LES SUJETS DES MINIATURES L'ILLUSTRATION DES LIVRES D'HEURES
Pendant toule une période du moyen âge, et jusqu'au XIIIe siècle, les sujets le plus souvent traités par les miniaturistes sont incontestablement les scènes bibliques et les épisodes remarquables de la vie des saints ; mais à partir principalement du règne de saint Louis les peintres de manuscrits tendent à élargir leur cadre et à secouer le joug que leur avait imposé la tradition monastique. La grande variété des livres qu'ils ont à décorer leur en fait du reste une obligation. Dès cette époque ils illustrent les productions littéraires contempsraines et celles du siècle précédent. Ils peignent volontiers les aventures des dieux et des déesses de
l'antiquité, par exemple dans les Fables d'Ovide moralisées. Ils essaient, dans le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-More, et dans bien d'autres ouvrages, de faire revivre par le dessin et la couleur les héros d'Homère ; mais ces héros et ces dieux, ils ne les voient, est-il besoin de le dire? qu'à travers une brume épaisse: ce ne sont pas des personnages antiques, mais des rois et des chevaliers prêts à partir pour la croisade.
C'est l'époque où naissent les grandes encyclopédies. Les chansons, les romans, les chroniques sont dans toutes les mains. Un monde nouveau se découvre à l'art du miniaturiste. Les poèmes, les chansons de geste se multiplient ; les œuvres profanes de toute sorte éclosent à l'envi. Il faut des artistes pour les enluminer, pour illustrer les Fables de Marie de France, les vieux poèmes de Jean Bodel, les poèmes nouveaux d'Adenet le Roi. La fantaisie, la variété ne sont pas moins grandes en art qu'en littérature. Il n'est donc point possible de dégager des règles pour cette partie du travail des enlumineurs, ni d'indiquer, au milieu dune telle profusion de sujets, les causes qui ont guidé le choix de l'artiste.
Cependant, les miniaturistes laïques n'en continuent pas moins à travailler à l'illustration des livres sacrés. Il n'est plus permis aujourd'hui de penser, comme on le faisait naguère encore, que les Bibles, les Missels, les Bréviaires, les livres d'Heures, des XIIIe, XIVe et XVe siècles, ont été presque tous illustrés dans les monastères. Sans doute il y eut toujours des moines enlumineurs ; mais les très belles œuvres des siècles que je viens d'indiquer sont bien pour la plupart dues au pinceau des ouvriers laïques. Ceux-ci assurément ne peuvent s'écarter beaucoup de la voie tracée par leurs prédécesseurs religieux : chaque scène dans ses grandes lignes est soumise à des règles très rigoureuses ; mais
ils s'essaient du moins, timidement d'abord, à varier les poses jusque-là immuables de leurs personnages. Vers le milieu du XIIIe siècle, par exemple, au lieu de figurer pour la Nativité l'Enfant Jésus couché dans la crèche et réchauffé par le bœuf et l'âne, ils le représenteront bercé dans les bras de sa mère. C'était un geste nouveau, dont nous avons peine aujourd'hui à comprendre la hardiesse. Ils modifient ainsi légèrement et modernisent ou plutôt humanisent la plupart des scènes que la tradition avait depuis longtemps consacrées.
Malgré cette recherche de réalisme, nous éprouvons souvent, en contemplant les miniatures des Bibles et des autres livres sacrés, une sorte d'impatience à voir répéter à satiété la même scène dans des formules presque identiques. C'est que nous avons sous les yeux, non seulement les rares œuvres des novateurs, mais aussi les copies très abondantes des caudataires, des imitateurs médiocres ou détestables, qui reproduisent, jusqu'à nous donner le dégoût, des types déjà vus. Notre ignorance nous fait confondre les travaux originaux des peintres et les enluminures des manœuvres.
Ce n'est pas exclusivement dans les Bibles, Missels, Bréviaires et livres d'Heures que cette surabondance des mêmes types et des mêmes scènes se retrouvent. Les innombrables manuscrits du Roman de la Rose, pour citer un exemple, n'offrent pas entre eux de très notables différences. Qui a vu l'un a vu presque tous les autres : je ne parle pas, bien entendu, de l'exécution et de la valeur artistique, je n'envisage ici que la composition des scènes, l'invention du peintre. On peut presque en dire autant des nombreux manuscrits qui contiennent le texte du Roman du saint Graal, des Romans de la Table ronde, des Pèlerinages de Guillaume de Digulleville, du Décret de Gratien, de l'Histoire de la guerre sainte de
Guillaume de Tyr, du Miroir historial de Vincent de Beauvais, du livre de chasse intitulé Modus et Ratio, de celui de Gaston Phébus, des Miracles de Notre-Dame, et d'une foule d'autres ouvrages très fréquemment copiés au moyen âge.
Personne aujourd'hui ne conteste que c'est seulement par l'étude des miniatures qu'on pourra reconnaître le progrès des arts du dessin et de la peinture en France jusque vers le milieu du XVe siècle. Nul non plus ne songe à nier le très grand intérêt qui s'attache à la mise en lumière des travaux d'enluminure d'une exceptionnelle beauté ; mais l'enchaînement des œuvres, la descendance artistique de leurs auteurs fourniraient peutêtre encore plus d'éléments à l'histoire de notre art national. Ce qu'il importerait de savoir avant tout, ce n'est pas tant le nom du metteur en couleurs, plus ou moins habile, qui s'est évertué à reproduire les scènes originales de l'artiste primitif, que le nom même de ce premier peintre. Quelle était la nationalité de ce créateur doué d'imagination? Quelles sont les influences qu'il a pu subir? M. LéopoldDelisle, Samuel Berger, le Dr James et d'autres ont montré la voie. L'illustration de Y Apocalypse, du Psautier, du Miroir historial, de divers livres d'Heures a été étudiée dans ce sens ; mais n'y aurait-il pas lieu d'étendre le champ de ces investigations et de rechercher les types primitifs qui ont servi à décorer, par exemple, les manuscrits du Roman de la Rose ou des Miracles de Notre-Dame ? Si l'on ne peut en général indiquer les règles qui ont présidé à l'ornementation des livres profanes, il serait du moins possible d'établir, pour l'illustration, des familles de manuscrits, comme on le fait pour le texte, sans que, du reste, la similitude du texte entraîne fatalement, ainsi que j'ai eu déjà l'occasion de le constater, celle des illustrations.
Si cette façon de parler ne prêtait à l'amphibologie, on pourrait dire qu'il y eut au moyen âge des éditions de miniatures avec des tirages successifs. Un artiste imagine une décoration pour un ouvrage : des enlumineurs, pendant un siècle et plus, la copieront sans presque aucune recherche de nouveauté. Plus tard, un autre artiste conçoit une illustration différente, et voilà une nouvelle école fondée, qui pendant longtemps suivra ce nouveau guide ; mais concurremment, à la même époque, certains enlumineurs garderont la tradition ancienne de la première édition et en feront de nouveaux tirages. Le même phénomène se reproduira bien des fois pour les ouvrages en vogue. C'est là un fait facile à constater. Il serait donc désirable qu'après avoir inspecté le plus grand nombre possible de manuscrits enluminés d'un ouvrage fréquemment copié, comme le Roman de la Rose, par exemple, on s'efforçât de découvrir le manuscrit -type des miniatures de chaque édition, en notant soigneusement pour chacun d'eux la date, le lieu d'exécution, les possesseurs anciens, la présence ou l'absence d'esquisses dans les marges, le nombre de mains qui semblent avoir concouru à l'illustration, toutes les particularités enfin qui seraient rencontrées. Il n'est pas besoin de dire que la première opération serait de comparer entre elles les miniatures les plus caractéristiques. Les résultats d'un travail de ce genre seraient, j'en suis convaincu, particulièrement précieux pour l'histoire de notre art pictural.
Au reste, on ne saurait se dissimuler que l'étude que je préconise ici présente des difficultés sérieuses et qu'il ne sera pas toujours aisé de reconnaître, entre plusieurs manuscrits illustrés d'un même ouvrage, celui qui dérive de l'autre et dont les peintures peuvent par conséquent
être considérées comme des répliques. Je citerai un de ces cas fort délicats. Le duc de Berry avait dans sa bibliothèque deux manuscrits de Térence d'une beauté remarquable : l'un qui lui fut offert en janvier 1408 par son trésorier Martin Gouge et qui appartient aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (1), l'autre qui lui fut donné par ce l'évêque de Chalon » et qui est conservé à l'Arsenal (2). En ce dernier volume, qui fut probablement exécuté pour le dauphin Louis, duc de Guyenne, frère aîné de Charles VII, bon nombre de miniatures sont incontestablement supérieures à celles du Térence de la Bibliothèque nationale, et plusieurs marges portent encore quelques traces des esquisses du dessinateur : on peut donc supposer que, sinon toutes les illustrations, au moins celles de certains cahiers du Térence de l'Arsenal ont servi de modèle à l'enlumineur du manuscrit donné par Martin Gouge. S'il était bien prouvé que les miniatures du Térence de la Bibliothèque nationale ont été exécutées d'après celles du manuscrit de l'Arsenal, il deviendrait tout à fait intéressant de rechercher le ou plutôt les enlumineurs qui ont pu travailler au Térence original. Il ne serait pas interdit d'émettre, à ce sujet, des hypothèses. Nous savons, par exemple, qu'un miniaturiste habile, Hainsselin de Haguenot, fut, de 1409 à 1415, attaché au duc de Guyenne comme valet de chambre et enlumineur (3). De là à penser que cet artiste a dû collaborer à l'illustration d'un volume de grand luxe, fait pour le prince qu'il servait, il n'y a
(1) Ms. lat. 7907 A (Cat. des P. F., 2* partie, n° 62).
(2) Ms. n° 664 (Cat. des P. F., 2e partie, n» 230 bis). Cetévêque était vraisemblablement Louis, cardinal de Bar, évêque de Châlons-sur- Marne de 1413 à 1420.
(3) Voir : B. Prost, Liste des artistes..., dans Archives historiques, artistiques et littéraires, t. I« (1889-1890), p. 426.
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