SAINT PIERRE ET SAINT PAUL SE TOURNANT LE DOS
(Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 414, fol. 125).
sées pendant des siècles à un frottement énergique ont eu leurs couleurs entièrement enlevées, et sur le parchemin apparaît aujourd'hui l'esquisse primitive. Dans ce cas, l'enlumineur a donc d'abord travaillé directement sur une esquisse, puis, après avoir appliqué les couleurs, il a dessiné sur ces couleurs séchées les divers contours des personnages et des objets, les détails du visage, les plis des vêtements. Des exemples de ce même procédé nous sont encore fournis par les manuscrits dont l'illustration n'a pas été achevée : ils sont très nombreux. On voit, aux endroits où devaient être faites les miniatures, des dessins, le plus souvent à l'encre, qui n'ont encore reçu aucune application de couleurs (1).
Dans d'autres miniatures, la couleur enlevée, il ne reste plus rien que le parchemin nu sans aucune trace de dessin. Il semble bien qu'en ce cas l'enlumineur n'a pu être guidé dans son travail que par un modèle placé sous ses yeux. Ce modèle a dû souvent être fait sur des feuilles séparées. D'ailleurs, la pensée de se servir de ce dernier procédé a dû si naturellement se présenter à l'esprit qu'on s'expliquerait difficilement qu'il n'ait pas été employé. Jusqu'à preuve du contraire, nous pouvons donc supposer que les auteurs des grandes miniatures à pleine page, qui sont de véritables tableaux, ont usé
(1) On peut signaler comme de bons spécimens de ces volumes inachevés dans lesquels l'esquisse était faite à la place que devait occuper la miniature : un fragment de la Bible glosée en français de Jean de Sy, du milieu du XIVe siècle (Bibl. nat., ms. fr. 15397, Cat. des P. F., T partie, n° 33J, un Livre des propriétés des choses de Barthélémy l'Anglais, traduit en français par Jean Corbichon, de la seconde moitié du XVe siècle (Bibl. nat., ms. fr. 22532, Cat. des P. F., 2e partie, n° 14-8J, et un exemplaire du Livre du roi Modus et de la reine Ratio, de la fin du XVe siècle (Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5197).
de modèles dessinés sur des feuilles volantes (1) ou sur des carnets du genre de ceux que M. Julius von Schlosser a récemment signalés (2).
C'étaient là, en somme, de véritables cartons, comme ceux dont on s'est sans doute toujours servi pour les peintures à fresque, pour les tapisseries et pour les vitraux. En tout cas, il ne me semble pas douteux que ces modèles sur feuilles, ces cartons ont été en usage pour l'exécution des miniatures qui devaient être reproduites à très grand nombre, comme celles qui illustraient les livres d'Heures. J'ai pris au hasard trois de ces livres d'Heures manifestement sortis du même atelier (3). Toutes les peintures dont ils sont ornés (ce ne sont pas des chefs-d'œuvre) ont été copiées sur des modèlestypes, modèles quelquefois différents mais toujours dessinés par le même maître. Deux peintures relatives à David méritent d'être remarquées. Dans l'un des livres d'Heures, le plus grand, l'enlumineur a reproduit en haut l'un des modèles qu'on lui avait donnés, Samuel sacrant David, et dans la miniature du bas il a placé David tuant Goliath (4). L'illustrateur du second manuscrit ayant un espace plus restreint à sa disposition, car le manuscrit est plus petit, s'est contenté de repro-
(1) L'usage des « patrons » ou « pourtraits », c'est-à-dire des modèles dessinés, a été certainement général au moyen âge. Dans la querelle qu'ils eurent à Poitiers, en 1398, avec un autre peintre nommé Jean de Hollande, querelle qui amena la mort de l'aide de ce dernier, Jacquemart de Hesdin et son beau-frère Jean Petit étaient accusés par leur confrère de lui avoir volé ses couleurs et ses « patrons ». Voir: P. Guérin, Archives historiques du Poitou, t. XXIV, p. 299.
(2) Vademecum eines fahrenden Malergesellen, dans Jahrbuch der kunsthistorischen Sammlungen des allerhôchsten Kaiserhauses, t. XXIII, fascicule 5 (Vienne, 1903), p. 314-326.
(3) Bibl. de l'Arsenal, mss. n°* 414, 1176, 1181.
(4) Ms. ^ 1181, fol. 187.
duire la mort de Goliath, c'est-à-dire le plus petit modèle (1). Sauf quelques différences dans le fond du tableau, la scène est identique quant au dessin, les couleurs seules varient dans les deux miniatures. On ne peut pas dire que l'une a servi de modèle à l'autre ; elles ont été exécutées d'après un modèle unique.
Une autre miniature, dans deux de ces livres d'Heures, représente saint Pierre et saint Paul; elle se trouve aux antiennes et oraisons des saints. Le modèle était sur deux feuilles : saint Pierre sur l'une, saint Paul sur l'autre, afin qu'on pût représenter chaque apôtre séparément quand il y avait lieu de le faire. Mais, prévoyant qu'on aurait à les réunir, le dessinateur les avait figurés dans une pose qui, en les plaçant d'un certain côté, permettait de leur donner l'aspect de deux personnes causant ensemble. Ici on devait les réunir. L'un des enlumineurs a bien placé correctement ses personnages qui sont tournés l'un vers l'autre (fig. 24) ; maisle second miniaturiste a, par inadvertance, changé de place ses modèles, si bien que saint Paul penche la tête comme pour parler, mais il tourne le dos à saint Pierre qui lui rend la pareille (fig. 25). Les méprises de ce genre sont nombreuses. Il y en a de plus répréhensibles, car les enlumineurs ne se sont pas toujours piqués d'être grands clercs.
Certains illustrateurs n'hésitent pas à recopier plusieurs fois un modèle dans le même volume à quelques pages de distance (2). D'autres vont plus loin
(1) Ms. n« 1176, fol. 76.
(2) Les premiers imprimeurs n'ont point rompu, on le sait, avec cette tradition. Il n'est pas rare de voir dans les incunables une gravure reparaître à des espaces rapprochés, quelquefois même, dans les volumes in-folio, à des pages se suivant immédiatement.
encore : ils reproduisent la même miniature à plusieurs exemplaires dans la même page ; mais dans ce cas les couleurs sont changées d'une image à l'autre (1).
Nous sommes naturellement portés à considérer presque toutes les miniatures de nos manuscrits comme des œuvres entièrement originales. Or, il est vraisemblable, au contraire, que bon nombre de ces petits tableaux ne sont que des travaux de seconde main, exécutés d'après des dessins dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Ce que j'avance ici pourra peut-être causer quelque étonnement, car je crois bien que c'est la première fois que cette opinion est émise. Certes, on n'ignorait pas que les enlumineurs avaient copié volontiers des peintures antérieures ; mais je dois donner les raisons qui me font penser que bien des miniatures ont été faites à l'aide de simples modèles dessinés. En examinant minutieusement les illustrations de manuscrits du moyen âge, même des plus beaux, on n'est pas peu surpris de constater que certaines images y sont retournées. Cette anomalie est surtout visible quand l'artiste a représenté un personnage agissant : c'est souvent la main gauche qui joue le rôle de la droite, et réciproquement. On voit, par exemple, un scribe tenant le grattoir dans sa main droite, écrivant de la main gauche et traçant ses lettres de droite à gauche. Si l'on a bien pu par hasard figurer un scribe gaucher, il n'est vraiment pas possible d'admettre que ce scribe ait copié un livre de langue latine ou française en commençant ses lignes à droite : c'est pourtant le cas de certains copistes qu'on voit représentés dans les manuscrits. J'ai fait reproduire ici une miniature (flg. 26) qui sert de frontispice à un bel exemplaire du Miroir historial de Vincent
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 702 (XIVe siècle), fol. 290.
de Beauvais, traduit en français par Jean du Vignay (1). Elle nous montre à gauche saint Louis et Vincent de Beauvais, à droite la reine Jeanne de Bourgogne et Jean du Vignay. M. Léopold Delisle, qui a savamment étudié ce volume (2), pense que c'est l'exemplaire même qui fut offert, en 1333, par le traducteur à Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe VI. Ce serait donc là un livre de grand luxe, destiné à la reine de France. Or, que voyons-nous sur le frontispice ? Des images retournées.
Il m'a semblé intéressant de donner ici la reproduction de la miniature telle qu'elle nous apparaît dans le volume (fig. 26), et de mettre au-dessous, rétablis d'après la miniature, les modèles qui ont dû servir à l'enlumineur. Dans la miniature achevée, à gauche, Vincent de Beauvais reçoit de saint Louis l'ordre de composer ses Miroirs. Il a déjà écrit et s'apprête à continuer, mais dans quelle étrange position ! La main droite est levée, et c'est la gauche qui tient la plume sur le livre (3); l'encrier est placé aussi à gauche. Jamais écrivain n'a
(1) L'auteur de ce frontispice est beaucoup plus habile que les enlumineurs qui ont exécuté les autres miniatures du volume.
(2) Gazette archéologique, année 1886.
(3) L'instrument que Vincent de Beauvais a dans la main semble plutôt une plume qu'un grattoir. La même scène a été reproduite assez souvent. Dans le Miroir historial du roi Jean (Bibl. de l'Arsenal, ras. n° 5080, fol. 1), Vincent de Beauvais tient à la vérité un grattoir; mais Jean du Vignay écrit, dans une position normale» avec une plume très soigneusement dessinée. Dans le Miroir historial de Louis, duc d'Orléans (Bibl. nat., ras. fr. 313, fol. 1), Vincent de Beauvais écrit avec une plume assez semblable à celle que nous voyons ici, et il tient le grattoir de la main gauche. Le frontispice du ms. fr. 312 de la Bibliothèque nationale nous montre un personnage suivant sur son livre avec un grattoir ; mais le livre est posé sur un pupitre, non sur une planche à écrire, et il n'y a pas d'encrier.
pu adopter une telle attitude. Qu'on retourne la miniature, et tout reprend sa place (fig. 27). Les huissiers d'armes brandissent, il est vrai, leur bâton de la main gauche dans l'image rétablie ; mais le geste ainsi fait n'a rien de bien choquant.
Quoi qu'il en soit, l'anomalie est plus frappante encore dans le second compartiment de la miniature, qui nous montre Jean du Vignay traduisant, sur l'ordre de la reine Jeanne de Bourgogne, l'ouvrage de Vincent de Beauvais. Là, Jean du Vignay a mis à sa droite l'original latin et il transcrit sa traduction sur un livre placé à sa gauche, ce qui serait assez incommode. Sa main droite est posée sur le volume dans lequel il écrit, et c'est de la main gauche qu'il tient la plume. Bien plus, la page de droite est entièrement écrite et il n'a encore tracé que deux lignes de la page de gauche. Jamais, pas plus au moyen âge que de nos jours, les choses ne se sont passées ainsi : on a toujours écrit la page de gauche avant la page de droite, placé la main gauche sur son livre et tenu la plume de la main droite (1). Retournons l'image : tout rentre dans l'ordre et les positions redeviennent naturelles (fig. 28). Dans cette seconde miniature toutefois, l'encrier est figuré au bas de la planche à écrire et se trouverait à gauche dans l'image rectifiée; mais il est certain que sur le modèle l'encrier n'était pas à cet endroit. Il est facile de constater qu'il a été ajouté après coup dans la miniature. La place ordinaire de l'encrier était le coin droit du haut de la planche à écrire: je l'y ai fait figurer sur le modèle reconstitué
Les exemples de ces images retournées sont assez
(1) Il y a dans le manuscrit d'autres scribes représentés, notamment aux fol. 17, 162, 304 v°: tous sont dans uneposition normale.
Fig. 26
A gauche : saint louis et Vincent de beauvais
A droite : la reine jeanne de Bourgogne et jean du vignay
Disposition de la miniature originale
(Bibl. nat., ms. fr. 316, fol. 1).
Fig. 27
Modèle présumé de la miniature ci-dessus.
Fig. 28
Modèle présumé de la miniature ci-dessus.
nombreux pour que notre défiance s'en trouve augmentée quand il s'agit d'attribuer à tel ou tel maître les illustrations d'un livre. Qu'il ait composé les scènes des miniatures, qu'il en ait fourni les modèles, je n'y contredis point ; mais qu'il ait, dans tel volume que nous avons sous les yeux, dessiné lui-même et directement les sujets, qu'il y ait surtout de sa propre main appliqué les couleurs, c'est ce qu'il semble bien difficile, sinon d'admettre, au moins de prouver.
Maintenant, par quel procédé l'enlumineur de seconde main, l'opérateur, a-t-il retourné les images en les reportant sur le manuscrit qu'il devait illustrer? Il semble assez difficile de faire un choix parmi les hypothèses qui se présentent naturellement à l'esprit. Dans le dernier chapitre de cet ouvrage, j'en indiquerai cependant une qui me paraît très vraisemblable. En tout cas, ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que le dessinateur avait donné un positif et que l'enlumineur en a fait un négatif. Une telle négligence ne saurait causer beaucoup d'étonnement : on sait combien sont abondantes à certaines époques les gravures présentant le même défaut.
Les esquisses des marges, les dessins ou patrons faits sur feuilles volantes ou dans des carnets n'étaient pas les seuls modèles dont se servaient les enlumineurs. Beaucoup se contentaient de copier les illustrations d'un autre manuscrit, quelquefois d'un manuscrit très ancien. M. Maurice Prou a signalé jadis (1) un curieux spécimen de ces copies faites après un long intervalle. Il s'agit de deux volumes contenant des privilèges royaux concédés à l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs
(1) Revue de Vart chrétien, t. XXXIII (1890), p. 122-128.
à Paris. L'un a été exécuté entre 1067 et 1079 : il renferme d'intéressants dessins au trait. Dans le second manuscrit, qui peut être daté de 1250 environ, se voient des peintures dont les scènes rappellent à tel point les dessins du XIe siècle qu'on doit supposer que ces dessins leur ont servi de modèle. Mais dans ce cas le miniaturiste a interprété plutôt que copié les scènes qu'il avait sous les yeux.
Il n'en est pas de même quand l'enlumineur reproduit une miniature contemporaine. Là, très souvent, il copie servilement le modèle, et il n'est pas toujours facile de discerner l'illustration originale de la réplique. On peut cependant établir la filiation quand l'une des miniatures a conservé son esquisse marginale. Dans un bel exemplaire des Cas des nobles hommes et femmes de Boccace (1), le miniaturiste a représenté Paul-Émile traînant derrière son char de triomphe le roi de Macédoine, Persée, et ses deux fils chargés de chaînes (2). Au bas de la page qui contient la miniature (3) se voit l'esquisse qui a servi de modèle, esquisse ébauchée, à demi effacée, mais qui n'en indique pas moins l'allure générale de la scène. Vers la même époque, un autre enlumineur, d'un talent très médiocre, ayant à figurer le triomphe de Scipion l'Africain à sa rentrée dans Rome, ne se donna point la peine de composer ou de
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5193.
(2) Le texte porte : « Emilius donques pour ceste victoire ordonna son triumphe ; et devant le cheriot du g'rant triumphe alèrent le roy Persa avec ses deux enfans, tous trois liez de chaynnes de fer comme chetifs prisonniers et doulans. » Dans la miniature, Persée et ses fils sont derrière le char et non devant, mais la faute n'en est pas à l'enlumineur : c'est à son maître, le dessinateur, que l'erreur est imputable, ainsi qu'on peut le voir en examinant l'esquisse de la figure 15.
(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5193, fol. 213.
faire composer par son dessinateur une scène nouvelle : il copia délibérément la miniature que je viens de citer (1). Peut-être en a-t-il été fait d'autres copies, qu'on retrouverait en certains manuscrits du commencement du XVe siècle, mais la miniature pourvue de son esquisse (flg. 15) est bien le prototype de ces scènes de triomphe.
D'autres signes peuvent encore aider à distinguer les peintures primitives des répliques qui en ont été faites. Lorsque, par exemple, les rubriques des chapitres sont suivies de ces mots : « Hystoire plainne » ou « Hystoire simple » (2), comme cela se voit dans le Miroir historial du roi Jean (3), ou bien lorsqu'un scribe mal avisé a pris pour des rubriques et reproduit comme telles des notes pour l'enlumineur, il est très probable que les miniatures du manuscrit ne sont que des copies.
Toutefois il convient de faire à ce sujet certaines réserves. Des manuscrits originaux peuvent porter des rubriques qui ont été écrites à bon escient : elles étaient destinées à servir de guide aux artistes et peut-être aussi à constituer les légendes des miniatures. Un des plus curieux spécimens de ces légendes se trouve dans le manuscrit de Dina et Calila, traduit en latin par Raymond de Béziers pour être offert, en 1313, à Philippe le Bel (4). Au-dessus de chaque peinture, on lit, en lettres rouges, une description de la scène. En marge du fol. 96vo, le reviseur du manuscrit, peut-être l'auteur lui-même, a d'une fine écriture tracé ces mots : « Ista figura maie est
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. n« 5077, fol. 152.
(2) Les miniaturistes entendaient par Histoires pleines les miniatures qui occupaient toute la largeur d'une page, et par Histoires simples celles qui n'occupaient que la largeur d'une colonne.
(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5080.
(4) Bibl. nat., ms. lat. 8504 {Cat. des P. F., 2e partie, n° 15).
facta ». En effet, l'illustrateur s'est trompé : il n'a pas suivi l'indication de la légende. Ce livre de Dina et Calila présente encore une particularité intéressante. En tête du volume, plusieurs peintures ont été, au temps même de Philippe le Bel, exécutées sur des feuilles séparées et collées ensuite aux endroits laissés blancs pour cet usage; puis, quand elles ont été placées, les ornements accoutumés ont été dessinés et peints directement sur le parchemin de la page autour des miniatures. Ce procédé n'a jamais été très employé; mais au XIVe siècle il est tout à fait exceptionnel. Plus tard, vers la fin du XVe siècle, on rencontre des manuscrits qui sont entièrement illustrés à l'aide d'images faites sur des morceaux carrés de parchemin ou de papier (1). Dans ce cas, le scribe ne se contente pas d'expliquer longuement les sujets des miniatures, il indique encore l'ordre dans lequel il faut les ranger et la place que chacune d'elles doit occuper.
De ce qu'on connaît le manuscrit qui a servi de modèle au copiste, on ne devra pas toujours conclure que c'est ce même manuscrit qui fatalement a servi aussi à l'enlumineur : on constate, en effet, assez souvent que le texte du volume pris pour type est identique au texte du manuscrit copié et qu'il y a au contraire dissemblance absolue entre les miniatures des deux manuscrits. D'autres fois, certaines peintures ont été copiées sur celles du livre-type et de nouvelles « histoires » ont été ajoutées dans le volume nouveau. J'ai signalé naguère à la Société des Antiquaires de France (2) un manuscrit du XIIIe siècle, orné de vingt-cinq peintures, qui
(1) Notamment le ms. de l'Arsenal n° 2329, qui contient une copie de V Enseignement de vraye noblesse.
(2) Séance du 28 décembre 1904.
porte des notes donnant des indications pour trois nouvelles miniatures à faire dans la copie. L'exemplaire qui est sorti de celui-ci doit donc vraisemblablement contenir vingt-cinq miniatures copiées sur celles du manuscrit original et trois qui sont de la composition d'un autre enlumineur.
Ce sont là évidemment des remarques bien subtiles. Il ne m'a pourtant pas semblé inutile de les exposer : elles nous montrent, en effet, avec quelle facilité les miniaturistes et en général les artistes du moyen âge ont usé, sans que jamais personne de leur temps ait songé à s'en étonner, de procédés que nous considérerions aujourd'hui comme peu délicats et dignes de plagiaires.
Avant d'abandonner ce sujet, où il y aurait tant à dire encore sur les rapports des enlumineurs entre eux, je parlerai brièvement d'une question qui a soulevé quelques controverses. Les uns ont avancé que scribes et miniaturistes devaient être confondus, que c'était généralement la même main qui avait écrit le volume et qui l'avait illustré. D'autres ont soutenu qu'il y avait toujours distinction absolue entre les copistes et les enlumineurs, que, d'ailleurs, les uns et les autres appartenaient à des corporations différentes. Des deux côtés, il me semble, on n'a ni tout à fait tort, ni tout à fait raison. C'est affaire de temps et de lieu. Il est évident que Jean Pucelle, Jacquemart de Hesdin, les frères de Limbourg, Jean Fouquet, Bourdichon et bien d'autres ont été exclusivement des peintres. Mais si l'on remonte très haut dans le moyen âge, on ne peut guère douter qu'il y ait eu dans les monastères des religieux également habiles à manier la plume et le pinceau. Plus tard il y eut encore, principalement dans les petites villes, des fabricants de livres, non sans talent, qui faisaient toutes les besognes et qui étaient en même temps copistes,
dessinateurs, enlumineurs, relieurs et libraires. On voit quelquefois un de ces entrepreneurs déclarer dans l'explicit que c'est lui qui a écrit, enluminé et relié le volume qu'il termine. Au contraire, à une époque plus moderne, quand les spécialités se sont nettement divisées, il n'est pas rare qu'un assez grand nombre de personnes concourent à l'exécution d'un manuscrit enluminé (1).
Très fréquemment aussi les scribes se plaisent à orner de curieuses figures les parties supérieures et inférieures et même les hastes des lettres, ainsi que les mots mis en réclame au bas de la dernière page des cahiers. Quelques-uns y ajoutent des banderoles ou « rooles », qui méritent d'être examinés avec soin, car il arrive que le copiste-dessinateur y inscrit son nom. D'autres ne se contentent pas de tracer dans les marges les ornements que je viens de signaler, ils font encore œuvre d'enlumineur et colorient légèrement leurs dessins.
Les exemples de ces jeux de copistes ne sont pas rares; mais jadis on a été beaucoup trop loin en voulant, pour de nombreux manuscrits, identifier les scribes avec les enlumineurs. En 1857 encore, on pouvait imprimer dans un recueil sérieux qu'un copiste qui implore les prières du lecteur à la fin de son travail doit être aussi considéré comme l'enlumineur, quand le ma-
il) Nous voyons, par exemple, cinq collaborateurs au moins travailler au manuscrit français 145 de la Bibliothèque nationale, qui fut offert, en 1517, à Louise de Savoie par la confrérie de Notre- Dame du Puy d'Amiens. Jacques des Béguines, prêtre, copie le volume; Guy Le Flameng, d'Amiens, y enlumine les grandes lettres; un autre amiénois, le peintre Jacques Platel dessine les illustrations. Le livre est alors expédié à Paris à un enlumineur, nommé Jean Pinchon, qu'on charge de colorier les dessins de Jacques Platel. Enfin, c'est encore un autre parisien, Pierre Favereux, qui relie le manuscrit.
nuscrit renferme des miniatures. Si le scribe avait eu un collaborateur, pensait-on, il ne l'eût pas oublié dans ses recommandations aux âmes pieuses. C'est là sans doute un sentiment délicat, mais qui induirait certainement en erreur ceux qui en seraient trop pénétrés. En réalité, les copistes assez habiles pour composer et exécuter de véritables miniatures n'ont jamais été bien nombreux, du moins à partir de l'époque où l'illustration des manuscrits, étant devenue un art véritable, fut pratiquée surtout par des ouvriers laïques.