‹ Les miniaturistes françaisChapitre 22 sur 43 · SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE ET ÉLECTE · texte numérisé non relu

SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE ET ÉLECTE

(Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 588, fol. 380 v°).

(Cliché communiqué par la Revue Archéologique).

quand la miniature est au haut de la page. Pendant cette période il n'est pas rare de voir l'esquisse apparaître sous les ornements qui chargent la page dans le bas. Si l'on considère que c'est précisément au XIVe siècle que s'est généralisée la mode de décorer le bas des pages d'ornements plus larges que ceux des marges du haut et des côtés, il est une question qu'on est en droit de se poser. Cette habitude n'aurait-elle pas été motivée par le désir de cacher, en les couvrant de peintures, les parties grattées du parchemin? C'est là un petit problème que je n'ai pas la prétention de résoudre. Je ne nie point que certaines esquisses ont été faites par l'enlumineur lui-même ; mais en beaucoup de cas le dessin de l'esquisse est si manifestement supérieur à celui de la miniature qu'on ne saurait attribuer l'une et l'autre à la même main. Au reste, il paraît bien qu'au moyen âge on se soit appliqué à distinguer le travail du maître et le travail des aides. Notre expression « fait de main de maître », que nous employons aujourd'hui d'une façon assez banale pour désigner tout ce qui nous semble remarquable, a eu sans doute jadis un sens plus précis, quand elle était appliquée aux œuvres de peinture. Guillaume de Machault en fournit un exemple assez curieux dans la description d'une chapelle décorée avec grand luxe :

En une chapelle moult cointe,

D'or et de main de maistre pointe... (1)

La supériorité de l'esquisse sur la miniature n'est pas, d'ailleurs, la seule preuve de l'intervention d'un maître dans l'illustration des manuscrits. Nous en avons de

(1) Guillaume de Machault dit encore (Le livre du Voir-dit, vers 3887-3888) :

Si attaingny une clavette

D'or et de main de maistre faite...

plus convaincantes. A côté des esquisses j'ai rencontré assez fréquemment des ordres écrits, des notes explicatives, qui n'auraient aucune raison d'être si l'enlumineur avait fait ses esquisses pour son propre usage. On ne se donne pas à soi-même des ordres écrits.

Je citerai quelques exemples de ces ordres ou de ces notes explicatives.

Dans un volume des premières années du XIVe siècle (1), en tête d'une épître de saint Pierre, on voit l'apôtre et son disciple (2). Le chef d'atelier, dans l'esquisse, a figuré le saint coiffé d'une tiare sans couronnes; mais comme il avait déjà, dans le cours du volume, esquissé plusieurs personnages portant un haut bonnet, il pouvait y avoir confusion. Il a donc écrit, audessus de la tête du saint, ce nom : Pierre.

Une autre miniature du même manuscrit représente saint Jean l'Évangéliste parlant à Électe (fig. 22J. L'esquisse au crayon de la marge nous montre la femme coiffée d'un chaperon dressé sur la tête en forme de bonnet pointu, à peu près comme le saint Pierre de l'esquisse précédente. L'enlumineur eût pu être embarrassé. Fallait-il faire là un pape ou une femme? Le maître lui-même a senti que son esquisse était d'une interprétation difficile. Il dessina donc, au-dessus, une autre tête de femme, coiffée, non plus du chaperon à pointe, mais d'un molequin plat, avec la guimpe, la cornette et la mentonnière; et, pour que l'enlumineur n'eût plus aucune hésitation, il écrivit à côté de cette nouvelle esquisse explicative le mot : famé. L'enlumineur suivit docilement l'indication et copia l'esquisse nouvelle.

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 588 (Cat. des P. F., fr partie, n° 242).

(2) Fol. 377 v°.

Nous trouvons dans un autre volume des preuves plus décisives encore. Le manuscrit est très connu : c'est une Bible historiale, que Jean de Papeleu acheva d'écrire, en 1317, dans le centre même de la production du livre à Paris, rue des Écrivains (1). Ce beau volume a appartenu au connétable Charles d'Albret, captai de Buch, tué à Azincourt. Il contient cent soixante-seize peintures de grande valeur : les esquisses qui ont servi de modèle aux enlumineurs y ont été effacées avec soin ; cependant vingt-quatre sont encore visibles. Il est probable que la plupart des esquisses étaient accompagnées d'instructions écrites du chef d'atelier : le couteau du relieur les a fait disparaître ou entièrement ou partiellement. Quelques-unes pourtant ont subsisté intactes. L'une d'elles nous fournit un texte intéressant (2); elle est ainsi conçue : « Daniel en vision, qui voit. j. home vestu de linge, saint d'une sainture d'or, sicomme ilec en la paje. » Ici le chef d'atelier ne se contente pas de donner une esquisse à l'enlumineur, il y joint une description écrite de la scène à représenter, et il ajoute : « Comme ici, dans la page. » Ce dernier mot mérite de retenir l'attention. Sans oser l'affirmer d'une façon absolue, j'incline à croire que le mot page est pris ici dans un sens particulier, dans le sens de dessin ou d'esquisse. Au moyen âge, page, pagina, a souvent voulu dire tableau, dessin. Du Cange en a cité des exemples, aussi bien que du mot paginator pris dans le sens de dessinateur (3).

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5059.— « Anno Domini millesimo trecentesimo septimo decimo, hoc opus transcriptum est a Johanne de Papeleu, clerico, Parisius commoranti in vico Scriptorum, quem velit servare Deus, qui est retributor omnium bonorum, in secula seculorum. Amen. »

(2) Fol. 203 v».

(3) J'avais pensé un instant que les termes paignéres, paingnierres, paignéor, paingnéour, paingneur, employés au moyen âge pourdési-

J'ai noté moi-même un certain nombre de textes où le sens de ces mots n'est pas douteux. J'ai eu aussi l'occasion de signaler l'usage qu'on a fait, au XIVe et au XVe siècle, du mot paginœ pour désigner les grandes peintures à pleine page qu'on voit fréquemment au canon des Missels (1). Dans d'autres textes, les pages, paginœ, sont des cartes à jouer (2) ou des dessins et plans d'architectes (3). Enfin, dans d'autres encore, on voit clairement distinguer le peintre du dessinateur par l'emploi des termes pictor et paginator (4).

Au reste, il est difficile d'imaginer un art exercé sans le concours d'un maître, quel que soit le nom sous lequel celui-ci ait été désigné; et l'usage des esquisses est sans doute aussi ancien que la peinture elle-même. En tout cas, dès le haut moyen âge, en face de la place réservée pour les initiales d'or et de couleur, on voit souvent dans la marge la lettre qui doit être faite. Ces lettres-modèles sont généralement minuscules; mais avec un peu d'attention on les découvrira dans un très grand nombre de manuscrits. Quelquefois même, quand il s'agit de grandes lettres devant contenir un ornement, le chef a esquissé à côté de la lettre la forme générale de cet ornement. Ces habitudes étaient universelles. Or, si

gner, soit le peintre, soit le dessinateur, avaient pu être formés sur paginator, paginatorem; mais cette origine est trop incertaine pour être proposée.

(1) Bulletin de la Société des Antiquaires de France, année 1904, p. 162-163.

(2) « Paginœ, folia lusoria, ni fallor. Ludus ad paginas, nostris Jeu de cartes » (Du Cange, au mot Pagina).

(3) « Pageramentum [Paginamentum (?)], linearis adumbratio, descriptio, gall. Dessein » (Du Cange, au mot Pageramentum).

(4) Jean Busch, dans son Chronicon Windesemense (liv. II, chap. XLIII), cite un religieux de son couvent, nommé Henri Mande, qui était infirme et qui, pendant trente ans, fut « magnarum litterarum Missalium, Bibliœet librorum cantualium optimus pictor et paginator ».

l'on songe qu'à l'époque romane les premières illustrations des manuscrits ont été les lettres ornées, que ces lettres ont ensuite contenu de véritables miniatures, et que c'est en somme assez tard que les miniatures ont commencé à s'évader de la lettre pour former des petits tableaux indépendants, on comprendra qu'il a dû sembler tout naturel aux chefs d'atelier d'esquisser dans les marges les scènes qui devaient faire le sujet des illustrations. Ils n'ont fait que suivre la tradition de ceux qui dirigeaient le travail des enlumineurs d'initiales et des rubricateurs.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette question ; mais ce qui précède suffira peut-être à montrer qu'on ne se trompait point quand on parlait des ateliers de miniaturistes. Comment étaient organisés ces ateliers? Nous n'en savons rien encore. Le seul point qui semble bien établi, c'est qu'il y eut des groupements d'enlumineurs, auxquels un dessinateur préparait la besogne. Et ceci nous explique pourquoi en de détestables miniatures on peut rencontrer une excellente ordonnance des scènes. C'est là encore la cause des inégalités qu'on constate très fréquemment dans l'exécution des miniatures d'un même manuscrit. De fort mauvais enlumineurs ont souvent travaillé sur des esquisses de maîtres. Il serait donc tout à fait injuste d'attribuer au maître lui-même des œuvres médiocres, qu'il eût probablement désavouées, mais dont il n'avait dû en tout cas fournir que le modèle.

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