BETHSABÉE AU BAIN ET LE ROI DAVID
(Bibl. de l'Arsenal, ms. n«291, fol. 73v°)
contestablement un dessin primitif dans lequel les positions étaient normales.
Assurément il peut y avoir eu décalque sans que le dessin reproduit ait été calqué lui-même ; mais des artistes qui avaient dans leurs habitudes de décalquer n'ont-ils pas dû songer aussi à pratiquer le calque ? Nous verrons qu'en effet cette opération ne leur était pas inconnue. A vrai dire, on n'a jamais signalé jusqu'à présent un seul document du moyen âge faisant allusion à un papier ou à une feuille quelconque qui permît de calquer. On a bien, dans les temps modernes, émis l'hypothèse que le verre de vitre aurait joué ce rôle ; mais nous n'en avons aucune preuve, et l'on ne voit pas bien comment le verre aurait pu être utilisé. Les papiers du moyen âge, même huilés, n'étaient pas assez transparents pour permettre de suivre au travers les contours d'une image. Quant au parchemin, sans en excepter le vélin le plus délicat, son opacité était telle que les peintres n'ont jamais dû songer à l'employer à cet usage. J'ai fait des recherches également pour savoir si l'on n'aurait pas utilisé des plaques de corne claires, comme celles que nous voyons sur un grand nombre de reliures où elles servent à protéger le titre du volume écrit sur parchemin ; mais je n'ai trouvé aucune mention permettant de supposer qu'on a fait usage de la corne transparente.
Cependant, le moyen âge a, sans aucun doute, su calquer comme nous ; et les verbes extrahere, abstrahere (tirer, extraire) ne signifient pas autre chose quand ils sont employés par des écrivains traitant de l'art de la peinture. Au chapitre IV de ce travail, j'ai montré Jean Goste, peintre du roi Jean, tirant d'un manuscrit des miniatures qui lui serviront de modèles pour décorer les murs d'une salle «... hystorias depictas de
quodam libro ex trahere». Le moyen âge a connu également les feuilles à calquer, et ces feuilles, chose remarquable, différaient à peine du papier-glace de nos graveurs contemporains (1). Je ne connais, il est vrai, qu'un seul auteur qui donne des renseignements sur ces feuilles à calquer, et c'est encore dans le recueil de Jean Le Bègue que j'en ai trouvé l'indication. Bien que Mrs Merrifield l'ait imprimée au milieu des autres recettes de Jean Le Bègue (2), la description de cette feuille, qui est désignée sous le nom de carta lustra, ne paraît pas avoir été remarquée. C'est pourtant là, à mon avis, un document du plus haut intérêt pour l'histoire des arts du dessin et de la gravure. Je donnerai donc ici la traduction française de cette précieuse formule :
« Voici, dit Jean Le Bègue, la manière de faire la feuille-lustre, à travers laquelle transparaît ce qui est placé dessous, dessiné et figuré sur d'autres feuilles, ou sur du papier ou sur des tableaux, et qui peut par conséquent être reporté sur ladite feuille-lustre entièrement et exactement, tel que ce qui est placé dessous, que ce soit des dessins, des portraits ou des peintures sur lesquels on l'étend. — Vous enduisez légèrement de suif de mouton une pierre bien unie et polie, sur une largeur et une longueur égales à celles que vous voulez donner à votre feuille. Ensuite, avec un pinceau large, vous étendez une couche décolle liquide, claire et brillante sur cette pierre, et vous laissez sécher. Ensuite, soulevez un
(1) Il ne semble pas que les artistes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles aient utilisé pour la gravure les feuilles de gélatine, ou du moins je n'en ai trouvé aucune mention dans les ouvrages spéciaux. Les graveurs ne se seraient servi, pendant cette période, que du papier huilé, et c'est seulement au XIXe siècle qu'ils auraient repris le procédé des peintres du moyen âge.
(2) Original treatises... on the arts of painting..., by Mrs Merrifield (Londres, 1849,in-8°), t. Ier, p. 293.
peu à un angle de la pierre cette couche de colle séchée, qui sera mince comme une feuille, mais qui sera transparente, et voyez si elle n'est pas assez grosse et épaisse. Si elle est trop mince, ne l'enlevez pas, mais laissez-la et mettez encore dessus une couche de la même colle, et laissez sécher ; et, comme précédemment, essayez si elle est assez grosse. Et recommencez cette opération autant de fois qu'il est nécessaire pour qu'elle soit d'une grosseur suffisante. Ensuite, soulevez-la tout entière de la pierre. L'enduit de suif que vous avez mis sur la pierre donnera la facilité de soulever ladite feuille, en l'empêchant de s'agglutiner et d'adhérer à la pierre. Et ainsi vous aurez une feuille-lustre pour faire ce qui est dit ci-dessus » (1).
Jean Le Bègue ne donne pas ici la formule de cette colle liquide, claire et brillante, qu'il préconise pour fabriquer la feuille-lustre (2) ; mais dans le cours de
(1) Voici le texte latin de la recette fournie par Jean Le Bègue : « Carta lustra, per quam transparent que sub ipsa sunt posita, protracta et figurata in aliis cartis vel in papiris aut in tabulis, et possint igitur in ipsa carta lustra penitus et recte abstrahi qualia sunt que sub ipsa ponuntur, protracta vel protractiones et picture, super quas ipsa extenditur, fit hoc modo. — Perungas subtiliter sepo arietino lapidem equalem et politam, latitudinis et longitudinis tante quante vis facere cartam. Postea, cum pincello lato, linies ex cola liquefacta, clara et lucida, lapidem ipsam, et dimitte siccari. Postea, éleva ab unoangulo lapidis aliquantulumlinituram illam colle siccate, que erit subtilis ut carta, sed erit lustra, et vide si non sit satis grossa, seu spissa; verum, quando sit nimis subtilis, non élevés, sed permittas et adhuc linias desuper de eadem cola, et permitte siccari ; et, ut prius, tempta si satis grossa sit, et tociens hoc réitères quod fiât sufficienter grossa. Postea, ex toto éleva a lapide, quia suprascripta perunctio lapidis ex adipe argentino (sic pro arietino) facta dabit facilitatem elevandi ipsam cartam, quam non permiserit lapidi glutinari nec adherere. Et sic habebis cartam lustram ad ea que dicta sunt fienda ». (Recueil de Jean Le Bègue, Bibl. nat., ms. lat. 6741, fol. 92 ™.)
(2) Cette feuille-lustre, c'est-à-dire transparente, brillante et glacée» était peut-être dénommée ainsi par analogie avec le lustre des céra-
son recueil il transcrit un certain nombre de recettes de colles, dont plusieurs sont dues à un peintre du XIVe siècle autour duquel on a fait quelque bruit ces temps derniers, à Jacques Cône. Toutes ces formules sont à peu près les mêmes : elles indiquent la colle de peau, la gomme adragante, la colle de poisson, ces deux dernières en petite quantité, enfin un peu d'alun et quelques gouttes de vinaigre. On peut s'étonner que cette feuille à calquer, à peine différente en somme de notre gélatine ou papier-glace, n'ait pas encore été signalée au moyen âge. Jean Le Bègue est, je pense, le seul qui en fasse mention ; mais sa description est suffisamment précise, et je serais d'autant moins tenté de douter de l'authenticité de sa recette que j'ai eu la bonne fortune de découvrir quelques spécimens de ces cartœ lustrœ. J'en ai trouvé onze feuilles. Plusieurs sont devenues aujourd'hui assez cassantes, et, en déplaçant les volumes qui les renferment , j'ai constaté , sur la planchette où ils étaient déposés, la présence de petits fragments de ces feuilles, de la largeur de l'ongle. Je les ai recueillis, je les ai fait analyser, et l'analyse a donné les résultats suivants : huit dixièmes de colle de peau, un dixième de gomme adragante, un dixième de colle de poisson, des traces d'alun, des traces d'un acétate, provenant sans doute de la présence du vinaigre, et enfin des traces aussi, très légères, de suif (1). Or, c'est là exactement la composition de la feuille indiquée par Jean Le Bègue à la fin du XIVe siècle.
mistes, qui n'est autre qu'une glaçure transparente ou vernis constitué par un enduit vitreux qu'on applique sur les poteries pour les rendre imperméables et leur donner un aspect brillant.
(1) Cette dernière substance provient de l'enduit qu'on mettait sur la pierre pour empêcher la colle d'y adhérer.
Peut-être ces feuilles sont-elles de fabrication relativement récente, puisqu'elles protègent des miniatures de livres d'Heures du XVe siècle (1), qu'elles sont prises dans les reliures et que ces reliures ne sont pas antérieures, l'une au XVIe siècle, l'autre auXVIR Mais même si l'on n'admet pas qu'elles pouvaient se trouver dans les volumes avant que ceux-ci aient passé par les mains de leurs derniers relieurs, nous pouvons, je crois, les considérer comme des spécimens des feuilles-lustres dont on a usé pendant le moyen âge : la composition, en tout cas, n'en avait pas changé. Toutes les feuilles qui ont servi à calquer, puis à décalquer, ont vraisemblablement disparu. A en juger par celles que j'ai eues sous les yeux, elles étaient extrêmement fragiles ; elles n'offraient aux chocs qu'une très faible résistance ; puis, le rôle qu'on leur faisait jouer en favorisait singulièrement la destruction. Heureusement les livres euxmêmes nous en ont conservé quelques-unes, car on les a aussi utilisées, dans certains manuscrits, pour préserver les peintures du frottement des feuillets. Il suffira sans doute d'attirer l'attention sur ces feuilles pour qu'on en découvre d'autres dans les bibliothèques. Celles que j'indique ici sont d'inégale épaisseur; le côté qui était appliqué sur la pierre suiffée est beaucoup moins brillant que le côté extérieur. Si ces feuilles sont d'une transparence parfaite, la fabrication n'en est pourtant pas irréprochable: on y remarque de nombreuses bulles d'air, et à la surface de certaines d'entre elles on peut
(1) Ces feuilles se trouvent entre les fol. 34-35, 42-43, 44-45, 46-47, 66-67 et 85-86 du ms. n° 416 de la Bibliothèque de l'Arsenal, et les fol. 3-4, 8-9, 43-44, 95-96 et 96-97 du ms. n° 1191 de la même Bibliothèque. L'un de ces volumes est fort connu: c'est le livre d'Heures de Loius de Boncherolles, qui a appartenu à Roger de Gaignières, aux armes de qui il est relié.
encore observer les traces imprimées du pinceau qui a servi à étendre la couche de suif sur la pierre.
Quel procédé les artistes qui ont usé de ces feuilles ont-ils employé pour prendre leur calque ? C'est une question à laquelle je ne crois pas qu'il soit possible de répondre avec certitude dans l'état actuel de nos connaissances. Il est vraisemblable toutefois qu'ils ont dû souvent se servir de l'encre et du crayon ; mais on peut admettre aussi qu'ils ont opéré autrement. Quand on étudie attentivement ce qui concerne non seulement la confection et l'ornementation des livres au moyen âge, mais aussi les procédés des peintres de tableaux, on est frappé du rôle qu'y joue la pointe sèche. Dans le haut moyen âge c'est à la pointe que se fait la réglure des volumes. C'est également à l'aide de la pointe sèche que les peintres de manuscrits et les peintres de tableaux décorent leurs fonds d'or de dessins géométriques ou de rinceaux. Dans les tableaux comme dans les miniatures, les auréoles des personnes divines et des saints sont aussi, pendant des siècles, ornées de dessins à la pointe. D'autre part, j'ai observé, dès le XIIIe siècle, sur les marges de certains manuscrits illustrés, de grands dessins faits à la pointe sèche et d'une exécution remarquable (1). Enfin, les innombrables scribes ou ouvriers de livres qu'on trouve figurés dans les monuments du moyen âge tiennent presque toujours la plume d'une main et la pointe ou le grattoir à pointe de l'autre. C'était donc là un instrument d'un usage courant; et il n'est pas déraisonnable de supposer que certains enlu-
(1) Voir notamment : Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 5220, p. 246 et 247 Ce manuscrit, qui contient une traduction française de l'Histoire de la guerre sainte de Guillaume de Tyr, est de la seconde moitié du XIIIe siècle.
mineurs, après avoir placé la feuille transparente, la carta lustra, sur l'œuvre à calquer, ont pu en suivre les contours avec une pointe. S'ils ont vraiment procédé de la sorte, ils ont du obtenir un dessin en creux et en emplir les lignes d'une matière colorante. Il n'y avait plus alors qu à prendre la feuille ainsi préparée, à l'appliquer en la retournant à l'endroit voulu et à presser fortement jusqu'à l'écraser sur le parchemin. L'image devait être mathématiquement exacte, mais elle était retournée : ce qui est, en effet, le cas d'un grand nombre de miniatures du moyen âge.
Ce n'est là qu'une hypothèse, je tiens à insister particulièrement sur ce point, hypothèse vraisemblable sans doute, mais à laquelle aucun document n'est venu jusqu'à présent prêter son appui. Si quelque jour ces recherches pouvaient être complétées et si l'on découvrait une pièce montrant un peintre usant de la pointe pour prendre des calques sur les feuilles de gélatine, on serait en droit d'en conclure que les artistes du moyen âge ont connu et pratiqué une sorte de gravure en taille-douce (1) plusieurs siècles avant que fût inventée la gravure sur bois.
Nous n'en sommes pas là encore ; mais il m'a semblé intéressant néanmoins de signaler dès maintenant ces abondantes miniatures faites au moyen de décalques et probablement de calques, et aussi les feuilles de gélatine qui ont vraisemblablement servi à les exécuter.
Enfin, la constatation que le moyen âge a connu des images reproduites par un procédé mécanique peut
(1) On sait que nos graveurs modernes, quand ils veulent obtenir une épreuve exceptionnelle d'une de leurs œuvres, la font tirer directement sur la feuille de gélatine. Le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale possède plusieurs spécimens de gravures obtenues par ce moyen.
encore conduire à d'autres réflexions. Nous voyons bien que des miniatures nous présentent tous les mouvements faits à l'envers; mais sommes-nous bien sûrs que, parmi celles où les personnages ont des poses normales, il n'en est pas qui ont été exécutées par le même procédé et dont les auteurs, mieux avisés, avaient pris soin de tracer leurs figures à contresens sur les originaux pour les avoir naturelles dans la reproduction? Répondre affirmativement serait plus que téméraire: envisager cette nouvelle hypothèse ne saurait être interdit aux curieux de l'histoire de notre art national. Ce sont là des questions qui paraîtront peut-être bien menues pour retenir l'attention ; mais les minuties, négligeables en beaucoup de sujets et souvent si nuisibles, ne peuvent en aucune façon être dédaignées quand il s'agit de recherches sur les peintures des manuscrits. Ceux qui se livrent à ces études, tout en regardant plus loin et plus haut vers les régions sereines de fart, doivent pourtant, au rebours du préteur romain, s'occuper des plus petites choses. C'est, je crois, en groupant un grand nombre d'observations, dont chacune prise isolément ne semble pas bien importante, qu'on verra son sujet s'élargir et naître des idées générales, où n'apparaissaient d'abord, quand elles étaient sans cohésion, que de toutes petites remarques, la plupart très subtiles. On a pu s'apercevoir que c'est là, bonne ou mauvaise, la méthode que je me suis efforcé de suivre dans la plupart des chapitres de ce travail.