‹ Les mines du Laurion dans l'antiquitéChapitre 3 sur 42 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DESCRIPTION DU LAURION

On désigne sous le nom de Laurîon(Aauptov, Aaupetov) la région de TAttique, dont les Athéniens ont exploité dans l'antiquité les gisements de plomb argentifère. Elle' est située à Textrémité méridionale du pays et forme un triangle dont les trois sommets sont occupés par le cap Sounion, le golfe Saint-Nicolas et la baie de Daskalio. Elle est constituée par un groupe de collines, qui, baigné par la mer Egée à TEst, au Sud, et au Sud-Ouest, est borné au Nord par la plaine de Kératéa (plaine Mésogée) et parla plaine d'Anavyssos. Entre les deux, lé col de Métropisi (162™) (1) l'isole de la montagne de Kératéa (mont Paneion) ; au Nord-Est seulement, les hauteurs qui bordent le rivage se rattachent

(1; Nous cUons les cotes d'altitude qui se trouvent sur les cartes allemandes de TAttique : feuilles 13, 14, 16, 17 des Karten von Attika, 1 : 25000, de Curtius et Kaupert, Berlin, 1886. Voir la carte jointe au volume.

sans solution de continuité à celles de Daskalio et de Porto- Raphti. Ainsi délimité, le Laurion mesure environ dix-sept kilomètres et demi de longueur sur une largeur maxima de douze kilomètres; ce n'est donc qu'une très petite partie de TAttique ancienne.

Parla nature de ses terrains, le Laurion appartient au système des schistes cristallius et des calcaires-marbres qui forment le Sud de TAttique et de TEubée et la majorité des Gyclades. Ces couches sédimentaires anciennes se répartissent en cinq séries : deux se composent de schistes et trois de calcaires. Reposant les unes sur les autres en stratification concordante, elles ont toutes également subi l'action des forces orogéniques. Elles sont plissées sous la forme d'un anticlinal, dont l'axe est dirigé du Sud-Ouest au Nord 15** Est. Du côté de l'Est, elles s'inclinent en pente douce ; du côté de l'Ouest, le plongement en est plus rapide et est encore accentué par une longue faille presque rectiligne qui suit la vallée Legrana et s'allonge jusqu'au Lulie Kouki. En outre, l'arête anticlinale ondule verticalement, de telle sorte que les strates se relèvent lentement du cap Sounion à Plaka et au delà descendent vers le Nord. Ce grand plissement donne au relief du Laurion son trait essentiel : le faîte orographique principal, nettement orienté du S.S.O. au N.N.E., est parallèle à l'axe de l'anticlinal etse confond sensiblement avec lui. Telle est, en effet, la direction des sommets de l'Ovrio Castro (312™) et du Tsakiri(328°»), celle aussi des monts RiparilSTS^^jet du plateau qui étale au Sud ses contreforts jusqu'au cap Sounion. Sont alignées de même à l'Ouest la crête irrégulière qui court du Lulie Kouki (204"a) au Katzulieri (220"»); à l'Est, celle qui. partant du Vélaturi ou pic de Thoricos (145"), longe la vallée du Potamo. Sous ce rapport, lès collines du Laurion ressemblent au mont Hymette, et appartiennent comme lui à la série des ridements, orientés du Sud-Ouest au Nord-Est, qui caractérisent plusieurs régions côtières de la mer Egée. Mais le dessin tectonique du pays est moins simple qu'on ne le supposerait d'après cette indication. Un plissement secondaire est venu compliquer en deux endroits la structure du relief. D'abord, au centre, les hauteurs de Plaka (360™) interrompent et coupent à angle droit la chaîne maîtresse : sur plus de trois kilomètres, de Métropisi à Thoricos, leur axe irrégulier prolonge celui de la montagne de Kératéa. Ensuite, au Sud-Ouest, le chaînon du Prophète Elias (356™) est perpendiculaire à l'alignement normal. Nous retrouvons ici

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l'orientation du mont Pentélique et des monts de la Grèce centrale (1). Ainsi, sur une petite surface, se manifestent clairement les effets du double effort de plissement qui a travaillé la région occidentale de TArchipel, et le Laurion est comme une image réduite d'une contrée beaucoup plus vaste.

Des accidents locaux ont modifié dans le détail les résultats généraux des actions orogéniques. La grande faille, qui, sur douze kilomètres de longueur, a fendu en ligne droite le versant occidental du pli anticlinal, a tracé les premiers linéaments d'un sillon, creusé et déblayé ensuite par l'érosion. On le suit du Sud au Nord quand, partant du rivage, on remonte la vallée Legrana : dans ce tronçon inférieur, un torrent, qui ne roule d'eau qu'à la suite des orages, a établi son lit. La petite plaine de Mégala Pevka et le val Berzéko prolongent le couloir jusqu'au col de Syntérini. Au delà, le même accident reparaît encore, mais à une altitude plus élevée (164™) sur le plateau septentrional, allongé au pied des Ripari. C'est ainsi qu'une voie naturelle de communication relie les districts miniers du Nord à ceux du Sud. C'est de même à une cassure que la vallée du Potamo doit naissance, nouveau chemin d'accès, le plus facile, sinon le plus court, de ceux qui joignent Thoricos à la plaine de Kératéa. L'érosion a aplani ce corridor sinueux, que suit aujourd'hui le chemin de fer d'Athènes au Laurion : dans le fond circule un ruisseau, qui n'a d'un fleuve que le nom, mais c'est le seul du pays qui conserve. Tannée durant, quelques pieds d'eau dans certaines parties de son cours. C'est encore à un accident local qu'on peut attribuer le petit pointement granitique, (^ui, aux environs de Plaka, a interrompu l'allure normale des couches : il surgit en coupole à l'extrémité septentrionale de la faille, et barre le sillon qu'elle a creusé.

Les terrains du Laurion ont été diversement modelés par l'érosion. Les deux assises supérieures de calcaire et de schiste ont beaucoup souffert. Le calcaire supérieur a disparu presque partout ; on ne le trouve plus qu'à l'état de témoin au sommet des plus hautes collines, et là il se présente en masses tabulaires aux parois abruptes. Le schiste supérieur, laissé à découvert, possède par endroits une épaisseur de quarante à soixante

(1) Neumayr, Uberblick iiber die geolog. VertiàUnisse eines Theiles der âgdischen Kustenldnder (Denkschriftender K. Akademie der Wisseaschaften von Wien, malhem. naturwissensch. Classe, tome XL), p. 383 et 407.

mètres, mais souvent aussi il a été complètement enlevé. Là où il a résisté, il se présente sous l'aspect d'émioences aux contours arrondis, ou de talus aux pentes douces ; quaod il se désagrège, il se réduit en une argile grise, qui, mêlée de blocs calcaires, va dans les creux de terrain s'amasser en un sol végétal de médiocre valeur. Les couches inférieures, plus dures à entamer et soumises depuis moins longtemps aux intempéries de Tair, ont fait meilleure contenance : elles couvrent encore de vastes surfaces. Mais elles affectent des formes semblables à celles des strates précédentes : les parois verticales du calcaire moyen surplombent les plans inclinés du schiste inférieur. De là, dans les traits du paysage Lauriotique, une certaine monotonie rachetée, il est vrai, par le vif contraste des masses sombres des schistes et des blancheurs éclatantes des marbres. Ou rencontre enfin çà et là des serpentines, d'origine douteuse (1), qui, sur le bord de la mer, se dressent en falaises à pic et dessinent des pointes aiguës. Quant aux lambeaux de terrains tertiaires que l'on retrouve en quelques points, ils ne changent en rien le modelé du relief.

L'œuvre de l'érosion se manifeste encore sur la crête principale, au Sud de Camaréza, par l'aplanissement des sommets : sur une longueur de six à sept kilomètres, le faîte de la chaîne a été transformé en un plateau d'inégale largeur, mais bien horizontal (Plateau du Sud : 181™). Un des derniers contreforts au Sud porte sur une plateforme le temple d'Athèna Souniade. Enfin les deux versants des collines ont été découpés par de multiples vallées. A l'Occident, la pente de ces vallées est fortement prononcée ; c'est par de rapides lacets que la route dévale du Plateau septentrional dans les landes basses d'Auavyssos. Aussi, de ce côté, le Laurion a-t-il une apparence de grandeur qui trompe sur la véritable altitude le spectateur placé dans la plaine. A l'Orient, au contraire, les vallées plus longues descendent lentement vers la mer, et les chemins qui les remontent mènent sans fatigue du rivage aux plateaux. Elles sont aussi plus nombreuses et, par une heureuse disposition naturelle, elles convergent presque toutes vers un même point du littoral, vers la baie de Thoricos. C'est là que viennent déboucher la vallée du Potamo et, par suite, le vallon de Vilia ; celle aussi de Plaka, que suit la route la plus directe

(1) Cambrésy, Le Laurion, p. 85-86.

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vers Araphitrope et la Mésogée;le val Mercati et le ravin de Camaréza, ceux de Noria, de Botzaris aboutissent dans les mêmes parages. Plus loin, les lits des torrents et le val Agriléza prennent une direction différente et- sont orientés vers le Sud-Est. Les alluvions, entraînées par les eaux de ruissellement, se sont donc déposées surtout dans le petit espace qui sépare le Vélaturi du port d'Ergastiria : grâce à ces apports, la petite plaine de Thoricos a gagné sur la: mer et le monticule de Nyktochori, jadis insulaire, a été soudé à la terre ferme. De même, à TOuest, le golfe Saint-Nicolas a diminué d'étendue et reculé devant les amas de débris arrachés aux flancs des coteau^ voisins. Par ce réseau de vallées longitudinRles ou transversales, les diverses parties du Laurion communiquent entre elles sans difficulté; seul, au Sud-Ouest, l'angle de terrain rocailleux, qui est limité au Nord par le chaînon du Prophète Elias et à l'Est par la vallée Legrana, forme un petit domaine à part et sans relations avec le reste du pays. En dehors de ce coin déshérité, tous les districts de la région sont également accessibles, et le relief se prête partout aux relations des hommes et au transport des marchandises.

Sous le rapport maritime, le rivage oriental est le plus favorisé. C'est laque la nature a ménagé les ports les plus nombreux et les plus sûrs. Tout d'abord, l'île de Makronisi constitue une digue longue de treize kilomètres, qui le couvre du côté de la haute mer. Le détroit qui sépare l'île du continent n'est pas assez large pour que les flots s'y agitent violemment quand le vent souffle de l'Est. D'autre part, tout le long de la côte, caps et pointes se succèdent, entre lesquels, également protégés au Nord et au Sud, s'ouvrent les anses de Vroiitopaussi et de Tourcolimani. le port de Fràncolimani et la baie de Thoricos, le port d'Ergasliria, le port Panormos et le port Pacha. Ce sont là, pour les navires, des lieux de refuge excellents contre les vents dominants de ces parages (i). Lorsque la brise fraîchit et devient menaçante, les voiliers accourent de tous les points de l'horizon : dix, vingt, trente, en une matinée, viennent jeter l'ancre à Tabri du pic de Thoricos. Lé port du cap Sounion, l'anse d'Azénia, le golfe Saint-Nicolas, bien défendus contre les vents du Nord, sont en

(1) Vent de Nord -Est : 112 jours par an. Vent de Sud-Ouest : 123 jours par an. — Chiffres extraits des tables données par Neumann et Partsch, Physika^ lische Géographie von Griechenland, p. 125.

revanche ouverts aux houles du Sud et du Sud-Ouest, qui y deviennent vite dangereuses. Ce grand désavantage interdit aux bateaux d*y chercher asile par les gros temps, et ces mouillages sont peu fréquentés.

Les anciens (1) prétendaient que par nature les terrains métallifères sont âpres et stériles, xpa/éa tê xaî TcaoctÀuicpa. Le Laurion en est un exemple, et il n'est pas en Attique de pays moins attrayant. La plaine d'Athènes, si on la compare aux environs de Thoricos ou de Sounion, semble avec ses oliviers, ses vignes, ses jardins, très verdoyante et très fertile. Sur les plateaux du Laurion, comme dans les vallées et dans les plaines, on ne voit que landes mornes alternant avec des bouquets de pins clairsemés. Les tjerrains calcaires sont de tous les plus arides; le lentisque seul y étale sur .le sol des buissons sans vigueur. Ce n'est qu'au printemps que l'aspect s'en égaie pour quelques jours, lorsque fleurissent les anémones et les cyclamens, logés dans les interstices des rochers ; aux premières ardeurs du soleil d'été, les fleurs disparaissent, et pour de longs mois^ sur de vastes espaces, le marbre blanc brille seul entre les taches vert sombre des lentisques. Les schistes, moins durs que les calcaires, sont le domaine des pins ; ces arbres réussissent à glisser leurs racines dans les feuillets déchiquetés de la roche ; mais le sol trop maigre n^ leur permet pas d'atteindre de belles proportions : les troncs restent chétifs, rabougris, et s'affaissent sous l'effort des vents dominants. Dans quelques bas-fonds privilégiés, ils se multiplient cependant assez pour former de petites forêts, à l'ombre desquelles croissent des touffes drues de thym et de serpolet. Le Laurion ne se prête pas davantage à la culture ; c'est à peine si çà et là, sur le plateau du Nord ou dans la plaine du Thoricos, le labeur persévérant des habitants parvient à faire prospérer des champs d'orge et de maigres jardins. Partout ailleurs le sol végétal fait défaut, et les ressources agricoles de la contrée sont tout à fait insuffisantes pour nourrir la population.

Tel est l'état actuel du Laurion, mais l'on se demande s'il en a toujours été ainsi, et en particulier si le pays n'a pas été autrefois plus boisé qu'il ne l'est aujourd'hui. Il est probable qu'à l'origine, avant l'exploitation des mines, les collines y étaient revêtues

(1) Strabon, 111,2, 3: Ta [xkv oùv xàç [xsxaXXfiiaç e/ovxa /wpta àvaYXTj xpa/ea xe xal -rcapâXu'rcpa. Cf. Xénophon, Revenus, I, 5.

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d'uD manteau de forêts, corn me les autres montagnes de TAttique. Mais dès que les raines furent découvertes, et que Ton se mit à fondre les minerais, le déboisement commença. Il est clair que les premiers mineurs n'allèrent pas chercher ailleurs, s'il existait sur place, le combustible dont ils avaient besoin pour chaufifer leurs fours. A mesure que les travaux métallurgiques prirent plus d'importance, la consommation de bois augmenta, et bientôt la surface du Laurion ne fut plus assez grande pour alimenter tous les fours en activité. Je crois donc que d'assez bonne heure, vers le sixième siècle, et peut-être avant, la région minière fut dépouillée de ses forêts. Rien ne prouve le contraire. Sophocle seul parle, dans une tragédie, a du rocher boisé du Sounion » (i), mais il fait sans doute allusion aux bois sacrés qui devaient avoisiner les sanctuaires de Poséidon et d'Athèna. Nous savons, en revanche, qu'au quatrième siècle on importait du bois au Laurion (2). L'exploitation des mines a été la cause principale du déboisement (3), et sous ce rapport elle a causé au pays un dommage irrémédiable. En eflet, pendant plusieurs siècles, le sol, à découvert, a perdu peu à peu la couche végétale qui s'y était formée : Thumus, entraîné par le ruissellement des eaux, a laissé partout la roche vive à nu. Bien plus, il a disparu sans compensation : amassé dans le fond des vallées et des plaines, il a été progressivement recouvert par des nappes stériles de graviers et de scories, qui provenaient des ateliers métallurgiques. Dès lors, il n'y avait plus d'espoir que la végétation, gagnant de proche en proche, reprît jamais possession de son ancien domaine. Lorsque les mines furent abandonnées, la nature ne put réparer le mal que dans une faible mesure, et les rares et maigres forêts que nous retrouvons aujourd'hui sont le produit de seize ou dix-huit siècles de travail dans la solitude. Depuis que les mineurs modernes se sont installés au Laurion, les progrès du reboisement sont de nouveau arrêtés par de fréquents incendies, et les jeunes pousses des arbres sont trop souvent détruites par la dent des troupeaux.

Cette dénudation du sol a depuis longtemps aggravé la séche-

(1) Sophocle, Ajax, 1220.

(2) DémosthèDC, XXI, 167.

(3) Cf. Strabon, XIV, 6, 5, à propos de l'île de Chypre. Sur le déboiseinent de la Grèce, voir Neumann et Partsch, Physikalische Géographie von Griechenland, pp. 36a-365, et Guiraud, Propriété foncière en Grèce, pp. 503-505.

resse du climat, et l'altitude dés collines est trop faible pour provoquer de fortes condensations de vapeur. Il ne pleut guère plus dans la région des mines que dans les plaines de TAttique : il n'y tombe donc environ que 408 millimètres d'eau par an/ dont 320 pendant les mois d'hiver (1). Cette petite quantité de pluie est à peu près perdue pour les plantes comme pour les hommes : la plus grande partie en disparait très vite, en pénétrant dans les mille fissures des calcaires et ne s'y amasse point en nappes souterraines; le reste est absorbé par une forte évaporation (2). Sur toute l'étendue du Laurion, on ne connaît que deux sources, Tune à Camaréza, l'autre à Plaka : elles sont d'un si faible débit qu'elles ne peuvent suffire à la consommation quotidienne des deux villages. Sur le bord de la mer, à Ërgastiria et à Cypriano, on a creusé quelques puits, mais l'eau qu'ils fournissent est saumâtre et peu abondante. Ce manque d'eau est un des plus graves inconvénients du pays et ajoute encore à Taridité des terrains.

Aussi le Laurion, si impropre à l'agriculture, n'aurait jamais connu d'autres habitants que des bergers nomades et des pêcheurs de passage, s'il n'avait recelé des gisements métallifères, qui y ont attiré de bonne heure une nombreuse population.

(1) Neumann et Partsch, Physikalische Géographie von GriechenlandjpA^.

(2) Ibid. : Jours de ciel clair ou peu nuageux : 336 jours par an.

Température moyenne de l'année : 4- 17»i,3.

id. de janvier ; -}- S^,^.

id. de juillet : + 27d.

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