ROI DE MACÉDOINE, ET SES DEUX FILS
(Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5193, fol. 213).
(Cliché communiqué par la Revue Archéologique).
chefs d'ateliers songèrent donc à avoir recours, pour guider leurs ouvriers, à des indications plus précises que les instructions écrites. Ils leur fournirent des modèles sous forme d'esquisses, dont beaucoup subsistent encore à demi effacées sur les marges des manuscrits enluminés. Ces esquisses, qui avaient passé jusqu'ici inaperçues (1), sont nombreuses ; mais la plupart du temps elles sont peu apparentes, et il faut examiner les marges avec la plus grande attention pour les découvrir. Toutes, en principe, devaient être anéanties. Aussi le nombre, dans chaque manuscrit, en est-il très variable, puisque cela dépend du plus ou moins de soin qu'on a apporté à les faire disparaître. Il est bien rare qu'elles n'aient pas subi un commencement de grattage. J'en ai observé pourtant qui sont absolument intactes et telles que les a vues le miniaturiste à qui elles devaient servir de guide.
Ces esquisses intactes, je les ai surtout rencontrées dans les marges des manuscrits dont le parchemin n'a pu supporter le frottement. Il est vraisemblable que celui qui était chargé d'effacer ces dessins s'est trouvé découragé quand il a vu que son grattoir et sa pierre ponce trouaient le parchemin ; il a mieux aimé laisser
(1) C'est dans une lecture faite le 11 mars 1904 à l'Académie des inscriptions et belles-lettres que j'ai signalé pour la première fois 1 existence de ces esquisses, ou du moins que j'en ai parlé un peu longuement (Voir : Académie des inscriptions et belles-lettres, Comptes rendus des séances de l'année 190b, p. 121-132. Voir aussi, pour plus de détails, l'article que j'ai publié, sous le titre de Les Esquisses des miniatures, dans la Revue archéologique, 1904, t. II, p. 17-45); mais dès 1885 j'avais constaté la présence d'esquisses dans le manuscrit n° 588 de l'Arsenal. « Il est à remarquer, disais-je alors en décrivant ce volume, il est à remarquer qu'on voit encore sur un grand nombre de marges les dessins ou les ébauches de dessins qui ont servi de modèle |au miniaturiste » {Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, t. 1«' (1885), p. 439-440).
subsister ces traces du travail primitif des peintres que de continuer à détériorer le manuscrit qui lui était confié. On peut admettre aussi qu'au moment où on les effaça les esquisses aient été entièrement invisibles. Peut-être, sous l'influence de causes que nous ignorons, ces dessins ont-ils reparu. L'action de l'air, s'exerçant pendant plusieurs siècles sur la matière qui a servi à les tracer, peut avoir produit des effets inattendus, des transformations que la chimie expliquerait. On aurait d'autant moins le droit de nier a priori ce phénomène que nous ignorons la composition exacte de la matière dont usaient les auteurs des esquisses.
Quoi qu'il en soit, les manuscrits qui portent sur leurs marges les esquisses des miniatures dont ils sont ornés se rencontrent très fréquemment. J'ai constaté la présence de ces intéressants dessins sur des volumes des XIIIe, XIVe et XVe siècles. L'usage des esquisses semble avoir été général de la fin du XIIIe siècle au commencement du règne de Charles VII. Il est vrai que jusqu'à présent mes observations ont porté presque exclusivement sur les manuscrits à peintures qui se trouvaient plus naturellement sous mes yeux, c'est-àdire sur ceux de la Bibliothèque de l'Arsenal ; mais j'ai pu y constater que beaucoup d'entre eux — et ils sont nombreux à l'Arsenal — sont encore pourvus de leurs esquisses. J'en signalerai quelques-uns : j'ai choisi de préférence des manuscrits connus.
Pour le XIII0 siècle, je citerai le tome Ie1 d'une belle Bible française, contenant de la Genèse au Psautier (1), un grand volume renfermant une traduction française de l' Histoire de la guerre sainte de Guillaume de Tyr, avec continuation (2), puis le recueil souvent étudié des
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5056.
(2) Ibid., n° 5220.
Poésies de Robert de Blois (1). — Pour le XIVe siècle, je puis mentionner, entre autres, une Bible latine complète en un volume (2), la Bible française très connue de Jean de Papeleu, exécutée en 1317 (3), un exemplaire du Trésor de Brunetto Latini (4), un volume copieusement illustré des Romans de la Table Ronde (5), et enfin un recueil des Poésies de Guillaume de Machault (6).
Je cite à dessein des Bibles et des manuscrits d'auteurs profanes, afin de montrer que les esquisses se rencontrent aussi bien dans les unes que dans les autres.
Pour la première moitié du XVe siècle, je signalerai : d'abord un grand et beau manuscrit des Cas des nobles hommes et femmes de Boccace (7), puis un remarquable exemplaire du Trésor des histoires jusqu'à Jean XXII (S), contenant plus de deux cents peintures. Il serait fastidieux de prolonger cette énumération ; mais je ne dois pourtant pas omettre de mentionner comme portant des esquisses, très soigneusement effacées il est vrai, mais visibles encore à quelques endroits, ce beau Térence, bien connu de tous ceux qu'intéressent les arts, qu'on appelait autrefois le Térence de Charles VI et qui a figuré dans la bibliothèque du duc Jean de Berry, à qui l'avait prêté le dauphin Louis, duc de Guyenne, frère aîné de Charles VII (9).
Je n'ai point encore exploré pour y rechercher les esquisses l'incomparable fonds de manuscrits à pein-
(1) Bibl. de l'Arsenal, n°5201.
(2) Ibid., n° 588 {Cat. des P. F.,
2e partie, n° 242 J
(3) Ibid., il" 5059.
(4) Ibid., n° 2677.
(5) JMd.,n°3482.
(6) Ibid., n° 5203.
(7) Ibid., n° 5193.
(8) Ibid., n° 5077.
(9) Ibid., n° 664 (Cat. des P. F., 2* partie, n° 230 bis).
tures de notre Bibliothèque nationale ; mais il n'est pas douteux que la moisson y sera abondante. On en peut dire autant de la collection du British Muséum. Parmi les manuscrits qui, dans ce dernier dépôt, sont encore ornés de leurs esquisses, j'en signalerai deux seulement : le manuscrit Harley 616, et le Royal 18 D vin. Ce sont deux volumes d'origine française et probablement parisienne, l'un du XIIIe siècle, l'autre du XIVe.
Le nombre des esquisses que j'ai observées et notées sur ces volumes et sur d'autres se monte à plusieurs centaines : je n'en puis donner ici que quelques spécimens.
Voici d'abord (fig. 12 et 13) deux scènes de bataille. La comparaison de la seconde miniature et de son esquisse (fig. 13) est assez instructive. Sans trop se préoccuper de la foule des combattants, le dessinateur avait figuré au premier plan un cavalier, Jules César, lancé au galop. Dans sa course, le général romain se soulève de la selle, son manteau flotte, tout son corps se porte en avant ; le cheval aussi est tout entier à l'action, sa croupe est tendue. D'un trait, le maître nous donne l'impression d'un violent mouvement. Considérons la miniature qui est sortie de ce dessin aujourd'hui à demi effacé : le cavalier combat, il est vrai, mais il est presque collé à sa selle, et, singulière anomalie, le cheval galope des jambes de devant, tandis que son arrièretrain est au repos. — L'esquisse de la première miniature (fig. 12) ne pouvait guider l'enlumineur que pour le personnage du premier plan, et il a bien suivi l'indication donnée ; mais que dire de ce Prusias II, roi de Bithynie (fig. 14), portant un bissac sur l'épaule et un baril au côté? Il marche en feignant de s'appuyer sur un long bâton ; mais, s'il s'y appuyait vraiment, le bâton glisserait vite dans sa main et viendrait le frapper au visage.
Fig. 17