DÉCOUVERTE DES GISEMENTS DE MARONÉE
J.-C), nous dit Aristote, on découvrit les mines de Maronée et TEtat retira cent talents des travaux (1). » Cet événement important est confirmé par le témoignage d'autres auteurs, qui, sans être aussi précis, nous apprennent qu'avant la guerre d'Egine, les Athéniens tirèrent de très forts revenus du Laurion, et les consacrèrent, sur le conseil de Théraistocle, à la construction d'une flotte (2). C'est la première fois que le nom du Laurion apparaît dans l'histoire d'Athènes. Il convient donc de déterminer exactement la portée des renseignements qui nous sont fournis à ce sujet.
Ecartons d'abord une hypothèse qui pourrait se présenter à l'esprit de quelques-uns et qui ne nous parait point fondée. Je ne crois pas que^ dans la phrase d'Aristote, le nom de lieu Mapwvsia soit l'équivalent de Aaupiov, et qu'on puisse dire par conséquent que c'est en 484 que furent découvertes les mines du Laurion. Pour accepter cette opinion, il faudrait d'abord rejeter le témoignage de Xénophon sur la haute antiquité de l'exploitation des mines (3). Est-il admissible que cet historien se soit trompé si gravement sur un fait de cette importance, et qu'il ait ignoré un événement auquel ses concitoyens attribuaient l'origine delà grandeur maritime d'Athènes? Si défavorable que soit le jugement qu'on puisse porter sur la moralité politique de Xénophon, rien ne nous autorise à lui imputer une si grossière ignorance. D'un autre côté, à supposer môme que l'histoire des origines du Laurion, telle que nous venons de l'esquisser, ne soit qu'une hypothèse dont il n'y ait pas à tenir compte, il est impossible que les mines aient produit du premier coup la masse de métal précieux que suppose la somme de cent talents encaissée en 484 par le Trésor public (4). Pour quiconque a visité la contrée, il est invraisemblable qu'une telle production soit le fait de gisements quelconques et spécialement de ceux du premier contact. La quantité de minerai , dont les anciens avaient
(1) Aristote, Const. d'Attiènes, 22 : «"Etei 8k TpiTw (xerà rauTa NtxofXT^Souç
àpj^ovTOç, (bç ècpàvT) rà (JLSTaXXa rà èv Mapwvsta xat TCspieyéveTO ttj tcoXei TxXavTa éxaTov ex twv epywv, lUfxpouXeudvTwv tivwv tô STJfJLO) Siavei^uacrôat TO àpYÙpiov, 0£[JLt<iTOxXf|; âxtoXuffev. »
(2) Hérodote, VII, 144. Thucydide, I, 14. Diodore, XI, 41, 43. Polyen, I, 30, 5. Plutarque, Vie de Thémislocle, 4. Cornélius Nepos, Vie de Thémistocle, 2.
(3} Xénophon, Revenu-^^. IV, 2.
(4) Voir plus loin, p. 190.
besoin pour arriver à des recettes aussi fortes dans une seule année, ne se rencontre pas ailleurs que dans le troisième contact. On ne peut nier d'autre part, à étudier les travaux sur le terrain, que ceux qui ont eu pour objet l'exploitation de ce troisième contact, ne soient les derniers en date, et Ton se rend compte que tous ceux qui les précédèrent ont demandé, pour leur exécution, un laps de temps considérable. Enfin, ce serait accuser Aristote d'une imprécision de langage dont il n'est pas coutumier, que de croire qu'il ait écrit sans raison Maronée à la place de Laurion. Nous savons, en efiet, par ailleurs, qu'il existait au Laurion un bourg qui portait ce nom ; par exemple, un Athénien, nommé Pantainétès, avait au dire de Démosthène,vers 347, un atelier de 30 esclaves à Maronée ( J ). Il faudrait admettre qu'Aristote prend la partie pour le tout, et désigne la région entière par le nom d'un village particulier : ce serait le seul exemple d'une semblable anomalie. Pour ces raisons, il faut entendre par « découverte des mines de Maronée », la découverte d'un groupe spécial de gisements situés à Maronée et, en conséquence, il est impossible de fixer à l'année 484 la date de la découverte du Laurion, qui est certainement d'un âge beaucoup plus reculé.
Pouvons-nous préciser davantage et retrouver sur les lieux mêmes l'emplacement de Maronée? Remarquons d abord que les cent talents (590.000 francs), que l'Etat recueillit sous l'archontat de Nicomédès,semblent avoir été une aubaine inattendue et qui dépassait de beaucoup les revenus ordinaires des mines ; telle est du moins l'impression qui se dégage des textes. Le rapprochement que fait Aristote de la mise au jour des gisements de Maronée et de la somme totale des revenus en est une première preuve. Le fait que Thémistocle détourna ses concitoyens de se partager ce bénéfice, le donne aussi à penser : si ce n'était pas là une plus-value exceptionoelle, pourquoi aurait-il choisi cette année plutôt qu'une autre pour proposer de consacrer les revenus des mines à la construction des vaisseaux de guerre? Voilà donc une production abondante et inespérée, qui suppose l'exploitation d'amas très riches et très étendus. Or, on ne voit guère au Laurion, dans les travaux anciens, de gisements qui aient eu plus d'importance que ceux de la région de Camaréza. Il y a là, à la base de puits antiques très nombreux (aujourd'hui Puits
(1) Démosthène. XXXVII, 4.
LBS GISEMENTS DE MARONÉE 139
Serpieri, Puits Francisque, Puits Jean-Baptiste) d'énormes vides creusés par les mineurs Athéniens. Ces cavités, ménagées dans le calcaire inférieur du troisième contact, ont des dimensions considérables : certaines d'entre elles pouvaient contenir, à supposer môme qu'elles n'aient point été complètement remplies par la minéralisation, plus de 100.000 mètres cubes de minerai. Elles ont été parfaitement vidées par les anciens, qui semblent les avoir attaquées par différents points à la fois. De plus, au-dessus, dans ce qu'on appelle le contact subordonné, les mineurs ont très soigneusement exploité des veinules de galène argentifère, enclavées dans les feuillets du schiste et du calcaire schisteux. Encore aujourd'hui, en dépit du travail acharné de l'antiquité, c'est dans cette région qu'on a trouvé les masses de galène les plus abondantes et les plus pures. (( Dans )) ce troisième contact, les minerais de plomb sous toutes les )) formes se rencontrent abondamment et sont riches en argent, » leur teneur s'abaissant rarement au-dessous de 2 kilogrammes )) à la tonne de plomb (1) ». S'il y a eu au Laurion des gisements capables de donner à l'improviste des revenus très considérables, ce sont à coup sûr ceux-là qui, par leur qualité et leur puissance, l'emportaient sur tous les autres. Aussi, suis-je convaincu que c'est dans ces amas de premier ordre que débouchèrent les mineurs en Tan 484. Ainsi s'expliquerait l'accroissement subit des revenus du Laurion sous l'archontat de Nicomédès.
Pour confirmer cette manière de voir, il n'est pas impossible de démontrer par les textes, que Maronée devait être située quelque part dans cette partie centrale de la région minière. Xénophon, dans les Hevenus, conseille aux Athéniens, pour arrêter en cas de guerre les incursions des ennemis, d'élever entre Anaphlystos et Thoricos, au milieu de l'espace qui les sépare, une troisième forteresse (( sur le point le plus élevé de Bésa (2). » Nous pouvons conclure de là que le dème de Bésa était placé entre les dèmes d'Anaphlystos et de Thoricos, et que la ville se trouvait à peu près dans le district désigné aujourd'hui sous le nom de Syntérini. C'est bien là en effet que se croisaient dans l'antiquité comme aujourd'hui les diverses routes qui parcouraient le Laurion ; c'est là que se dressent les hauteurs culminantes du pays, et le choix de ce point comme forteresse était judi-
(1) fluet, le Lauriorij dans les Mémoires de la SociéU des Ingénieurs civils, 1879, p. 745.
(2) Xénophon, Revenus, IV, 44.
deux (1). L'aspect des lieux confirme cette identification. Sur le plateau, au pied du versant occidental du petit Ripari, se cache un vallon circulaire, qui communique aisément avec Camaréza et avec la région du Nord, à mi-chemin exactement d'Ânaphlystos et de Thoricos; on y relève les traces nombreuses d'édifices antiques, ruines d'ateliers, vestiges de maisons, entrées de mines, orifices de puits; c'était à coup sûr un centre important d'activilé minière et métallurgique, et je ne doute pas qu'il n'y faille reconnaître l'emplacement de Bésa. Le dème s'étendait au sud» au moins jusqu'à Camaréza, comprenant ainsi les grands vides dont nous parlons; on a retrouvé en effet à Camaréza la borne d'une concession, dite 'HjpatŒTtaxdv, qui appartenait, d'après un fragment des registres des polètes, au dème de Bésa (2). Or, nous savons que Maronée, que l'on désigne aussi sous le nom de 'BtcI ©paorùXXco (du nom d'un monument élevé en l'honneur d'un certain Thrasyllos), faisait également partie du dème de Bésa (3). On peut donc sans invraisemblance placer Maronée à Camaréza, d'autant que l'on retrouve là aussi les restes d'établissements métallurgiques très importants.
Ce seraient donc les gisements si vastes et si riches de la région de Camaréza que l'on aurait découverts en 484. Le premier mineur qui s'avisa de creuser un puits en ce point du plateau donna à Athènes le plus beau des trésors. Si telle est la vérité, il faut placer, avant le commencement du V« siècle, les premiers travaux d'approche du troisième contact, rejeter en arrière tous ceux qui par leur technique sont d'une époque encore plus reculée et dater des guerres médiques la troisième phase de l'exploitation, caractérisée par l'exécution accomplie des puits et des galeries et en même temps par une intelligente sagacité dans la recherche des gisements.
A partir de cette époque, le Laurion devint une ressource inépuisable pour le trésor d'Athènes et entra certainement dans une période de brillante prospérité. Ce n'est pas que nous puissions apporter les preuves précises de l'activité des
(1) Voir plusloiD. p. 213.
(3) Démosthène, XXXVU, 4 et 25 : Cf. Hansen, De melallia Atticis, p. 14. Eschine, I, 101. CIA, II, 780, 1. 5. Harporration, au mot ettî ©paduXXo).