ET MINIATURISTES
Que tous les bons dessinateurs aient été peintres, rien ne semble moins douteux : il n'est pas aussi certain que tous les enlumineurs aient été capables de composer une scène. A coup sûr, le peintre dessinait et appliquait les couleurs ; mais peut-être, au moyen âge comme de nos jours, l'enlumineur n'était-il souvent qu'un ouvrier d'art chargé de colorier, sans plus, les dessins du peintre. Beaucoup d'artistes, en tout cas, sont qualifiés peintres et enlumineurs. D'autre part, on voit fréquemment des peintres confier à des ouvriers spéciaux l'enluminure de livres dont ils ont reçu la commande. Il y a de nombreux exemples de ces colla-
borations (1); mais les manuscrits enluminés n'offrent pas toujours des signes permettant de discerner le travail du maître et le travail de l'aide. C'est dans les dessins au trait, les « portraits d'encre », comme on disait au temps de Charles VI (2), ou dans les dessins légèrement teintés, et non pas dans les miniatures où flamboient l'or et les couleurs vives, qu'apparaît sans altération l'art précis, classique, j'allais dire antique, des maîtres peintres du moyen âge. Avant la seconde moitié du XIVe siècle ces dessins sont presque rares. Jusque-là le goût public s'accommodait mal des œuvres simples : il y fallait le clinquant des couleurs. Quelquefois cependant, pour sa propre satisfaction peut-être, un artiste supérieur faisait un tableau sobre et n'y laissait pas ajouter l'éclat des ors, des bleus et des rouges. J'en donne ici un spécimen ffig. 23) : c'est une saisissante représentation des trois morts et des trois vifs (3). Aucune main étrangère n'y a collaboré, et je n'hésite pas à voir là le travail d'un maître. Celui qui l'exécuta était évidemment capable de guider d'autres artistes et de leur fournir des esquisses.
Ces esquisses n'étaient point toutes dessinées sur les marges des manuscrits. Certaines peintures expo-
(1) Je ne citerai que le suivant : « 5 juin 1447. A Bertholomieu de Clerc, peintre cludit seigneur [le roi René], le Ve jour dudit moys, la somme de dix florins six gros en six escuz d'or neufz, pour certaines lettres d'or faictes par ung enlumineur d'Avignon en unes Heures dudit seigneur». — « Juin 1447. A Bertholomieu, paintre, pour avoir fait enluminer les Heures du roy... » (Extraits des comptes et mémoriaux du roi René, publiés par A. Lecoy de La Marche, Paris, 1873, p. 173).
(2) Sur les « portraits d'encre », voir : Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1904, p. 147-148, et Revue archéologique, 1904, t. II, p. 21-22.
(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 3142, fol. 311 v°.
Fig. 23