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HISTOIRE DES MINES DU LAURION

Origines

Les mines du Laurion n'apparaissent dans l'histoire d'Athènes qu'au commencement du V« siècle, et ce n'est qu'à cette époque, au dire des historiens de l'antiquité, que les revenus qu'on en tira firent, pour la première fois, bonne figure dans le budget de la République (1). 11 ne faut point croire cependant que la découverte des gisements ne remonte pas au-delà. Sur ce point nous avons un témoignage formel, celui de Xénophon. « Que ces mines, dit-il, aient été exploitées dès une haute antiquité, c'est ce que tout le monde sait, et nul n'essaie même de dire depuis quand on y a mis la main (2) ». Il est évident que si les richesses minérales du Laurion n'avaient été mises au jour que dans les premières années du V® siècle, Xénophon, qui écrivait moins de 150 ans après, n'aurait pas ignoré la date d'un événement si important pour son pays. Au contraire, il s'étonne qu'il n'y ait ni légendes, ni traditions qui se rapportent aux origines de l'exploitation, et n'en voit d'autre motif que l'ancienneté même du travail. Il convient, pour d'autres raisons, d'ajouter foi à sa parole, et Ton peut s'expliquer pourquoi les mines du Laurion, dont la décou-

(1) HéroiJote, VII, 144; Aristote, Constitution d'Athènes, 47.

(2) Xénophon, Revenus, IV, 2 : OùxovJv oti ulev Trctvu TraXaià evepY*^ ê^ti TTOcffi cracpeç' oùoelç youv oùSè TueipaTai Xé^siv aub Tzoiou ^povou eTrej^eipii^ôr, .

verte remonte à une époque reculée, n'ont acquis qu'assez tard une notoriété, que d'autres mines possédaient déjà depuis longtemps.

La région fut habitée de très bonne heure, comme le reste de l'Attique et de la Grèce, par cette mystérieuse population que les anciens désignaient sous le nom de Pélasges, et à laquelle la science moderne attribue la civilisation dite Mycénienne. Voilà un premier point acquis aujourd'hui par des découvertes récentes. On a trouvé, en 1890, sur le pic de Thoricos, des édifices et des tombes qui ne laissent aucun doute à ce sujet. L'une de ces tombes^ avec couloir et coupole, rappelle, par son plan et sa construction, les monuments de la ville haute à Mycènes. Les vases et les objets divers en or, en plomb, en ivoire et en pierre, qui y furent recueillis, confirment cette manière de voir, et nous avons là une preuve matérielle qu'à la seconde époque de la civilisation Mycénienne, des Pélasges étaient étsjblis sur le bord de la baie de Thoricos (1). Plus loin dans le Sud, j'ai retrouvé dans le haut de la vallée Botzaris, un fragment de mur polygonal^dont l'appareil est le même que celui du rempart pélasgique de l'Acropole (2). J'ajouterai que dans les environs immédiats de cette ruine,*sur une plate-forme recouverte depuis par les alluvions, on peut relever les vestiges de constructions plus considérables (fig. 26) et à peu près du même âge. Ce n'est pas qu'il puisse venir à l'esprit de comparer ces restes modestes aux monuments grandioses de Mycènes et de Tyrinlhe. A coup sûr, les chefs et les tribus, qui occupèrent le Laurion, n'avaient point la puissance ni le nombre des seigneurs et des peuples de l'Argolide, mais ils n'en étaient pas moins de la même race, et vivaient à la même époque. Or, on se demande, à la vue de cette contrée aride, de ces pentes ou de ces plateaux stériles, où une chétive végétation naturelle lutte pour vivre, ce qui pouvait y attirer cette population. Sans doute, les troupeaux des bergers primitifs trouvaient là, comme ceux des Vlaques de nos jours, de maigres pàturages,de8 kd/jxTioLi qui n'avaient d'autre valeur que leur étendue. Cela suffit-il à expliquer la présence

(1) Staïs, dans les IIpaxTixà de la Société Archéologique d'Athènes, 1893 (parus en 1895), p. 12-17. M. Staïs affirme (p. 15) même qu'il a retrouvé sur le sommet de la colline les ruines d'édifices plus anciens encore que les édifices Mycéniens. Voir aussi du même auteur, dans r'E^ir^fi.£plç 'Ap^^aioXoytxi^ de 1895, pp. 221-234, une seconde étude sup les ruines Ua Thoricos.

(2) Voir fig. 21.

12s LE3 UISËS DC LAUBION DAMS L ANTIQUITE

de deux groupes au nioios de Pélasgea dans up pays peu propice à une occupation permaoeute?

De même, si l'on oe considère que les ressources agricoles de la légioD, il y a quelque difficulté à comprendre que les Phénicieus s'y soieui ëtablis.siuon à demeure, du moins passagèrement, pour y faire le commerce.De cette venue des peuples navigateurs au Laurion, les preuves, sans doute moins positives que celles que leR Pélasges ont laissées derrière eux, sont encore assez fortes pour qu'on y puisse ajouter foi, A quelques lieues à peine

dans le Nord, se trouve Marathon (1), dont le nom est celui de tant d'autres établissements phéniciens ; plus près encore, c'est Brauron, où l'on adorait Arlémis Brauronia, culte dont l'origine phénicienne n'est point contestée (2). Sur le rivage occidental, à deux kilomètres des collines laurlotiques, à l'entrée du golfe Saint-Nicolas, se dresse l'Ile Éléoussa, où l'on place une Astypalée dont la fondation remonterait aux Phéniciens (3). Au Sud, le dème de Sounion avait pour héros patronymique Sounios, père de Siphnos (4). Or, Siphnos, dont l'étymologîe

(1) \.BéTarû,DefoTigine-des Cultes Arcadiens, p. iS; Annales de Géographie, ISJuilleUSSS, p. 419.

(2) Bérard, loe. cit.. p. 13S.

(3) Bérard, Annales de Géographie, IS avrU 1895, p. S81-!S2.

(4) iSUphanide Byzaoce: àirô Sî^vqu toù Ssuvfou. Cl. Bérard, ibid.p.ii^.

sémitique est admise, avait vu ses mines d'argent exploitées dès le début par les PbéoicieDS (1} ; ce lien de parenté mythologique entre Siphnos et Sounios ne semble-t-il pas indiquer qu'au Sounion aussi les mêmes hommes s'étaient établis? Enfin, u si la légende d'Hélène sur les côtes de Laconie rappelle le souvenir d'un temps où l'Ile de Cranaé, avec son temple d'Apbrodite, était un entrepôt où les Phéniciens cachaient les femmes enlevées avec les autres produits de leurs trafics et de leurs rapines (2), » n'en pouvons-nous pas dire autant de l'Ile d'Hélène (aujourd'hui Makronisi), située à deux milles de la côte orientale du Laurion ? C'est dans cette tie que les anciens faisaient passer Paris et Hélène dans leur fuite rapide loin de Lacédémone |3). D'après ces indices, il semble difficile de ne pas admettre que les Phéniciens, au temps où leurs navires sillonnaient tous les parages de la mer Egée, débarquèrent sur les rivages du Laurion.

Si les Phéniciens s'étaient ainsi établis au Nord et au Sud, à l'Est et à l'Ouest du Laurion, ce n'était pas sans doute pour trafiquer d'objets quelconques avec les indigènes. Cette partie de l'Attiquenesaurait défrayer un commerce de quelque importance avec les rares et médiocres produits de ses champs ou de ses pâturages. Quelques sacs d'orge, quelques douzaines de chèvres ou de moutons ne pouvaient sulllre à alimenter des marchés aussi nombreux et aussi rapprochés les uns des autres. Il iaut donc supposer que les Phéniciens avaient quelque raison particulière de multiplier leurs comptoirs sur un si petit espace.

J'aurais quelque peine à imaginer que les hommes qui découvrirent ou connurent toutes les mines du monde méditerranéen, des rives du Pont au détroit de Gadès (4), aient laissé échapper celles du Laurion,si voisines du rivage et sur un passage aussi fréquenté de tous les marins qui naviguentdans l'Archipel, Pareille négligence serait Incroya âpres au gain, qui sure du commerce desmétau?

raconte qu'en dépit des i la nature semblait à pla ceux-ci en ignoraient la

(1) H. I.ewy, Oie semistir.ke

(2) Curtius, Hiitoire GTecq-^

(3) StraboD, IX, 1, ti.

(i) Hejer, Geseltichle des A

130 LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ y

dans le pays, firent leur profit de cette heureuse ignorance, et ils achetèrent à un prix dérisoire des quantités considérables du précieux métal. Ce trafic dura longtemps, et Diodore, qui nous rapporte cette histoire (1), y voit le point de départ de la richesse et de la puissance phénicienne. Mais, à si bonne école, les Celtibères ne manquèrent pas d'apprendre le prix de Targent, et se mirent à l'exploiter en forme et régulièrement. Il semble que les faits viennent confirmer le récit de l'historien. On a retrouvé dans la région d'Huelva, les traces d'une exploitation très primitive de l'âge de la pierre polie (2). Dans les lits des scories anciennes» au-dessous de la couche romaine datée par des médailles, on retrouve la couche carthaginoise, qui repose elle-même sur un fond plus ancien, où Ton a découvert des outils de pierre polie. Ailleurs, les Phéniciens travaillent de leurs mains. Dans l'île de Thasos, au dire des anciens, ils furent les premiers qui mirent en exploitation les mines d'or qu'elle renfermait. « Les mines phéniciennes sont dans l'île mè^le, entre les lieux qu'on appelle Ainyros et Koinyras. vis-à-vis Samothrace: c'est une haute montagne bouleversée par les fouilles (3). )) De là, ils passèrent dans le continent, fondèrent un comptoir à Galepsos, et tirèrent du Pangée des métaux précieux. Ainsi en Espagne, ils apprennent aux habitants la valeur des métaux et la méthode pour les traiter ; à Thasos, ils exploitent directement les gisements aurifères.

Pourquoi leLaurion aurait-il échappé à leurs investigations? De la mer même, la présence des gisements métallifères cachés dans les flancs des collines devait frapper leur œil expérimenté: elle se trahit trop visiblement par les tons rougeâtres qui teintent les lignes d'affleurement des contacts, partout où elles apparaissent. 11 se peut aussi que les Phéniciens aient trouvé entre les mains des indigènes du pays, des fragments de minerais ou même de métaux qui attirèrent leur attention sur le voisinage des mines. Mais à coup sûr, il serait très surprenant qu'ils ne les eussent point connues.

Maintenant, qu'ils aient, comme à Thasos, découvert eux-

(1} Diodore, V, 35. Le rAcit de Thistorien, bien qu'entaché de détails fantaisistes, a un fond de vérité fort intéressant. La métliode commerciale des Phéniciens y est décrite avec précision et beaucoup de vraisemblance.

(2) De Launay, Annales des mines, VIIl* série, t. XVI, p. 428.

(3) Hérodote, II, 44, VI. 46-47 ; Cf. Pausanias, V, 25. Conze, Reise aufd, Ins, d. Thrakischen Meeres, p. 29-30.

mômes les gisements du Laurion, ou qu'ils aient, comme en Espagne, profité du labeur des premiers habitants, c'est ce que l'on ne saurait décider (1). L'examen des travaux de mines nous a montré les traces d'une exploitation très primitive et très grossière : les fossés, les trous et les cavernes qui sillonnent les collines Lauriotiques sur toute la longueur du versant oriental, nous apparaissent comme l'œuvre de mineurs très ignorants et très inhabiles. A n'en pas douter, il y faut reconnaître la main d'ouvriers qui oe connaissaient ni la nature des minerais, ni les méthodes d'une exploitation quelque peu savante. Mais rien ne nous indique que ces tentatives maladroites de la première heure soient dues aux Pélasges ou aux Phéniciens. Nous ne pouvons pas ici, comme on l'a fait en Espagne, étudier les couches superposées des scories antiques; un pareil examen n'aurait aucune valeur, puisque nous savons de source certaine que ces scories ont été reprises et refondues par les anciens euxmêmes (â). Je n'ai point entendu dire qu'on ait jamais trouvé sur un point quelconque du pays des instruments de pierre analogues à ceux d'Espagne. Enfin, la science des mines antiques n'est point assez avancée pour qu'on puisse de l'examen des travaux tirer des conclusions aussi précises. Ce qu'on peut affirmer, c'est que les travaux de cette première période sont fort anciens, et que la longue série des travaux ultérieurs oblige à les reculer très loin dans le passé. Et si l'on admet que les Phéniciens ont dû passer au Laurion, il n'y a pas de raison pour nier que cette exploitation primitive ne soit contemporaine de leur séjour dans le pays. Si chère qu'ait été dans la suite aux Athéniens la tradition de leur autochtonie et l'originalité de leur civilisation, il est très probable que leurs ancêtres ont appris des étrangers l'art des mines et de la métallurgie, comme ils en avaient reçu des cultes et des divinités.

C'est aux Phéniciens de préférence que j'attribuerais sinon la découverte, au moins la première utilisation des mines du Laurion. Il semble, par tout ce que nous savons d'eux, qu'ils soient désignés pour cette œuvre, beaucoup mieux que les marins Cretois, Ioniens et Lyciens qui débarquèrent après eux sur la côte orientale de l'Attique (3). Ces étrangers, dont nous

(1) Meyer, Gesch, des Aller thums, JI, p. 156.

(2) Slrabon, IX. 1, 22.

(3) Mûller, Dorier, I, p. 230.

ne connaissons guère l'histoire, s'établirent-ils plus ou moins longtemps dans ces parages, et prirent-ils la succession commerciale et industrielle de leurs devanciers? Nous l'ignorons, et pour de longs siècles, tout ce que l'on peut dire du Laurion, c'est qu'il ne fut point abandonné. Parmi les douze villes qui se partageaient l'Attique avant le « synoecisme » de Thésée, on relève le nom de Thoricos (1); cette occupation permanente de la région des mines permet de supposer que la seule richesse véritable du pays ne tomba pas dans l'oubli. Après la constitution de l'Etat Athénien, il en fut sans doute de môme, et l'exploitation du Laurion se poursuivit lentement, pauvrement, sans donner encore les brillants résultats qui devaient plus tard en établir la renommée parmi les Grecs.

Il n'y a pas à s'étonner que les anciens ne disent rien de ces obscurs commencements du Laurion, alors qu'ils nous font connaître ceux des mines de Thasos ou d'Ibérie. Il est clair qu'ils n'ont conservé de souvenir que des mines qui, par l'abondance de leur production en ces siècles lointains, avaient frappé leur imagination. Que les poèmes homériques relatent le nom de la ville d'Halybé, « qui donne naissance à l'argent (2) )> et ne fassent pas mention du Laurion, je ne vois rien là de surprenant, si, comme le donne à penser une heureuse hypothèse, il s'agit ici des mines d'Espagne (3). Pendant longtemps, le Laurion ne pouvait pas non plus lutter de richesse avec les mines de Lydie, qu'Hérodote considère comme l'Eldorado de son temps (4), ni même avec celles de Thasos ou de Siphnos qui, au VI® siècle, étaient en plein développement (5).

Il y avait d'ailleurs de cette infériorité momentanée des mines attiques une raison positive qui nous explique le silence des anciens à leur sujet. La disposition des gisements est telle que les plus riches ne sont pas ceux qui pouvaient être atteints les premiers. La règle au Laurion, à de très rares exceptions près,

(1) Strabon, IX, 1, 20. Cf. Kuhn, Ueber die Entstehung der Stàdte der AUen, p. 182.

(2) Iliade, II, 857 : Tt,Xo6£v âç 'Aau67|;, oÔsv àpyupou èffTi yewi^lti.

(3) Sur ceUe interprétioo du texte homérique, v. Th. Reinach, Revue celtique, XV, 1894, p. 209-215.

(4) Hérodote, VII, 28.

(5) Hérodote, II, 44 ; III, 57-58 ; VI, 46.

est que les gisements du premier contact, c'est-à-dire les plus apparents et les moins profonds, sont beaucoup plus pauvres que ceux du troisième. Songeons que les amas les plus abondants gisaient au cœur même de la région minière, sous une couche de terrain dont Tépaisseur dépasse en certains points 100 mètres, bien plus, qu'ils étaient dissimulés sous une série de strates dont la succession et le nombre ne pouvaient être déterminés qu'à la longue, par des observations multipliées. Il fallut donc des siècles de recherches et d'eflorts pour en soupçonner l'existence et en atteindre le niveau. Ce que les Phéniciens ou les Pélasges connurent et exploitèrent de ces mines, et ce qui après eux défraya le travail des mineurs jusqu'à la fin du Vl« siècle, ce sont les minerais du premier contact, minerais très mélangés, très impurs et à faible tçneur d'argent. Les travaux que nous avons classés d'après leur aspect technique dans la première et dans la seconde période de l'exploitation, n'ont certainement pas fourni une masse considérable de métal précieux, d'autant plus que la métallurgie du plomb et de l'argent ne devait pas encore avoir atteint une grande perfection. La production des miues attiques pendant les premiers siècles ne jeta donc pas dans la circulation une quantité d'argent qui pût rivaliser avec les riches revenus des mines d'Asie ou d'Espagne. Dans ces conditions, on s'explique le silence que les anciens ont gardé sur le Laurion, peu connu en dehors du cercle étroit des populations qui Texploitaient. Qui donc aujourd'hui, sinon les spécialistes, cite comme miues d'argent celles de Chalanche, dans risère, ou celles de Konsberg en Norwège? Ces noms ont-ils la notoriété du Mexique ou du Nevada?

11 y a plus : non seulement le Laurion n'eut point la renommée de Thasos ou de Siphnos, mais encore la rivalité de ces mines gêna le développement des mines attiques. Une infériorité économique vint s'ajouter à la pauvreté première de ces gisements. A Thasos, les mines découvertes et exploitées par les Phéniciens, furent reprises par les Pariens qui vinrent s'établir dans l'île à la fin du VIII® siècle (1). On considère comme un témoignage de la prospérité de l'île aux VII* et VI® siècles, la foule de monnaies antiques que Ton retrouve si nombreuses dans toute la Thrace (2). De même Siphnos, dès le VI® siècle, retirait de ses

(1) Hérodote, II, 44 : VI, 46 ; SlraboQ. X, 5, 7 ; Pausanias, X, 28. Voir G. Ferrot, Mëm. sur Thasos, p. 12.

(2) Perrot, Ibid., p. 21.

mines d'or et d'argent de tels bénéfices, que ses habitants élevèrent à Delphes un inagnifiqua trésor avec la dtme de leurs revenus. Cette richesse leur attira même vers 524 une mauvaise affaire : des flibustiers samiens leur imposèrent une amende de 100 talents (1).

Ces deux lies furent donc, pendant deux siècles environ, les actives pourvoyeuses du monde grec en argent ; d'autre part, le commerce très prospère des cités Ioniennes, d'Egine, de Corinthe, de Chalcis, allaient en chercher dans des parages plus lointains. C'est ce qui nous explique la préférence que les villes grecques,presque dès les débuts de leur monnayage,manifestèrent pour l'argent. Mais en môme temps, cette redoutable concurrence ne pouvait que nuire au Laurion, dont la production plus lente, plus coûteuse, le mettait vis à-vis de ses rivales dans une infériorité marquée. De môme de nos jours, l'énorme production des mines des Etats-Unis déprécie l'argent, et, sans parler des autres inconvénients de cet afflux de métal précieux, gène ou arrête la marche des mines moins favorisées. Pour ces raisons, il est aisé de comprendre que les mines de l'Attique n'aient livré qu'assez tard les richesses qu'elles recelaient, et l'on peut dire que ce retard fut heureux pour Athènes, qui y trouva, à une époque critique, des ressources inespérées.

Je crois cependant qu'en dépit de ces difficultés à la fois matérielles et économiques, le Laurion, vers la fin du Vl« siècle, entra dans une période d'activité jusqu'alors incoonue. Diverses raisons nous le donnent à penser. D'abord, il est impossible que l'emploi de plus en plus répandu de la monnaie d'argent n'ait pas exercé à la fin une heureuse influence sur le développement de l'industrie minière en Attique. Si, avant les réformes de Solon, Athènes laissa circuler chez elle les monnaies d'Egine à étalon d'argent, et, après cette date, des monnaies d'Eubée, d'argent ou d'électrura, il n'en est pas moins probable que Solon fit frapper des monnaies nationales (2), et plus tard Hippias, le dernier

(1) Hérodote, IIÏ, 57-58.

(2) Voir sur cette question controversée des premières monnaies à Atliènes, Gilbert, Neue Jarbiicher f. Philologie und Paedagogik, 1896, pp. 537-544. Diverses opinions ont été soutenues par Barclay V. Head, Greek coins, Attica, p. XV etsuiv. — FT\ize,Zeitsch, Num. von Sallet, 1895, p. 142 et sulv. — Hulstcb, Griechische und Rômiscke Métrologie, p. 220. — Imhoof-Blûmer, Monatsb, d, Berl, Àkad., 1881, p. 656. Voir E. Meyer, Geschichte des Alterlhums, II, p. 651.

des Pisistratides, introduisit de nouveaux types dans le monnayage d'Athènes. Pour ce monnayage officiel et national, TEtat devait, au VI® siècle, sp procurer aux meilleures conditions possibles le métal nécessaire à la frappe. Si abondant qu'il fût dans le commerce, si productives qu'aient été pendant le VP siècle les mines de Tliasos et de Siphnos, Athènes n'en devait pas moins l'acheter aux prix et cours reçus en Grèce à cette époque, si elle ne pouvait pas se le procurer autrement. Dans ces conditions, le Laurion devait acquérir une valeur nouvelle, et attirer l'attention de tous les citoyens. Il y avait désormais un intérêt tout particulier à pousser Texploitation des mines avec ardeur, puisque l'on avait sous la main le métal que l'on était jusque-là obligé d'acheter à des étrangers, et dont l'importance augmentait chaque jour avec le développement du commerce et de l'industrie. L'usage de la monnaie d'Etat ne put manquer de favoriser la recherche des gisements argentifères.

Il semble qu'on trouve dans les textes anciens la trace de l'importance nouvelleprise par les minesdu Laurion. Les anciens donnent en effet à entendre qu'au temps de Pisistrate les revenus du Laurion constituaient déjà une ressource considérable pour la tyrannie. Hérodote dit que Pisistrate « assura son autorité grâce aux mercenaires et aux sommes d'argent qu'il tirait soit de l'A ttique, soit du Strymon (1) ». Aristote rapporte aussi que le tyran s'était enrichi au Mont Pangée (2). On a vu dans le premier de ces passages une allusion aux revenus que le Laurion pouvait fournir à Pisistrate ; et cette hypothèse serait confirmée par ce fait que sous le tyran la dîme fut diminuée, au dire de Thucydide, et tomba de 10 % à 5 V© (3)- Les produits des mines, autant que l'accroissement des revenus du sol par suite de la protection accordée à l'agriculture, auraient permis ce dégrèvement sans porter préjudice au trésor. A Thasos, de même, les habitants étaient exempts d'impôts, les revenus des mines suffisant à payer toutes les dépenses de l'Etat (4).

Il serait cependant imprudent d'affirmer, sur d'aussi vagues

(1) Hérodote, I, 64 : Ileio'io'TpaTOç k^^i^iùce, ttjv TupavviSa èirixoupoKii te

TToXXotO't Xa\ yp7j[JLàT(0V ffUVoSoiffl, TWV [JL6V àuTOÔEV, T(J5v S'aTCO STpU|JL6vOÇ ITOTajJLOU ffUVlOVTCJV.

(2) Aristote, ConsL d'Athènes, 15 : napTjXôsv si; toÙ; Tcept nayyaiou

tcJttouç, o6ev j^pvjii.aTio'àijLevoç xal ffTpaxiwTaç |Jno'ô(DO'à|Aevoç.

(3) Thucydide, VI, 54.

(4) Hérodote, VI, 46.

indices, que le Laurion, dans la seconde moitié du VP siècle, }oua le même rôle à Athènes; nous ne savons rien de tout cela d'une façon précise, et tout ce que Ton peut avancer avec certitude, c'est que l'exploitation des mines participa aux progrès généraux de l'industrie et du commerce qui caractérisent à Athènes la fin du YI® siècle.

Grande époque du V et du IV' siècles.

Il est en efiet hors de doute que la prospérité des mines du Laurion avant les guerres médiques, ne fut que la récompense de longs efforts et le résultat des progrès décisifs précédemment accomplis. Poursuivant leurs laborieuses investigations, les mineurs avaient exploité le premier contact sur une grande étendue; petite petit, ils y avaient pénétré en profondeur et trouvé des gisements de plus en plus abondants. D'un autre côté, leurs procédés techniques se perfectionnaient ; le puits vertical ajouté aux galeries, devenait pour la mine un organe essentiel, et facilitait les recherches nouvelles. Enfin, la connaissance des lois de gisements se précisait; le moment vint où l'idée qu'au-dessous du calcaire moyen pouvaient se rencontrer un autre schiste et ensuite un autre calcaire se fit jour dans les esprits. Les mineurs découvrirent ainsi les indices d'un contact nouveau, dans les districts de Mégala Pevka et de Berzéko. Leur curiosité une fois attirée de ce côté du Laurion, où leurs prédécesseurs, uniquement préoccupés de suivre des affleurements si apparents du versant oriental, n'avaient jamais soupçonné l'existence de richesses minérales, ils s'avancèrent vers le Nord, et chaque jour amena des trouvailles plus productives.

Si nous croyons que ces progrès décisifs de l'exploitation datent du temps des Pisistratides, c'est qu'à notre avis il faut attribuer au commencement du V® siècle la découverte des grands gisementsdu troisième contact, et que, par conséquent, il convientde placer avant cette date les travaux qui, sans doute, préparèrent la découverte. « Sous l'archonlat de Nicomédès (484-483 av.

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