LE LAURION ET LA GUERRE DU PÉLOPONÈSE
aux juges qui courouneront la pièce que les chouettes du Laurion ne leur feront jamais défaut (1). De même, Xénophon rapporte que, jusqu'à la prise de Décélie, les locations d'esclaves aux entrepreneurs de mines ont toujours été fructueuses (2).
L'occupation de Décélie porta un coup funeste au Laurion. Alcibiade l'avait prévu, et s'était servi de cet argument pour décider les Spartiates à s'établir solidement en Attique. « Vous serez maîtres, leur dit-il, de la plupart des richesses du pays. . . Du même coup, les Athéniens seront privés du produit de leurs mines d'argent et de tout ce que leur rapportent et le territoire et les tribunaux (3). » En conséquence, le roi Agis arriva au printemps de 413, et fortifia Décélie. Cette occupation permanente des Spartiates produisit les désastreux effets que redoutaient les Athéniens : ils furent privés de toute leur campagne, et, chose plus grave, plus de 20.000 esclaves, presque tous artisans, désertèrent et passèrent dans le camp ennemi (4). Il est fort probable qu'un grand nombre de ces fugitifs provenaient du Laurion; séduits par le voisinage des Lacédémoniens, ils tentaient de se dérober aux* rudes labeurs des mines. En eflfet, on ne voit pas comment, en temps de guerre, un si grand nombre d'ouvriers serviles aurait pu être répandu en Attique. Ce fut à n'en pas douter un véritable désastre pour les propriétaires de mines qui, d'un seul coup, perdirent presque tous leurs ouvriers, et c'est pourquoi, à la fin de la guerre, les bras autant que les capitaux manquèrent au Laurion. Les Athéniens essayèrent d'atténuer autant que possible les conséquences de cette défection et tentèrent de reprendre pied au Laurion en fortifiant trois points bien choisis, le cap Sounion en 413 (5), Thoricos en 408-407 (6), et Anaphlystos (7), sans doute à la même date. Ces fortifications eurent seulement l'avantage d'assurer l'arrivée des subsistances à Athènes : il ne semble pas, en effet, qu'elles aient pu arrêter les razzias des Spartiates sur le territoire Lauriotique. Les partis ennemis pouvaient aisément se glisser entre Thoricos et Anaphlystos qui sont distants de 60
(1) Oiseaux^ 1106. Pour les YXauxeç XaupewTixat, voir plus haut, p. 112.
(2) Revenus, IV, 25.
(3) Thucydide. VI, 91 .
(4) Thucydide, VII, 19 et 27. Cf. Boeckh, Laur. Silb., p. 123.
(5) Thucydide, VIII, 4.
(6) XéDophon, Helléniques^ I, 2.
(7) Xénophon, Revenus, IV, 43. Scylax, Périple, 57.
Stades (11 kilomètres). Aussi XénophoD conseillera-t-il plus tard à ses concitoyens de construire une troisième forteresse au milieu de cette trouée, au centre du Laurion, sur ub point élevé du dème de Bésa (1). Cette interruption des travaux contribua à rendre plus sensible la pénurie financière vers 407 ; les réserv s d'argent monnayé ou en lingots étaient épuisées : depuis six ans, les mines ne donnaient plus rien, et Ton fut obligé, en 407, de battre monnaie avec les Victoires en or de l'Acropole ; un peu plus tard, en 406, d'émettre, pour la première fois, des monnaies de cuivre (2). Il est clair que si le Laurion avait fourni de l'argent, on n'aurait point eu recours à ces mesures extraordinaires. Ainsi la guerre du Péloponèse avait eu les plus tristes conséquences pour le Laurion : l'abandon des chantiers, la dévastation des ateliers,la fuite des esclaves,et la perte énorme qui en résultait pour tous ceux qui avaient des intérêts engagés dans les mines, avaient amené la misère et la dépopulation dans une région qui avait été avant la guerre si riche et si bruyante.
Le gouvernement des Trente, qui suivit la chute d'Athènes, n'était pas fait pour rendre au Laurion l'activité d'antan. On sait que, pour se procurer de l'argent autant que pour frapper des adversaires politiques, Critias et ses collègues s'attaquèrent aussi bien aux propriétés privées qu'aux propriétés publiques. Les sycophantes se multiplièrent et les assistèrent dans cette spoliation. Biens fonciers et mobiliers, tout tentait leur cupidité (3). On confisqua les ateliers comme les terres; Nicératos et son frère Eucratès, fils de Nicias, perdirent leur héritage (4). Les métèques ne furent pas plus à l'abri de ces mesures iniques que les citoyens : soixante des plus riches d'entre eux furent choisis comme victimes. Lysias fut dépossédé de son atelier d'armes (5). Un régime aussi arbitraire ne pouvait guère
{!) Revenus, IV, 43-44.
(2) Scholies d'Aristophane, Grenouilles, 720, p. 296 (édit. Didot). Voir Foucart, Les Victoires de l'Acropole, dans le Bull. Corr. Hell., 1888, p. 283 et suiv. Babelon, La Monnaie d'or d'Athènes, Revue des Etudes grecques, 1889, p. 137-138.
(3) Lysias, 1, 19 et 40 ; XII, 48 ; Diodore, XIV, 4, 4 ; 5, 5-6. Clerc, Métèques Athéniens, p. 427 et suiv.
(4) Lysias, I, 8.
(5) Lysias, I. 6 ; XVIII, 4-6. Cf. Xénophon, Helléniques, II, 3, 2 ; Aristote, Constitution d'Athènes^ 35.
LE LAURION SQUS LKS TRENTE 151
encourager les Athéniens ou les étrangers, que la guerre n'avait pas complètement ruinés, à jeter leurs dernières ressources dans les entreprises de mines. Incertains du lendemain, sous le coup des dénonciations et des confiscations en cas de réussite, étaient-ils dans des conditions favorables pour travailler au relèvement d'une industrie ébranlée? Beaucoup de citoyens, bien loin de se préoccuper de reprendre les affaires, placèrent leur argent à l'étranger. Les capitaux aussi bien que les hommes manquèrent aux mines, et voilà pourquoi en ce temps-là il sortit beaucoup moins d'argent du Laurioo qu'autrefois. En 389, on se plaignait encore à Athènes de la rareté de l'argent (1), et le gouvernement démocratique, pour parer à la pauvreté du Trésor, eut recours à toutes sortes d'expédients. La crise dura longtemps et il est à croire que le Laurion en subit le contre-coup.De même, quand les aSaires reprirent, vers 378, avec la nouvelle grandeur politique d'Athènes (2), on peut supposer que les mines participèrent à ce relèvement. Mais la guerre vint encore une fois entraver le libre essor de l'activité industrielle et commerciale, et cela pendant près de vingt ans.
S'il faut en croire les partisans de la paix, tout le monde se plaignait de la misère, et l'on désirait la fin des hostilités pour pouvoir s'adonner librement à l'agriculture, au commerce maritime et à toutes les autres occupations que la guerre avait fait délaisser (3). Xénophon, qui écrivait son Traité des Revenus précisément à cette époque, vers 355, constate que l'exploitation du Laurion est loin d'avoir retrouvé son ancienne prospérité. On se contente de continuer le travail dans les chantiers anciens sans essayer par des recherches nouvelles d'augmenter la production. (( Pourquoi, dira-t-on, ne voit-on plus s'ouvrir comme autrefois de nouvelles mines ? C'est que les entrepreneurs sont
trop pauvres, ô'ti Trevé^Tepoi (i.év eldiv ol Tiepi Ta (/.eTaXXa (4). »
A l'entendre, il n'y a plus de comparaison à faire entre le
(1) Lysias, XIX, il .
(2) Gurtius, Histoire grecque, III, p. 353 et suiv. (trad. Bouché-Leclercq).
(3) Isocrale, VIII, De la Paix, 19, 20 et 124 : *'Hv 8è tyjv sipTJvYiv TrotYidw- [i.e6a... xa6'èxàffT7jv7j(i.spav Tupbç suTiopiav e7ri8c6(jo(i.ev , àBeôç YecopYOuvTe; xoà T7JV ÔàXaTTav ttXêovtsç xaî Tatç àXXaiç Ipyaffiaiç eTri^eipouvTSç, at vuv 8tà Tov Tr6Xe(i.ov IxXeXotTradiv.
(4) Xénophon, Bevenus, IV, 28.
LaurioQ d'avant Décélie et le Laurion de son temps (1). En somme, une longue crise n'avait cessé de sévir sur les mines pendant une cinquantaine d'années environ ; l'exploitation végétait, sans grand profit ni pour les particuliers ni pour l'Etat ; le Laurion n'était plus pour le Trésor public la source inépuisable de richesses qui l'avait alimenté au V« siècle.
Xénophon voit le mal et propose deux réformes pour y porter remède : il faut d'abord que l'Etat augmente ses revenus en louant des esclaves aux entrepreneurs de mines ; on devra ensuite» par l'association des dix tribus ou par celle des particuliers, chercher à réunir les capitaux suffisants pour ouvrir de nouveaux chantiers. En effet, s'appuyant sur des faits connus de tous, l'auteur des Revenus s'étonne que l'Etat ne pense point à suivre l'exemple des particuliers, qui se sont fait et se font encore de très beaux bénéfices en louant des esclaves. Chaque esclave rapporte une obole par jour ; que l'Etat achète donc petit à petit un grand nombre d'esclaves, jusqu'à 10,000, qu'il louera ensuite aux concessionnaires des mines : 10,000 esclaves rapporteront au Trésor 100 talents, et du coup, les revenus du Laurion, qui ne consistent jusqu'ici que dans la totalité des fermages, seront doublés (2). D'un autre côté, les travaux de recherches exigent des avances considérables ; les frais en sont souvent dépensés en pure perte et les entrepreneurs sont trop pauvres pour en courir les risques. Qu'on ait alors recours à une association des tribus; que l'État accorde aux dix tribus un même nombre d'esclaves et qu'elles tentent l'entreprise en commun. De cette manière, ce qui sera trouvé par une seule fera le profit de dix ; si deux, ou trois, ou quatre tribus réussissent dans leurs fouilles, l'avantage augmentera proportionnellement ; quant à voir manquer toutes les recherches à la fois, c'est là ce que le passé ne permet pas de craindre. Au besoin, les particuliers devraient aussi recourir à l'association pour arriver à de meilleurs résultats (3).
Xénophon répond par avance aux objections qu'il prévoit. Les mines, pourra-t-on lui dire d'abord, ne seront-elles pas épuisées par cette exploitation à outrance? Non, répond-il; quoique le minerai soit abattu et extrait depuis tant d'années,
(1) Xénophon, Revenus, IV, 25.
(2) Ibid., 17-25.
(3) Ibid., 30-33.