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CHAPITRE V

LES ENLUMINEURS, LEURS NOMS ET LEURS ŒUVRES DE CHARLES VI AU XVIe SIÈCLE

Les documents relatifs aux enlumineurs français deviennent un peu moins rares à partir du règne de Charles VI. On en a publié un certain nombre. Cependant, les peintres, même les plus grands, de la belle époque classique de la miniature, ceux notamment qui ont travaillé pour le duc de Berry, n'ont point encore été mis en pleine lumière. Ce sont là, à vrai dire, des études qui commencent, et l'on s'étonnera sans doute plus tard qu'on ait attendu si longtemps avant de s'intéresser aux productions de ces délicats artistes.

Si Charles VI lui-même, absorbé par sa folie et par les malheurs de son règne, ne semble pas avoir, comme son père, recherché passionnément les beaux livres, ses oncles ont été, en revanche, les zélés protecteurs de tous les ouvriers d'art. C'est grâce surtout aux inventaires du duc de Berry que nous connaissons plusieurs enlumineurs qui furent parmi les plus habiles.

L'un d'eux est cet André Beauneveu, de Valenciennes, peintre et sculpteur, dont Froissart a fait un éloge si en-

thousiaste. Bien qu'il faille sans doute tenir compte de la solidarité qui devait exister entre les deux compatriotes, nous ne trouvons pas exagérées aujourd'hui les appréciations du chroniqueur, quand il dit : ce... dessus ce maistre Andrieu, dont je parolle, n'avoit pour lors meilleur ne le pareil en nulles terres, ne de qui tant de bons ouvraiges feust demouré en France ou en Haynnau, dont il estoit de nacion, et ou royaume d'Angleterre» (1). On ne saurait dire qu'André Beauneveu nous soit parfaitement connu ; mais c'est pourtant l'un des moins ignorés parmi les artistes de son temps. MM. L. Delisle (2), A. Pinchart (3), Dehaisnes (4), J. Guiffrey (5), A. de Ghampeaux et P. Gauchery (6), R. de Lasteyrie (7), P. Durrieu (8) ont pu noter plusieurs dates de sa vie de labeur. En 1360, il travaille pour la comtesse de Bar. En 1361, 1362 et 1364, nous le trouvons à Valenciennes, où il fait surtout œuvre de sculpteur. En 1365, il exécute à Saint-Denis, comme imagier du roi de France, les tombes de Philippe VI, du roi Jean, de la reine Jeanne de Bourgogne, de Charles V lui-même, qui n'était encore âgé que de vingt-sept ans. Il fait œuvre de peintre à Valenciennes en 1374, et la même année on le trouve qualifié « faseur de thombes » pour

(1) Froissart, Chroniques, liv. IV, chap. 14.

(2) Le Cabinet des manuscrits, t. 1er, p. 61-62 ; — Mandements de Charles V (1874), p. 55 n° 109, et p. 70-71 n° 144.

(3) Archives des sciences, arts et lettres, t. II, p. 415.

(4) Histoire de ïart dans la Flandre, l'Artois, le Hainaut, t. 1er, p. 242-257.

(5) Inventaires de Jean duc de Berry, t. 1er, p. LXXII-LXXV.

(6) Les travaux d'art exécutés pour Jean duc de Berry (1894), passim et plus spécialement p. 92-98.

(7) Fondation Eugène Piot. Monuments et mémoires [André Beauneveu et Jacquemart de Hesdin), t. III, p. 71-119.

(8) Les miniatures d'André Beauneveu, dans le Manuscrit, 1894 ; — Fondation Eugène Piot. Monuments et mémoires, t. 1er, p. 183.

le comte de Flandre. Il visite, en 1377-1378, le clocher de la cathédrale de Cambrai pour voir ce qu'il y reste à faire. En 1378 également, il fait une image de Notre- Dame pour le beffroi d'Ypres; puis il va, l'année suivante, rejoindre le comte de Flandre à Valenciennes. Attaché comme maître de ses œuvres de taille et de peinture au duc de Berry, nous le voyons, en 1393, travailler pour ce prince à Mehun-sur-Yèvre. Enfin, Beauneveu était certainement mort en 1403, car l'inventaire de la bibliothèque de ce même duc de Berry dressé cette année-là le mentionne sous cette forme : «... feu maistre André Beaunepveu ».

On a de ce grand artiste des œuvres incontestables : en petit nombre il est vrai, car les seules peintures qui lui aient été attribuées sans soulever d'objections sont les figures alternées de prophètes et d'apôtres qu'on admire dans un très beau Psautier (1), exécuté pour le duc de Berry (2) ; mais ces vingt-quatre tableaux suffisent amplement pour assurer à leur auteur une des premières places dans l'histoire de l'art français. Beauneveu fut évidemment un novateur. On lui trouverait aisément des précurseurs pour la disposition de ses figures de prophètes et d'apôtres (3); mais il a des qualités très personnelles qui en font un isolé. La netteté

(1) Bibl. nat., ms. fr. 13091 (Cat. des P. F., 2* partie, n°61).

(2) L'inventaire de la bibliothèque du duc de Berry, dressé en 1402, mentionne le volume en ces termes : a Item, un Psaultier escript en latin et en françoys très richement enluminé, où il a pluseurs ystoires au commencement de la main maistre André Beaunepveu. » — Les inventaires de 1413 et 1416 disent : «... de la main feu maistre André Beaunepveu. »

(3) Les diverses figures des apôtres en tête des épîtres catholiques dans la Bible de Jean de Papeleu, datée de 1317 (auj. Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5059), rappellent par bien des côtés les peintures ou plus exactement la disposition des peintures d'André Beauneveu.

de son dessin, sa peinture discrète, atténuée, ses chairs traitées presque en camaïeu ne se retrouvent, à ma connaissance, dans l'œuvre d'aucun autre miniaturiste de son temps. André Beauneveu semble avoir été un de ces artistes universels, comme la Renaissance italienne devait en offrir plus tard de si brillants exemples. Sculpteur et peintre de statues, il ne fut peut-être que par occasion peintre de manuscrits.

Il avait illustré en partie le Psautier du duc de Berry. On a conjecturé qu'il avait pu enluminer aussi un volume, aujourd'hui perdu, qui contenait la Passion en français et le livre Car Deus homo. C'est encore grâce à un article de l'un des inventaires du duc de Berry que cette particularité nous est connue ; mais le texte de cet article (1) ne me paraît pas tout à fait concluant, et la mention : «... qui fu de feu maistre André Beaunepveu », peut signifier, soit que le volume avait été offert par Beauneveu au duc de Berry, soit que celui-ci l'avait acquis de l'artiste ou de sa succession. Il me semble assez peu probable qu'en employant cette formule le rédacteur de l'inventaire ait voulu désigner le maître de Valenciennes comme Fauteur des illustrations. Rien ne prouve même que le livre ait été enluminé.

Un autre peintre excellent, contemporain de Beauneveu, est Jacquemart de Hesdin, à qui des œuvres d'enluminure ont pu être attribuées sans hésitation. Il était déjà au service du duc de Berry en 1384 (2) ; en 1398 il travaillait à la décoration du château de Poitiers (3) ;

(1) « Item, un livre de lettre de court où est la Passion en françois et le livre Cur Deus homo, qui fu de feu maistre André Beaunepveu.» Inventaire du duc de Berry de 1403 (J. Guiffrey, Inventaires de Jean duc de Berry, t. II (1896), p. 119, art. 944).

(2) Voir : L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, t. Ie1, p. 62, note 3.

(3) Voir : P. Guérin, Archives historiques du Poitou, t. XXIV, p. 299.

il était à Bourges au mois d'avril 1400 (1) ; il vivait probablement encore en 1413 (2). C'est à peu près tout ce qu'on sait de lui quant à présent. On pensait naguère que Beauneveu et Jacquemart avaient pu collaborer ; le fait n'aurait en soi rien de surprenant : tous deux étaient peintres et enlumineurs, tous deux étaient évidemment des artistes hors ligne, tous deux ont travaillé pour le duc de Berry vers la même époque, bien que Jacquemart de Hesdin fût sans doute plus jeune que Beauneveu. Depuis, cette opinion semble avoir été abandonnée. En tout cas, dans les œuvres assez nombreuses de Jacquemart de Hesdin, on ne retrouve aucun des traits caractéristiques du peintre de Valenciennes. Celui-ci, je le répète, est tout à fait original : il ne rappelle ses prédécesseurs ni par son dessin, ni par son coloris. Quant à Jacquemart, j'estime qu'il se rattache directement à la vieille école parisienne d'enluminure, dont jusqu'à lui le plus illustre représentant, qui nous soit connu, avait été Jean Pucelle. Jacquemart de Hesdin avait encore avec ce dernier un autre trait de ressemblance. Selon toute probabilité il était, comme Pucelle, chef d'atelier. C'est la seule explication satisfaisante qu'on puisse donner du passage suivant de l'inventaire du duc de Berry dressé en 1413: « .. unes très grans moult belles et riches Heures, très notablement enluminées et historiées de grans histoires de la main Jaquemart de Hodin et autres ouvriers de Monseigneur... » Si Jacquemart seul est nommé, c'est que les enlumineurs placés sous ses ordres n'ont sans doute

(1) Arch. nat., KK 254.

(2) L'inventaire du duc de Berry dressé cette année-là mentionne Jacquemart de Hesdin sans faire précéder son nom du mot « feu », qui à la même date accompagne, comme on l'a vu, le nom de Beauneveu.

aucune responsabilité. Le chef d'atelier a seul l'entreprise et la direction du travail. La personnalité des ouvriers qu'il emploie disparaît : c'est avec lui que traite le duc de Berry.

On ignore si cet artiste était vraiment originaire de Hesdin ; mais, de quelque province qu'il soit venu, il est l'un des plus parisiens qui aient illustré des livres. En lui s'épanouit la tradition des vieux enlumineurs. Souvent il atteint à la perfection ; mais il est au seuil d'une renaissance, et il n'en sera guère touché. Les œuvres qui lui appartiennent certainement sont les Grandes Heures du duc de Berry (1) et les Très belles Heures très richement enluminées du même (2). Ce sont là des pages admirables. Comme dans la plupart des beaux manuscrits du moyen âge, on peut observer en ces deux livres d'Heures des inégalités d'exécution évidentes ; tous les tableaux n'y ont pas été peints par la même main. Les « autres ouvriers de Monseigneur », enlumineurs anonymes, y ont certainement travaillé sous la direction de Jacquemart de Hesdin.

(1) Bibl. nat., ms. lat. 919 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 68). - Ce volume est ainsi décrit dans l'inventaire du duc de Berry de 1413 : « Item, unes très grans moult belles et riches Heures, très notablement enluminées et historiées de grans histoires de la main Jaquemart de Hodin et autres ouvriers de Monseigneur... t Voir : L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, t. 1er p. 63 ; — Gazette des Beaux- Arts, 2e période, XXIX (1884), p. 393-397 ; — R. de Lasteyrie, Fondation Piot. Monuments et mémoires, t. III, p. 71-119, passim.

(2) Bibl. roy. de Bruxelles, ms. n° 11060 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 70). Ce volume est ainsi décrit dans l'inventaire du duc de Berry de 1402 : « Item, une très belles Heures très richement enluminées et ystoriées de la main Jaquemart de Odin... » — Voir : L. Delisle, Mélanges de paléographie et de bibliographie, p. 295-303; —Gazette des Beaux-Arts, 2° période, XXIX (1884), p. 400; - R. de Lasteyrie, Fondation Piot. Monuments et mémoires, t. III, p. 71-119, passim. — Le portrait du duc de Berry que renferme ce manuscrit est reproduit dans Gazette des Beaux-Arts, 2* période, XXXV (1887), p. 158.

Je ne sais auquel d'entre eux doivent être attribués les encadrements; mais, quel qu'il soit, l'auteur était un animalier de premier ordre. Les oiseaux notamment sont exécutés avec une perfection qui n'a jamais été, non pas surpassée, mais égalée. Il faudrait étudier le peintre d'oiseaux en ces deux œuvres. L'artiste affectionne surtout le chardonneret, le plus choyé des oiseaux de France au moyen âge, le plus brillant de toute la faune ornithologique de notre pays. C'est toujours au chardonneret qu'il donne intentionnellement la place d'honneur, comme s'il voulait en faire une sorte de signature.

Nous ignorons ce qu'étaient ces « autres ouvriers de Monseigneur », collaborateurs de Jacquemart de Hesdin. Était-ce son beau-frère, Jean ou Jehan nin Petit ? Son valet, Godefroy? Son ennemi, le peintre Jean de Hollande ? Le beau-frère de celui-ci, Perrot Guernier, que dans une rixe, à Poitiers, le 8 janvier 1398, le valet Godefroy tuait d'un coup d'épée (1) ? Est-ce parmi les collaborateurs de Jacquemart que se trouvaient divers artistes qui, vers la même époque, ont dû jouir d'une certaine réputation, puisqu'ils étaient admis à travailler pour Isabeau de Bavière? Tel ce Geoffroi Chose, écrivain et enlumineur à Paris, qui, en 1397, fait des vignettes et des lettres d'or dans un livre d'Heures de la reine. Tel encore Robin de Fontaines, également écrivain et enlumineur à Paris, qui pour la même écrit et illustre, en 1398, plusieurs petits livres et des Heures. Un autre enlumineur parisien, Jean de Jouy, travaille aussi pour Isabeau en 1399 : sur son ordre, il décore un livre d'Heures, fait deux histoires de blanc et de noir dans les vieilles Heures de la reine et vingt histoires dans les

(1) Voir: P. Guérin, Archives historiques du Poitou, t. XXIV, p. 299.

Heures neuves (1). A vrai dire, il me paraît assez peu probable qu'on doive comprendre parmi les ouvriers du duc de Berry ces enlumineurs parisiens. Ceux-ci sont vraisemblablement des sédentaires : les ouvriers du duc, au contraire, se déplacent et le suivent. Les premiers sont rattachés à l'Université, ils forment à Paris une sorte de bourgeoisie artistique : les seconds semblent être des peintres de cour, comme on eût dit plus tard, changeant de lieu et de maître suivant les offres qui leur sont faites et les avantages qu'ils prévoient. — Au reste, on ne possède aucun manuscrit dans lequel on puisse reconnaître un de ceux qui ont été illustrés par Geoffroy Chose, Robin de Fontaines ou Jean de Jouy.

Nous sommes un peu plus heureux pour un autre enlumineur contemporain nommé Pierre Remiet. Cet artiste est peut-être le Perrin Remy mentionné plus haut dans les lettres de Charles V, du 5 novembre 1368. Ce qui est certain, c'est qu'en 1393 Pierre Remiet enlumina un manuscrit des Pèlerinages de Guillaume de Digulleville (2). Le volume, qui fut achevé le 29 avril 1393, est de la main d'un copiste appelé Oudin de Carvanai (3). Celui-

(1) Voir l'article de M. J. Guiffrey dans Nouvelles archives de l'art français, 1878, p. 208-210.

(2) Bibl. nat., ms. fr. 823 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 76). - Cf. L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, t. Ier, p. 37.

(3) C'est vraisemblablement cet Oudin de Carvanai qui était enterré dans l'église Saint-Merry, à Paris, en une tombe dans le chœur devant l'autel, sur laquelle se lisait cette épitaphe : « Cy gist Oudart de Cavarnai [sic], marchand et bourgeois de Paris, qui trépassa Tan de grâce mil quatre cent et douze, le vingt-sixième jour d'aoust, et Jeanne, femme de Oudart de Cavarnai, auparavant de Guillaume de La Dehors, fille de Henry Turpin, orfèvre et bourgeois de Paris, qui trépassa l'an de grâce mil quatre cent et dix-huit, le vingt-cinquième jour d'avril. » A côté était une autre tombe avec cette épitaphe : « Cy gist noble homme Jean de Cavarnai, écuyer et pannetier du roy

ci, suivant l'usage, laissa des places blanches pour l'illustration du livre. Or, au folio 18vo, le texte comportait, non pas une miniature, mais une simple figure géométrique, qu'Oudin de Carvanai se réservait d'exécuter luimême. L'enlumineur non prévenu s'y serait certainement trompé; le copiste écrivit donc dans la marge, en face de la place restée blanche : « Remiet, ne faites rien cy, car je y ferai une figure qui y doit estre. » Oudin de Carvanai oublia, d'ailleurs, sa promesse et la place ne contient encore aujourd'hui aucune figure ; mais l'avertissement du copiste à l'enlumineur nous a appris le nom de ce dernier. Si l'on en juge par la seule œuvre que nous connaissons de lui, Pierre Remiet n'était pas un artiste hors ligne ; cependant il eut des clients illustres : en 1396, il travaillait pour le frère du roi, Louis duc d'Orléans.

J'aurai plus loin l'occasion de parler d'une femme peintre qui eut vers le milieu du règne de Charles VI une véritable renommée. L'existence de cette artiste, qui s'appelait Anastaise, m'a été révélée par quelques lignes que lui a consacrées Christine de Pisan. L'enlumineuse Anastaise faisait payer fort cher ses ouvrages de peinture : Christine de Pisan, pour qui elle a travaillé, le constate, non sans une certaine amertume. Anastaise ne paraît pas avoir été une miniaturiste ordinaire ; elle exécutait de préférence les encadrements ou les bor-

notre sire Charles sixième, qui trépassa l'an de grâce mil CCCCXXV, le XV du mois de septembre. Dieu ait l'âme de luy. » (Épitaphiers manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 4619, fol. 47, et n° 5402, p. 272 et 273-274.) — On pourra s'étonner à bon droit de voir qualifier « marchand et bourgeois de Paris » un copiste de manuscrits ; mais Oudart ou Oudin de Carvanai ou Cavarnai, si c'est bien de lui qu'il s'agit ici, était probablement un libraire qui, comme la plupart de ses confrères, exécutait lui-même la copie de certains volumes.

8b LES MINIATURISTES

dures de pages et les fonds des miniatures, ce qu'on nommait alors les « champaignes » des « ystoires ». Jusqu'à présent on n'avait point soupçonné Anastaise, bien que de son temps elle ait été, semble-t-il, assez connue à Paris. D'autres artistes sont évidemment dans le même cas, car les seuls noms qui aient échappé à l'oubli sont ceux des peintres ayant travaillé pour des princes dont les comptes ou les inventaires ont survécu.

Parmi ceux-ci l'une des premières places appartient aux trois frères enlumineurs : Pol, Jehannequin et Hermann. Moins parisiens que Jacquemart de Hesdin, Pol de Limbourg et ses frères sont plus modernes par leur art, bien qu'ils aient vécu à peu près à la même époque. On peut les considérer comme les premiers paysagistes, comme ceux qui ont laïcisé en quelque sorte l'art religieux. Ils ont osé, les premiers peut-être, transporter dans les livres d'Heures les paysages réels : jusque-là les campagnes, les « champaignes », servant de fond aux scènes bibliques étaient purement conventionnelles. Ils y ont peint des châteaux du pays de France, avec les arbres, les rivières, les champs ensemencés, les prairies qui les avoisinaient : à Paris, le Louvre avec un laboureur hersant, un semeur, des pies courant sur les sillons, un épouvantail armé d'un arc, le Palais de saint Louis et la Sainte-Chapelle avec des faucheurs et des faneuses, puis le Mont-Saint-Michel, les châteaux de Vincennes, de Poitiers, de Saumur, de Brosses en Berry, etc. Il est vrai qu'ils ont placé ces sites réalistes dans les illustrations du calendrier, et c'est bien là qu'à toutes les époques les enlumineurs se sont donné carrière : c'est là, et là seulement d'ordinaire, qu'il faut chercher les scènes de la vie réelle, les repas, les promenades, les travaux des champs.

Quoi qu'il en soit, les trois frères enlumineurs ont été des artistes incomparables. Attachés pendant longtemps au duc de Berry en qualité de peintres et de valets de chambre, ils en reçoivent des dons fréquemment ; euxmêmes lui font aussi parfois des cadeaux. C'est Pol de Limbourg et ses frères qui ont enluminé les Très riches Heures du duc de Berry (1), ou du moins qui en ont illustré la première partie. Au moment de la mort du duc, on en trouva plusieurs « cayers en une layette » (2). Dans ces « cayers », autant qu'on en peut juger, Pol et ses frères avaient déjà peint quarante-quatre grandes miniatures et vingt-sept petites. Plus tard, le volume passa entre les mains des ducs de Savoie, et c'est pendant qu'il se trouvait en la possession de Charles Ier que l'illustration en fut achevée, très probablement par Jean Colombe, de Bourges. Le duc d'Aumale a raconté comment il acquit ce pur chef-d'œuvre à Gênes, en 1856, pour la somme de 19.280 francs (3). C'est M. Léopold Delisle qui, le premier, signala, en 1884, cet inestimable volume et appela l'attention sur les merveilleuses peintures qu'il contient, les meilleures sans doute qui aient été exécutées au moyen âge (4). Depuis, la renommée en est devenue universelle parmi les amateurs d'art.

La nationalité des frères de Limbourg a donné lieu à de nombreuses discussions. Leur nom semble indiquer une origine bien définie ; les uns ont vu dans leurs peintures une influence flamande, les autres une influence italienne ; d'autres encore ont cru y reconnaître la vieille tradition

(1) Musée Condé, à Chantilly, n° 1284 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 72).

(2) « Item, en une layette plusieurs caj^ers d'unes très riches Heures» que faisoient Pol et ses frères, très richement historiez et enluminez. » Inventaire du duc de Berry, dressé en 1416.

(3) Chantilly. Le Cabinet des livres. Manuscrits, t. I«> (1900), p. 59-60.

(4) L. Delisle, Les livres d'Heures du duc de Berry, dans Gazette des Beaux-Arts, 2« période, XXIX (1884), p. 401-404.

française. En thèse générale, il me semble vraiment bien difficile d'assigner une nationalité artistique à des enlumineurs qui, originaires du Nord ou du Midi, ont parcouru l'Europe en tous sens. Un peintre naît et travaille en Flandre ; il passe à Paris et se perfectionne sous la direction de maîtres parisiens ; puis il va pratiquer son art en Italie, où il trouve des formules nouvelles et reçoit d'ineffaçables empreintes. Est-il français, italien ou flamand? On ne dira jamais assez l'internationalisme de l'art vers la fin du moyen âge. Je fus témoin, il y a plus d'un quart de siècle, d'un assez plaisant débat à ce sujet. Il s'agissait de miniatures crues longtemps italiennes, que des érudits voulaient faire françaises. Mais voici qu'au moment où deux camps se formaient, l'un soutenant l'origine française, l'autre l'origine italienne, il apparut que le directeur de l'illustration avait écrit dans les marges des indications pour les enlumineurs. Or, ces indications étaient en langue flamande. Peut-être, au reste, tout le monde avait-il raison. C'est qu'il est très rare, sinon impossible, de trouver un manuscrit illustré entièrement par la même main. Au temps du duc de Berry notamment, les artistes affluaient vers la cour de Bourges, où ils savaient trouver un protecteur généreux. Il en vint de tous pays, qui, travaillant pour le duc et pour bien d'autres amateurs, collaborèrent sans distinction d'origine ou d'école. Dans nombre de manuscrits de luxe enluminés à cette époque, les flamands voisinent avec les italiens, les français avec les allemands, sans fondre tout à fait leur manière, bien que tous cherchent visiblement à former un ensemble homogène.

Si l'attribution à Pol de Limbourg et à ses frères des Très riches Heures du duc de Berry ne paraît pas douteuse, ou n'a du moins jamais été sérieusement contestée,

il n'en est pas de même pour quelques autres œuvres qui ont été hypothétiquement mises à leur compte. Toutefois, on s'accorde assez généralement à leur attribuer l'illustration des premiers cahiers d'une belle Bible moralisée de la Bibliothèque nationale (1). On a voulu voir également la main des frères de Limbourg (2) dans les deux grands tableaux qui décorent le canon d'un somptueux manuscrit du commencement du XVe siècle, le Missel de Saint-Magloire de Paris (3). Je ne pense pas qu'il faille, pour ce dernier volume, être trop affirmatif, et, à vrai dire, je ne vois pas dans ce travail une parenté bien marquée avec les Très riches Heures. Pour être attribuées à Pol de Limbourg, ces deux belles miniatures sont, à mon avis, trop parisiennes. Elles procèdent de ce grand art un peu archaïque dont l'une des dernières productions a été le Missel des évêques de Paris (4). Commencé pour Jacques du Châtelier, évêque de 1427 à 1438, le Missel des évêques de Paris fut achevé sous son successeur, Denis du Moulin, patriarche d'Antioche et évêque de Paris de 1439 à 1447. Dans ce manuscrit, comme dans ceux qu'illustra Jacquemart de Hesdin, les marges sont très élégamment ornées ; les oiseaux y sont abondants, et le chardonneret, cher aux peintres parisiens, y figure toujours en place honorable. Récemment l'hypothèse a été émise que les trois frères enlumineurs, Pol de Limbourg, Jean ou Jehannequin et Hermann, pourraient être identifiés avec les frères

(1) Ms. fr. 166 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 88J.

(2) Voir : A. de Champeaux et P. Gauchery, Les travaux d'art exécutés pour Jean duc de Berry (1894), p. 204.

(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. n» 623 (Cat. des P. F., 2* partie, n°222J. Ce Missel avait été donné à Saint-Magloire, en 1412, par Jehan de la Croix, conseiller et maître des comptes du roi, et damoiselle Jehanne la Coquatrixe, sa femme.

(4) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 621.

Manuel, qui ne seraient autres que les peintres Malouel, neveux du vieux maître Jean Malouel. Dans les comptes de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, on voit Polequin et Jonequin Manuel chargés d'enluminer une « très belle et notable Bible » pour le duc : on a pensé que ce Polequin et ce Jonequin Manuel étaient Pol et Jean de Limbourg. Toutes ces conjectures sont fort intéressantes et méritent d'être étudiées avec le plus grand soin ; mais on ne saurait dès maintenant se dire en possession de la vérité.

L'incertitude n'est pas moins grande pour d'autres peintres de la fin du XIVe siècle ou du commencement du XVe. On ne peut, par exemple, attribuer sûrement aucune œuvre d'enluminure à Jacques Cône, non plus qu'à Hainsselin de Haguenot ou à Ymbert Stanier ; et pourtant ces artistes paraissent avoir joui d'une grande notoriété. Le premier, Jacques Cône ou Coëne, originaire de Bruges, était certainement à Paris en 1398 (1). L'année suivante, il était appelé à Milan pour y travailler au Dôme ; puis il semble avoir de nouveau habité Paris dans les premières années du XVe siècle (2). On lui donne volontiers l'illustration des Heures de Boucicaut , appartenant aujourd'hui à Mme Jacquemart André (3). D'autres œuvres lui sont également attribuées ; mais les preuves indiscutables font défaut. Nous n'en avons pas de plus formelles pour faire honneur à Hainsselin de Haguenot des miniatures qui

(1) « Anno circoncisionis Christi 1398, die vero dominica, 28 julii, Johannes Archerius scripsit et notavit in Parisius sequencia capitula de coloribus ad pingendum per verba et signamenta que sibi dixit Jacobus Gona, flamigus pictor, commorans tune Parisius... » (Bibl. nat., ms. lat. 6741, fot. 81 v°.)

(2) Voir : A. de Champeaux et P. Gauchery, Les travaux d'art exécutés pour Jean duc de Berrg (1894), p. 121-124.

(3) Cat. des P. F., 2e partie, n° 86.

décorent un manuscrit de Gaston Phébus, conservé à la Bibliothèque nationale (1). Tout ce que nous savons, c'est que Hainsselin de Haguenot ou Haguenau [Lancelin de Haguenoe] fut, de 1409 à 1415, enlumineur et valet de chambre de Louis, duc de Guyenne (2), et qu'au commencement du XVe siècle, Jacques Cône, Hainsselin de Haguenot et Ymbert Stanier travaillèrent â l'illustration d'une Bible, en latin et en français, pour le duc de Bourgogne (3). En somme, sur ces peintres, comme sur bien d'autres de la même époque, la lumière se fera sans doute un jour ; mais il faut, quant à présent, se bien garder d'affirmations que l'état de nos connaissances n'autorise pas encore.

Avec Jean Fouquet nous sortons des ténèbres : le maître tourangeau a pris enfin la place à laquelle il avait droit. Depuis un demi siècle, il a été étudié si souvent que la seule liste des travaux auxquels il a donné lieu paraîtrait démesurément longue. Je ne m'attarderai point à répéter ce qu'on sait déjà. Fouquet, qui connaît les grands flamands, qui a vu l'Italie, n'est pas un homme du moyen âge. C'est à peine si on peut le comprendre parmi les enlumineurs. Son génie très mo-

(1) Bibl. nat., ms. fr. 616 [Cat. des P. F., 2" partie, n° 92).

(2) Voir : B. Prost, Liste des artistes..., dans Archives historiques, artistiques et littéraires, t. I«- (1889-1890), p. 426.

(3) Le 22 mai 1407, Jean sans Peur fit payer par Jacques Raponde « pour faire ystorier la Bible en latin et en françoiz que led. feu M9r [Philippe le Hardi] faisoit faire (laquelle mond. Sr a donnée à Mons. de Berry) aux personnes qui s'ensievent : c'est assavoir à Ymbert Stanier, enlumineur, XXIIII frans, le premier jour de mars mil ccc et ni [v. st.]; item, le 111e jour du mois ensieuvant, à Jacques Cône, paintre, XX frans ; item, à Hainsselin de Haguenot, enlumineur, le xvne jour de may mil cccc et quatre, XVI frans. » (Arch. de la Côte-d'Or, B 1547, f. 142 v° : cité par M. Bernard Prost dans Archives historiques, artistiques et littéraires, t. II (1890-1891), p. 343-344, note.)

derne est d'un peintre, et d'un peintre de la Renaissance, bien qu'il soit né vers 1415 et mort à Tours vers 1480. Nombreuses sont les œuvres qu'on lui donne; mais toutes les attributions ne sont pas indiscutables. L'ouvrage le plus connu de ce merveilleux artiste est sans aucun doute le livre d'Heures qu'il peignit pour Etienne Chevalier. Le volume, on ne l'ignore pas, a été dépecé. Des fragments en sont conservés à la Bibliothèque nationale (1), au British Muséum (2), au Musée du Louvre (3); mais le lot le plus important, quarante miniatures, fut acheté par le duc d'Aumale et constitue aujourd'hui le principal joyau du Musée Condé (4). Tout a été dit sur ce chef-d'œuvre du maître. Ceci est bien de Fouquet ; de lui encore, sans doute possible, l'illustration de deux beaux volumes contenant les Antiquités juives de Josèphe. Le tome 1er est à la Bibliothèque nationale (5) : il contient quatorze grandes histoires, dont onze sont « de la main du bon paintre et enlumineur » Jean Fouquet. Le tome II, dont on avait perdu la trace, a été retrouvé et acquis à Londres, en 1903, par M. H. Yates Thompson, mais mutilé malheureusement et ne possédant plus qu'une seule des treize miniatures qui l'ornaient (6).

D'autres œuvres ont été avec grande vraisemblance attribuées au chef de l'école tourangelle (7). Ce sont :

(1) Bibl. nat., Nouv. acq. lat. 1416 [Cat. des P. F., 2e partie, n° 131J.

(2) Addit. 16997.

(S) Cat. des P. F., 1™ partie, n° 50.

(4) Voir : Chantilly. Les quarante Fouquet, par F.-A. Gruyer,

(5) Bibl. nat., ms. fr. 247 (Cat. des P. F., 2< partie, n° 128J.

(6) Cat. des P. F., 2' partie, n° 129.

(7) Je ne parle point des tableaux qui seraient dus au pinceau de Jean Fouquet : on en trouvera l'indication clans le Catalogue de l'Exposition des Primitifs français, lr" partie, nns 38 à 53, 69, 237, 352, 35k.

un volume contenant le texte des Grandes Chroniques de France (1), certaines pages du célèbre manuscrit des Cas des nobles hommes et femmes de Boccace, conservé à la Bibliothèque royale de Munich (2), le frontispice d'un bel exemplaire des Statuts de Tordre de Saint- Michel (3). Le comte de Bastard lui donnait encore une partie des grandes peintures qui décorent une traduction de Tite-Live par Pierre de Bressuire (4) ; mais cette dernière attribution m'a toujours paru extrêmement douteuse.

On a beaucoup écrit sur Fouquet : son talent, son génie si l'on veut, a donné lieu à de nombreuses appréciations. Il fut assurément un portraitiste sans égal à son époque ; mais j'estime que, dans ses miniatures tout au moins, il vaut plus encore par le détail, par les scènes familières, par les paysages qui sont adorables. Si l'on devait lui faire une critique, que pour ma part je me garderai bien de lui faire, on lui reprocherait d'avoir traité ses personnages secondaires, ses arrière-plans, avec autant de soin que ses figures principales. Au reste, il humanise volontiers les personnes divines. S'il représente, dans les Heures d'Etienne Chevalier, la Trinité accueillant la Vierge, il fera trois hommes d'âge égal, se ressemblant, portant tous trois un globe à la main, assis sur des coussins identiques. Pour aller recevoir et couronner sa mère, Dieu le fils se lèvera, et soigneusement, comme un bourgeois rangé, il déposera sur son siège, avant de le quitter, le globe qu'il tenait. Nous voici bien loin de la Divinité, grave, bénissant, plus qu'humaine,

(1) Bibl. nat., ms. fr. 6465 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 130).

(2) Ms. français n° 6 (Cat. des P. F., 2< partie, n' 131*").

(3) Bibl. nat., ms. fr. 19819 (Cat. des P. F., 2' partie, n° 132).

(4) Bibl. nat., ms. fr. 20071 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 151).

que peignaient encore cinquante ans auparavant les miniaturistes parisiens.

Sans mysticisme, sinon sans émotion, Fouquet plus que nul autre a montré la voie aux peintres modernes. Sa grâce, son charme lui attirèrent des disciples nombreux, et dans les œuvres du maître il est malaisé de discerner les pages qui lui appartiennent en propre. La plupart des productions de cette grande école tourangelle ont entre elles un air de parenté si marqué que pendant longtemps on crut pouvoir les attribuer toutes au plus brillant de ses représentants, à Jean Fouquet. On rattachait même volontiers à fécole de la Loire les peintres de Bourges. Depuis, d'heureuses distinctions ont été faites. On a cité Jean Couart, enlumineur à Bourges, qui, en 1455, vendit à Marie d'Anjou, femme de Charles VII, « unes petites Heures à l'usaige de Paris ». M. Louis Thuasne a démontré (1) que les miniatures qui ornent un beau manuscrit, en deux volumes, de la Cité de Dieu (2) sont de la main d'un peintre habile nommé François, « egregius pictor Franciscus ». L'auteur de cette intéressante découverte a cru pouvoir identifier le peintre François avec François Fouquet, l'un des fils de Jean.

Bien d'autres noms d'enlumineurs ont été relevés qui furent vraisemblablement formés à l'école de Fouquet. Le plus connu de tous est Jean Bourdichon, un élève qui parfois égala son maître. Jean Poyet, autre tourangeau, paraît avoir eu aussi une grande réputation : on le trouve mentionné assez souvent de 1483 à 1497. Celte dernière année, il fit dans un livre d'Heures, sur l'ordre d'Anne

(1) Revue des bibliothèques, t. VIII (1898), p. 33-57 .

(2) Bibl. nat., mss. fr. 18 et 19 (Cat. des P. F., 2e partie, n°* M U2J.

LE MARIAGE DE LA VIERGE ET DE SAINT JOSEPH, MINIATURE SIGNÉE DE JEAN DE MONTLUÇON

(Bibl. de l'Arsenal, ms. n ' 438, fol. 74).

de Bretagne, vingt-trois histoires riches, sans compter les vignettes. Mais c'est une simple erreur qui pendant un temps rendit célèbre le nom de Jean Poyet : on lui attribuait à tort la paternité des Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1). Plus tard on reconnut que le véritable auteur de ces belles peintures était Jean Bourdichon (2). Je soulèverais sans doute l'indignation si je n'employais pas en parlant des Heures d'Anne de Bretagne, le plus populaire des livres enluminés, les ordinaires formules laudatives. C'est une œuvre hors ligne, un joyau inestimable, cela n'est pas douteux. Mais est-ce la faute de l'époque ou celle de l'artiste ? Toujours est-il qu'on n'y retrouve plus l'inspiration, le charme, la naïveté, la piété qui animent les productions des Jean Pucelle, des Jacquemart de Hesdin, des Pol de Limbourg. Ce n'est pas non plus la maîtrise de Jean Fouquet. Bourdichon eut pourtant un grand mérite : il donna un chef-d'œuvre

(1) Bibl. nat., ms. lat. 9474 (Cat. des P. F., 2" partie, n° 178).

(2) M. André Steyert découvrit à Lyon en 1868 et publia en 1880 dans les Nouvelles archives de l'art français, 2e série, t. II (1880-1881), p. 1 à 11, une pièce émanée d'Anne de Bretagne et datée du 14 mars 1507 (1508), ordonnant de payer à « Jehan Bourdichon » une somme de 1.050 livres tournois, tant pour certains autres services que « pour le récompenser de ce que il nous a richement et sumptueusement historié et enlumyné unes grans Heures pour nostre usaige et service ». Jusque-là on avait pensé que l'illustration des Heures d'Anne de Bretagne était due à Jean Poyet, à cause d'un compte qui contient le passage suivant : « A Jean Biveron, escripvain, demourant à Tours, pour avoir escript à la main unes petites Heures, que ladicte dame a faict faire, à l'usage de Bomme, et pour avoir fourni le vélin, xiiijc livres. 4 septembre 1497. — A Jehan Poyet, enlumineur et historieur, demourant audict Tours, la somme de sept vingt treize livres tournoys pour avoir faict esdictes Heures vingt trois histoire, riches, deux cent soixante unze vignettes et quinze cens verses. 29 août 1497. » — L'attribution semble inadmissible si l'on remarque que le volume enluminé par Jean Poyet était « unes petites Heures », et que les Heures d'Anne de Bretagne sont au contraire de très grand format.

en un temps où les miniaturistes n'en faisaient plus, et c'est une tâche plus difficile qu'on ne le croit que d'avoir du talent au milieu de la médiocrité générale.

Les bonnes miniatures sont rares, en effet, à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe : aussi, toutes celles qui sont l'œuvre de véritables artistes se rattachant fatalement à l'école de Touraine, les attribue-t-on volontiers à JeanBourdichon. M. Emile Mâle a cru reconnaître la main de ce peintre délicat dans plusieurs somptueux manuscrits de cette époque, et les arguments qu'il fournit à l'appui de sa thèse me paraissent sans réplique (1). Les peintures restituées par M. Mâle à Bourdichon sont celles des Heures du roi Charles VIII (2), des Heures de Ferdinand, roi de Naples(3) et d'un Missel de Tours (4). On pourra sans doute allonger cette liste. Dès maintenant je proposerai d'y joindre un charmant petit volume, fait pour un comte de Vendôme (5) : c'est un livre d'Heures, où l'on retrouve sans peine les Vierges et les vieillards observés dans les manuscrits mentionnés ci-dessus. Toutefois, pour ce dernier livre comme pour les autres, on ne saurait dire si l'on se trouve en présence d'œuvres personnelles de Bourdichon ou de travaux exécutés par ses élèves ou dans son atelier. Mais l'influence du maître est, en tout cas, si palpable, si évidente, qu'il est impossible, avec cette restriction, de ne pas souscrire aux conclusions de M. Emile Mâle.

Jean Bourdichon, qui naquit, croit-on, en 1457, était encore peintre officiel du roi en 1520. Il assista donc à la décadence complète de la miniature, bien que le

(1) Gazette des Beaux-Arts, 3e période, XXVII (1902), p. 185-203.

(2) Bibl. nat., ms. lat. 1370 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 177).

(3) Bibl. nat., ms. lat. 10532 (Cat. des P. F., 2e partie, ;î° 116).

(4) Bibl. nat., ms. lat. 886 (Cat. des P. F., 2° partie, n° 179).

(5) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 417 {Cat. des P. F., 2e partie, n° 239).

XVIe siècle offre encore exceptionnellement de beaux spécimens de livres enluminés, tout aussi bien du reste que le XVIIe et le XVIIK

Vers le temps où mourait Fouquet, où Bourdichon naissait à la renommée, vivait à Bourges un peintre appelé Jean de Montluçon : il paraît avoir eu une certaine réputation, que ne justifie pas entièrement, il faut l'avouer, la seule œuvre qui nous soit restée de lui. En 1477, « Jehan de Molisson, peintre », faisait à Bourges, pour être mises aux quatre coins de la ville, quatre figures de Jean de Chalon, prince d'Orange, pendu la tête en bas comme « traistre et desloyal au roy. » On a publié quelques documents relatifs à cet artiste pour les années 1485 à 1492 (1). Enfin, nous possédons un livre d'Heures dont l'enluminure est certainement de sa main (2). Malgré quelques mutilations anciennes, le volume ne contient pas moins de vingt-neuf grandes miniatures et quarantetrois petites, sans compter les initiales ornées de figures au nombre de trente-et-une, et les douze grandes et douze petites miniatures du calendrier. Toutes ces peintures ne sont point comparables à celles des Fouquet et des Bourdichon ; mais l'une d'entre elles offre néanmoins un réel intérêt. Il est extrêmement rare, comme j'ai eu l'occasion de le constater, de voir des miniatures signées. Or, au fol. 74 de son livre d'Heures, Jean de Montluçon a représenté le mariage de la Vierge et de saint Joseph, et, content sans doute de son œuvre Jugeant en outre la place honorable, il a mis sur la bordure du vêtement du grand-prêtre officiant cette précieuse inscription : « Johannes de Montelucio

(1) Notamment dans Archives de Vart français, 2e série, t. Ier (1861), p. 238,243-244.

(2)Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 438 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 232}.

me pinxit » (fig. 11]. La signature d'un enlumineur sur la miniature même est un fait presque unique en France au temps de Jean de Montluçon.

Pourquoi les bons peintres de manuscrits ont-ils été si modestes qu'ils n'ont pas voulu signer leurs tableaux? Que n'ont-ils imité Jean de Montluçon, qui pourtant ne les valait pas ? L'histoire de l'art en France en eût été singulièrement éclairée. Malgré tout, nous connaissons les noms de plusieurs miniaturistes français qui furent certainement parmi les meilleurs, Honoré, Jean Pucelle, André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin, Paul de Limbourg et ses frères, Jean Fouquet, Jean Bourdichon, et nous avons d'eux des œuvres dont l'origine semble indiscutable. Depuis cinquante ans on a donc fait un grand pas ; mais il reste encore bien à faire : car, à côté de ces artistes, il y en eut beaucoup d'autres, fort habiles aussi, que nous ignorons totalement.

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