CENS
iliibl. nat., ms. hit. HUM, toi. 2-P
Saint- Louis de Poissy (1) : vouloir aller plus loin serait faire œuvre d'imagination. J'admettrais que la même main a pu exécuter le frontispice des Miracles de Notre-Dame et les deux grands tableaux du Missel de Poissy ; mais que cette main soit celle de Pucelle, on ne saurait le dire sans se laisser guider par le sentiment ou par des considérations d'esthétique pure. Or, ces procédés de critique, admis naguère, sont trop incertains, et les résultats en sont trop divers suivant le tempérament de ceux qui les emploient pour qu'on s'y arrête encore aujourd'hui.
Les œuvres qu'on peut attribuer avec une entière certitude à Jean Pucelle et à son atelier sont au nombre de trois : la Bible écrite par Robert de Billyng, datée de 1327 (2), et les deux volumes du Bréviaire de Belleville (3), qui étaient certainement achevés avant 1343. Ces œuvres sont à n'en pas douter les plus parfaites qu'ait produites le pinceau d'un enlumineur avant le règne de
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n°608, fol. 148 Ev° (Cat. des P. F., 2e partie, n» 220).
(2) Bibl. nat., ms. lat. 11935 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 23). - A la fin du volume on lit : « Jehan Pucelle, Anciau de Cens, Jaquet Maci, il hont enluminé ce livre ci. Ceste lingne de vermeillon que vous veés fu escrite en Fan de grâce M. CGC. et XXVII, en unjueudi darrenier jour d'avril, veille de mai, Vt0 die. » Voir : L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, 1,13; — Gazette des Beaux-Arts, 2e période, t. XXIX (1884), p. 285 ; — Notice de douze livres royaux (1902), p. 74. — Je ne sais si ce Jaquet Maci n'est pas le « Maciot, l'enlumineur », qui, en 1313, habitait rue Simon-le-Franc, au coin de la rue Beaubourg (Livre de la taille de Paris en 1313, publié par Buchon (1827), p. 88) et qui faisait partie de l'hôtel des rois Philippe le Bel, en 1313, et Philippe le Long, en 1319 (B. Prost, Archives historiques, artistiques et littéraires, t. 1er (1889-1890), p. 426).
(3) Bibl. nat., mss. lat. 10483 et 10484 {Cat. des P. F., 2e partie, nos 24-25). Le tome Ier contient, au bas des pages, les notes suivantes :
Fol. 33. « Mahiet. - J. Pucelle a baillié XX et III s. VI d. ». Fol. 62. <c Ancelet, pro I p[ecia].»
Fol. 268 et 300. « J. Chevrier, pro I p[ecia]. »
Voir : L. Delisle, Gazette des Beaux-Arts, 2e période, t. XXIX (1884), p. 284; — Notice de douze livres royaux (1902), p. 75.
Charles VI, les plus françaises aussi et les plus parisiennes, car aucune influence étrangère ne s'est encore fait sentir. Depuis, nul miniaturiste n'a pu surpasser l'élégance et l'harmonie de celui-ci.
Beaucoup d'autres volumes sans doute étaient sortis de l'atelier de Pucelle. Il en est un notamment qui peut lui être sûrement attribué : c'est un petit livre d'Heures qui, sous le titre d'Heures de Pucelle, a figuré dans la bibliothèque du duc de Berry (1). M. Léopold Delisle a pensé qu'on pourrait identifier ce volume avec un très beau manuscrit qui aujourd'hui appartient à Mme la baronne Adolphe de Rothschild (2). J'ai eu la bonne fortune de noter à l'actif de Jean Pucelle une autre œuvre qui ne doit probablement pas être confondue avec le petit livre dénommé Heures de Pucelle : c'est un recueil de prières commandé par le roi Charles IV le Bel pour sa troisième femme Jeanne d'Évreux. Cette particularité nous donne une date précise, puisque le mariage eut lieu en 1325 et que Charles le Bel mourut le 31 janvier 1328. Jeanne d'Évreux ne survécut pas moins de quarante-deux ans à son mari, c'est-à-dire jusqu'au 4 mai 1370. Cette princesse possédait de beaux livres et d'assez nombreux objets d'art dont elle régla minutieusement la distribution par son testament et ses codicilles. Le petit manuscrit enluminé par Pucelle sur l'ordre de Charles IV échut au roi, comme le montre cet extrait d'un codicille de Jeanne d'Évreux non annexe' du testament :
(1) Ce manuscrit est ainsi mentionné dans les inventaires de la bibliothèque du duc de Berry, de 1402, 1413 et 1416 : « Unes petites Heures de Nostre Dame nommées les Heures de Pucelle, enluminées de blanc et de noir, à l'usage des Prescheurs » : art. 108 de l'inventaire publié par M. L. Delisle dans Le Cabinet des manuscrits, III, 180.
(2) L. Delisle, Notice de douze livres royaux (1902), p. 67-75.
« Premièrement, au roy notre sire :
« Le coustel a pointe qui lu Mr S. Loys de France, qu'il avoitpenduàses plates quant il fut pris a la Massoys (1); et un bien petit livret d'oroisons que le roy Charles, dont Diex ait lame, avoit faict faire por Madame, que pucelle enlumina » (2).
Il ne paraît pas que Charles V, qui reçut ce legs en 1372, ait conservé le petit livre illustré par Pucelle. On ne trouve dans l'inventaire de son mobilier aucun article qu'on lui puisse appliquer. Serait-ce donc qu'il en aurait fait cadeau à son frère le duc de Berry? Et faudrait-il vraiment reconnaître dans les Heures de Pucelle le manuscrit de Jeanne d'Évreux? Ce manuscrit était de très petit format, comme les Heures de Pucelle. D'autre part, le volume de Mme la baronne de Rothschild contient à plusieurs endroits un petit personnage représentant une reine : Pucelle a dû vouloir, en effet, figurer une reine dans un livre que le roi Charles IV faisait exécuter pour la reine Jeanne sa femme. Il serait toutefois très anormal que le codicille portât « un bien petit livret d'oroisons » s'il s'agissait d'un livre d'Heures.
Quelle que soit l'opinion qu'on adopte, il n'en reste pas moins certain qu'entre 1325 et 1328 Jean Pucelle a illustré non seulement la Bible de 1327, mais aussi un livre commandé par le roi pour la reine. Le choix de Charles IV en cette circonstance ne semble-t-il pas indiquer que Jean Pucelle était à cette époque considéré comme l'enlumineur le plus habile de Paris? C'est, d'ail-
(1) Mansourah.
(2) Publié par C. Leber, d'après le recueil de Menant, dans Collection des meilleures dissertations, notices et traités particuliers relatifs à V histoire de France, t. XIX (1838), p. 165. — On remarquera que Leber ne semble pas prendre le mot pucelle pour un nom propre, ce qui n'a rien d'étonnant : en 1838 l'enlumineur Jean Pucelle était entièrement inconnu.
leurs, le seul dont le nom se soit conservé dans la mémoire des hommes pendant près d'un siècle : il est encore mentionné dans l'inventaire du duc de Berry en 1416. On peut, il est vrai, se demander si son nom n'est pas resté grâce au souvenir qu'en avait gardé la reine Jeanne d'Évreux, qui dans son codicille, en 1370, désigne expressément Pucelle comme l'auteur des enluminures de son petit livret d'oraisons. Charles V ne pouvait ignorer cette particularité; et si c'est vraiment là le manuscrit que posséda le duc de Berry et que possède aujourd'hui Mme la baronne de Rothschild, rien d'étonnant à ce que les membres de la famille royale aient connu pendant si longtemps le nom du grand miniaturiste.
Le roi Jean eut des enlumineurs et des peintres dont il serait assez difficile de définir la spécialité. Jean Coste et Girard d'Orléans nous sont connus comme peintres, Jean de Montmartre, Jean Susanne, Jean de Wirmes, Guillaume Chastaingne (1), Jean Le Noir et Bourgot, sa fille, comme enlumineurs; mais il ne nous est resté aucune œuvre qui puisse leur être attribuée avec certitude. Nous voyons bien Jean de Montmartre travailler à une « très belle Bible, tout historiée, que fist faire le roy Jehan » et qui fut sous Charles V déposée au château de Vincennes ; mais
(1) En 1353, Guillaume Chastaingne décorait de 212 enluminures un fauteuil pour le roi. « Pour nc xn pièces d'enlumineure, mis dessoubz les cristaux dudit faudestueil, dont il en y a xl armoiées des armes de France, lvi à prophètes tenans rolleaux, et est le champ d'or; cxn à demis ymages et demiz bestes, et est le champ d'or; et im grans hystoires Salemon, et servent aus moieus dudit faudestueil. Et furent faites par la main de Guillaume Chastaingne. Pour ce... vixx escus. » — Archives nationales, KK 8, f. 165. Voir: Archives historiques, artistiques et littéraires, t. II (1890-1891), p. 179-180.
qu'est devenue aujourd'hui cette belle Bible (1)? Dans un compte de 1352 le même artiste est qualifié enlumineur du roi (2). En 1350, Jean Susanne travaillait aussi pour le roi de France. Jean Le Noir, enlumineur, et Bourgot, sa fille, enlumineresse, avaient été au service de la duchesse de Bar ; ils la quittèrent pour s'attacher au roi Jean et à son fils, plus tard Charles V. En 1358, Jean II leur donnait à Paris une maison rue Troussevache. Il est probable que nous avons encore sous les yeux des miniatures dues à ces artistes, mais jusqu'à présent les moyens nous manquent pour les reconnaître.
Nous ne sommes guère mieux renseignés sur les miniaturistes de Charles V; nous possédons néanmoins une liste de certains enlumineurs dressée sous son règne. Par lettres du 5 novembre 1368, ce roi, à la requête de l'Université de Paris, accordait l'exemption du guet aux libraires, écrivains, enlumineurs, relieurs et parcheminiers, serviteurs de ladite Université (3). Ces lettres comprennent les noms de quatorze libraires, onze écrivains, quinze enlumineurs, six relieurs et dix -huit parcheminiers. Voici les noms des quinze enlumineurs : Jean Le Noir, Pierre de Blois, Phelibert Langele, Pierre Le Normant, Jacques Le Riche, Jean de Sez, Jean Darcy, Perrin Remy, Joachim Troislivres, Guillaume Le Lorrain, Jean Passemer, Robert Lescuyer, Robin Quarré, Jean Grenet et Perrin Darraines. Presque tous ces noms
(1) J'avais pensé jadis que cette Bible pourrait être celle que Charles V paraît avoir estimée plus que toutes les autres et dans laquelle il lisait chaque jour agenouillé et tête nue (aujourd'hui Bibliothèque de l'Arsenal, ms. n° 590); mais l'exécution de la Bible de Charles V est peut-être antérieure au règne du roi Jean.
(2) Douet d'Arcq, Comptes de V argenterie, p. 387.
(3) Ces lettres ont été publiées par Du Boulay, Privilèges de l'Université de Paris (Paris, 1674), p. 82 ; et par Secousse, Ordonnances des rois de France, t. V (1736), p. 686-687.
nous sont inconnus et ne peuvent être appliqués à des œuvres d'enluminure. Toutefois, le Jean Le Noir qui figure dans cette liste est vraisemblablement le même qui, dix ans auparavant, était l'un des enlumineurs en titre du roi Jean ; c'est lui certainement que nous voyons, en 1372 et 1375, attaché au service du duc de Berry (1). Quant à Perrin Remy, peut-être pourrait-il être identifié avec un Pierre Remiet, qui, comme on le verra plus loin, enlumina, en 1393, un manuscrit des Pèlerinages de Guillaume de Digulleville.
En résumé, Charles V a possédé de très beaux livres, il en a fait exécuter un assez grand nombre, il a employé d'habiles copistes dont plusieurs ont signé les volumes écrits par eux, il a favorisé les ouvriers d'art ; mais nous ne savons presque rien de ses enlumineurs ou de ceux dont il avait des œuvres dans sa bibliothèque. Le seul auquel on puisse attribuer sûrement une peinture est Jean de Bandol ou de Bondolf, dit aussi Jean ou Hennequin de Bruges. C'est à lui qu'on doit le frontispice de la célèbre Bible du Musée Meerman-Westreenen à La Haye : il y a représenté Charles V assis recevant des mains de Jean de Vaudetar la Bible même en tête de laquelle figure la miniature (2). Enluminée en 1371, la
(1) « Le 8 octobre 1372, Jean Le Noir, enlumineur, est gratifié de huit aunes et demie de drap, valant 10 livres 12 sous 6 deniers, pour se vêtir, et en outre de pannes pour fourrer sa robe, dune valeur de 30 sous tournois (Arch. nat., KK 251, fol. 98 v° et 99). — Le même artiste touche 10 livres tournois, en janvier 1375 (n. st.), comme étant au service du duc (Arch. nat., KK 252, fol. 82). » J. Guiffrey, Inventaires de Jean duc de Berry, t. I (1894), p. LXXX.
(2) Voici la note qu'on lit, tracée en lettres d'or sur une feuille de vélin, en regard du portrait du roi : « Anno Domini millesimo trecentesimo septuagesimo primo istud opus pictum fuit ad preceptum ac honorem illustris principis Karoli régis Francie etatis sue trecesimo quinto et regni sui octavo et Johannes de Brugis pictor régis predicti facit hanc picturam propria sua manu. » — C'est encore Jean de Bandol, on le sait, qui fit les patrons de la Tenture de l'Apocalypse d'Angers.
Bible de La Haye fut offerte l'année suivante à Charles V par son conseiller et homme de confiance Jean de Vaudetar (1).
Dans l'état actuel de nos connaissances, c'est là à peu près tout ce qu'on peut dire des enlumineurs qui ont vécu sous les premiers Valois. Sans doute il est regrettable de n'en savoir pas davantage sur ces excellents artistes ; mais, quand on songe que les peintres miniaturistes du temps de Charles VII et de Louis XI étaient naguère encore si profondément ignorés, il est permis d'espérer qu'un peu de lumière se fera aussi sur ce XIVe siècle qui fut l'époque du plein épanouissement de l'art de l'enluminure.
(1) Je ne sais si ce Jean de Vaudetar est le même que Jehan de Valdestar, qui, en 1384, était seigneur de Pouilly et valet de chambre du roi (Voir : Un fief de l'abbaye de Saint-Magloire de Paris, par Gustave Le Clerc, dans Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, t. IX (1883), p. 287-309). Il semble bien en tout cas que c'est son épitaphe et celle de sa femme, Perrenelle de Landres, ou Landes, qui se voyaient dans le chœur de l'église Saint- Merry, à Paris : « C}r gist noble homme et sage Jehan de Vaudetar, en son vivant conseiller du roy notre sire et maistre de sa Chambre des comptes, lequel trespassa le jour de Noël mil CCCC et XI1II. Dieu ait l'ame de ly. — Cy gist Pernelle de Landres, femme dudit Jehan de Vaudetar, fille de Pierre de Landres, conseiller du roy notre sire, laquelle trespassa Pan de grâce mil CCCC et... Dieu ait l'ame d'elle. » (Epitaphiers manuscrits, Bibliothèque de l'Arsenal, mss. n°» 4619, fol. 196, et 5402, fol. 274*0-275.)