mené à l'étranger et surtout il ne faut pas s'imaginer que la direction d'une mine d'or transvaalienne demande des qualités mystérieuses ou môme un tour de main savant, impossible à acquérir en fort peu de temps pour quiconque a conduit des mines métalliques en France, en Espagne, en Sardaigne, en Grèce, en Autriche, en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, dans les doux Amériques, enfin partout où nous avons, dès à présent, des industries minières françaises dirigées par des Français. La seule et vraie difficulté que rencontrerait l'application d'une semblable idée, c'est l'hostilité du personnel anglais inférieur, généralement difficile à tenir en main et la presque impossibilité de faire un apprentissage, si court qu'il soit, en sous-ordre dans une mine du Rand, puisque les directeurs n'ont presque jamais sous eux de sous -ingénieurs. Mais cette difficulté môme ne nous semble nullement insurmontable.

Les ouvriers qui travaillent dans les mines, usines ou ateliers,

comprennent également un certain nombre de blancs, généralement de race anglaise (10 000 environ), chargés de toutes les opérations un peu délicates et remplissant, à peu près tous, surtout dans les travaux souterrains, le rôle de sortes de contremaîtres. La situation d'un ouvrier blanc dans une mine du Transvaal est assurément plus enviable que celle de ses confrères dans les mines de Belgique ou de Saint-Etienne; car son rôle consiste presque toujours à surveiller et diriger un nombre restreint de noirs*, par lesquels il fait exécuter toute la besogne matérielle ; après quoi, il touche une grosse paye, absolument disproportionnée avec les prix de la main-d'œuvre dans les régions comparables d'Amérique ou d'Australie, de 5 à 600 francs par mois en général. La raison en est, comme pour les directeurs, comme pour les noirs, que ces ouvriers ont été, jusqu'ici, très rares en proportion du développement des mines ; de telle sorte qu'ils imposent leurs conditions. Il serait peut-être difficile d'en faire venir directement des autres parties du monde ; car, généralement, les ouvriers que l'on transporte ainsi causent plus d'ennuis qu'ils ne rendent de services; mais on pourrait, sans doute, favoriser l'immigration de ceux qui seraient par eux-mômes disposés à partir, en les aidant à payer le voyage très coûteux (environ, 1 000 francs) d'Europe à Johannesburg. On obtiendrait assez facilement, ce nous semble, d'un Piémontais par exemple, deux ou trois fois le travail que donne un noir, par suite à peu près au môme prix et sans les difficultés de recrutement qu'occasionne le personnel cafre.

Enfin nous arrivons aux noirs, qui, au nombre de 45000 environ, constituent la véritable main-d'œuvre du Transvaal.

Ces noirs, ou boys^ comme on les appelle généralement, viennent, pour la plupart, soit du Nord du Transvaal, soit surtout de la côte Est et des colonies portugaises, par des chemins dont une petite carte ci-jointe (Qg. 1, p. 91) donne Tindicalion générale ; ce sont les Inhambans, les Schangaans, les Mchopes, les Tongaans,

< Par exemple, à la Simnier and Jack, dans les travaux de traçage à la perforatrice, 31 blancs commandent à 61 noirs ; à Tabatage, 36 blancs à 761 noirs. Ces 36 blancs occupés à Tabatage ont touché, dans le mois de mai 1895 dont nous donnons plus loin le tableau détaillé, environ 14 000 francs, soit 388 francs par tôtc pour 26 jours de travail, ou environ 15 francs par jou**.

les Zoulous, etc., elc. ; on les distingue plus simplement, sinon en deux races, du moins en deux groupes principaux bien tranchés, les Cafres * et les Zoulous.

Les Zoulous sont une vieille tribu belliqueuse, habituée à commander aux autres noirs et fière de sa supériorité, parmi laquelle on recrute difficilement des mineurs proprement dits, mais qui fournit la plupart des chefs de chantier, surveillants, policiers, etc. Au premier aspect, on les reconnaît à leur aspect plus mâle, à leur regard plus énergique ; ils ont, en outre, un signe très distinctif, ce sont leurs cheveux relativement abondants, alors que les Cafres ont simplement sur la tète une très courte toison formée de tous petits flocons noirs disséminés, qui ressemblent au figuré des bois sur les anciennes cartes géographiques ; contrairement aux autres nègres, dont le visage est presque toujours glabre, les Zoulous portent également quelques poils de barbe, qu'ils s'attachent parfois à tresser en sept ou huit filaments allongés formant comme des rayons divergents autour de leur menton : leur corps, souvent très beau de forme, donne aisément l'impression de quelque statue de bronze et leurs yeux blancs, qui tranchent sur le ton sombre de la peau, semblent, comme dans les bronzes d'Herculamum, ôtre un émail enchâssé dans l'orbite.

Cafres et Zoulous sont presque tous jeunes, de dix-huit à vingtcinq ans ; ils franchissent, pour arriver à la mine, des distances énormes à raison de 40 à 50 kilomètres par jour et viennent, d'un air assez piteux, avec leur défroque sauvage de peaux de bêtes, cornes d'animaux, plumes etc., par-dessus laquelle ils ont endossé quelque vieux veston ou quelque uniforme de rebut, auquel ils s'attachent encore à donner une tournure belliqueuse, s'enrôler dans les bureaux d'une mine ; leur but en venant travailler est de gagner assez d'argent pour acheter des femmes et des bœufs, ce qui demande généralement de cinq à six mois ' ; après quoi,

* Cafres fut d'abord le nom donné par les musulmans arabes à tous les noirs ou infidèles. Les Cafres s'appellent eux-mêmes Ama-Khosa, ou fils de Khosa.

■ Pour pouvoir vivre à son gré sans rien faire, le Cafre a besoin de deux femmes, trois s'il se peut. Or le prix d'une femme varie d'une paire à dix paires de bœufs et celui d'une paire de bœufs de 100 à 150 francs ; pour avoir deux femmes de valeur moyenne, il faut donc environ 300 à 400 francs, c'est-à-dire environ cinq à six mois

L'ORGANISATION DE LiNDUSïRlE MINIÈRE AU TRANSVAAL 79

rien ne peut les retenir, et ils repartent dans leur pays vivre oisivement en regardant travailler leurs femmes ; ils ne reviennent très rarement que si, pour une cause quelconque, ils ont de nouveau besoin d'argent.

Cette instabilité du personnel est une des grandes difficultés de l'industrie auTransvaal ; mais, pendant que les noirs sont à lamine, ils s'y conduisent en excellents ouvriers, doux, faciles à diriger, suffisamment adroits, sans méfiance, extraordinairement endurants et d*une résistance à la douleur dont on ne se fait pas d'idée, au point, quand ils ont été blessés par quelque accident, si quelque morceau de leur chair est déchiré, de le couper tranquillement avec un mauvais couteau et de continuer leur besogne. Ces noirs séjournent sans gêne apparente dans des conditions où jamais un Européen ne tiendrait, dans la chaleur, le mauvais air, sans place pour se remuer, etc. etapprennent très vite à faire leur tâche, d'ailleurs simple, qui consiste à forer des trous de mine, à rouler des wagonnets, à charger des bennes d'extraction, etc.. En temps normal, ils travaillent des journées entières, en ces chantiers très redressés où Tonne pourrait se maintenir debout sur la pente glissante, simplement assis sur un barre de fer fichée dans le rocher. Ce sont de véritables enfants, toujours prêts à rire de leurs dents blanches, chantant sans désemparer de longues mélopées traînantes, qui paraissent leur causer un plaisir infini et se parant, môme dans la mine où ils sont à peu près nus, de plumes, de peaux de hôtes, de colliers de dents d'animaux ou de verroterie, d'anneaux en métal autour des bras et des cuisses, etc.. Ces dents d'animaux ont, d'ailleurs, un usage pratique : quand ils sont malades, ils en pulvérisent une et l'avalent pour se guérir. On en voit, n'ayant à peu près pour tout costume qu'un gilet, avec une chaîne de montre, au bout de laquelle il n'y a pas de

de travail. Des gens pratiques unt discuté très gravement, à ce propos, pour savoir s*ii y avait intérêt ou non pour les mines, à ce que les noirs devinssent monogames. S*ils ne pouvaient épouser qu'une femuie, il est certain qu'ils seraient obliges de travailler un peu pour vivre ; uiais il est fort peu probable qu'ils viendraient le faire aux mines, puisque leur but actuel en s'y rendant est précisément de pouvoir acheter plusieurs femmes. D^autres philanthropes, encore plus pratiques, ont compris, sans le dire très haut, que le vrai moyen de faciliter le recrutement de la main-d'œuvre noire était de procurer aux Cafres la jouissance du i^hisky et du brandy et d'en créer chez eux le besoin.

léte desquels on finit, pour les apaiser, par mettre deux frères. Le samedi soir surtout, le jour où, les payes étant touchées, commence en tous pays anglais la grande débauche d'alcool, il y a, de temps à autre, des coups échangés et des morts restant sur le carreau ; mais c'est un détail généralement considéré comme de peu d'importance, puisqu'il ne s'agit que de noirs.

En dehors des mines, on a, dans la partie sud du Transvaal que nous avons visitée, peu d'occasions de rencontrer des nègres à l'état de liberté ; car nous ne parlons pas de ceux qui vivent dans d'infects taudis aux abords des villes ; dans la campagne, on aperçoit parfois, mais très rarement, quelques huttes rondes en paille, ou quelques maisons basses en terre, autour desquelles on a cultivé un peu de maïs et qui sont des kraals ; c'est un des seuls cas où l'on voie des femmes et des enfants noirs ; car les mineurs n'amènent pas de femmes dans les compounds ; on peut alors, sur les enfants principalement, qui ont parfois pour tout costume un collier de perles bleues autour des reins, constater d'une façon très comique l'exactitude des formes classiques attribuées à la Vénus hottentote. Plus au nord, vers le Murchison Range et le Zoutpansberg, les noirs ont, au contraire, des sortes de Réserves comme les indiens d'Amérique et sont, paraît-il, au nombre d'environ 1 à 800 000.

La population du Transvaal comprend encore un dernier élément, dont nous n'avons qu'un mot à dire : ce sont les coolis hindous, dont les beaux types ariens, les traits fins et intelligents, les costumes orientaux, les turbans blancs, introduisent parfois une note pittoresque d'Asie dans ce pays trop africain.

Ces Indous viennent des sucreries de Natal, où l'Angleterre les a importés en les assujettissant à un véritable contrat d'esclavage afin de les employer à la culture des cannes à sucre, et payent pour entrer au Transvaal une forte taxe. Ils y travaillent généralement comme jardiniers, domestiques, ou parfois comme commerçants.

Nous arrivons maintenant aux deux importantes questions déjà signalées précédemment : celle de la rivalité entre Anglais et Boërs et celle du recrutement des noirs.

La situation réciproque des Boërs et des Anglais au Transvaal,

situation d'hostilité constante, plus ou moins manifeste suivant les moments, mais qui s'est déjà traduite, de la part des Anglais par toute la série de coups de main, d agressions violentes et de procédés vexatoires, que nous avons antérieurement résumée, est, en somme, quand on laisse de côté les sophismes dont certaines personnes ont intérêt à l'envelopper, la suivante :

D'un côté, les Boërs, sinon avec un absolu bon sens, du moins avec un complet bon droit, disent et répètent très haut aux Anglais : « Vous n'êtes chez nous que des étrangers; nous ne vous avons pas appelés, nous ne désirions pas vous revoir comme industriels, après la première visite que vous étiez venus nous faire à main armée et en ennemis ; nous nous contentons de vous tolérer et vous devriez en être bien contents. Comment ; vous arrivez nous prendre notre or, sous prétexte que nous n'aurions pas su ou pas voulu l'extraire de terre, et vous demandez encore des remerciements ; mais c'est le raisonnement d'un voleur qui défoncerait le coflfre-fort d'un capitaliste en disant pour se justifier que celui-ci ne savait pas le compte de sa fortune et n'en tirait aucun parti. Nous sommes chez nous : si nos lois ne vous conviennent pas, allez-vous-en ! »

Sur quoi, les Anglais répondent, au fond, simplement par le mot de Tartufe :

« La maison est à nous ; c'est à vous d'en sortir. »

< D'ici vingt-cinq ans, déclarent leurs journaux, en tout cas, le Transvaal sera devenu anglais ; autant vaut qu'il le devienne de suite. »

Pourtant, comme il faut colorer de quelque apparence de bon droit même les abus de la force les plus flagrants, ils ajoutent, pour les badauds, les arguments suivants qui, à distance, peuvent sembler spécieux : « Nous sommes, disent-ils, les plus nombreux au Transvaal, nous payons les neuf dixièmes des impôts * ; notre prétention bien modeste est uniquement d'avoir part aux délibérations dans lesquelles ces impôts se votent, de devenir électeurs. » Le manifeste de la National Unioriy lancé le 26 dé-

' Les Bo^rs, parait-il, ne payent pas plus de 12 fr. 50 dlinpôt foncier pour une ferme qui peut renfermer des milliers d'hectares. Ou se plaint également qu'on veuille construire des forteresses à Johannesburg et à Pretoria*

cembrc 1893, comme prélude à la révolte qui a éclaté quelques jours plus tard, exigeait les réformes suivantes :

1** Etablissement d'une vraie République avec constitution approuvée par le peuple tout entier ;

2"^ Franchises électorales et représentation équitable ;

3*" Egalité des langues hollandaise et anglaise ;

4*^ Responsabilité des ministres devant la législature ;

5"^ Abrogation des incapacités pour motifs religieux ;

6® Institution de tribunaux indépendants avec traitements convenables pour les magistrats ;

7** Education libérale ;

8** Organisation des services administratifs avec un système équitable de traitements et de pensions ;

O'* Libre échange pour les produits africains.

Tout cela semble, au premier abord, bien rationnel et bien anodin ; il convient cependant de se rappeler quelle est la constitution actuelle du Transvaal, réglée par la loi de 1889, à la suite d'une sorte de transaction entre les Boërs et les Uitlanders.

Il existe, dans ce pays, deux Chambres de 2i membres chacune : Tune inférieure, simplement consultative, pour laquelle l'étranger naturalisé, ÏUit/ander, peut, au bout de deux ans, obtenir le droit de vote ; l'autre, la supérieure, dont la ratification est toujours indispensable*, pour les élections de laquelle TUitlander ne peut voter que si, au bout de douze ans de séjour, il s est produit en sa faveur, soit une pétition des deux tiers des électeurs de sa circonscription, soit une résolution spéciale de la Chambre haute, ou Volksraad. Ce que demandent les Anglais, c'est le droit de vote à la Chambre haute et, du jour où ils lobtiendraient, comme ils sont les plus nombreux, l'assemblée entière deviendrait anglaise, le président de la République anglais, le pays anglais.

Or, il se présente ce fait particulier que, d'après des déclarations faites en 1889 et 1890 au parlement anglais, par suite de la condition imposée au Transvaal de passer par l'Angleterre pour

* En faitf il n'y a eu, â notre connaissance, qu'une application de ce droit de veto dans les questions relatives aux mines, qui sont traitées par la Chambre basse, c'est dans Taffaire des Bewaarplatz.

ses traités avec Tétranger, un Anglais garde sa qualité de sujet britannique en devenant Transvaalien^

Même après s'être fait naturaliser Transvaalien, même après avoir prêté serment de fidélité à la République Sud- Africaine, ce sont donc bien des étrangers, des ennemis auxquels il s'agit de livrer la place : il est, dès lors, assez naturel que les Boërs résistent et que le président Kruger rappelle vertement à ces hôtes encombrants que, lorsque dernièrement il a eu besoin de soldats pour lutter contre les Cafres et Malaboch, ils ont refusé de partir en prétextant leur qualité d'étrangers et qu'il a fallu leur envoyer des gendarmes pour les décider' : il faudrait pourtant choisir : être Anglais ou Sud-Africain.

Il est évident pour nous que la question a été fort mal posée en Tétant d'une façon agressive et arrogante par des Anglais et qu'on n'obtiendra du gouvernement Boër les réformes utiles que si les pays amis du Transvaal, comme la France et l'Allemagne, interviennent pacifiquement et diplomatiquement en faisant comprendre aux Boërs qu'il s'agit de leur propre intérêt.

Quant à la question de la main-d'œuvre, qu'on semble en Europe avoir découverte, ainsi que d'autres risques habituels à l'exploitation des mines, le jour où les actions du Transvaal ont commencé à baisser, elle est, en réalité, une des plus anciennes dans le pays et l'une de celles dont on a, dès le début, reconnu l'incontestable gravité. II suffira, pour en faire saisir l'importance, de remarquer que les salaires blancs et noirs représentent environ 52 p. 100 du prix de revient et qu'une augmentation ou une diminution de 10 p. 100 sur le prix de la main-d'œuvre correspond à 1 fr. SO ou 2 francs par tonne de minerai broyé.

C'est surtout pour les noirs que le problème se pose. La maind'œuvre blanche est, il est vrai, très chère aussi ; mais au commencement des travaux du Witwatersrand, la fermeture de plusieurs mines de diamants de Kimberley, à la suite de la constitution du syndicat de la de Beers, laissait précisément sans travail un assez grand nombre d'ouvriers, qui affluèrent à Johannesburg

' C'est, d'ailleurs, la prétention très hautement manifestée par les Uitlanders.

* Ce conflit, qui date de 1894, a été apaisé par sir Henry Loch, gouverneur du pays.

et, depuis lors, l'usage s'élant perpétué dans les mines d'or de n'employer les blancs que comme suiTeiilants, conducteurs, chefs de chantier, ou pour certains travaux très spéciaux, les hauts prix qu'on les paye ont suffi pour en attirer d'Australie, de Californie, de TAmérique du Sud un nombre suffisant. Ces prix sont actuellement de 15 à 20 francs par jour pour les simples surveillants, 20 à 30 francs pour les ouvriers d'état, chimistes, comptables, etc. On devrait logiquement espérer une diminution de ces salaires excessifs; car la différence du prix de la vie entre Johannesburg et TAustralie ou l'Amérique ne correspond nullement à la disproportion des salaires * et c'est peut-ôtre môme dans le développement du travail blanc que Ton trouvera un jour un des remèdes à la situation actuelle.

Au 31 décembre 1894, les employés blancs étaient au nombre de 5 363 (dans 67 compagnies du Rand), ainsi répartis :

Clor^^. Mine. Batterie. C}anura- Essajeurs. Eiilrc|irc« Ajusteurs et Mécaiii- Chariicn- Divers.

lion. ncure. forgcrous. cicuA. tien.

181 1966 dU 213 62 395 399 476 418 907

et leur salaire total s'était élevé, dans Tannée, à environ 33 millions, soit, en moyenne, 6 528 francs par personne.

Les nègres, au contraire, ont toujours plus ou moins fait

1 Dans les prix élevés de certaines substances, les droits d'entrée entrent pour une très forte part et, connue les finances du Transvaal sont actuellement très prospères, il semblerait assez lor^^iciue de diminuer ces impôts. Le fret, par tonne métrique, d'Europe à Cape-Town, Natal, Delagoa Bay, vorie, suivant les classes de marchandises, de 30 à 58 francs pour le premier port, de 40 à 71 pour le second, de 41 à 74 pour le troisième ; 11 faut ajouter 15 à 20 p. 100 pour primes, droits de ports, manutentions, etc. Quant aux frais de transport par voie ferrée, ils descendent rarement au-dessous de 0,20 par tonne kilométrique, chiffres dont une partie encore correspond en réalité à un impôt. Une tonne de farine transportée d'Europe à Johannesburg par le Cap paye 44 francs de fret et accessoire, 343 francs de transport par voie ferrée, sur 1 620 kilomètres, plus 206 francs dp droit d'entrée (7',6 par 100 kilos), plus un droit de transit considérable sur le territoire anglais, soit en tout plus de (5)0 francs. Nous donnons ci-joint les droits d'entrée pour quelcpies substances :

Farine do h\(\ blc^, cliarbon (10 fr. 7.') |tar niuid ilc 108 lilres

de farine) âO Tr. 50 par 100 kilos.

Maïs cl c^r»^alcs pour les Cafrcs 6 Tr. 60 —

Bière, vinaigre 0 fr. 82 {lar lilrc.

Chain|>agiic, cognac, whi»k\ 2 fr. 77 —

Fromages, thé, savon, avoine 13 fr. 30 par i 00 kilos.

Café 6 fr. 80 —

Fruits secs, légumes, haricots, conlllurcs, sucre 0 fr. 66 [vir kilo.

Cliarculcrie 2 fr. 50 —

En dehors de ces matières et de quelques autres dénommées dans le tarif, toutes les autres payent un droit ad valorem de 7,5 p. 100, sauf la machinerie des mines

défaut, non qu'il n'en soit arrivé un très grand nombre, mais le développement industriel a été encore plus vile que leur immigration : d'autant plus que, comme nous l'avons dit, ce sont des ouvriers à remplacer presque constamment, puisqu'ils ne restent h la mine que quatre ou cinq mois.

Dans ces conditions, leur prix est monté de 4 francs par semaine, on 1887, à 20 francs dès 1890 : prix auquel il faut toujours, quand il s'agit de nègres, ajouter les dépenses de la nourriture et du logement, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu plus haut, les frais des compounds * . Vers 1 89 1 , une entente se fit entre les diverses sociétés et permit d'abaisser les prix à 15,50 par semaine, en janvier 1892. A ce moment, 15000 noirs étaient employés aux mines, dont 58 p. 100 venaient des côtes de Mozambique, 19 p. 1 00 du Nord du Transvaal, 12 p. lOOduBasoutoland, 11p. lOOduZoulouland et de Natal.

En 1893, d'après les comptes rendus de la Chambre des mines, pour 29 500 noirs employés dans Tannée (chiffre moyen), il a été payé 18 fr. 40 par tète et par semaine (73 fr. 60 par mois) ; la nourriture représente, en outre, 1 fr. 50 à 1 fr. 80.

Au 31 décembre 1894, le nombre des noirs employés s'élevait h 40 888, et leur salaire, en ne comptant que les manœuvres, à \8 fr. 35 par semaine (13 fr. 40 par mois), ou 19 fr. 10 (76 fr. 40 par mois), tous les noirs étant compris.

La répartition était la suivante * :.

Mineurs. CliaufTcurs. Ballcrio de pilons. C^anuralion. Di^'ers. Total.

En 1895, nous n'avons pas encore les chiffres précis, mais le

el certains articles consommés par les mines, cyanure, mercure, tuyaux en fonte, etc., pour lesquels ce droit a été réduit à i 1/2 p. 100.

A ces droits s'ajoutent ceux à percevoir pour le transit à travers la colonie du Cap, TEtat d'Orange ou le Natal, qui ont constitué une union douanière.

U est vrai quV>n peut diminuer les frais de transport en passant par Delagoa Bay, et que, de ce côté, les droits d'entrée sont également très réduits, ceux-ci ayant surtout pour but de frapper les marchandises venant par la voie anglaise. On fait, en même temps, par cette voie, une forte économie sur les droits de transit excessifs que perçoit la colonie du Cap et dont les Anglais oublient de parler dans leurs récriminations.

1 Ces dépenses représentent 1/8 à 1/10 des salaires. Les nègres sont toujours payés au mois lunaire de quatre semaines.

* La môme statistique donne le nombre des accidents en 1894, dans 56 compagnies occupant 5 157 blancs et 37 378 noirs. Il y a eu 15 blancs et 137 noirs tués, 59 blancs et 206 noirs blessés. Ces derniers chiffres laissent supposer, par comparaison avec le^ premiers, qu'une blessure a besoin d'être bien grave pour être comptée.

nombre a certainement dépassé 50 000; et ce n'est pas tout, il faut ajouter 5 000 noirs dans les mines de charbon, 10 000 dans les autres districts miniers, 25000 dans les fermes des Boërs, etc. : c'està-dire, puisque le travail de chaque noir ne dure pas six mois, qu'on est arrivé à mobiliser, dans une année, une véritable armée de 150 à 200 000 hommes. Le résultat est remarquable et n'a pas été obtenu sans effort ; mais, si l'on réfléchit que 2 800 pilons seulement sont en marche, tandis que, d'après les projets en cours d'exécution dans les diverses compagnies, on arrivera au double d'ici deux ou trois ans, à 7 000 dans cinq ou six ans, on est amené à se demander, non sans inquiétude, comment on parviendra à pourvoir assez vite à de tels besoins.

Déjà les salaires, au lieu de diminuer comme on l'espérait et comme on finira, sans doute, par l'obtenir quand l'industrie cessera de croître, se maintiennent, dans le Witwatersrand, à des taux inconnus dans le reste de l'Afrique du Sud. Dans les dernières semaines de 1895, ils sont mômes arrivés (en partie, il est vrai, par suite de l'agitation politique qui était dans l'air et du départ, plus ou moins volontaire, de beaucoup de noirs) à 25 ou 30 francs par semaine. 11 se présente là un fait anormal; car, même à Barberton et à Lydenburg, dans les autres mines d'or, le prix n'est guère que de 40 francs par mois, au lieu de 73 à Johannesburg; et, dans les sucreries de Natal, il est encore inférieur; mais, outre la concurrence qui fait sentir son action, il faut réfléchir que le climat du Witwatersrand, si agréable pour nous Européens, semble rude aux noirs habitués à plus de chaleur, et il est certain que lorsque, pendant Thiver, vers août et septembre, on entre dans un compound, enveloppé soi-même d'un chaud pardessus, on a quelque pitié à voir ces malheureux, qui grelottent, le torse et les jambes nus, en s'efl'orçant de se draper dans leur couverture de laine bariolée*.

* Les anciens compounds laissaient souvent fort à désirer comme confortable, même pour des nègres ; actuellement, la concurrence aidant, on les améliore peu à peu, chaque compagnie s'ingéniant pour attirer les noirs chez elle ; il est certain, quoiqu'on ait quelque tendance à l'oublier en Afrique, que les Cafres sont des hommes et non des animaux et, tout enfants qu'ils soient, ils savent parfaitement apprécier la manière dififérente dont on les traite ici ou là : telle mine ne manque jamais de main-d'œuvre sans hausser ses prix, tandis que sa voisine ne peut arriver à s'en procurer.

D'ailleurs, dès que le froid se prolonge, aucun raisonnement ne peut plus les retenir et ils descendent vers le Nord, au moins jusqu'au Buschfeld, se réchaufîer un peu.

Pour parer aux difficulfés actuelles et à celles que Ton prévoit pour les deux ou trois prochaines années, le Natives Deparlment et le Natives Commissionner de la Chambre des mines ont imaginé, en obtenant au besoin l'appui du gouvernement, divers moyens, qui reviennent en réalité, malgré les déguisements hypocrites dont on masque la chose, à organiser une traite des noirs au dehors et un esclavage au dedans.

Voyons, d'abord, quelles sont les sources où l'on peut puiser. La population noire du Transvaal est évaluée à peine à 800 000 âmes (femmes et enfants compris) : ce qui ne pourrait môme pas fournir 100 à 130 000 ouvriers. La colonie du Cap, l'Etat d*Orange se suffisent à peine à eux-mêmes. Restent donc les pays de TEst ou du Nord, le Zoulouland et surtout les colonies portugaises. En fait, c'est surtout de ce côté, parmi les Zoulous, les Shangaans, les Tongaans, les Inhambans, etc., que les entrepreneurs de ce genre d'industrie vont recruter leurs noirs pour les amener aux mines, liés par quelque bon et solide contrat. Les trois quarts au moins des ouvriers et les meilleurs viennent de là.

Dans les rapports de la Chambre des mines pour 1894, où la question est longuement étudiée, nous trouvons toute une série de propositions, faites par d'honorables gentlemen, qui offraient de se charger de cet embauchage et nous initient à quelques-unes des conditions de ce trafic.

On trouve, disent-ils, un point d'appui dans les chefs, qui perçoivent 25 francs par nègre embauché et lui font, en outre, au retour, payer une femme souvent jusqu'à 500 francs. Ce seul fait pourrait suffire à assurer de la bonne volonté des sujets ; mais il parait, en outre, que ceux-ci ne demandent pas mieux que do venir aux mines : ils sont seulement effrayés par les dangers du voyage. Il faut, en effet, qu'ils s'exposent à mourir de faim ou de fatigue en route, puis à être pris de force par les blancs, auprès desquels ils passent (entrepreneurs de chemins de fer, etc.), à être attaqués par les tribus ennemies (ainsi les Inhambans et les Chobis par les Shangaans, etc.), et enfin, au retour, à 6tre dépouillés,

00 LES MINES D'OR DU TiUNSVAAL

ce qui leur arrive fréquemment, de leurs économies. On a donc proposé de prendre quelques mesures pour les défendre et les nourrir en route. On peut faire venir les noirs à pied jusqu'à Komatiepoort et, de là, en chemin de fer, à Johannesburg; ou bien, on les recrute à Inhambane, venant du Nord, et on les transporte par bateau à Delagoa Bay et ensuite en chemin de fer. Dans la dernière hypothèse, on a calculé le prix de revient de cette marchandise humaine, rendue sur le Rand, à H5 francs par tôte : dont 93 pour payement aux chefs, impôt au gouvernement portugais, transport à Delagoa, 6 fr. 2S au gouvernement transvaalien, 1 franc pour vaccination, etc.

On a songé encore à faire venir des noirs de la région des Grands-Lacs et même du Congo et du Cameroun.

Dans Tintérieur du Transvaal, une loi, qu'on a dû mettre en vigueur le 1®' janvier 1896, impose aux noirs les prescriptions suivantes : il ne pourra se trouver sur chaque ferme privée plus de cinq familles; le commissaire de Tindigénat dispersera les Kraals en plus de ce nombre. Chaque chef de famille ainsi employé sera muni d'une passe délivrée par son patron. S'il quitte sa résidence sans avoir la passe réglementaire, tout blanc a le droit de l'arrêter et de le conduire devant un officier pour s'entendre condamner à l'amende et aux frais.

Si l'on joint à cela l'obligation, pour les travailleurs des mines, de loger dans ces casernes qu'on nomme des compounds, l'interdiction de circuler la nuit, la taxe à payer pour passer d'une localité à l'autre, on voit que les Anglais n'ont pas absolument raison de récriminer contre le gouvernement boër, qui les empêche d'organiser cet esclavage tout à fait à leur gré. Et, par contre, on se demande comment les noirs, qui sont avant tout des indépendants, — cela d'autant plus qu'ils n'ont en réalité aucun besoin — supporteront ces mesures.

Reste donc à leur créer ces besoins factices qu'ils n'ont pas encore, à obtenir d'eux un séjour plus prolongé à la mine ; c'est pourquoi les mineurs sont plutôt disposés à encourager les efforts des débitants d'alcool qui veulent propager l'ivrognerie que ceux <les missionnaires cherchant à supprimer la polygamie : il serait» en effet, désastreux qu'un nègre fût sobre et se contentât d'une

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seule femme ; car il n'aurait alors aucune raison de travailler.

On peut se demander si ces tentatives (dont on ne parle pas dans les petits livres vertueux inspirés par la Case de TOncle Tom) réussiront aussi bien en Afrique du Sud qu'en Amérique, où l'on est arrivé à supprimer les Peaux-Rouges par l'alcool et qu'en Asie, où Ton élimine un nombre croissant de jaunes par Topium. Ces principes, si fâcheux qu'ils puissent paraître aux yeux d'une morale arriérée, ne sont, en tout cas, que l'application logique des idées de deux grands philosophes britanniques, Darwin et Herbert Spencer : en ce monde, les faibles n'ont rien H faire et l'intérêt de tous est de les voir disparaître. Gloire aux forts, le royaume de la terre est à eux !

C'est là, d'ailleurs, s'occuper d'un côté de la question bon à laisser dans les livres ; en pratique, la seule chose qui importe est de savoir si Ton aura assez de noirs pour extraire rapidement l'or contenu dans la terre. Si les noirs venaient à manquer, il faudrait, soit recourir aux Asiatiques, qui travaillent pour presque rien, mais qui sont actuellement frappés d'un impôt de 250 francs par tête à leur entrée au Transvaal, soit augmenter en la favorisant l'immigration des ouvriers blancs. C'est probablement de ce côté, si l'on n'était pas tellement pressé de faire fructifier les capitaux et d'arracher vite à la terre Tor qu'elle renferme pour courir ailleurs, que serait la véritable solution ; car il est certain que le climat du Witwatersrand convient admirablement aux blancs et qu'étant données les conditions de la vie, on devrait pouvoir y obtenir une main-d'œuvre blanche plus fructueuse en somme, plus sûre et plus stable que la main-d'œuvre noire.

Constitution des Sociétés Minières. — Les mines du Transvaal sont exploitées généralement par des sociétés anonymes, formées sous le régime de la loi anglaise ou de la loi transvaalienne, ayant leur siège social, le plus souvent à Johannesburg même, rarement à Pietermarilzburg (Natal) (comme la Salisbury, la Nigel, la Jubilee, la Stanhope), ou à Londres (comme la Durban Uoodeport et quelques sociétés secondaires). La responsabilité est toujours limitée au capital nominal des titres. Les actions, en principe, étaient toutes au capital nominal de 25 francs (une livre

sterling) et nominatives. Pour pouvoir ôtre cotées à Paris, au Parquet, un certain nombre de compagnies ont transformé leurs actions de 25 francs, soit en actions de 125 comme la Robinson, soit en actions de 100 francs comme la New-Modderfontein, la City and Suburban, la Treasury. Un assez grand nombre également, pour faciliter les transactions en France, ont émis des actions au porteur (Buiïelsdoom Estate, Champ d*or, Durban Roodeport, Ferreira, Geldenhuis Estate, New Kleinfontein, Langlaagte Estate, New Primrose, Randfontein, Robinson, Sheba, Simmer and Jack, etc.).

Ce n'est pas ici le lieu d*insister sur les inconvénients qui résultent de la forme habituellement nominative des actions et dont le principal, h. savoir la lenteur forcée des transactions, semble encore souvent accru par Tincurie ou la mauvaise foi des intermédiaires anglais, auxquels le public français a dû jusqu'ici recourir. Tous ceux qui se sont occupés de ces valeurs savent que, indépendamment des frais supplémentaires payés de ce fait en Angleterre, il en résulte, dans la livraison des titres, des retards de plusieurs mois, dont ces intermédiaires peu scrupuleux paraissent souvent profiter, soit pour ne pas acquitter en réalité les droits de transfert qu'ils réclament à leurs clients, espérant que les titres seront revendus par l'acheteur avant livraison, soit pour s'attribuer les dividendes détachés dans l'intervalle, si on ne songe pas à les leur réclamer avec instance.

Quant à la division en petites coupures de 25 francs, elle a certainement contribué à la faveur rencontrée par ces actions d'un placement plus facile ; mais on nous parait néanmoins avoir exagéré cette influence. Il convient, en effet, de remarquer qu'à leur point de départ, à Johannesburg, si les actions sont en théorie de 25 francs, elles sont en réalité de beaucoup plus ; car on ne peut, à la Bourse de Johannesburg, sauf dans des cas exceptionnels, acheter ou vendre moins de 100 actions à la fois. C'est seulement quand ils sont parvenus sur le continent européen et spécialement en France, que les paquets d'actions se divisent ; mais là encore, outre que l'action a déjà le plus souvent subi une plus-value qui en triple ou quadruple la valeur nominale, cette division reste encore, dans la majeure partie des cas, bien

fictive. Car, sauf pour quelques très grandes compagnies ayant un marché très développé ou encore pour certaines sociétés spécialement constituées en vue d'attirer le petit public français (et ce sont rarement les meilleures), la plupart des actions ne peuvent aisément et rapidement s'acheter que par titres collectifs de 5, 10, 25 ou 50. Peut-ôtre a-t-on été, dès lors, un peu vite en voulant réformer, aussi complètement qu*on Ta fait, la loi du V^ août 1893, qui interdisait aux sociétés, dont le capital dépasse 200 000 francs, la création d'actions de moins de 100 francs. Mais, dans l'état actuel des choses, il arrive ce fait très regrettable que, pour tourner cette prescription, des sociétés, en réalité françaises, ont été amenées à se constituer en Angleterre et que tous les titres du Transvaal doivent être à Paris négociés sur le marché libre sans aucune garantie officielle et en frustrant l'Etat du produit de l'impôt correspondant. C'est la crainte des dangers résultant pour l'épargne française de telles pratiques qui a amené à passer par-dessus d'autres craintes également légitimes, notamment celle de démocratiser la spéculation et de la mettre, encore plus facilement que par le passé, à la portée de tous.

Nous avons dit en commençant que les sociétés de mines du Transvaal étaient des sociétés anonymes. Il importe, à ce propos, de faire une remarque essentielle, c'est que leur anonymat est, en général, purement théorique et la preuve bien simple, c'est que, si l'on cite à Johannesburg le nom de telle ou telle mine, le premier venu vous dira qu'elle appartient aux Wernher-Beil, à Robinson, aux Goldiields, à Barnato. Cela tient à ce que presque toutes les compagnies sont sous le contrôley soit d'une maison de banque unique, soit d'un syndicat ou pool formé d'un certain nombre de financiers.

Le capital nominal des sociétés minières du Transvaal est généralement assez faible, moins de 223 000 livres (3 C2o 000 fr.) pour la presque totalité; on ne peut guère citer dans le Rand, comme dépassant 400 000 livres (10 millions) que la Buiïelsdoorn Estate (350 000 livres), la Crœsus (300 000), l'East Rand (630 000), Langlaate Block B (632 000), Nourse deep (450 000), Randfontein (2 000 000 livres), et Robinson (2 730 000 livres). Il suffit donc d'une mise de fonds restreinte pour acquérir la majorité des

L'ORGANISATION DE L'INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL Îi5

actions d'une affaire, prendre possession du conseil d'administration et mener la société à sa guise. La chose se pratique ouvertement et, pour faire réussir une de ces nombreuses opérations de vente, de reconstitution, d'échange, d amalgamation ou de division, dont usent certaines personnes, le procédé élémen- • taire consiste à acquérir assez de voix dans le conseil de la société pour que les actionnaires isolés ne puissent réclamer.

Avant d'examiner quels sont les inconvénients — et aussi, pour être juste, les rares avantages — du système, il est peutêtre bon de rappeler comment une société minière se constitue le plus souvent au Transvaal.

A un moment donné, sur un point qui parait présenter des indices favorables, un groupe financier quelconque, par exemple Tun de ceux dont nous venons de rappeler les noms, prend Tinitiative de tenter des recherches ; il traite avec le propriétaire du sol en se réservant, pour un temps limité, l'option sur ses terrains si ses recherches aboutissent ; il paye les licences d'exploration et de sondage, envoie des ingénieurs, fore les trous de sonde; puis, s'il a réussi, installe des puits de mine, des galeries de traçage, commande quelques pilons, au moyen desquels oh fait un broyage d'essai, etc. ; il dépense, en outre, — ce qui, pour n'être pas d'ordre technique, n'en est pas moins utile à ses vues — une certaine somme en réclame. Enfin, à un moment quelconque de ces opérations, soit plus tôt, soit plus tard, suivant sa confiance dans l'avenir du gisement, suivant l'état du marché financier, etc., le groupe financier flotte l'affaire, la lance dans le public, c'est-à-dire constitue une société par actions, dont il place un certain nombre de titres, avec une prime la plus forte possible et en se réservant la part du lion pour rémunérer les services, (d'ailleurs réels, mais très amplifiés), qu'il a rendus en mettant la mine sur pied et subvenant aux dépenses au début. Ces parts réservées aux promoteurs et vendeurs ont été parfois tellement fortes que plus d'une mine & capital nominal important s'est trouvée sans capital d'exploitation sérieux et obligée de s'endetter au début.

C'est alors seulement que les petits capitalistes peuvent prendre des intérêts dans une affaire en achetant des actions à des prix

souvent très majorés, représentant jusqu a 5, 6 et 10 fois leur valeur nominale. Mais il ne faut pas croire qu'ils deviennent, au moins, à ce prix, les vrais propriétaires d une mine payée par eux fort cher et qu'ils puissent la diriger à leur guise, nommer ses administrateurs, exécuter les opérations qui leur paraissent utiles et en empêcher d'autres ; en réalité, ils jouent le rôle réservé à toutes les minorités par le suffrage universel, et même aux majorités par l'organisation des comités électoraux, c'est-àdire qu'on les ne consulte guère que pour faire, quel que soit leur avis et sauf le cas très exceptionnel où un concurrent a eu luimême intérêt à rassembler un grand nombre d'actions pour disputer le bénéfice d'une opération, ce qui a été décidé sans eux et souvent môme contre eux : après quoi, on leur demande encore d'être contents puisqu'on les a fait voter. Cela tient à l'organisation de ce que nous avons appelé plus haut le contrôle.

Il ne faut pas croire, en effet, qu'une société qui a lancé une affaire s'en désintéresse aussitôt ; sauf dans le cas, que nous ne voulons pas supposer, d'une entreprise tout à fait véreuse et destinée à craquer presque de suite, elle désire en garder la direction : ce qu'elle réalise en se réservant un nombre suffisant d'actions pour pouvoir, dans tous les conseils d'administration, faire prédominer sa volonté sur les volontés disséminées et sans cohésion des petits actionnaires isolés et imposer, par suite, les décisions qu'il lui convient.

Si ce ne sont pas les promoteurs qui jouent ce rôle, c'est souvent un syndicat ou pool.

Ce syndicat peut même très aisément, dans une affaire composée de 60000 actions, où il en aura par exemple 40000, produire, sur les 20 000 autres, toutes les fluctuations à la hausse ou à la baisse qu'il désirera, et cela d'autant mieux que la direction d'une mine est toujours absolument maîtresse d'obtenir, pendant un temps donné, un rendement plus fort ou plus faible, un prix de revient meilleur ou pire, une augmentation ou une diminution des bénéfices en faisant conduire l'exploitation en conséquence*.

1 Sans parler des réclames, qui produisent moins d^effct parce qu*on s*en méfle plus, on voit parfois apparaître, au contraire, dans les journaux, de petites notes attristées sur Tétat d'une mine, notes d'autant plus perfldes qu elles ont une tour-

On prévoit, sans peine, les résultats d'nn semblable système. Un bon côté d'abord, pour commencer, c'est que le groupe X ou Z, laissant son nom à la mine, en garde, en quelque sorte, la responsabilité et se trouve, par suite, tenu, dans une certaine mesure, à ne pas compromettre trop gravement les intérêts des actionnaires, comme pourrait le faire un groupe d'administrateurs réellement anonyme, séparé de ses mandants par les 10 000 kilomètres d'Océan qui sont entre l'Europe et l'Afrique australe. S'il faisait des opérations par trop louches, il nuirait, en effet, d'avance à toutes ses entreprises futures; et, d'autre part le passé d'un de ces groupes, l'historique des mines qu'il a eues antérieurement entre les mains peuvent aider à prévoir la gestion qu'il imprimera à sa mine nouvelle. Il est évident, par exemple, qu'à tort ou à raison une entreprise patronnée par M. Barnato ne nous inspirera pas la même confiance que si elle est présentée notamment par la maison Wernher Beit (ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que le premier ne puisse pas avoir de bonnes mines et les seconds, de mauvaises).

Mais, à côté de ce petit avantage, il y a de très graves inconvénients, qui résultent de ce que l'actionnaire européen se trouve livré, pieds et poings liés, à la discrétion du groupe qui tient le contrôle et c'est pourquoi il nous semble si désirable que ces intérêts disséminés des petits actionnaires français prennent un jour assez de cohésion pour conquérir la prédominance réelle, qui doit équitablement leur appartenir, dans les conseils d'administration. Ces inconvénients se trouvent d'autant plus exagérés par les circonstances que, le mode de concession usité au Transvaal ayant, comme nous l'avons dit, amené au début la création de mines beaucoup trop petites, ces mines se trouvent, par suite des groupements utiles à tous ou de ceux qui ne le sont qu'à quelquesuns, des régularisations de concessions, des échanges de terrains, des ventes et achats de claims, des émissions d'actions, etc., à J'état de devenir perpétuel : en sorte que celui qui a acheté une

nure officieuse et qu'on croit y reconnaître un aveu imposé aux directeurs de la mine par la nécessité ; ou encore on annonce un arrêt dans la batterie pour une raison quelconque, la rencontre d'une faille, une difficulté de main-d'œuvre, etc., toutes manœuvres ayant pour but d'amener une baisse devant permettre au syndicat de racheter à bas prix des actions antérieurement vendues très cher.

action la veille en croyant acquérir ainsi une portion déterminée d'un territoire connu peut, le lendemain, avoir une part ab3olument différente dans un territoire plus grand ou plus petit. Si ces opérations lui sont avantageuses ou non, il n'en sait rien, il n'en peut rien savoir, et, en tout cas, il n'a presque aucun moyen pratique de les empocher ; mais ce dont il est sûr et ce qui est de nature à lui causer quelques inquiétudes — tant que le régime actuel n'aura pas changé, comme il peut et doit le faire, espéronsle, un jour ou l'autre — c'est que les promoteurs de l'opération en tirent, eux, presque toujours, un bénéfice accessoire, dont ils ne songent pas à lui faire part.

Tout en évitant les personnalités, il est peut-^tre utile de donner, de suite, quelques exemples qui préciseront ce que nous venons de dire au sujet des continuelles modifications de ces sociétés et rendront, en môme temps, plus clair ce que nous aurons à expliquer plus tard : laissant de côté les manœuvres réellement délictueuses, qui ont pu se passer ici ou là, nous nous contenterons de citer deux cas, où des opérations, sans doute correctes dans la forme, mais à notre avis critiquables dans le fond, sont venues se greffer sur l'exploitation de gisements importants et semblant par eux-mômes promettre de bons résultats. Notre rôle ici consistera purement et simplement à rappeler l'historique de ces deux compagnies, c'est-à-dire à laisser parler les faits. Nous ajouterons, d'ailleurs, que ces cas pathologiques ont été pris à peu près au hasard entre passablement d'autres du même genre et nous serions fâché qu'on en conçût une opinion particulièrement défavorable sur la gestion des affaires en question. On pourra seulement se rendre compte, d'après eux, combien il est compliqué de calculer le capital réellement mis par le public dans une mine du Transvaal et, par suite, la proportion des dividendes distribués à ce capital.

Prenons, par exemple, l'histoire de la Witioatersrand Gold mining Company (Knights). Cette compagnie est une des plus anciennes du Rand et, en môme temps, une de celles qui ont eu, dès le début, le plus fort capital nominal : ce qui n'empêche pas que les travaux exécutés jusqu'à cette année môme y ont été tout à fait insignifiants et qu'on doit la considérer comme encore à

ses débuts. On se l'explique assez bîen quand on entre dans les détails de son organisation financière.

La compagnie fut fondée, en 1886, avec un capital originaire de 5 250 000 francs (210 000 livres) en actions de 250 francs; mais, sur ce capital, 3 750 000 francs en actions et 1 125 000 en espèces, soit en tout 4 875 000 francs, furent attribués en payement aux promoteurs, qui s'engagèrent seulement à élever une batterie de 100 pilons estimée 537 500 francs : en sorte que le capital d'exploitation réel de l'affaire (working capital) fut seulement de 375 000 (912 500 francs en comptant les pilons au prix d'estimation). Il en résulta, comme on pouvait le prévoir, que, dès avril 1888, il fallut faire un appel de fonds sous la forme généralement usitée au Transvaal, c'est-à-dire en émettant 40 000 actions supplémentaires de 25 francs (en môme temps que les actions primitives de 250 francs étaient transformées chacune en 10 actions de 25 francs). Sur ces 40 000 actions, 39 000 furent vendues au pair et 1000 avec prime, en sorte qu'elles produisirent 1 159500 francs. Le nombre total des actions devint alors de 250000.

Un peu plus tard, en janvier 1889, au moment où toutes les affaires étaient en hausse, on vendit 60 claims, les seuls où l'on eût exécuté quelque travail et reconnu du minerai payant, pour une somme de 525 000 francs en espèces (21 000 livres) et 15 000 actions de 25 francs à la Balmoral Main reef gold Mining C^ : ce qui permit de distribuer, le 26 mars de la môme année, par un procédé trop commun dans le Rand et qui équivaut à une répartition d'actif, un dividende de 18 fr. 75 (15 schel), le seul que les actionnaires aient encore reçu et que l'on voit figurer, depuis lors, sur tous les tableaux sous cette forme : dividende de 1889, 81 p. 100 du capital (75 p. 100 en espèces et 6 p. 100 en actions). Un peu plus tard, les 15 000 actions Balmoral furent, en effet, distribuées comme prime aux actionnaires et au prorata de leurs actions.

On vendit également, dans la môme année, deux blocs, de 72 claims chacun, aux compagnies de Glencaim et de May Consolidated : ce qui, avec la vente à la Balmoral, produisit un encaisse de 5 250 000 francs (égal au capital primitif) . Une batterie de 100 pilons, dont, par une méthode de réclame trop facile, on avait, dès 1888, annoncé la mise en marche avec grand fracas

iOO LES MINES D'OR DU TUAiNSVAAL

sans avoir encore de minerai reconnu, fut alors arrêtée, d'abord partiellement, puis tout à fait en 1891, dès que ces cessions de claims avantageuses eurent été réalisées. Il est inutile d'ajouter que, lorsqu'on a repris la mine en 1893, ces pilons anciens, qui étaient d'un type démodé, ^'ont pu être utilisés.

C'est là à peu près tout ce qui fut fait comme exploitation jusqu'en 1894 : ce qui n'empêche pas que l'on ne trouve, dans les journaux de 1889, des indications dans ce genre : « Dans un puits incliné sur le reef, on a trouvé du minerai rendant 21 onces 3 pennyweights d'or et 5 pennyweights d'argent à la tonne*. Dans quelques mois, les 100 pilons seront en pleine activité et bientôt on aura assez de minerai sur le carreau de la mine pour en actionner 200. Un morceau de quartz, pris au hasard sur le North reef, contenait 4 onces d'or par tonne. »

La vérité, c'est que le minerai exploité au premier niveau était, au contraire, très pauvre, comme il est facile d'en juger encore d'après le plan d essais. A la fin des opérations, en 1891, il rendait à peine 6 grammes à l'amalgamation ; aussi, sans en chercher plus long, les travaux furent-ils bientôt arrêtés et on les laissa se remplir d'eau pendant plusieurs années.

Il se produisit alors, dans l'histoire de cette société, une évolution bizarre : au moment de l'interruption des travaux, la mine était en dette ; mais elle touchait, chaque année, sur sa propriété des revenus importants qui lui permirent de se libérer. En outre, en mars 1892, continuant la pratique adoptée de dépecer la propriété pièce par pièce, comme on place sous forme de bois de chauffage ou de ferraille les débris d'un navire échoué, on vendit à MM. Barnato frères (qui commençaient à jouer un rôle dans l'affaire), 72 claims (y compris 8 claims du Knights tribute) constituant la propriété de la Glenluce, moyennant 1 500 000 francs. On se trouva alors avoir des fonds disponibles, qu'on employa, non en travaux de mine, mais en prêts fructueux à diverses compagnies endettées (300000 francs en 1892 à la Wemmer et à la George Goch, etc.). Il en résulte qu'en 1894, on voit figurer, au

* Environ 700 grammes d'or à la tonne métrique. Il existe, en effet, dans certaines fissures, localement, des enduits d'or visible sur des surfaces talqueuses, qui, lorsqu'on les choisit, peuvent naturellement donner de très fortes teneurs.

LORGANISATION DE L'INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL JOl

bilan de cette société, pour laquelle le gisement aurifère n'avait jamais été qu'un prétexte à spéculations, les valeurs suivantes :

Prêt au Champ d'or deep level {fait à la fin

de 4894) 500 000 francs.

Prêt au Kuight's Tribule syndicate ... 30 400 —

Prêts divers 250 000 —

Gouvernement du Transvaal 37 200 —

Argent disponible à la Banque Nationale. . 253 700 —

i 071 300 francs.

Dans cette même année, pour les neuf mois de mars à décembre 1894, cette mine non exploitée avait touché les revenus suivants :

Produits des licences et taxes (à titre do propriétaire d*une ferme de iOOOO acres, sur laquelle se trouvent les compagnies de Glencairn, Ginsberg, Glenluce, Balmoral et une partie de l'East Rand) 118 750 francs.

Droit perçu sur le water right (retenue d'eau louée à diverses autres mines pour le travail de leurs batteries) 48 000 —

Mynpacht 2100 —

Intérêts d'argent 73 600 —

En résumé, cette mine avait, au 1*"" janvier 1895, fait les bénéfices suivants :

„ . ^ , . (en espèces 6 750 000 francs.

vente de claims ] »• r» i i o'*»- nnn

f en actions Balmoral . . 3yo000 —

Produits de licences, taxes, locations, intérêts d argent 1 278 000 —

b 403 UUO francs.

Le capital d'exploitation (working capital) produit jusqu'à cette date et ayant pu être utilisé en travaux et installations pouvait être évalué de la façon suivante, en laissant de côté la batterie primitive, qui n'a, en réalité, jamais servi sérieusement, de même que les sommes versées aux promoteurs, qui ont trouvé leur application immédiate dans l'achat de la propriété :

Encaisse primitif 375 000 francs.

Émission de 40000 actions en 1888 .... 1 159000 —

Vente de claims en 1889 5 250 000 —

Vente de claims en 1892 1 500 000 —

8 384 000 francs.

102 LES MLNKS D'OU DU TIUNSVAAL

sur lesquels 4 687 500 avaient été distribués aux actionnaires en 1889 (5 062 500 en comprenant les actions Balmoral données comme bonus) et plus d'un million se retrouvait, en espèces, créances ou hypothèques, dans les caisses de la société : en sorte que les actionnaires du début se trouvaient, par suite des circonstances, n'avoir pas fait, en somme, un trop mauvais placement.

Cependant, vers cette époque, Tefflorescence générale des actions de mines du Transvaal et le succès des compagnies voisines donna Tidée qu'il pourrait peut-ôtre y avoir, malgré tout, intérêt à reprendre les exploitatioris sur cette propriété. La mauvaise réputation du gisement était si bien faite que M. Jennings, sans pouvoir visiter la mine puisqu'elle était inondée, écrivit sur elle un rapport très défavorable. Néanmoins MM. Barnato frères, qui ne craignent pas de prendre en mains des affaires mal cotées sur le marché de Johannesburg, par suite achetées à bas prix et susceptibles de fortes plus-values, offrirent, au meeting du 26 février 1895, l'opération financière suivante, qui paraîtra singulièrement bizarre si Ton réfléchit que la société possédait, à ce moment, en espèces, ou venait de prêter tout récemment une somme totale de plus d'un million et qu'on l'invitait, dans ces conditions, à faire une nouvelle émission d'actions.

Quoi qu'il en soit, il s'agissait de porter le capital à 300 000 actions par émission de 50 000 actions nouvelles. MM. Barnato frères et l'Anglo-French O offraient de garantir rémission de 30 000 actions à 68 fr., 75, s'engageant à reprendre à ce prix celles qui ne seraient pas souscrites : en même temps, on leur donnait 7 500 actions ferme au môme prix et l'option, pour une année à partir du meeting, sur les 1 250 actions restantes, toujours dans les mêmes conditions.

Plus tard, au moment de l'assemblée, l'offre fut portée à 70 francs ; mais, comme la hausse de ces actions était, à ce moment, très rapide et qu'il devait en résulter un bénéfice très considérable pour ces messieurs, qui oflVaient une garantie, dont on n'avait aucun besoin aux cours du moment, il y eut, cette fois au moins, par suite de la concurrence d'un autre financier, M. Freeman Cohen, des protestations telles à l'assemblée qu'un procès fut engagé, et qu'en définitive le coup fut manqué. En

effet, bien que rassemblée des actionnaires eut naturellement voté la proposition de MM. Barnato, la haute cour a décidé récemment que cette augmentation était nulle, comme ayant été faite contrairement à la loi. Et il est probable que la société, dont les actions sont encore à 160 francs après avoir atteint 250, trouvera maintenant un moyen plus avantageux de se procurer de l'argent que de les vendre 70 francs à MM. Barnato.

Le capital total, produit par la vente des actions au pair ou à prime de la Witwatersrand, se compose, en définitive (la dernière opération étant encore -en suspens), des sommes suivantes* :

Capital primitif 5 250 000 francs.

40 000 actions émises en 1888 i 159 000 —

6 409 000 francs.

Cependant, dans cette année 1893, on a repris activement les travaux de mines et, contrairement aux expériences anciennement faites uniquement sur le premier niveau dans les conditions singulières que nous venons de rappeler, expériences qui avaient eu pour résultat de déconsidérer toute cette région du Rand, en s'enfonçant davantage on a trouvé du minerai très riche au deuxième niveau, surtout à Touest du plan incliné : en sorte que Ton a vu les actions remonter, un moment, à 230 francs, au mois d'août ^ En môme temps, on a recommencé à construire une nouvelle batterie de 120 pilons (pesant chacun 475 kilos), dont 60 seront prêts à fonctionner prochainement. L'histoire de la Simmer and Jack est un peu différente : Cette compagnie fut créée, d abord, en 1887, pour exploiter 36 claims, avec un capital modeste de 1 873 000 francs (73 000 ac-

* Nous comprenons, dans ce capital, toutes les sommes données aux promoteurs et les actions reçues par eux évaluées au pair, puisqu'on peut supposer que ces actions ont été vendues à ce prix et leur produit immédiatement employé à Tachât de la propriété.

> A la fin de décembre, elles sont retombées à 150. Le nombre des claims est de 350. Lors de notre passage, en Juillet 1895, la Société annooçait que les traçages représentaient 80 000 tonnes de minerai préparé (développé), à raison d'une épaisseur moyenne de 0",70, avec une teneur d'environ 20 grammes aux essais de laboratoire. Au premier niveau, ou avait eu jadis, surtout dans TOuest, des blocs entiers avec des teneurs aux essais de moins de 10 grammes; la même région Ouest, au deuxième niveau, renferme» au contraire, fréquemment des minerais à 75 et 90 grammes : ce qui est un exemple de plus du peu de régularité réelle de tous ces gisements.

lions). Comme nous allons le voir, son capital a été porté, peu à peU; à 125 millions^ en m^me temps que Ton augmentait la propriété par des agglomérations successives ; après quoi, quand on a eu réalisé un bloc compact et suffisamment grand pour motiver une exploitation considérable, on Ta divisé en trois.

Les phases, si nous nous bornons d abord à la constitution du capital, ont été les suivantes :

Capital d'exploitation.

4887. — Capital primitif : 1 873 000 francs en Tô 000 actions de 1 livre sterling, dont 52 000 données aux promoteurs en échange de leur propriété, 10000 souscrites par les mômes au pair, 10000 souscrites par le public, 3000 vendues plus tard moyennant 5 754 livres, soit 25 754 1. st.

1889. — Emission de 10 000 actions, vendues : 5 000 en 1889 pour 40 268 livres; 1000 avant le 31 mai 1890 pour 4 018 livres; 2 000, dans le semestre suivant, pour 8 981 livres ; enfin, 2 000 en octobre 1892 pour 6 965 livres, soit 60 232 I. st.

1890 (août). — Emprunt de 625 000 francs à 10 p. 100 d'intérêt par an, destiné à compléter l'érection de 100 pilons (pour mémoire).

189 i. — Entrée dans Taffaire des Cons. Goldfields of South Africa (dont on connaît les liens intimes avec M. Cecyl Rhodes, avec la Chartered, la de Beers, etc.). Emission de 165000 actions ainsi réparties : 22 000 actions distribuées comme bonus aux anciens actionnaires, à raison de une action pour 4 anciennes (!) ; 98 000 données à la compagnie des Goldlîelds en échange d'un bloc de 549 claims et de 2 waterrights apportés par eux (ce qui, avec les 319 claims anciens, en faisait 868 au total) ; enfin 45 000 souscrites par les actionnaires à 150 francs par action (6 livres), (l'émission étant garantie par les Goldfields) ; cette dernière somme seule a fourni un cai)ital réel do 270 000 1. st.

Capital d'exploittition total. . . . 355 986 1. st.

ou 8 900 000 fr.

Par le môme arrangement, la compagnie des Golfields, qui réalisait un honnôte bénéfice sur la vente de ses claims, s'engageait, en outre, à prêter (avec intérêt bien entendu) à la Simmer and Jack une somme de 1 875 000 francs (75 000 livres) pour achever ses installations.

Pour compléter cet historique rétrospectif, il faut ajouter

quelques détails sur les dividendes distribués par la société :

Capital émis. Dividende p. 100.

75 000 actions. iO p. 100 en 1889 7500 livres.

83000 — 30 — en <89l 24900 —

83000 — 30 — de février à août i 892 ... 24900 —

85000 — 70 — de novembre 1892 à mai 1894. 59500 —

221606 — 10 — en janvier 1895 22J60 —

250000 — 10 — en juin 1893 23 000 —

i 63 960 livres ou 4 099 000 francs.

Ce simple exemple montre bien combien il est difficile d'apprécier les bénéfices réels d une société minière du Transvaal, à travers ces transformations constantes ; car il serait absolument inexact d'additionner les dividendes p. 100 comme on le fait parfois et de dire que Ion a distribué, depuis Torigine, 160p. 100 du capital. Tout au plus, ce chiffre s'applique-t-il aux 10 000 actions qui, seules, à la première émission de 1887, furent, au moins théoriquement, mises au pair à la disposition du public — et alors, pour celles-là, il faudrait tenir compte d'un quart d'action supplémentaire donné comme bonus en 1894 ; — mais toutes les autres actions émises jusqu'ici Tout été, en réalité, à des cours très supérieurs à leur cours nominal : par exemple, celles de 1894 à 150 francs, cours, qui seuls, ont une importance comme point de départ d'une évaluation des bénéfices touchés par les actionnaires, puisque ce sont les seuls que les acheteurs aient pu connaître.

La propriété représentée par une action de mine semblable ne saurait être mieux comparée qu'au fameux couteau de Jeannot, dont on changea si bien une pièce après l'autre, qu'à la fin c'était peut-être bien toujours le môme couteau, mais il ne restait plus une seule partie de l'ancien.

Les choses en étaient là, quand, sous l'action prédominante de la compagnie des Goldfields, un certain nombre d'autres opérations, réalisées dans le cours de 1895, ont fait subir à l'action de nouveaux avatars.

Tout d'abord, à la suite de l'assemblée du 29 août 1895, on a décidé de diviser cette grande propriété, dont les dimensions avaient servi de prétexte aux évaluations les plus optimistes, en

3 compagnies, en se fondant sur l'existence de deux failles qui séparent les blocs Ouest ou Est du bloc central. La division adoptée a été la suivante :

La Simmer and Jack nouvelle a gardé, pour elle-môme, sur ses 909 claims, le bloc central formé de 630 claims et a constitué deux filiales :

1^ La Simmer and Jack West a reçu 250 claims (dont 144 de la Simmer and Jack). Son capital est de 10 millions de francs, divisé en 400 000 actions de 25 francs, dont 129 228 remises aux vendeurs des terrains (90 897 à la Simmer and Jack et le reste aux Goldfields, aux maisons Wernher Beit, Neumann, etc.); 170772, destinées à former le capital d'exploitation, ont été émises avec droit de préférence réservé aux vendeurs pour la souscription et 100 000 sont tenues en réserve.

2'' La Simmer and Jack East a reçu 458 claims, dont 135 venant de la Simmer and Jack; son capital est de 17 500 000 francs en 700 000 actions de 25 francs, dont 364 000 données aux mêmes vendeurs pour la propriété (145 505 à la Simmer and Jack); 186 000 ont été émises, dans les mêmes conditions, pour former le capital d'exploitation et 150 000 sont tenues en réserve.

En même temps, la Simmer and Jack a cédé à la Rose dcep, une des filiales de la compagnie des Rand Mines, un certain nombre de claims (environ 47), moyennant 30 000 actions de celle-ci et a échangé avec la Gcldenhuis deep (autre filiale des Rand Mines) un bloc de 26 claims contre un autre équivalent, de manière à régulariser les limites des deux concessions.

Il en résulte qu'après celte division la Simmer and Jack, au lieu d'être une simple entreprise minière, s'est trouvée devenir aussi un véritable trust, puisqu'elle a notamment en portefeuille 90 897 actions de la Simmer and Jack West, 145 505 de la Simmer and Jack East, 30 000 actions de la Rose deep, etc.

Un peu plus tard, en octobre 1895, une nouvelle filiale a encore été formée : les Rand Victoria Mines, au capital de 18 750 000 francs, en 750000 actions, dont 630000 seulement émises. Sur ces 630 000 actions, 430 000 furent attribuées aux vendeurs, dont 102 581 à la Simmer and Jack en échange de 252 claims, le reste

L'ORGANISATIOiN DE L'INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL 407

aux Goldfields, etc., et 100 000 furent souscrites par les mûmes vendeurs, à raison de 50 francs.

C'est sur l'action ainsi modifiée que Ion a, au mois de décembre 189S, opéré encore une reconstitution nouvelle, dont nous indiquerons bientôt les conditions; mais pour montrer comment se réalisent, en pratique, des opérations de ce genre et quel degré de confiance il est nécessaire d'avoir dans ceux qui les exécutent pour entrer les yeux fermés dans ces affaires, il convient de mettre un fait en évidence :

Nous avons vu que, sur les actions émises en 1894, 98 000 avaient été attribuées aux Goldfields ; comme cette société, pour préparer cette transaction, s'était déjà assuré la majorité dans l'assemblée des actionnaires et comme, pour pousser les cours en vue des opérations diverses de 1895 et de la reconstitution récente, elle n'a laissé, jusqu'ici, qu'un très petit nombre d'actions en circulation, nous ne voyons rien d'invraisemblable à admettre que, conformément aux chiffres publiés par tous les journaux de Johannesburg, elle ait en mains actuellement les trois quarts des actions. Ce simple détail nous paraît expliquer très bien, indépendamment même de toute appréciation sur la valeur de la propriété, comment les actions ont pu monter à 425 francs au mois d'août et, vers le début de décembre, au moment où devait se tenir l'assemblée des actionnaires, arriver, malgré la baisse générale, à 620 francs. Il fait comprendre également comment une opération telle que la suivante a pu réussir.

La reconstitution opérée a consisté à porter, d'un coup, le capital de 6 250 000 francs à 125 millions de francs, représentés par un million d'actions de 125 francs, les actionnaires devant recevoir trois actions et demie de 125 francs pour une ancienne action de 25 francs * (valant à ce moment 620 francs) : ce qui, en se fiant au cours de la Bourse de 620 francs pour l'action ancienne, correspondait, pour l'action nouvelle, au maximum à m francs. Or, sur les 125 000 actions restantes, 60 000 étant gardées en réserve, le reste (savoir 65 000) était, par un privilège singulier, offert en souscription aux actionnaires au prix de 187,50, avec droit de

* Cette répartitiou a absorbé 875000 actious sur un million et en a laissé, par suite, 125000 disponibles.

souscrire à ce prix une action par chaque quinze actions nouvelles dont ils étaient détenteurs.

En faisant le calcul, on voit que le capital à rémunérer et à amortir, c'est-à-dire les sommes versées à diverses reprises par les actionnaires dans Taffaire de la Simmer and Jack, en tenant compte des actions émises à prime, laissant de côté celles données comme bonus en 1894 et évaluant au pair celles remises aux promoteurs, ressort, par suite, à 24 837 000 francs. Si Ion évaluait, au contraire les 98 000 actions données aux Goldfieds en 1894, au môme prix que les actions souscrites à cette date par les actionnaires anciens, c'est-à-dire à ISO francs, il faudrait ajouter 12 250 000 francs; soit, au total, 37 087 000 pour un capital nominal de 125 millions. Mais ce chiffre lui-môme ne correspond pas à une réalité, puisqu'on fait la grande majorité des actions étant détenue par les goldfields, le public ne peut les obtenir qu'à des cours très supérieurs à ceux supposés par le calcul précédent.

Il peut être intéressant d'ajouter à ces indications un mot sur le rôle des apports dans la constitution des sociétés et sur le prix de vente qui en résulte pour les claims : ces apports, qui ont donné lieu à de nombreuses critiques, ne sont pas, comme en France, soumis à l'approbation d'une seconde assemblée constitutive étudiant les conclusions du rapport présenté par un commissaire vérificateur choisi dans la premriôre assemblée. Les fondateurs, d'après la loi anglaise, traitent directement avec rapporteur le prix de son apport, soit en actions (qu'il a, contrairement à la loi française, le droit de négocier immédiatement), soit en espèces. En général, le vendeur se réserve, outre le prix d'achat de ses claims, le droit de souscrire au pair tout ou partie des actions devant servir à former le capital d'exploitation et souvent, en outre, on lui accorde une option sur un certain nombre de titres à des taux croissants suivant la durée de l'option, mais presque toujours avantageux : par exemple, pourl'Angelo constituée le 20 avril 1895, les vendeurs, c'est-à-dire TEast Rand, avaient une option sur 25 000 actions de réserve à 28 fr. 10 jusqu'en avril 1896 et sur 25 000 autres à 29,60 jusqu'en juillet 1896.

Ces conditions complexes rendent assez difficile le calcul de la valeur initiale des claims dans chaque propriété. Ainsi nous venons de voir, en 1894, la Simmer and Jack acheter aux Goldfields 549 claims de deeps pour 98 000 actions valant alors environ 14 700 000 francs, soit 26 700 francs le claim. Lors de la formation de la New Comet en 1895, TEast Rand lui a vendu ses claims 31 250 francs. Nous citerons seulement un autre exemple pour montrer comment la valeur des claims s*est accrue peu à peu à mesure que l'exploitation avançait ; sur la Ferreira, les 9 claims primitifs ont coûté, en 1887, 27 700 francs pièce; puis 4 claims, achetés au Bijou Syndicate en avril 1888, 21 875 francs; en mars 1889, 7 autres claims de deep ont été payés par 1 750 actions, valant alors près de 600 francs, soit 137 500 francs; enfin 31 claims de la Wemmer-Ferreira-Worcester deep.level ont été achetés en août 1894 (en grande partie aux Rand Mines) pour 44 000 actions, ayant produit aux vendeurs environ 13 500 000 francs : ce qui met le claim à 435 000 francs.

Nous venons, dans deux cas particuliers, pour la Witwatcrsrand et la Simmer and Jack, d*assister à une série d'opérations complexes, formation de filiales, amalgamations, reconstitutions, etc. C'est peut-être le moment de dire ce que nous pensons d'une façon générale sur ce genre d'opérations.

Tout d'abord, le système de la création de filiales, dont nous donnerons bientôt deux exemples détaillés à l'occasion des Rand Mines et de TEast Rand, est le procédé généralement adopté au Transvaal pour la mise en valeur de grandes propriétés. Quand une société est arrivée, avec plus ou moins de peine, à rassembler entre ses mains les morceaux épars de quelque importante concession analogue à celles que Ton rencontre, par exemple, dans nos charbonnages européens, son premier soin, au lieu de l'exploiter elle-môme, est de la diviser en tronçons, qu'elle recède individuellement à des sociétés filiales, en conservant, presque toujours, la majorité des actions et le contrôle sur ces mines nouvelles.

Là encore, les inconvénients du principe suivi sautent tout d'abord aux yeux. Si, en effet, la division est purement fictive et

no LES MINES D'OR DU TRANSVAAL

si tout reste en réalité dans les mêmes mains — ce qui ne peut guère durer indéfiniment — il est techniquement assez inutile d'exécuter Topération et, si elle est réelle, on renonce volontairement à tous les avantages résultant de cette centralisation, que l'industrie moderne a, au contraire, tendance à rechercher partout de plus en plus.

Assurément il peut ôtre logique de diviser une grande exploitation en un certain nombre de quartiers assez restreints pour que la surveillance minutieuse de chacun d'eux ne dépasse pas les forces d'un homme; mais il est encore plus nécessaire de soumettre tous ces efforts isolés à une direction générale (donnée, en réalité, dans le Rand par Tingénieur consultant ou le promoteur de ces groupes de filiales, M. Perkins aux Rand Mines, M. Farrar à TEast Rand, M. Hammond aux Goldfields), il est bon d'en coordonner les résultats et surtout il est indispensable de ne pas créer, sur deux filiales voisines, des installations faisant double emploi, comme cela paraît ôtre le cas pour certains luxueux ateliers des Rand Mines. En divisant le territoire en filiales, on renonce à l'avantage des grandes batteries de pilons centrales, où la force et la main-d'œuvre sont nécessairement beaucoup mieux utilisées que dans de petites batteries distinctes ; ou, si Ton centralise, malgré tout, les pilons de plusieurs compagnies, comme c'est, croyons-nous, le projet sur l'East Rand, on s'expose, étant donné que les actionnaires des diverses filiales ne sont pas nécessairement les mômes, aux difficultés que rencontrent certaines compagnies ayant réuni leurs pilons dans le même local (la Jubilee et la Salisbury, par exemple), etc.

Les financiers, il est vrai, objectent à cela que jamais une grande société ne trouverait les capitaux que se procurent successivement plusieurs petites ; mais^ surtout aujourd'hui où le Transvaal est bien connu, cette thèse nous paraît discutable, d'autant plus que les actionnaires des filiales sont, surtout au début, en grande partie recrutés parmi ceux de la société mère.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui se passe souvent : la Société promotrice commence, avec un capital restreint, quelques travaux d'exploration dans un coin de sa propriété ; quand le gisement y est à peu près suffisamment reconnu et son capital presque

L'ORGANISATIOiN DE ^INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL HI

épuisé, elle crée, sur ce point, une filiale : c*est, en réalité, un procédé pour faire indirectement un appel de fonds. Cette filiale, en se constituant, paye la société mère par un certain nombre d'actions et celle-ci, soit en écoulant une partie de ces actions à prime, soit en empnmtant simplement de Fargent à sa première filiale, se procure les capitaux indispensables pour en préparer un seconde. Celle-ci, à son tour, lui fournit l'argent nécessaire pour une troisième, et ainsi de suite : de cette façon, la première société paraît avoir tout organisé, avec un capital très réduit; mais, en réalité, elle s'est procuré des fonds par la vente successive de fractions de sa propriété.

Le plus regrettable là dedans, c'est que chacune de ces opérations semble, avant tout, produire un bénéfice direct et immédiat aux lanceurs de l'affaire. Dans certains cas, il semble y avoir un désir trop manifeste d'agiter pour pêcher en eau trouble, un effort pour faire paraître la somme des parties de plus de valeur que l'ensemble, qui ressemble un peu trop au moyen de remplir plusieurs bouteilles de Champagne avec une seule en faisant mousser le vin.

Parfois môme, au lieu de garder la direction de la filiale créée, par une mesure qui peut en somme se justifier et se défendre, la Société promotrice se contente de vendre purement et simplement un coin de propriété à une filiale et de distribuer, avec le produit de cette opération, un semblant de dividende, qui n'est en réalité qu'une répartition d'actif, mais amorce l'actionnaire mal renseigné et lui fait attendre plus patiemment les dividendes réels, mais problématiques^ de l'avenir. Dans ce cas, qui vient de se présenter à la Buffelsdoom Estate, il semble que la première société ait vraiment peu de confiance dans sa propriété, puisqu'elle se hâte de la débiter par tranches, dès qu'elle trouve acquéreur, au lieu de la faire fructifier elle-même : ce qui nous paraît ôt;'e d'un effet fâcheux.

Passons maintenant aux amalgamations de claims et de sociétés. Ces amalgamations sont peu en faveur auprès du gouvernement transvaalien, que préoccupe la crainte, bien mal fondée selon nous, de voir se constituer, sous la forme de sociétés trop puissantes (comme l'est, par exemple, la de Beers dans la colonie

du Cap) un Etat dans TEtat, et auquel on prête, par suite, de temps à autre le projet de les prohiber *.

Ce que nous avons dit plus haut sur les divisions de propriétés suffit pour indiquer que les amalgamations nous paraissent, tout au contraire, en principe, une chose utile, parce qu'elles amènent, presque nécessairement, une réduction des dépenses et des frais généraux et nous regrettons seulement qu'il faille les réaliser coûteusement au lieu de les trouver toutes faites (comme cela peut ôtre le cas avec notre système de concessions français, quand la division primitive de la propriété minérale reconnue a été, dès le début, combinée rationnellement par TAdministration des mines). Il est certain, par exemple, que, toutes les fois que Ton a affaire à des minerais pauvres ou à des couches de deep levels profondes exigeant des dépenses de premier établissement considérables, Texploitation n'est fructueuse que si Ton opère sur de grandes quantités de minerai. Mais la réduction de frais, qui se produit dans ce cas, d'une façon manifeste, par les fusions de compagnies, n'aurait pas moins lieu pour les concessions à minerais riches, où Ton y songe moins parce qu'il s'agit là, non plus d'avoir un bénéfice au lieu d'une perte, mais simplement d'augmenter ces bénéfices. La tendance est, d'ailleurs, dans toutes les régions du Transvaal où l'industrie s'établit seulement aujourd'hui, de prendre, dès le début, de beaucoup plus grandes propriétés que dans le passé.

Les concessions du Witwatersrand donnent encore lieu à de fréquents échanges ou ventes de claims, qui peuvent souvent être très justifiés, mais ont, surtout avec le système du contrôle expliqué plus haut, cet inconvénient grave que la minorité des actionnaires, même si elle en est ou s'en croit lésée, ne peut protester que d'une manière toute platonique.

Les échanges de claims permettent de régulariser des champs d'exploitation, dont les limites sont trop irrégulières ou trop indépendantes des limites naturelles, formées, par exemple, par quelques grandes failles. Quant aux ventes de claims, elles sont un moyen : d'une part, pour la société acquérante de prolonger

* Voir notamment South African fmancial Record, 21 seplciiibre 1895.

son existence en utilisant plus longtemps ses installations, comme la Jubilee vient de le faire en achetant la New Grahamstown, THenry Nourse en prenant possession de la Ruby, la Roodeport United Main Reef en s'adjoignant TEvelyn. Et, pour la société vendeuse, elles ont ce résultat : soit, comme dans le cas des sociétés précédemment citées, de réaliser un bénéfice sur une propriété trop petite pour être exploitée fructueusement par elle-même ; soit, comme pour la Geldenhuis Estate vendant un bloc à la Treasury, ou la Village Main Reef à la Wemmer, de se procurer un large capital d'exploitation en rétrocédant des daims séparés du reste de la mine par quelque grande faille, qui en rendrait le travail direct difficile.

Enfin les sociétés minières ont souvent servi de base à un autre genre d'opération, un peu démodé aujourd'hui, mais qui s'est beaucoup pratiqué jusqu'en 1893, c'est la reconstitution de sociétés ayant jadis eu une fortune fâcheuse, cette reconstitution se faisant, tantôt sous le môme nom avec Tépithète new accolée, tantôt, quand il paraissait nécessaire de dissimuler une personnalité désavantageusement connue par un changement d'Etat civil, sous un nom tout à fait nouveau.

Par tout ce qui vient d'ôtre dit, on voit à quel point, dans ces affaires de mines du Transvaal, le caractère moral des hommes ou groupes financiers, qui sont à la tôte, a une importance essentielle et combien il est nécessaire de ne s'intéresser dans une mine, môme la meilleure en apparence, qu'en sachant par quelles mains elle peut ôtre manipulée, ou en ayant un moyen de contrôler ce qui se passe dans son conseil d'administration. Aussi dirons-nous quelques mots des principaux groupes financiers du Transvaal, sans sortir bien entendu du domaine des faits et sans hasarder des appréciations toujours fort délicates sur le degré de confiance qu'on peut avoir en tel ou tel. Comme les groupes financiers ont l'habitude de se faire représenter dans les conseils d'administration par un certain nombre de personnes qui, nécessairement— étant donné que les sièges sociaux sont à Johannesburg, où les hommes capables d'occuper des postes de ce genre ne peuvent surabonder — sont presque toujours les mômes, il en résulte que la simple inspection d'une liste d'administrateurs

114 LES iMINES D'OR DU ÏRANSVAAL

peut, en montrant que la société est affiliée à un groupe ou à lautre, donner une premi^re impression sur son mode de direction.

Les principaux groupes financiers qui mènent les affaires minières du Transvaal sont ceux de Wernher Beit, Robinson, Goldfields, Barnato, Farrar, Neumann, Gœrz et Albu, puis Berlein et Curtis, etc.

Les détails sommaires, qui vont suivre sur chacun d'eux, sont évidemment destinés à perdre rapidement toute valeur en raison des fluctuations constantes, qui font passer une mine d'un groupe ù l'autre et nouent ou dénouent, entre les divers groupes, pour l'administration de telle ou telle mine, des associations momentanées*. C'est m^me à peine si nous pouvons assurer leur exactitude au moment oii nous écrivons. Ils pourront néanmoins servir de point de départ.

Le groupe Wernher Beit est, sans conteste, le plus important et, croyons-nous, aussi le plus honorablement posé de tous. Ses chefs sont : MM. Wernher, F. Eckstein et Alfred Beit résidant à Londres; H. Eckstein, Lionel Philipps, Otto Beit et G. Rouliot (un Français) habitant à Johannesburg. M. Perkins, ingénieur conseil de la maison, sert, dit-on, de trait d'union entre elle et la maison Rothschild de Londres.

La principale affaire conduite par ce groupe est celle des Rand Mines (avec toutes leurs dérivées : Crown deep, Geldenhuis deep, Nourse deep, Rose deep, Glen deep, Jumpers deep, Langlaagte deep, Durban Roodeport deep, etc.). Il a, en outre, une influence prépondérante dans les mines suivantes : Bonanza, City and Suburban, Crown reef, Ferreira, Geldenhuis Estate, New Heriot, Jumpers, Modderfontein, Henry Nourse, Robinson, Wemmer, Worcester et une part, souvent importante, mais très variable avec

« H arrive souvent, bien entendu, qu'une mine n'appartienne pas exclusivement n un seul groupe, mais ù plusieurs à la fois.

Nous ajouterons (jue ce chapitre était déjà imprimé quand la révolution avortée de Johannesburg a amené l'incarcération d'un certain nombre des personnages que nous allons citer : notamment du colonel Rhodes, directeur des Goldfields, et de M. Ilammond, leur ingénieur, de M. Langermann (du groupe Uobinson), de M. Lionel- Phillips, président de la (Ihambre des Mines et l'un des chefs de la maison Wernher Ileit, de M. Farrar, etc. Il est actuellement impossible de prévoir exactement quels changements pourront en résulter dans la direction des affaires.

les circonstances» dans un grand nombre d'autres affaires, parmi lesquelles nous nous contenterons de citer TEast Rand, le French Rand...

Celte direction se traduit par la présence des chefs de la maison dans les conseils d*administration des diverses compagnies :

Ainsi M. Lionel Philipps est président de la Société des Rand Mines, administrateur de la plupart de ses filiales, administrateur aussi de Bonanza, City and Suburban, Crown reef, EastRand, Geldenhuis Estate, Johannesburg Pioneer, Randfontein Estate, Salisbury; M. Eckstein est administrateur de la Crown deep, de la Geldenhuis Estate, de la Robinson et de la Village Main Reef; M. Rouliot, de la Ferreira, de la Jumpers, de la New Heriot, de rUnited Langlaagte, de la Wemmer, des Geldenhuis et Noursc deep et de toutes les filiales de TEast Rand (Agnes Munro, New Comet, New Elue Sky...).

On cite, comme administrateurs de compagnies se rattachant plus ou moins intimement au même groupe, MM. H.-A. Rogers, W.-H. Rogers, Cari Hanau, Rudd, Birkenruth, etc.

Le groupe Robhison est surtout intéressé dans la Langlaagte Estate, la Langlaagte Block B, la Langlaagte Star et les Randfontein (Estate, Porgès, North). A lui se rattachent MM. W.-S. Langerman, Lilienfeld, Ferguson, Marcus, J.-B. Taylor, etc. Nous avons pu constater que, contrairement aux habitudes de bonne hospitalité qui régnent partout ailleurs dans les mines du Rand, ce groupe paraissait préférer qu'on ne visitât pas ses exploitations.

Le groupe des Consolidated Goldfields of South Afnca se rattache, par un lien intime, aux entreprises de la Chartered, de la de Beers, ainsi qu'à tous les grands projets politiques et financiers de M. Cecyl Rhodes, qui ont abouti récemment au si piteux échec du coup de main tenté parle docteur Jameson. Les Goldfields constituent, à proprement parler, ce qu'on appelle un Trust, c'est-àdire une société mettant momentanément ses capitaux dans toute une série d'entreprises, notamment dans la seconde zone des deep levels, qu'elle possède en propre et dans la première, celle des Rand Mines, où elle a un fort intérôt. Leur principale mine en

exploitation est la Simmer and Jack ; on peut citer, en outre : rOrion, la Batlery Reef, la Luipaardsvlei Estate, etc. Les chefs sont le capitaine et le colonel Rhodes (frères de M. Cecyl Rhodes), MM. Nudd, Hamilton et Tarbuth; leur ingénieur conseil est M. Hammond.

Le groupe Barnalo, groupe très actif et très remuant, qui a su attirer dans son orbite beaucoup de capitalistes français, dirige, avant tout, la New Primrose etlaBuffelsdoorn, puis la Langlaagle Royal, la May Consolidated, la Glencairn, la Spes bona, la New Crœsus, TAurora West, la Geldenhuis Main reef, la New Unified Main reef, la Kimberley Roodeport, etc.

Ses chefs sont M. Barnato, ses deux beaux-frères Wolf Joël et S.-B. Joël, MM. Friedlander, Tudhope, E. Brayshaw, J. et R.-C. Stroyan, Adler, etc. ; à ce groupe se rattachent également MM. D.-J. PuUinger (Buffelsdoorn, Kimberley, Roodeport) et c'est avec lui que parait s'être principalement associé M. Edgard Vincent, directeur de la Banque Ottomane.

Le groupe Farrar est surtout à la tète de la grande entreprise de TEast Rand et de ses filiales (New Comet, Agnes Munro, Cinderella, New blue Sky, Angelo, Driefontein). Il est, en outre, fortement intéressé dans THenry Nourse, la Wolhuter, la George and May, la May Consolidated, TUnited Langlaagte, la Langlaagte Block B, la New Kleinfontein.

A sa tôte est M. Farrar, représentant de la maison Howard Farrar et C"^ - (un des principaux fournisseurs de machines du Rand après Fraser et Chalmers) et directeur de TAnglo French Exploration C**.

MM. Cari Hanau, S.-W. Jameson, J.-C.-A. Handerson reparaissent souvent dans les conseils d'administration des mines de ce groupe.

Le groupe Neumann, qui a pour chefs MM. S. Neumann, King, Goldmann, est représenté par eux dans les Rand Mines, TEast Rand, la Ferrcira, la Treasury, la Benoni, la Knights Central, la Bonanza.

Le groupe Gœrz et Albu, dirigé principalement par MM. Léo

• H. -F. Syndicale.

L'ORGANISATION DE L'INDUSTRIE MINIÈRE AU TRANSVAAL li7

et Georges Albu, est un de ceux qui représentent les intérêts allemands au Transvaal; il a récemment constitué un consortium avec la Dresdner Bank.

Les mines auxquelles ce groupe est intéressé sont : la New Rietfontein, la Meyer and Charlton, la Georges Goch, TUnited Main Reef, la Steyn Estate, la Princess Esta te.

Le groupe Berlein et Curlis, également allemand, a des intérêts dans les West Rand Mines, la Nigel Deep.

La New African O est un groupe français, représenté à Johannesburg par un Allemand, M. Magin, groupe qui s'est surtout occupé de la Van Ryn Estate, de la Western Kleinfontein et d'affaires diverses dans le district de Heidelberg.

La New Austral C\ qui a une agence à Paris, est représentée à Johannesburg par M. von Hessert, et s'associe souvent aux affaires des Wernher Beit ; elle est principalement intéressée, croyonsnous, dans la Ferreira, la Geldenhuis Estate, la Village Main Reef, le French Rand et les recherches du district de Heidelberg.

Quelques-uns de ces groupes financiers ont fondé, dans ces derniers temps, d'importantes maisons de banque, ou se sont fondus dans une maison de ce genre créée indépendamment d'eux : il suffit de citer la Robinson South African Banking, au capital de 75 millions, qui possède une option sur toutes les propriétés de J.-B. Robinson, la Barnato Bank, la Dresdener Bànk, sans parler de la Banque française de l'Afrique du Sud, qui s'est constituée à Paris au capital de 30 millions, pour grouper et défendre les intérêts français, jusque-là si mal soutenus au Transvaal et qui ouvre, en ce moment môme, une succursale à Johannesburg * .

Les banques plus anciennement créées et, depuis quelques années, en exercice à Johannesburg, sont, avant tout, la Standard Bank et la National Bank, puis la Bank of Africa, l'A. B Corporation et la Nederland Bank.

Les chiffres ci-dessous, relatifs au mois de septembre 1895,

• Cette banque vient déjà de fonder, avec la maison d'exportation Orosdi-Bark, une grande société commerciale au Transvaal.

donneront une idée du mouvement d'affaires auquel elles répondent :

/ Or et argent 109 192 000 francs.

Actif, \ Portefeuille commercial 63 488 000 —

\ Comptes courants débiteurs 187 784 000 —

362 464 000 francs.

-, .. ( Billets en circulation 17 930 000 francs.

' ' ( Comptes courants créditeurs et dépôts. 352 ! 20 000 —

Parmi les affaires spéciales au pays, que font ces banques, nous citerons les transactions d'or et les prôts aux compagnies minières momentanément obérées, prêts consentis, soit sur hypothèques, soit contre remise d'actions à la souche (dans ce dernier cas, avec intervention possible de la Banque dans la direction de la mine) : ces prêts ne sont guère réalisés à moins de 7 p. 100 ,môme à des compagnies sérieuses et dans un moment où l'argent était abondant comme dans Tété de 1895.

Il ne nous reste plus maintenant, pour préciser ce qui vient d'être dit, qu'à raconter sommairement Thistoire de quelques compagnies, choisies parmi les plus importantes ou les plus typiques, comme nous lavons déjà fait pour deux compagnies, par l'exemple desquelles nous voulions simplement montrer à quelle complication d'opérations successives ont donné lieu certaines affaires du Transvaal. Nous prendrons ici deux des sociétés les plus connues à Paris, la Robinson et la Ferreira et les deux grandes sociétés à filiales, la Rand Mines et l'EastRand. La compagnie de Robinson a été longtemps la plus connue en France, sa production d or totale étant la plus considérable de toutes ; en raison de sa très brillante fortune, elle est encore regardée par beaucoup de personnes comme la mine type du Transvaal, bien que les frais d'exploitation y soient, en realité, supérieurs à ce qu'on obtient dans des mines, peut-être moins riches, mais dirigées, en conséquence, avec plus d'économie; les quatre cinquièmes de ses actions sont placés en France : c'est à ce titre que nous la choisissons comme exemple.

Quant à la Ferreira, c'est la mine du Rand où (en partie grâce

au triage plus soigné), la teneur moyenne des minerais est actuellement la plus forte.

La Robhison a été créée, en août 1887, à Johannesburg, au capital de 50 000 livres (1 250 000 francs) en actions de 1 livre, dont 45 000 remises aux apporteurs et 5 000 livres (125 000 francs) seulement servant de capital d'exploitation, pour prendre en location des terrains d'environ 89 hectares (220 acres) contenant n claims sur le Main reef. Malgré la petitesse du capital d'exploitation, la mine prospéra très vite. En février 1889, le capital fut seulement accru de 3 375 livres (843 750 francs) pour acheter la propriété de Kamboula, formée de 6 claims sur le Main reef et de 100 acres du mynpacht. Dès le môme mois, les actions primitives de 1 livre ayant atteint le cours de 70 livres, on décida de les subdiviser, en môme temps qu'on augmenta le capital primitif. Les 53 375 anciennes actions de 1 livre furent remplacées, à raison de 10 titres nouveaux d'une valeur nominale de 5 livres pour un titre ancien, c'est-à-dire que les actionnaires du début ont reçu, pour une action d'une livre, 10 des actions actuelles de 5 livres. Cela fit 533 750 actions, sans émission nouvelle de capital; mais, en outre, on émit 16 250 actions nouvelles, qui ont été vendues peu à peu : 10 000 au pair (soit 5 livres) en août 1889; 6 250 en aoûtl894, également au pair(pour acquérir 30 claims de deep level).

Delà sorte, le capital total de la Robinson est de 550 000 actions de 5 livres ou de 2 750 000 livres (soit 68 750 000 francs). Le capital réellement émis a été, au contraire, seulement de 1 250 000 fr. au début, 8i3 750 francs en février 1889 et 2 031250 francs lors de la reconstitution : en tout 4 125 000 francs *.

Comme le montrent ces chiffres, cette mine est une de celles qui ont donné, par la plus-value rapide du capital, les plus brillants résultats à leurs actionnaires primitifs.

L'action de 25 francs, d'abord gardée par le petit groupe qui avait fait la souscription, apparut sur le marché, au début de

* Si l'on se reporte à l'oiivrage de Goldmauu (p. 375) on trouve seulement 2 156250 francs (8ti 250 L.) ; mais cela tient à ce que M. Cîoldmann compte uniquement le capital entré sous forme d'ar|;eut dans les caisses de la compagnie, et ayant formé le capital d'exploitation, tandis que nous y adjoignons les actions données, soit aux promoteurs, soit aux vendeurs ultérieurs de claims ; ces actions auraient pu, en etfet, être vendues et leur produit immédiatement donné à leur place.

1888, à 250 francs; à la fin de 1888, on cotait 1000 francs ; en février 1889, 1 750 ; en mai, 1 000 ; en août, 1 300; au 31 décembre 1889, 1 312 fr., 50 (131,25 pour Faction nouvelle qui est un dixième de l'action ancienne).

Après le krach de 1890, on a vu, en décembre 1891, l'action à 768 ; puis elle est remontée peu à peu à 1 900 en décembre 1894 et jusqu'à un maximum de 2950 francs le 5 septembre 1895. Au V janvier 1896, sous l'influence du dernier krach, on la trouve un peu retombée, mais encore à 2 225 francs (222,50 pour l'action actuelle).

Pour justifier ces cours, voici quels ont été la production d'or de cette mine, la teneur moyenne des minerais, les dépenses d'extraction et enfin les dividendes.

si

jvs^B'n

TOTAL

jiii

Kilogrammes . . .

Teneur totale par

tonne métrique .

129 gr.

8Sgr.

53 gr. 50 gr.

44 gr.

46 gr.

44 gr.

42 gr.

Dispenses do mine et de broyage ])ar

tonne métrique

(non compris la

fr.

fr.

fr.

fr.

fr.

fr.

cvanuration) . .

tt

Dividendes ....

tt

« 4'Vo

lO'Vu

53«/„ aa 66 fr. 25

Ce dividende de 66 fr. 25 correspondant, en réalité, à 1/10 d'action primitive, les premiers actionnaires ont déjà touché 662 fr. 50 par action de 25 francs, ou 530 p. 100 de leur capital.

La propriété de la Bobinson comprend : 1° un mynpacht do 100 morgen (85 hectares), mesurant 1 080 mètres le long de l'affleurement et formant un triangle, dont la superficie productive est d'environ 105 claims et dont la plus grande longueur, depuis Taffleurement de la série du Main rcef, est, à l'Est, d'environ 740 mètres; 2^ 29 claims au Sud du mynpacht achetés en septembre 1893, moyennant 3 millions, à l'ex-Robinson deep level et ayant pour effet de régulariser la forme de la concession en portant la longueur maxima depuis l'affleurement à 400 mètres dans rOuest. La propriété totale comprend donc 133 claims, sans compter la portion du mynpacht située au Nord de l'affleurement.

Cette propriété est actuellement desservie par deux puits inclinés principaux distants de 600 mètres. Le puits n® 1 Ouest a 359 mètres suivant la pente, 210 mètres suivant la verticale; le n» 2, ou puits Est, a 312 mètres suivant la pente, ou 205 mètres suivant la verticale. Dans les deux puits, on a atteint le ^V niveau.

Les exploitations portent surtout sur le Main reef Leader et le South reef; mais, en outre, cette mine est une des premières, où Ton ait commencé à exploiter le Main reef proprement dit; en 1895, on y a installé, de concert avec le Rand central Ore Réduction Oy une usine pour le traitement des slimes.

La compagnie évalue la durée probable de sa mine à vingt ou vingt-cinq ans.

Les bénéfices ont été : en août 1895, de 862 500 francs; en septembre, de 987 500; en octobre, de 987500, en novembre de 850 000 francs. Dans ces derniers mois, le nombre des pilons a été augmenté de 60 et porté à 120.

La Ferreira Gold mining O a été créée en 1887 au capital de 12000 livres (300000 francs), dont moitié aux promoteurs, moitié consacrée aux premiers travaux sur 9 claims.

Le 16 avril 1888, elle a acheté 4 claims au Bijou Syndicatc moyennant 3 500 actions et, en môme temps, elle a porté son capital à 28 000 livres ; sur les 16 000 actions nouvelles, en dehors des 3 500 données pour les claims, 10 150 furent souscrites au pair parles anciens actionnaires, 1 500 vendues à 17 livres (425 francs) en mars 1889, 850 vendues à 10 livres (250 francs) en mars 1890: ce qui porte à 47650 livres (1 191 250 francs) le total de cette émission .

En mars 1889, le capital aété accru, de nouveau, de 5000 livres, dont 1750 actions consacrées à Tacquisition de 7 claims sur la première ligne de deeps, 500 cédées pour une concession d'eau sur le Wemmer Pan, 400 cédées pour une concession d'eau sur le Turfontein Spruit et 2 350 vendues pour achever le payement de ces achats.

En décembre 1890, on émit 12 000 actions nouvelles, dont 11 000 furent offertes à 175 francs (7 livres), aux actionnaires, dans la proportion de 1 action nouvelle pour 3 anciennes et 1000 autres furent vendues seulement en octobre 1891, à raison de 237 fr. 50 chacune. Ces 12 000 actions produisirent, en conséquence,

2 162 500 francs (83 336 livres 17 sch.); 3 claims de la South Ferreira furent alors achetés moyennant 623 000 francs.

Enfin, en août 1894, le capital fut porté à 90 000 livres (2 230 000 francs) par la création de 43 000 actions nouvelles, dont 44 000 ont servi à payer 31 claims de deep level à la Wemmer- Ferreira-Worcesler deep level Company et dont 1000 autres ont été, croyons-nous, vendues à 13 livres (373 francs) au groupe Eckstein.

En résumé, le capital nominal actuel est de 2 230 000 francs en 90 000 actions de 23 francs et le capital réellement produit de 209186 livres (12 000 + 47 630 + 5 000 + 83 336 + 39 000) ou 3 229 630 francs.

Dans ce total, nous avons compté au pair les actions données en 1894 en échange des 31 claims. Ces actions s'étant trouvées immédiatement assimilées aux actions anciennes qui valaient à ce moment environ 14 livres, il aurait été peut-être plus juste de les évaluer à ce taux : ce qui, pour 44 000 actions, ferait un supplément de 616 000 livres, ou 13 400 000 francs. Néanmoins il nous a paru difficile d*entrer, pour les actions ainsi remises à des vendeurs de claims et n ayant pas en réalité été robjetd'un appel de fonds adressé au public, dans ces considérations très complexes.

Les cours de ces actions de la Ferreiraont passé par les fluctuations suivantes : rapidement poussées, elles étaient, au 1*"" janvier 1889, à 373 francs, au mois de février à 600 francs, bien que la mine n*eut encore fait qu'un simple broyage d'essai et et qu elle n'eût distribué aucun dividende. Puis il se produisit, en 1890, Teffondrement commun à toutes les mines du Rand. En décembre 1890, le cours était d'environ 200 francs ; il atteignit 237 fr. 30 en octobre 1891, 330 francs en novembre 1894, au moment où les actions furent introduites à Paris, 387 fr. 30 en janvier 1895, 337 fr. 50 le 10 septembre 1893, et retomba à 373 francs au 31 décembre, sans, comme on le voit, qu'on ait jamais retrouvé les cours de 1889.

La quantité d'or produite dans l'exploitation a été la suivante :

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