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CHAPITRE VI

Les produits fabriqués au Laurion se divisent en deux classes distinctes : d'une part, Vargent et le plomb, d'autre part, des substances diverses employées en médecine et dans les arts industriels , telles que la cadmie et la spodos , Vocre et le minium. Toutes ces marchandises d'inégale valeur constituèrent le fonds d'un commerce d'exportation, qui n'a pas été sans influence sur le développement économique d'Athènes.

L'argent, au sortir des fours de coupellation, était coulé dans des moules de formes variées. Les lingots portaient primitivement le nom d' oêeXidxoi, oêeXot (1). C'étaient alors des barres, plus étroites d'un bout que de l'autre (2). C'est sous cette forme que l'argent fut mis, à l'origine, en circulation, et l'on sait que Pheidon d'Argos, après avoir frappé les premières monnaies grecques, avait consacré des opeXouç dans le temple d'Héra. On

(1) Xvisioie, fragment 481 (Ed. Rose, Leipzig, 1886); Etym. Magnum, au mot 'OêeXtffxoç : TipwTo; os TràvTwv <ï>£t8cov 'Apysto; vdjJLtffjJia exo^'ev èv AtytvTj xai 8ia8oi>; to vojjLicfJLa xat àvaXà^wv toÙç opeXtdxouç avéôïjxe ev T7J "Àpyst ''Hpa. Voir Pollux, IX, 83. Cf. Hultsch, Griechische und Romische Métrologie, p. 133, (2* édition); Brandis, Munz-Massund Gewichtssystem Vorderasiens, p. 133, 1.

(2) Scbliemann a retrouvé, à Troie, des barres d'argent en forme de lame de ciseau, qui pesaient de 171 à 174 grammes. Voir Scbliemann, llios, pp. 591-593. Trois de ces barres sont représentées dans l'ouvrage de Schuchhardt, Schliemann's Ausgrabungen, p. 82, fig. 45-47.

trouve aussi le mot AsXtpfç (1) employé pour désigner un lingot qui rappelait sans doute vaguement la forme du dauphin : c'est l'équivalent de notre expression française « saumon ». Le plus souvent, les gâteaux d'argent s'appelaient simplement x^î^^'^oc (2) : c'est le morceau de métal obtenu par fusion et sans forme déterminée. Quant aux dimensions et au poids (3) de ces lingots, nous n'en pouvons rien dire. Il est probable que les moules de terre cuite ou de marbre, où ils étaient coulés, avaient une capacité déterminée et contenaient un poids de métal connu d'avance. On essayait les lingots provenant d'une même fusion pour en déterminer le titre, et chaque série était accompagnée d'un échantillon d'essai (SoxifjLeïov) (4). Cet essai se faisait soit au feu, soit à la pierre de touche : au feu, les couleurs du métal en fusion décelaient les alliages; au frottement, la nuance de l'empreinte révélait aussi la présence des corps étrangers. Théophraste prétend même que, par cette dernière méthode, un orfèvre habile pouvait apprécier la quantité d'alliage contenue dans une pièce de monnaie (5). Ainsi préparé et éprouvé, le métal était mis en vente et quittait le Laurion.

L'argent avait un double emploi : il servait au monnayage et à la fabrication d'objets précieux.

Comme métal monétaire, l'argent du Laurion avait à Athènes un débit considérable. Il est clair que l'État n'allait pas acheter à l'étranger le métal que lui fournissaient en abondance les mines de l'Attique, et Ton peut affirmer que, dès l'origine, toutes les monnaies d'Athènes furent frappées avec de l'argent du pays. Il était d'usage courant de désigner les drachmes d'Athènes

(1) AeXcptç, dans une inscripUon de Délos : BuU. Corr. Bell,, XIV, 1890, p. 403. Cf. Homolle, ibid.^ XV, 1891, p. 128.

(2) HomoUe, BulL Corr, Bell., VI, 1892. p. 134. C. I. Grœciœ Septentrionalis, I, 303. 1. 102.

(3) M. Daubrée {Revue Archéologique, XVII, 1868, p. 299), parle de gâteaux d'argent trouvés en Espagne dans les mines antiques, mais ne donne aucun détail à ce sujet. A ma connaissance, on n'en a pas encore découvert au Laurion.

(4) Théophraste, Pierres, VII, 45-47 (éd. Wimmer). PoUux, 111, 86. BulL Corr. Hell, XIV, 1890, p. 404; VI, 1882, p. 134: padavi^eiv, SoxtfxàCeiv, Soxi[jLa(T(a, àpYÙpiov Soxifiov.

(5) Théophraste, loc. cit. : ''liaxe tov xaxctj^aXxov /pu<rbv xai apyupov yvcopi^eiv xal irodov elç tov ffTaTTjpa [JLé|JLixTai.

SOUS le nom de a chouettes lauriotiques », ^Xauxe; XaupioiTixai (1), ce qui ne veut pas dire qu'on les frappait au Laurion, mais seulement qu'elles étaient faites avec le métal lauriotique (2). Il suit de là que la prospérité des mines était liée à celle de la politique et du commerce d'Athènes. Quand la Cité exerçait son hégémonie sur la Grèce et quand son commerce était florissant, on peut être sûr que le Laurion jouissait d'une grande activité. Les mines devaient alors subvenir aux besoins de la frappe monétaire» qui augmentait en même temps que l'influence et les relations d'Athènes (3). Au contraire, lorsque la République fut déchue de son rôle politique et commercial, les travaux se ralentirent et finirent par s'arrêter. Outre la clientèle d'Athènes, le Laurion eut aussi celle de la plupart des villes grecques, qui venaient s'y approvisionner du métal nécessaire à l'émission de leur propre monnaie. Lorsque les mines de Thasos et de Siphnos eurent cessé, au commencement du V** siècle, de faire concurrence à celles de l'Attique (4), celles-ci restèrent pendant près de deux siècles la source principale de tout l'argent qui circulait en Grèce. Il fallut de grands changements dans le monde hellénique pour leur ravir ce monopole.

A Athènes, l'argent destiné à la frappe des monnaies était porté dans l'atelier public, appelé àpyupoxoTceTov (5), situé près d'une chapelle dédiée au héros Stéphanophoros, et placé, à la fin de la République, sous la surveillance du stratège etcI xà otzXol (6) : c'était l'hôtel des monnaies. Avant la frappe, le métal précieux subissait, comme nous l'avons vu, un dernier affinage (7). Il était ensuite coulé dans des moules de la grandeur voulue pour obtenir le flan des difiérentes pièces. Le poids de chaque flan

(1) Aristophane, Oiseaux, M06 : FXauxe; ujjià; outcot' kizikei^ouai Xaupto)- Tixat. Scholles d'Aristophane, Chevaliers, 4091. Cl. Suidas, au mot rXaùÇ iTiTarai ; Hésychius.

(2) Boeckh, Laur. Silb., p. 109.

(3) Cf. Th. Reinach, Revue des Études grecques , 1888, p. 176.

(4) V. plus loin, Ch. Vil.

(5) Scholies d'Aristophane, Guêpes, 1007, to àpyopetov to BrjfJidffiov ; Harpocration, au mot 'ApYupoxoTcetov : (( 'AvTtcpwv ev tw Tcpb; NtxoxXéa ottou xoTCTETai TO vdfJLifffxa. '*Ovuv ffYjfxavTT^ptov Ttve; xaXoudiv. » Pollux, VII, 103; Aristote, Problèmes^ p. 936 b, 23 et suiv.

(6) CIA, II, 476; Ci. Boeckh, Staatstiaushaltung der Athener, H, p. 324- 325. Th. Reinach, Revue des Études grecques, 1888, p. 172. Lenormant, La Monnaie dans l'antiquité, III, p. 237 et suiv.

(7) Voir plus haut, p. 85.

était légèrement supérieur à celui de rémission définitive, et par suite, on était obligé de rogner chaque pièce : les parcelles recueillies étaient remises à la fonte. Enfin le flan était livré au marteau du monnoyer qui y frappait les empreintes convenables (xoTCTSTai To vd|xi(i|jLa) (1). C*est le soin apporté à ces trois manipulations qui donnaient aux pièces de monnaie d'Athènes la finesse de titre, le poids el les types, qui leur ont valu, dans Tantiquité, une si belle réputation.

La finesse de titre, en particulier, est très remarquable : les fondeurs de ràpvupoxoicerov étaient passés maîtres dans leur art. Un tétradracl^me ancien a donné 986 millièmes de fin et un autre 983 (2). Les monnaies de frappe plus récente ne contiennent que 966 millièmes d'argent (3). Celles enfin qui datent des derniers temps du monnayage autonome d'Athènes n'ont plus que 919 millièmes (4) d'argent. II semble donc que les Athéniens aient augmenté de plus en plus la proportion de l'alliage, à partir du V« siècle. Je crois pourtant qu'il n'y a rien, là qui soit le fait d'une volonté bien arrêtée. En efiet, il est à remarquer que les alliages, de quelque époque que soient les pièces analysées, ne se composent jamais que de cuivre et d'or. L'absence complète de plomb dans les monnaies des dernières séries, prouve donc que, même au premier siècle, on procédait avec soin à la seconde coupellatlon. Le cuivre et l'or se retrouvent partout, mais n'ont pas été ajoutés à l'argent par la main des fondeurs : ils s'y trouvent naturellement, car telle est la composition du minerai d'argent au Laurion (5). Ces deux métaux n'ont pas pu disparaître totalement, même des meilleures monnaies, parce que l'opération à la coupelle ne peut rien contre eux. Une

(1) HarpocratioD, au mot 'ApyupoxoTceiov. Hérodote, III, 56 ; Aristophane, Guêpes, 723 ; Aristote, Economiques, p. 1349 a, 2, 20.

(2) Hultsch, Griechische und Rbmische Métrologie, p. 233 (2<^ éd.).

(3) Ihid,, p. 234.

(4) Ihid., p. 233. Ce chiffre est exceptionnel. Les tétradrachmes d'Aristion- Philon frappés vers 88 av. J.-C. opt 924 millièmes de fin alors que les bonnes séries en comportent 978. Mais j'ai choisi le titre le plus bas que j'ai pu trouver, comme le moins favorable à mon hypothèse. Cf. Th. BeinBch, Revue des Études grecques^ 1888, p. 173 ; Barclay V. Head, Catalogue of. Greek Coins, Attica, p. XL VU.

(5) C'est un fait constaté partout que l'argent contient toujours une petite quanUté d'or. Il en est de même au Laurium. Voir De Launay, Traité des gisements métallifères, II, p. 729. Cambrésy, Laurion, p. 74; Blûmner, Technologie der Gewerbe und Kiin>ste, IV, p. 151, note 3.

il4 LES MINES DU LADBION DANS L'ANnQUITB

preuve de ce fait, c'est que l'or reste toujours dans une proportion constante, de 2 millièmes environ; et ce n'est qu'un hasard qui fait que cette valeur d'or compense dans les monnaies de la 2® série les 32 millièmes d'alliage pauvre qui l'accompagnent. Quant au cuivre, de 32 millièmes dans les tétradrachmes de la 2* série, il passe dans ceux de la troisième, à 78 millièmes. Faut-il croire que les fondeurs, à cette époque, aient ajouté du cuivre? C'est peu probable, et le fait peut s'expliquer sans cela. 11 est fort possible, en effet, qu'après plusieurs siècles d'exploitation, les mineurs du Laurion aient été obligés de recourir à des minerais moins purs que ceux qu'on trouvait précédemment ; ou bien, par la décadence même de l'industrie minière, le premier traitement métallurgique des minerais n'était plus exécuté avec le même soin qu'auparavant ; dès lors, le plomb d'œuvre contenait une plus forte proportion de cuivre qui, à la coupellation, demeurait avec Targent. On ne voit pas, en effet, pourquoi les Athéniens, pour abaisser le titre de leur monnaie, auraient commencé par éliminer complètement le plomb pour ajouter ensuite le cuivre : il eût été plus simple et plus économique de laisser l'argent dans l'état imparfait de la première coupellation. 11 est donc naturel de penser que la présence en quantité croissante d'un alliage dans l'argent monnayé d'Athènes, à mesure qu'on se rapproche de l'ère chrétienne, est due plutôt à la décadence des travaux métallurgiques du Laurion, qu'au désir de réaliser un bénéfice sur le métal précieux (1). Aux pires moments de leur histoire, dans les embarras financiers les plus graves, les Athéniens ont battu monnaie avec de l'or, avec du cuivre (2). On ne nous dit jamais qu'ils aient altéré leur monnaie d'argent.

Aussi de tout temps dans le monde grec, les monnaies d'Athènes ont-elles fait prime sur les marchés. Aristophane déclare qu'elles sont considérées comme les meilleures de toutes (3). Xénophon indique clairement qu'elles ont cours à l'étranger : « Au Pirée, dit-il, on peut faire tous les échanges

(1) Hultscb, Griechische und Rômische Métrologie^ p. 234, est du même avis, mais sans donner de raison.

(2) Schoiies d'Aristopliane, Grenouilles, vers 720 (éd. Didot, p. 296) Cf. Babeion, La Monnaie d'or d'Athènes, Revue des Etudes grecques, 1889, p. 124-148. Barclay V. Head, Catalogue of Greek Coins, Atlica, p. XXVl-XXX.

(3) Aristophane, Grenouilles, 720-726 : KaXX^ffToiç aTcàvxwv, wç Boxei,

VOp.lŒJJLàTCOV.

)) possibles d'objets utiles, et si Ton ne veut pas de cargaison, » on peut emporter de l'argent, excellente marchandise : car où )) qu'on le vende, les bénéfices dépassent les avances (1). » Plus tard encore, quand les Romains exigèrent des contributions de guerre des cités helléniques, ils eurent bien soin de spécifier qu'elles seront payées en argent attique et du ^meilleur (2). Lorsque, à l'époque macédonienne, Athènes cessa pendant un temps de battre monnaie, des peuples étrangers, qui étaient habitués aux chouettes du Laurion, ne crurent pouvoir mieux faire, pour subvenir à leurs besoins, que d'imiter la monnaie d'Athènes (3).

Si tel a été le succès universel et constant de cette fameuse monnaie, Athènes a dû mettre en circulation une masse considérable d'argent. Nous ne pouvons pas l'évaluer exactement, mais certains renseignements nous permettent d'en estimer l'importance. Thucydide (4) rapporte qu'avant la guerre du Péloponèse il n'y avait pas moins de 9,700 talents (58 millions de francs) d'argent monnayé en réserve à l'Acropole; quelque temps auparavant, il yen avait eu jusqu'à 10,000. Il est tout naturel de penser qu'il y en avait autant en circulation dans le commerce, sinon plus, après l'ère de grandeur politique et de prospérité commerciale qu'Athènes venait de traverser. D'ailleurs, la constitution des fonds de réserve favorise toujours la vente du métal, puisqu'il faut, par de nouvelles émissions d'espèces, compenser les sommes immobilisées, sous peine de gêner le commerce. Il appartenait au Laurion de satisfaire à toutes ces demandes ; et c'est ainsi que la prospérité du commerce et celle des mines étaient étroitement liées entre elles.

L'argent produit au Laurion n'était pas uniquement destiné au monnayage. Une bonne part en était vendu à l'industrie privée, qui l'employait de mille manières. Ce débouché avait son importance, et était même la seule ressource des métallurgistes, quand

(1) Xénophon, Revenus, III, 2: 'AXXà (jl7|v xal toi; èjA-rcopoiç èv [jlev xaï; '7rXe(ffTaiç tûv TcôXewv àvTtcpooTiÇecrôat ti avàyx7|, vo[Jt.t<r;jLa<rc yàp où )^p7|<ri[JL0i; 8^(0 ^(pàivTai* Iv 8e Taïç 'AÔTjvatç TrXeïcTTa (Jiev IdTi avTeÇàyeiv oiv av SscovTac àvÔpcD'TCOi, T^v 8è fJLT) poùXcovTai àvTicpopTiCecTÔai, xai ot apyùpiov k^dyoYzeq xaXïiv IfJLTCoptav èÇàyoucrtv. ''Otcou yàp av tccdXwœiv auTo, iravraj^ou TcXeîov Tou ap^aiou Xafiê avouai v.

(2) Polybe, XXI, 32, 8 ; 45, 19.

(3) Barclay V. Head, Catalogue of Greek Coins, Attica, p. XXXI-XXXIll.

(4) Thucydide. II, 13.

les ateliers monétaires d'Athènes venaient à chômer, comme il arriva à la fin du IV® siècle. Le monde grec consomma, sous forme d'objets d'art, statues, vases, bijoux, armes, meubles, une quantité considérable d'argent, et l'on est particulièrement frappé de ce fait quand on parcourt les inventaires des trésors sacrés qui nous sont parvenus. Thucydide dit que l'argent et l'or, non monnayés, employés pour les offrandes publiques et particulières, avec les vases sacrés, servant dans les pompes et jeux publics, qui étaient à l'Acropole, ne valaient pas moins de 50 talents (1), et que les autres temples renfermaient aussi des richesses considérables. Dans un inventaire du trésor d'Athèna, de 418-417, je relève 163 phiales d'argent d'un poids total de 16653 drachmes, sans compter d'autres objets en argent d'un poids total de 13228 drachmes (2). Vers 180 avant J.-C, dans le seul temple d'Apollon à Délos, il n'y avait pas moins de 1600 phiales, la plupart d'argent, d'un poids moyen de 100 drachmes (3). Sans doute, rien ne prouve que cette quantité d'argent provenait uniquement des mines de l'Attique, mais il y en avait certainement une partie, et sans doute la plus forte, puisque le Laurion resta pendant deux siècles la source presque unique de tout l'argent qui circulait dans le monde grec, et nous pouvons juger par ces chiffres de l'importante sommie de métal qui était ainsi absorbée par les trésors sacrés.

Les particuliers en consommaient aussi d'assez fortes quantités pour la fabrication des vaisselles et des meubles. Les àpyup(iû[iLaTa sont fréquemment mentionnés dans les auteurs (4). Démosthène reproche à Midias d'avoir une selle d'argent (5). Luimême avait reçu en héritage des vases de même métal (6). Lysias se plaint d'avoir été dépouillé, entre autres objets précieux, de quatre coupes d'argent (7). Le riche Anitos a sa table garnie de

(1) Thucydide. II, 13.

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