CHAPITRE IV
LES ENLUMINEURS, LEURS NOMS ET LEURS ŒUVRES DU XIII* SIÈCLE A CHARLES V
Si la curiosité, une curiosité très légitime, nous porte à rechercher dans les miniatures les portraits des rois et des reines, des hommes illustres, l'intérêt qui s'attache à la personnalité même des auteurs de ces tableaux n'est pas moindre. Nous voudrions pénétrer dans les ateliers où s'élaboraient ces œuvres délicates, surprendre l'artiste dans son travail, savoir de quelle vie et en quel milieu il vivait, apprendre au moins son nom.
Naguère encore il n'y avait dans les manuscrits presque aucune œuvre de peinture dont on eût pu nommer l'auteur. Gela ne veut pas dire que nous connaissions aujourd'hui beaucoup de miniaturistes auxquels on puisse attribuer avec certitude les illustrations d'un livre. Cependant, grâce à de laborieuses recherches, grâce aussi à quelques trouvailles heu-
reuses, diverses listes d'enlumineurs ont été dressées en ces derniers temps. Sans répondre peut-être tout à fait aux efforts des érudits, les résultats sont donc néanmoins appréciables et d'un réel intérêt pour l'histoire de l'art pictural en France au moyen âge.
Le mal est qu'en ces matières les documents précis, indiscutables, font trop souvent défaut. On en est parfois réduit à des hypothèses, très vraisemblables sans doute ; mais qui dit hypothèses dit aussi erreurs possibles. Les enlumineurs ne signent point d'ordinaire leurs œuvres : il est excessivement rare de trouver inscrit sur un volume le nom de l'artiste qui l'a illustré. Sur quoi donc s'appuyer pour attribuer à tel ou tel miniaturiste la décoration d'un livre ? Sur les comptes d'abord. On y rencontre assez fréquemment des mentions signalant qu'un peintre a reçu une certaine somme pour enluminer un manuscrit ; mais là se présente une difficulté. L'ouvrage n'y est pas toujours indiqué clairement; quelquefois même le contenu du livre n'est pas énoncé. Dans ce cas il est imprudent d'affirmer que le manuscrit visé dans le compte est bien celui que nous soupçonnons.
Si c'est un livre d'Heures, l'incertitude est presque de règle : car la description, la plupart du temps très sommaire, qui en est donnée pourrait s'appliquer à beaucoup de ces recueils formés en général des mêmes prières. Mais lors même qu'il s'agit d'un volume comprenant un texte moins banal que les livres d'Heures, la certitude peut n'être pas absolue. Le nombre des œuvres qui ont été copiées au moyen âge n'est pas illimité, et souvent une bibliothèque contenait plusieurs exemplaires du même ouvrage. Si les comptes d'un prince nous le montrent payant un enlumineur pour illustrer une Bible, par exemple, et si ce prince a possédé trois ou quatre Bibles, il serait bien téméraire
d'affirmer que nous avons sous les yeux la Bible mentionnée par le compte. Outre la conformité du titre, il faut donc s'efforcer de grouper d'autres preuves, comme la langue employée, le format du livre, le nombre et le genre des illustrations.
Assurément les témoignages les plus irréfutables sont ceux qui sont fournis par les volumes eux-mêmes, quand ceux-ci portent le nom de l'artiste, comme cela a heu pour certains manuscrits illustrés par les enlumineurs Jean Pucelle, Jean de Bruges, Jean de Montluçon et quelques autres ; mais ce sont là des cas extrêmement rares.
Les inventaires anciens de bibliothèques peuvent encore être d'un grand secours. C'est aux inventaires que nous devons de connaître plusieurs miniaturistes excellents, comme André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin, Pol de Limbourg et ses frères. Malheureusement, au moyen âge comme aujourd'hui, les inventaires ne sont pas toujours dressés par des connaisseurs, et les assertions qu'on y trouve ne sauraient être toutes admises sans contrôle.
A défaut de comptes et de mentions précises, on peut être tenté de se livrer à des conjectures fondées sur des observations d'ordre purement esthétique pour attribuer à un artiste les illustrations d'un manuscrit. Le procédé n'est pas nouveau. Quand on est en possession d'un livre à miniatures dont l'auteur est connu, on prend d'autres peintures de même date et d'un art très voisin, on en fait une minutieuse comparaison, et, si la comparaison semble concluante, on attribue ces nouvelles œuvres à l'auteur des premières. Cette méthode est fort séduisante; mais elle demeurera peu sûre tant que nous ne posséderons pas de listes complètes des peintres enlumineurs. Il ne faut pas évidemment pousser trop loin le scepticisme; cependant, comme nous
ignorons en général le nombre des artistes qui, à une date donnée, ont été capables d'exécuter des œuvres de valeur à peu près égale, il n'est pas légitime d'attribuer à un enlumineur presque toutes les belles peintures d'une époque sous le prétexte qu'il travaillait vers le même temps, qu'il était bon miniaturiste et que son nom figure dans un compte, dans un inventaire ou sur un manuscrit. Cet artiste que nous exaltons a eu vraisemblablement des rivaux ; mais ceux-ci n'ont pas eu la bonne fortune d'échapper à l'oubli, parce que leur nom n'est mentionné ni sur un manuscrit, ni dans un inventaire, ni dans un compte.
La plus belle découverte, sans contestation possible, qui ait été faite en ces études est celle des noms de Jean Pucelle et de ses compagnons. M. Léopold Delisle a relevé la mention de ce très habile enlumineur sur trois manuscrits d'une beauté incomparable. Or, le nom de J. Pucelle ne se trouve, à ma connaissance, que dans un seul compte, et encore la note ne laisse-t-elle en aucune façon soupçonner qu'on a affaire au plus grand artiste probablement de la première moitié du XIVe siècle. D'où il suit que si M. Delisle n'avait, avec sa perspicacité habituelle, découvert les petites inscriptions nous révélant le nom du miniaturiste, personne aujourd'hui ne soupçonnerait l'existence de Jean Pucelle, qui n'est, pour ainsi dire, mentionné nulle part.
Sans rejeter donc absolument les opinions fondées sur la ressemblance du dessin et du coloris, j'estime qu'on ne saurait se montrer trop circonspect quand il s'agit de mettre à l'actif d'un miniaturiste des œuvres nouvelles. Je suis bien loin toutefois de vouloir dire que la comparaison de divers ouvrages de peinture ne doive en aucun cas conduire à des résultats satisfaisants. On peut par ce système établir des distinctions entre les écoles ;
mais je ne pense pas qu'une telle méthode permette de dresser la liste des productions d'un enlumineur déterminé. Il y aura quelquefois déplus grandes ressemblances entre deux ouvrages d'auteurs différents qu'entre des œuvres sorties du même atelier. Nous savons, par exemple, de façon certaine que la Bible de 1327 (1) et le Bréviaire de Belleville (2) ont été illustrés dans l'atelier de Jean Pucelle ; pourtant la parenté entre ces deux ouvrages n'est pas assez marquée (fig. 9 et 10) pour qu'on ait jamais songé à les rapprocher si l'on n'avait eu des preuves écrites de leur origine commune.
D'autres miniatures, au contraire, exécutées à vingt ou trente ans de distance offrent tant d'affinité qu'on serait tenté de les attribuer au même artiste. C'est que les enlumineurs du moyen âge, il ne faut jamais l'oublier, ont été des ouvriers simplement. Ils ne se piquaient pas tous de faire du nouveau. Nous avons des preuves certaines que, lorsqu'un sujet avait été traité avec talent par l'un d'eux, les autres l'imitaient et le copiaient même sans scrupule. Le premier souci d'un enlumineur n'était pas de produire de l'inédit, mais de justifier, à quelque prix que ce fût, la confiance qu'on mettait en lui. Pour cela il lui arrivait de reproduire fidèlement une œuvre qu'il savait plaire. Nous devons bien nous pénétrer de cette idée que la contrefaçon n'est pas interdite au moyen âge. Peu importe que l'artiste ait copié servilement le dessin et le coloris de l'un de ses confrères pourvu que son travail ait l'approbation de celui qui fait la commande ou de celui qui veut acheter une œuvre déjà terminée.
(1) Bibl. nat., ms. lat. 11935 {Cat. des P. F., 2e partie, n° 23).
(2) Bibl. nat., mss. lat. 10483 et 10484 {Cat. des P. F., 2e partie, n" 24-25).
La grande préoccupation des peintres enlumineurs paraît donc avoir été, non pas tant de faire des œuvres originales que d'exécuter des peintures irréprochables. Peu d'entre eux, semble-t-il, ont eu le souci de l'inédit : cela tient vraisemblablement à leur organisation en ateliers, dont le chef avait seul la responsabilité de l'invention ou plus exactement de la composition des miniatures. A côté de ces enlumineurs à gages, dont quelques-uns ont été d'admirables exécutants, il y a eu évidemment des maîtres dont plusieurs ont voulu montrer quelque chose qu'on n'avait pas vu encore; mais ces artistes inspirés sont rares au moyen âge, et la plupart des miniaturistes se préoccupent avant tout de leurs couleurs. Les amateurs semblent aussi y attacher beaucoup de prix : ils ne veulent pas être trompés sur la marchandise. S'ils commandent un tableau, ils spécifient que le peintre se servira de fin or et de telle ou telle couleur « bonne et souffisante ».
On s'est étonné de voir que les anciens traités d'enluminure ne parlent jamais du dessin, qu'ils ne s'occupent que des couleurs, de leur fabrication, de leur application, et que le côté artistique y est complètement négligé. Mais l'invention, l'inspiration est tout aussi insaisissable au moyen âge que de nos jours. On n'a jamais tenu école de génie ; on a enseigné l'art de fabriquer les couleurs et de les appliquer, la personnalité de l'artiste est indépendante de cet enseignement. Au reste, les plus grands parmi les peintres du moyen âge n'ont pas dédaigné de se servir de patrons ou de modèles ; ces modèles, ils les copient délibérément, soit qu'ils travaillent à l'illustration d'un manuscrit, soit qu'ils ornent des meubles, des chapelles, des galeries ou des salles.
Vers 1350, Jean Coste, peintre du roi Jean, est chargé
de décorer dans le château du Vaudreuil, canton dePontde-1' Arche, une salle, une chapelle, diverses chambres et autres pièces. Orque fait-il? Il accomplit en personne plusieurs voyages à Paris pour y chercher des couleurs, et, chose remarquable, il se met en quête d'un manuscrit orné de miniatures pour y trouver des modèles. Il a bien « composé et formé » lui-même, « de sa propre main », les imagines, sans doute les portraits, pour cela il n'a pas eu besoin de guide; mais, quand il s'agit de peindre des « histoires », c'est-à-dire des scènes, il n'a point la vanité de faire une œuvre personnelle, de tirer de son propre cerveau des combinaisons nouvelles dont on ne lui saurait sans doute aucun gré. Il choisit dans un livre des « histoires », des sujets tout préparés qu'il agrandira et qu'il reportera sur les panneaux qu'il doit couvrir de peintures. La lettre du roi Jean qui donne ce renseignement ne prête à aucune ambiguïté (1). Il est regrettable toutefois qu'elle ne soit pas plus explicite et qu'elle ne nous dise pas dans quel livre Jean Coste avait puisé ses inspirations. Si brève que soit la note, elle mérite l'attention la plus sérieuse ; elle nous montre les auteurs des grandes peintures tributaires des enlumineurs, ou plutôt elle nous montre les enlumineurs et les peintres, qui sont sans doute les mêmes, travaillant ensemble et se copiant les uns les autres.
Quelque vingt ans après que Jean Coste eût décoré les salles du château royal du Vaudreuil de sujets tirés
(1) « ... Cum ipsum oportuerit dictas imagines manu propria componere et formare, hystoriasque inibi depictas de quodam libro exlrahere, et Parisius quesitum colores pluries accercisse... » — La lettre du roi Jean est aux Archives nationales, J 81, pièce 578 ; elle a été reproduite par A. de Montaiglon dans Archives de Vart français, II (1852-1853), p. 335-337, et par l'abbé V. Dufour, dans Une famille de peintres parisiens (1877), p. 153-156.
d'un livre à peintures, Jean de Bandol,dit aussi Jean ou Hennequin de Bruges, copiait à son tour des miniatures dans divers manuscrits, plus spécialement sans doute dans un volume conservé aujourd'hui à la bibliothèque de Cambrai (1); il en faisait les dessins ou patrons d'une tenture qui fut exécutée dans l'atelier du tapissier parisien Nicolas Bataille et qui n'est autre que la célèbre Tenture de V Apocalypse, appartenant aujourd'hui à la cathédrale d'Angers (2).
Nous sommes malheureusement moins bien renseignés pour les sujets traités par Jean Coste au Vaudreuil. Toutes les peintures ont disparu ; cependant, nous en avons une description assez minutieuse (3). Des « ystoires de Notre-Dame, de sainte Anne et de la Passion » décoraient la chapelle ; dans la galerie avaient été peints des sujets de chasse; des scènes de la vie de César se voyaient aux murs de la grande salle. Il n'est pas possible de deviner pour quelle représentation le peintre avait eu recours à un livre enluminé. Si nous savions que c'est pour la vie de César, on pourrait penser qu'il a consulté peut-être quelque exemplaire du Miroir historial de Vincent de Beauvais : le roi Jean en possédait un bien enluminé, en quatre volumes, de la traduction française de Jean du Vignay (4). Mais ce sont là des conjectures trop mal étayées pour s'y arrêter.
(1) Ms. n° 422, ancien 397 »»s.
(2) Cat. des P. F., I™ partie, n° 259.
(3) Cette description se trouve dans une pièce, du 25 mars 1356, relative à la collaboration de Jean Coste et de Girard d'Orléans pour les travaux de peinture du Vaudreuil. La pièce a été publiée pour la première fois dans la Bibliothèque de VÉcole des chartes, 2e série, t. I, (1844-1845), p. 544-545.
(4) Le tome Ier de cet exemplaire est à la Bibliothèque de Leyde, Codex Vossianus galliciis, in-fol. n° 3 A : le tome II est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 5080 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 22V).
Si les miniaturistes dont nous connaissons en même temps le nom et les œuvres sont toujours peu nombreux, on a pu du moins, depuis un quart de siècle, dresser des listes copieuses d'enlumineurs. M. Bradley a publié un Dictionnaire des miniaturistes et des copistes (1), dans lequel ces décorateurs de manuscrits forment un bataillon imposant. Relever tous ces noms est une œuvre très utile, mais, tant que nous ne pouvons les inscrire audessous d'une œuvre, ceux qui les ont portés restent pour nous à l'état d'ombres indécises.
Voyons donc ce que les vitrines de l'Exposition avaient pu réunir dé peintures dont les auteurs nous sont connus. J'insisterai principalement sur les plus anciens, sur les miniaturistes du XIVe siècle, ceux du XVe ayant été déjà le sujet d'assez nombreux travaux. Je voudrais avant tout appeler l'attention sur les premiers grands enlumineurs parisiens, car c'est d'eux, semblet-il, qu'est venu tout l'art de la miniature. On commence à connaître les peintres du duc de Berrry ; on a longuement étudié Jean Fouquet, Jean Bourdichon ; les maîtres flamands du XVe siècle sont maintenant en possession de la gloire. Nos Français du XIVe attendent encore qu'on leur rende justice.
Antérieurement au XIIIe siècle on a cité quelques enlumineurs : c'est un sous-diacre de l'abbaye de Saint- Amand, nommé Savalon, qui, au XIIe siècle, se déclare l'auteur des peintures de plusieurs manuscrits (2) ; c'est encore un peintre du nom d'Etienne Garcia, qui, vers le
(1) Bradle}', A Dictionary of miniatarists, illuminators, calligraphcrs and copyists. 3 vol. in-8° (Londres, 1887-1889).
(2) Le moine Savalon enlumina notamment le ms. lat. 1699 de la Bibliothèque nationale et les mss. nos 1 à 5 et 186 de la bibliothèque de Valenciennes.
milieu du XIe siècle, signe Y Apocalypse de Saint-Sever (1). Il y a, certes, bien d'autres enluminures signées, mais le fait n'en reste pas moins toujours exceptionnel. Les noms que je viens de citer étaient portés par des moines : l'un des plus anciens enlumineurs laïques dont nous ayons connaissance est celui qui, en 1285, illustra le manuscrit français 412 de la Bibliothèque nationale. Non seulement il se nomme, mais il date son œuvre :
« Henris ot non V enlumineur .
« Dex le gardie de deshouneur.
« Si fu fais l'an M. CC. IIW* et V. »
Si Henri semble bien être un enlumineur laïque, rien ne prouve qu'il ait travaillé à Paris ; il ne figure pas, en tout cas, sur le rôle de la taille de 1292 (2).
Ce rôle de la taille est une pièce capitale pour l'histoire si obscure de nos vieux miniaturistes parisiens. C'est la première fois que nous voyons apparaître les noms de ces ouvriers d'art et que nous pouvons en dresser un tableau pour une époque déterminée. Il ne sera pas hors de propos de donner ici l'extrait de ce rôle qui concerne les enlumineurs non clercs. On remarquera d'abord que si quelques-uns sont établis isolément en divers quartiers de Paris, près de Saint-Eustache, de l'Hôtel-de- Ville, sur la Montagne Sainte-Geneviève, rue Saint-Victor, les gens de ce métier ont cependant leur quartier général dans la rue Erembourc-de-Brie, aujourd'hui rue Boutebrie, tout près de l'église Saint-Séverin. Ils sont cinq travaillant isolément dans les autres rues
(1) Bibl. nat., ms. lat. 8878.
(2) Paris sous Philippe le Bel d'après des documents originaux et notamment d après un manuscrit contenant le rôle de la taille imposée sur les habitants de Paris en 1292, par H. Géraud (Documents inédits, Paris, 1837).
Fig. 8
BRÉVIAIRE DE PHILIPPE LE BEL, ENLUMINÉ PAR HONORÉ EN Î29() iiil.l. uni., ms. lat. 102:i. fol. 7™).
de Paris, ils sont douze rue Boutebrie, et parmi eux deux au moins peuvent être considérés comme des chefs d'ateliers, Nicolas et Honoré. Voici cette liste avec l'indication du montant de la taille:
La Croiz neuve (1)
Raoul, l'enluminéeur 6 sous
En la Fouler ie (2)
Thomas, l'enluminéeur 2 sous
En la rue aus Porées (3)
Jehan l'Englois, l'enluminéeur 12 deniers
La rue de Saint-Victor (4)
Grégoire, l'enluminéeur 2 sous
Clos-Bumel (5)
Courrat, l'enluminéeur 2 sous
La rue Erembourc-de- Brie (6)
Bernar, l'enluminéeur 8 sous
Baudouin, l'enluminéeur 12 deniers
Nicolas, l'enluminéeur, et sa
mère 5 sous
Guiot, leur vallet 8 sous
Guiot, l'enluminéeur 12 deniers
(1) Paris sous Philippe le Bel, p. 36. — La Croiz neuve, paroisse Saint-Eustache.
(2) Id., p. 128. — La Foulerie, plus tard rue de la Mortellerie, aujourd'hui partie de la rue de THôtel-de-Ville.
(3) Id., p. 161. — La rue aus Porées, plus tard rue Neuve-des-Poirées, aujourd'hui rues Toullier et Restaut.
(4) Id., p. 165. — La rue de Saint-Victor a conservé son nom.
(5) Id., p. 168. — Clos-Burnel, Clos-Bruneau ; c'est à peu près la rue Jean-de-Beauvais.
(6) Id., p. 156. — La rue Erembourc-de-Brie, aujourd'hui rue Boutebrie, débouchait à angle droit sur la rue aus Escrivains, aujourd'hui de la Parcheminerie, où demeuraient la plupart des libraires et copistes, collaborateurs naturels des enlumineurs.
Honoré, l'enluminéeur 10 sous
Richart de Verdun, son gendre. 8 sous
Thomassin, son vallet 2 sous
Sire Jehan, l'enluminéeur 12 deniers
Sire Heude, l'enluminéeur 2 sous
Climent, l'enluminéeur 5 sous
Ce qui frappe surtout dans cette liste, c'est de voir la place prépondérante qu'y occupe l'enlumineur Honoré. Il paie la taille la plus élevée, 10 sous. Son gendre Richard de Verdun paie une somme aussi forte que les enlumineurs les plus imposés, 8 sous, autant que Bernar et Guiot, valet de Nicolas : pourtant Richard de Verdun n'est que l'associé d'Honoré. Thomassin, valet du même Honoré, paie 2 sous, c'est-à-dire autant que les maîtres enlumineurs Thomas, Grégoire et sire Heude. Il ne semblera pas téméraire d'en conclure que l'atelier d'Honoré devait être le mieux achalandé vers la fin du XIIIe siècle, et nous allons voir qu'en effet à cette époque, notamment en 1296, il travaillait pour le roi.
Pas plus que ses confrères, Honoré n'a jamais inscrit son nom sur les livres illustrés par lui ou sous sa direction ; mais nous connaissons pourtant un volume dont les miniatures sont certainement son œuvre. C'est un Décret de Gratien, avec la glose de Barthélémy de Brescia, aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de Tours (1). Le manuscrit, qui contient trente-huit peintures, a été vendu 40 liv. par., en 1288, par « Honoré, enlumineur, demeurant à Paris, rue Boutebrie » (2). Il
(1) No 558.
(2) Anno Domini M0 CC° LXXX octavo, emi presens Decretum ab Honorato illuminatore, morante Parisiusin vico Herenenboc de Bria, precio quadraginta librarum parisiensium ». Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France (Tours, par M. Col- Ion), t. XXXVII (1900), p. 450.
est encore un autre volume dont l'enluminure peut lui être attribuée avec beaucoup de vraisemblance. Dans le compte du trésor du Louvre du terme de la Toussaint 1296 (1), on lit :
((... et pro uno breviario facto pro rege.... 107 1. 10 s.
« Honoratus illuminator, pro libris régis illuminatis
On voit là, dans le même compte, Philippe le Bel faisant faire un bréviaire pour son usage et Honoré recevant 20 livres pour avoir enluminé des volumes du roi. Le rapprochement s'impose, et M. Léopold Delisle n'a point manqué de le faire (2) : si Honoré est l'enlumineur du roi en 1296, c'est bien lui vraisemblablement qui a été chargé d'illustrer le bréviaire que cette même année Philippe le Bel fit exécuter. Or, ce bréviaire, on est à peu près autorisé à l'identifier avec un très beau et très intéressant manuscrit (fig. 8) de la Bibliothèque nationale (3). M. Delisle, qui propose l'identification, a donné toutes les raisons qui militent en faveur de l'origine royale de ce précieux volume (4). Il est hors de doute qu'il a fait partie de la bibliothèque de Charles V : l'inventaire du mobilier de ce roi dressé en 1380 le mentionne d'une façon très explicite (5). Il y a plusieurs
(1) Publié par Julien Havet dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. XLV (1884), p. 252 et 253.
(2) « Ne peut-on pas se demander si nous n'avons pas là le bréviaire pour la façon duquel Philippe le Bel paya 107 livres 10 sous en 1296. et si les peintures n'en sont pas dues à cet Honoré qui travaillait alors à l'enluminure des livres du roi ? » L. Delisle, Notice de douze livres royaux (1902), p. 62.
(3) Ms. lat. 1023 [Cat. des P. F., 2* partie, n<> 12) .
(4) Notice de douze livres royaux (1902), p. 57-63.
(5) « Item, ung autre bréviaire entier, a l'usaige de Paris, très bien escript et ystorié, dont la seconde page se commance quoniam irritaverunt ; et est couvert aux armes de France a fleurs
autres arguments convaincants en faveur de l'attribution de ce bréviaire à Philippe le Bel, et, par suite, de l'attribution aussi des peintures à l'enlumineur Honoré : c'est là un point de repère important dans l'histoire de la miniature française.
Je ne saurais dire la date exacte à laquelle mourut Honoré, mais je suis en mesure d'affirmer que son atelier ne disparut point avec lui, et c'est là encore, à mon avis, un fait d'un très réel intérêt pour l'histoire des anciens ateliers parisiens d'enlumineurs. On a vu que Richard de Verdun (1), gendre d'Honoré, était l'associé de son beau-père, qu'il habitait et travaillait avec lui dans cette rue Boutebrie, véritable centre artistique au moyen âge. Or, j'ai acquis la certitude que l'atelier d'Honoré, passé aux mains de son gendre Richard de Verdun, était encore florissant en 1318, c'est-à-dire trente ans après la première mention que nous en avons. Remarquons, du reste, que cet atelier pouvait être déjà ancien : le chef Honoré n'était plus un jeune homme en 1292, puisqu'il avait une fille mariée. On est en droit de supposer qu'il avait travaillé à Paris sous le règne de saint Louis : il serait donc presque un contemporain de l'établissement des premiers ateliers laïques d'enlumineurs. Cet enchaînement n'est pas à négliger. Il y a bien longtemps que mon attention s'était portée sur cet Honoré, le plus habile probablement, le mieux achalandé certainement, des miniaturistes parisiens vers la
de lys d'or trait, et sont les fermouers d'or plaz a ung carré des armes de monseigneur le Daulphin, et la pippe a deux petites esmeraudes et troys grenatz et deux grosses perles ». Inventaire du mobilier de Charles V, publié par Jules Labarte (1879), p. 337, art. 3284.
(1) La seconde femme du grand tapissier parisien, Nicolas Bataille, se nommait Marguerite de Verdun; mais rien n'indique qu'elle fût parente de notre Richard de Verdun, ce nom de Verdun étant très répandu au moyen âge.
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