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BACCHIS REPRESENTEE EN DEUX SCENES DIFFERENTES DANS LA MÊME MINIATURE

(Térejice, L'Hécyre, acte V, se. III) (Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 664, fol. 235vo).

manuscrits exécutés vers 1460 pour Philippe le Bon, duc de Bourgogne, on éprouve malgré soi quelque étonnement à y voir les armées d'Alexandre et de Darius combattant à coups de canon, ou César triomphant reçu à son entrée dans Rome par le pape entouré des cardinaux.

Il ne faudrait pourtant pas croire que les costumes, les meubles, les monuments soient tous, dans les miniatures, d'une rigoureuse exactitude : certains enlumineurs font volontiers œuvre d'imagination, ils inventent de toutes pièces monuments, meubles et costumes. Ce n'est qu'après une longue pratique qu'on arrive à faire le départ entre la fantaisie et la réalité ; mais, ce travail de critique une fois fait, on ne saurait, pour les études archéologiques concernant le costume et le mobilier, trouver de meilleures sources de renseignements que les peintures des manuscrits.

Ces peintures, il fut un temps où l'on n'en faisait pas grand cas. Aujourd'hui nous les apprécions à leur valeur, mais cela ne nous empêche pas d'en voir les défauts. N'hésitons donc pas à constater que jusqu'au XIVe siècle la plupart des miniaturistes ne semblent avoir eu presque aucune idée de la perspective. Toutes leurs figures sont disposées sur un même plan. Que si l'un d'eux tente de donner un peu de recul à quelques-unes de ses scènes, il échoue en général piteusement: ses personnages de dernier plan seront de même taille, souvent plus grands que ceux du premier. L'éclairage est tout aussi défectueux. La distribution de la lumière se fait au hasard : il n'est pas rare qu'elle vienne de tous les côtés à la fois. On peut imaginer ce que sont les ombres avec un tel système. Dans ces conditions l'artiste est amené fatalement à négliger d'une façon à peu près complète le paysage. Souvent, jusqu'au XIIIe

siècle et même encore dans la première moitié du XIVe, tout est aligné sur un fond uni, arbres, monuments, animaux, êtres humains.

Mais l'ignorance des règles de la perspective donne encore lieu à d'autres effets fort singuliers. Lorsque, par exemple, plusieurs personnages dans une miniature se trouvent très rapprochés, leurs pieds, rangés symétriquement, se chevauchent presque toujours les uns les autres (1), ou bien ils se posent sans scrupule sur les manteaux des hommes ou les robes des femmes. Au reste, les pieds humains sont en général si allongés pendant une bonne partie du moyen âge que le miniaturiste en est visiblement embarrassé et qu'il leur trouve rarement une place convenable : s'il ne les met pas sur le pied ou la robe du voisin, il leur fait déborder le cadre de son petit tableau. Les mains ne sont guère plus favorisées: le peintre, loin d'en dissimuler la taille, les montre dans toute leur ampleur en les étendant à plat, la paume en face. Mais toute la place qu'il perd à figurer les extrémités du corps humain, il la regagne d'ordinaire sur les monuments qui sont d'une incroyable exiguité. Un palais quelquefois n'est pas beaucoup plus vaste que la main de son propriétaire. Ce manque inoui de proportions est sans doute fort choquant au premier abord, mais on s'y habitue. — Les enlumineurs ont une autre coutume qui étonne et déroute : ils aiment à reproduire dans une même miniature le même personnage en des attitudes différentes ou y jouant successivement son rôle dans plusieurs scènes juxtaposées (fig. 31).

(1) C'est par centaines qu'on pourrait citer des exemples de cette étrange disposition. Je n'indiquerai qu'une miniature, fort connue, dans laquelle on peut l'observer, le frontispice des Actes du procès de Robert d'Artois, en 1331 (Bibl. nat., ms. lat. 18437, fol. 2, Cat. des P. F., 2e partie, n° 26).

Pour juger impartialement les œuvres de ces artistes primitifs, il faut donc, de toute nécessité, se plier à ne voir dans leurs miniatures que des figures détachées et n'ayant presque aucun lien entre elles.

La plupart du temps, l'enlumineur, impuissant à indiquer l'éloignement relatif des objets, soit par leurs dimensions, soit par la dégradation des tons, a simplement considéré les fonds comme le peintre d'armoiries considère encore aujourd'hui le champ de l'écu. Dans les très anciens manuscrits ces fonds sont ordinairement de couleurs, souvent bleus, quelquefois pourpres. Ce n'est qu'au XIIe siècle que l'habitude devient à peu près générale d'employer l'or. Une opinion assez communément admise veut que la mode des champs d'or ait été empruntée par les artistes d'Occident à leurs confrères byzantins. Je ne vois aucune raison pour adopter ou pour combattre cette hypothèse, qui, je le crois du moins, ne repose que sur des vraisemblances.

Quoi qu'il en soit, pendant le XIIe siècle, le XIIIe et une partie du XIVe, l'or règne en maître dans les volumes de luxe. On l'applique d'abord sans ornement, on lui donne par le brunissage un éclat incomparable ; plus tard, sur la surface lisse, on trace, à la pointe, des dessins variés, ou bien on y peint de grêles et capricieux rinceaux de couleurs. Quelquefois cependant tout le champ n'est pas d'or, et, comme aux siècles antérieurs, l'on voit, dans le haut du tableau, des ciels bleus bordés de blanc (1) ; en d'autres manuscrits

(1) On peut observer des ciels ainsi faits à la mode antique dans de nombreux manuscrits. Voir notamment, à la Bibliothèque nationale, la belle Bible moralisée, du milieu du XIIIe siècle, ras, lat. 115G0 (Cat. des P. F., 2e partie, n° 1).

toute la partie supérieure est d'or et le sol est fait d'une couleur verte uniforme, sur laquelle se détachent des fleurettes blanches, roses, bleues, violettes ou rouges. En même temps que les fonds d'or, les enlumineurs du XIIIe siècle affectionnent aussi les champs échiquetés ou losanges, soit d'or et de couleurs, soit de couleurs seules, presque toujours avec ornements sur les losanges ou les carrés. Certains fonds imitent manifestement les vitraux. Dans les manuscrits moins soignés se voient de simples champs de couleur unie, souvent décorés de petits points blancs ou d'arabesques.

A toutes les époques les miniaturistes ont voulu représenter les paysages et les intérieurs des habitations. Sous le règne de saint Louis, et même antérieurement, on trouve quelquefois d'admirables motifs d'architecture (1); mais ce n'est vraiment qu'au XIVe siècle qu'aboutissent les efforts des peintres pour disposer derrière leurs personnages des sites dans lesquels ils observent à peu près, pour les monuments et les arbres, les proportions commandées par l'optique suivant leur éloignement. Sans doute, au XVe siècle, bien des enlumineurs travaillent encore à l'ancienne mode : il en est qui peignent des fonds losanges ou échiquetés très fins de couleur et d'or, généralement avec des ornements, fleurs de lis ou autres, sur la couleur; d'autres n'ont même pas encore complètement abandonné les champs d'or décorés à la pointe. Pourtant, à cette époque, les paysages sont devenus tout à fait remarquables et se rapprochent de plus en plus de la réalité, bien que les ciels soient souvent d'un bleu trop foncé se dégradant vers l'horizon presque jusqu'au

(1) Voir le Psautier de saint Louis, exécuté vers l'an 1256 (Bibl. nat., ms. lat. 10525, Cat. des P. F., 2* partie, n° 6).

Fig. 32

LACHES CACHE DERRIERE UN ARBRE POUR SURPRENDRE LA CONVERSATION DE SA FEMME ET DE SON FILS

(Térence, UHécyre, acte IV, se. I) (Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 664, fol. 228).

blanc. Certains artistes, dès le premier quart du XVe siècle, ne sont pas inférieurs, pour l'observation et la reproduction de la nature, à leurs successeurs les peintres modernes. Les poses de leurs personnages sont d'une justesse qu'il serait difficile de surpasser. Il peut bien exister encore certaines disproportions entre les êtres et les objets, les arbres ne sont pas toujours d'une taille suffisante pour l'usage auquel le miniaturiste les destine (fig. 32', les monuments paraissent souvent bien petits à côté des hommes ; mais le progrès sur ce point spécial n'en est pas moins considérable, et il suffit pour nous le rendre évident de comparer aux œuvres des enlumineurs du duc de Berry celles des artistes ayant travaillé sous le roi Jean.

C'est l'époque où apparaissent dans les miniatures les fenêtres closes de vitres : le verre y est peint avec une perfection et un réalisme qu'on n'a pas égalés depuis. L'eau des rivières y est figurée par le même procédé, peut-être avec moins de bonheur. Les montagnes se ressentent encore des vieilles méthodes, et il est rare qu'elles soient telles qu'on les voit dans la nature ; mais les tapisseries, les carreaux de dallage sont si soigneusement dessinés et peints qu'il serait aisé de les reproduire exactement.

Au reste, il semble bien que, vers le milieu du règne de Charles VI, il y ait eu, à Paris du moins, des spécialistes du paysage, qui était alors un art tout nouveau. Cela paraît ressortir assez clairement d'un curieux passage de Christine de Pisan relatif à une enlumineuse, qui, autant qu'on en peut juger, peignait surtout les ornements des marges et les fonds des miniatures. Dans le chapitre XLI de la première partie du livre de la Cité des dames, Christine de Pisan introduit un personnage allégorique, dame Raison, qui lui cite un certain nombre

de femmes peintres de l'antiquité. Christine riposte à son interlocutrice qu'elle voit bien que les arts et les artistes étaient plus honorés chez les anciens qu'ils ne le sont à présent ; puis elle ajoute : « Mais à propos de ce que vous dittes de femmes expertes en la science de paintrerie, je congnois aujourd'ui une femme que on appelle Anastaise, qui tant est experte et aprise à faire vigneteures d enlumineur e en livres et champaingnes dystoires qu'il n'est mencion d'ouvrier en la ville de Paris, où sont les souverains du monde, qui point l'en passe, ne qui aussi doulcetement face fleureteure et menu ouvrage que elle fait, ne de qui on ait plus chier la besoingne, tant soit le livre riche ou chier que on a d'elle, qui finer en puet. Et ce sçay-je par expérience, car pour moy meismes a ouvré aucunes choses qui sont tenues singulières entre les vignetes des grans ouvriers » (1).

11 n'est point question, on le voit, qu' Anastaise l'enlumineuse ait jamais peint des histoires, c'est-à-dire des scènes. Au dire de Christine de Pisan, son travail se bornait à exécuter des vigneteures d enlumineur e en livres, ce qu'il faut entendre sans doute de ces délicieuses bordures de rinceaux en or et en couleur si goûtées de son temps; mais elle faisait aussi des fonds ou champaingnes d'ystoires, autrement dit des paysages de miniatures. Anastaise aurait donc été, non pas une miniaturiste, mais une paysagiste et une ornemaniste. On lui payait fort cher ses bordures et ses paysages, ce qui laisse supposer qu'elle jouissait dans sa spécialité d'une véritable renommée. Bien que vivant à Paris, il semble peu probable que cette enlumineuse fût pari-

(1) Je cite ce passage d'après l'exemplaire manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 2680, fol. 46vo.

sienne. Son nom d'Anastaise, ses relations étroites avec Christine de Pisan permettent de croire qu'elle était, comme l'auteur de la Cité des dames, originaire d'Italie.

La question, au surplus, n'est point encore tranchée de savoir si ce sont les mêmes artistes qui exécutaient les miniatures et les bordures. Il est probable que, là comme ailleurs, il faut se garder d'établir des règles trop générales. En tout cas, ces ornements des marges mériteraient d'être étudiés longuement. Je n'en puis dire ici que quelques mots ; mais je veux insister sur ce point qu'en aucun autre endroit les enlumineurs du moyen âge n'ont donné aussi librement carrière à leur fantaisie, et que nulle part, non plus, ils n'ont aussi volontiers montré leur habileté sans pareille à composer des ornements et à les varier en mille manières.

On confond souvent, et cela n'a rien que de très naturel, les encadrements et les bordures. Cependant, si l'on y regarde d'un peu près, on s'apercevra vite qu'il convient de distinguer les premiers des secondes. Jusqu'au XVe siècle il est très rare, en effet, qu'ils se soient mêlés au point de ne faire qu'un seul ornement. L'encadrement accompagne toujours la miniature indépendante de la lettre (1). La bordure, au contraire, vient de l'initiale, que celle-ci contienne ou non une miniature. En d'autres termes, la bordure n'est, en principe, que le prolongement exagéré dans la marge des aspérités de la lettre majuscule, ou du moins anciennement elle se rattache presque toujours à l'initiale.

(1) Il ne s'agit pas ici des encadrements de pages. Dans tous les siècles il s'est trouvé des copistes qui ont tracé autour de leur texte des lignes formant encadrement.

A toutes les époques, aussi bien au IXe siècle qu'au XVe, l'encadrement doit être entendu d'un ornement rectangulaire compris entre des lignes qui le délimitent d'une façon régulière et précise. Il peut être formé simplement d'une ou de plusieurs lignes d'or et de couleurs ; mais lorsque ces lignes sont écartées, l'espace qu'elles laissent entre elles est d'ordinaire peint de couleurs diverses avec ornements. Souvent les couleurs du champ et des ornements sont contrariées, ou mises de l'un en l'autre, comme on ditdanslalanguedublason.En réalité, que ce soit dans le haut moyen âge ou au temps de la Renaissance, l'encadrement simule toujours un cadre, comme s'il s'agissait d'un tableau portatif. Ce cadre est généralement très simple ; parfois le peintre y ajoute quelques feuillages ; fréquemment aussi, et à toutes les époques, il place aux quatre coins du cadre, soit une fleur de lis, soit un ornement quelconque, le plus souvent rond ou tétragonal//?^. 3, 5 et8J.

Quant à la bordure, j'ai déjà dit qu'elle est née de l'initiale. Si à une époque avancée du moyen âge elle a bien pu exister indépendante, il n'en a point été ainsi dans le principe. Avant le XIIe siècle, la bordure n'est pas d'un usage fréquent. Sans doute les initiales occupent parfois toute une page, et les lettres elles-mêmes, les I notamment, posées dans la marge sur toute la hauteur du texte, peuvent faire office de bordures; mais on ne met point encore volontiers aux majuscules ordinaires ces queues démesurées qui bientôt vont se déployer en toute liberté. Peu à peu cependant, vers le milieu du XIIe siècle, les parties saillantes des initiales s'allongent (1). Il est rare toutefois qu'elles

(1) Bien que les majuscules de couleurs aient été souvent exécutées par des rubricateurs qui se confondent peut-être avec les

contournent la page, et il faut attendre le XIIIe siècle pour voir ces ornements accessoires s'élancer de tous côtés en fusées étincelantes. Ce sont alors des bandes larges, tourmentées, dont les coudes et les extrémités sont décorés d'ornements épineux. Les fonds en sont de couleur ou d'or. Au centre courent d'autres bandes plus étroites dont les couleurs alternent. Dès lors les bordures contournent franchement les pages et souvent les entourent de trois côtés : elles sont essentiellement de forme irrégulière. Souvent elles figurent des animaux monstrueux, et celui qui les trace s'efforce de leur donner l'apparence la plus capricieuse. Ailleurs ces larges bandes, audacieusement jetées dans la marge, sont terminées en palmettes et couvertes de hachures blanches, avec des traits d'or au centre qu'accompagnent d'autres traits plus fins de diverses couleurs. Dans certains manuscrits ces superfluités affectent la forme de queues de comètes, bleues et rouges, ou rappellent assez exactement le squelette d'un poisson.

Vers la fin du XIIIe siècle et le commencement du siècle suivant, les feuilles de vignes ou de trèfles apparaissent de plus en plus nombreuses. Les rinceaux s'étalent sur d'autres rinceaux qui sont d'or. Les angles de l'ornement épineux sallongent en traits déliés. Mais la transformation la plus caractéristique de cette époque est l'apparition dans les bordures d'êtres

enlumineurs, je n'ai point à parler ici des initiales elles-mêmes. Toutefois, je noterai, en passant, que l'emploi de la couleur verte pour ces initiales peut être regardé comme caractéristique du XIIe siècle. Avant et après cette époque les grandes lettres en tête des alinéas sont généralement alternées rouges et bleues. Au XIIe siècle elles sont presque toujours rouges, bleues, vertes.

réels ou fantastiques, monstres à face humaine, hommes à tête d'animal, scènes de chasse, combats grotesques, produits d'une imagination sans frein et d'une verve qui n'épargne rien. Peu à peu des illustrations indépendantes, monstres, animaux, personnages réels, scènes de chasse, se montrent, non pas seulement dans la bordure, mais encore au delà, sur la partie blanche du parchemin. Certaines pages renferment dans la marge, en dehors de la bordure, jusqu'à vingt ou trente figures d'une bizarrerie très recherchée.

On a quelquefois reproché aux enlumineurs les fantaisies irrévérencieuses et les farces énormes qu'ils ont semées à profusion sur les marges des manuscrits, même quand ceux-ci sont des livres de dévotion. Il est probable que de leur temps personne ne songeait à s'en scandaliser (1). Les princes, en tout cas, possédaient dans leurs collections nombre de bijoux dont les sujets rappellent singulièrement les inventions les plus osées des'peintres (2).

(1) On aimait moins les représentations du diable, et les miniatures qui en contiennent ont souvent été impitoyablement grattées.

(2) Voici la description de quelques-uns de ces objets, choisis non parmi les plus étranges : « Item, ung joyau en manière d'ung dragon à une teste de femme enchappellée. — Item, ung oysel qui a visaige d'omme ou cul, et le chevauche une femme. — Item, deux singes sur ung entablement, vestuz de deux manteaulx esmaillez. — Item, une amatiste entaillée d'un omme qui chevauche une beste, environnée d'un fillet d'or. — Item, ung camahieu grant, à ung visaige blanc à une grant hure rousse par dessus, environnée d'un fillet d'or. — Item, ung camahieu, où il a une teste blanche qui est engoulléepar derrière d'une beste. (Inventaire du mobilier de Charles V, publié par J. Labarte, n°* 1733, 1737, 1738, 2913, 2915, 3000.) - Item, un pot de cassidoyne, ovré, non garni, avec un camayeu rond, où il a deux oiseaux qui ont le visage de homme. — Item, une sallière de cristal avec le couvercle, estant sur un serpant volant, à une teste d'enffant, et vers la queue une teste d'omme, et y fault une aile. » (Inventaire du duc de Berrij, publié par J. Guiffrey, B n° 939. A n° 023. )

Avant Charles VI, les enlumineurs de bordures ne font que très peu d'emprunts au règne végétal, ou plutôt ils n'emploient guère les plantes qu'en les stylisant. A partir de cette époque, au contraire, ils y mêlent des branches feuillées, des fleurs, des fruits, copiés sur la nature. On a accusé les peintres antérieurs au XVe siècle de n'avoir pas su reproduire ce qu'ils avaient sous les yeux : ils ont fait, dit-on, des plantes et des animaux qui ne ressemblent à aucune espèce connue. Sans doute leur naïveté est grande, leur maladresse inexcusable quelquefois ; mais savons-nous bien ce qu'ils ont voulu faire ? Aurait-on goûté de leur temps la copie pure et simple des objets naturels ? Notre éducation artistique nous fait en général préférer la reproduction exacte des êtres et des choses; mais aujourd'hui ne revenons-nous pas un peu au goût de la stylisation ? Et notre art nouveau, que nous avons trouvé ou retrouvé au Japon, est-il si loin de l'art décoratif des vieux enlumineurs français du XIIIe siècle?

Le mouvement réaliste qui s'est manifesté sous le règne de Charles VI a modifié plus encore la peinture d'ornement que les miniatures à sujets. A ce moment les marges entières des manuscrits commencent à se couvrir de rinceaux, de fleurs, d'êtres de toute sorte ; de véritables miniatures prennent place dans la marge, et il en sera désormais ainsi tant que subsistera l'art de l'enluminure. Dès lors la classique bordure a presque cessé d'exister. Souvent la marge dans toute son étendue reçoit des ornements, où l'or et les couleurs surabondent, où l'on retrouve toutes les qualités des miniaturistes anciens, sauf la sobriété. Vouloir décrire des bordures exécutées dans la seconde moitié du XVe siècle serait perdre son temps. Toutes les formes, toutes les fantaisies y trouvent place ; mais il n'en est presque pas où

les points d'or ne soient jetés avec profusion. Certains enlumineurs les y mettent en tel nombre que le papillotage est loin d'en être agréable. Ils posent sur toute la largeur de la marge des milliers de folioles et de points d'or brunis qui fatiguent l'œil et l'éblouissent(l). Cela est plus étrange que joli. Beaucoup d'autres montrent assurément plus de goût et produisent en ce genre des œuvres inimitables. Plus tard, tout à fait à la fin du XVe siècle, quelques flamands exécutent des bordures qui peuvent passer pour de véritables merveilles. Telles sont celles des deux volumes dits du Maître aux fleurs (2) et du livre d'Heures d'Isabelle de Lalaing (3). Ce ne sont pas seulement des plantes et des fruits qui ornent les marges de ces admirables manuscrits : on y rencontre aussi, groupés avec une grâce sans égale sur des fonds d'or mat, des êtres et des objets de tout genre, des anges, des insectes, des oiseaux, des quadrupèdes, des vases ornés. Quelques-unes de ces bordures, notamment dans les Heures d'Isabelle de Lalaing, défient toute description.

Mais je ne dois parler que des miniaturistes français, et ceux-là sont des flamands, flamands de langue française, il est vrai. A cette époque, d'ailleurs, les peintres français, presque tous des tourangeaux, exécutent aussi de charmantes bordures : Bourdichon et ses élèves ne montrent pas moins de goût que les flamands pour copier la nature. Les plantes qui encadrent les feuillets des Heures d'Anne de Bretagne sont traitées avec tout autant de réalisme, sinon avec autant de légèreté, que

(1) L'un des plus curieux spécimens de ces manuscrits aux marges décorées sans discrétion est un livre d'Heures du XVe siècle à l'usage de Goutances (Bibl. de l'Arsenal, ms. n" 643).

(2) Bibl. de l'Arsenal, mss. nos 638, 639.

(3) Bibl. de 1 Arsenal, ms. n° 1185.

Fig. 33

PAGE PEINTE CONTENANT LES MOTS AVE MARIA GRACIA PLE DONT CHAQUE LETTRE EST FORMÉE DE PERSONNAGES, D'ANIMAUX, DE MONSTRES ET D'OBJETS (Bibl. nat., ms. lat. 1173, fol. 52).

celles du Maître aux fleurs. A vrai dire, on ne peut plus nommer ces ornements des bordures : il semble qu'on ait dès lors la haine du parchemin blanc, et l'on en laisse le moins qu'on peut. Ces grandes marges toutes décorées contribuent souvent à affaiblir les miniatures qu'elles entourent et qui , en certains manuscrits, se trouvent reléguées au second plan.

Vers la fin du XVe siècle on en revient même à la vieille tradition des grandes initiales formées de personnages, d'animaux, de monstres, d'objets de toute sorte, entremêlés et souvent contorsionnés dans les positions les plus grotesques. En réalité, la tradition ne s'en était jamais perdue entièrement, elle ne l'est pas même aujourd'hui encore. Je n'ai point cru utile de parler de ces initiales, car c'est là un des genres d'ornements dont on s'est le plus souvent occupé : les spécimens qu'on en trouve reproduits dans une foule d'ouvrages ont vulgarisé ces fantaisies des enlumineurs ou des calligraphies et nous les ont rendues familières (1).

Il n'est pas bien sûr que, même au XIe et au XIIe siècle, les illustrateurs aient montré dans ces travaux autant d'imagination que quelques-uns de leurs successeurs du XVe. A cette époque, en effet, certains enlumineurs ne se contentent pas d'inventer les plus ingénieuses combinaisons d'êtres et d'objets pour former leurs initiales, ils ne craignent pas de peindre de véritables tableaux à pleine page uniquement composés de ces grandes lettres. L'exemple que j'en donne ici (fîg. 33) est

(1) La plupart des écrivains qui se sont occupés des manuscrits enluminés du moyen âge, le cle de Bastard, J. Labarte, Ch. Louandre, P. Lacroix, MM. L. Delisle, Lecoy de La Marche, Geo. Warner, etc., ont reproduit en grand nombre des initiales et des bordures d'époques diverses.

certainement l'un des plus curieux qu'on puisse voir (1). Au premier abord, l'œil n'y distingue que des majuscules, très lisibles d'ailleurs, d'un dessin parfaitement correct, et dont la réunion donne les mots : AVE MARIA GRACIA PLaE ; mais il suffit de considérer ces dix-sept lettres pendant quelques instants pour s'apercevoir que chacune d'elles est formée de personnages et d'animaux fort ingénieusement assemblés. Plusieurs sont dans des poses assez extravagantes. Cependant, sous cette apparence un peu folle, on devine un artiste sage et réfléchi. Lorsqu'il a trouvé une combinaison qui lui semble heureuse, il n'hésite pas à la répéter. L'A de « Ave » et le dernier A de g Maria » sont à peu près identiques : il en est de même du premier A des mots « Maria » et « Gracia ». Dans cette page, je n'ai pas compté moins de soixante-neuf têtes d'hommes, de femmes, d'animaux ou de monstres ; mais je ne suis point sûr de n'en avoir pas omis. On aurait tort évidemment de présenter ce tableau comme un chef-d'œuvre de goût : tout ce qu'on peut dire, c'est que celui qui le composa était particulièrement habile. Il était un maitre en son genre, et ce genre jouissait de son temps d'une vogue extraordinaire, principalement pour la décoration des marges. Au XIVe siècle il avait eu des rivaux, et l'un des plus remarquables est le dessinateur qui orna d'initiales, faites aussi d'animaux et de personnages, une très belle Bible historiale française, en deux volumes, dont un seul, malheureusement, nous est parvenu (2). Il eut également des

(1) Livre d'Heures orné des armes d'un comte d'Angoulême, Bibl. nat., ms. lat. 1173, fol. 52 (Cat. des P. F., 2* partie, /i° 138).

(2) Le tome Ier de cette Bible, qui figura dans les bibliothèques de Charles VI et du duc de Berry, a été, en effet, seul retrouvé : il est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, ms. n« 5212.

successeurs, car le XVIe siècle, malgré la Renaissance, montra, lui aussi, un goût très vif pour ces ornements tourmentés, goût un peu factice sans doute et incapable en tout cas de résister longtemps à l'horreur du gothique qui devait bientôt faire confondre dans un même dédain tout ce qu'avait légué le moyen âge : langue, peintures, sculptures et monuments.

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