CONTE DE LA IIIEN AVISÉE
Xi Boccace, ni Slraparole, Ni quelque autre aussi réputé Que les deux susdits n"a conté Ce conte-ci, sur ma parole!
Certe, il se peut qu'il ait l'odeur De telles fictions galantes Aussi célèbres qu'excellentes...
Quoi qu"il en suit, jen suis lauteur.
Une fille de haut parage, Que chacun voulait courtiser, Avait juré de n'épouser Qu'un homme de très grand courage.
Non pas, vous tous qui m'écoutez, Quelle eût rêvé de se promettre A qui se fût rendu le maître De quinze chevaux emportés,
Oa bien à quelque fils de guerre
Qui se serait battu le mieux.
De ces courages-là, grands dieux'.
Elle ne s'embarrassait guère!
Car, je vous le dis sans détour,
La vertu, pour cette pucelle,
J>a plus reluisante était celle
Qui se prouve au jeu de lamour.
Que si vous lui faites reproche
De ce souci-là, peu me chaut !
Bref, elle voulait — de sang chaud —
Ne pas acheter chien en poche...
Elle ne manquait pas d'esprit,
La suite du conte l'avère ;
Et, pour bien mener son affaire,
Voici comment elle s'y prit.
Elle obtint que, sur leur domaine
Et dans leur château, ses parents
Convieraient ses six soupirants
A venir toute une semaine.
Ils arriveraient le lundi,
'Ensemble, tous six, manche à manche,
Et, dès le tout suivant dimanche,
Son choix dûment approfondi,
A l'heure où finirait la fête,
Elle nommerait sans discours
Celui-là qui, dans ce concours.
L'aurait plus qu'autres satisfaite.
CONTE DE LA BIEN AVISÉE lO:^
Satisfaite en quoi? Sur quel point?.
Cela resta comme chimère Aux yeux du p3re et de la mère.
Vuquelle ne le leur dit point.
Oui, mais à sa femme de chambre, Fille fraîche et pleine d'attraits.
Elle livrait tous ses secrets Depuis Janvier jusqu'à Décembre; Et vous pensez bien quen ce cas, Notre pratique demoiselle, Sachant son adresse et son zèle, La mit au fait de son tracas.
« Je me marierais, " lui dit-elle, ^< Ma foi! sans regarder à rien, Si tu n'avais dit tant de bien.
Chaque jour, de la bagatelle; Que tout sur terre elle régit :
Que le reste, c'est verbiage, Et que le bon du mariage Uniquement en elle gît.
L'as-tu pas dit? -^ — u Je le répète ! » — (( Et ne m'as-tu pas dit aussi Qu'à cette bagatelle-ci L'un est adroit, et l'autre, bète ; Qu'il en est certains à ce jeu Pour mettre à toute heure en la cible, Et que, pour d'autres, leur possible, Trop souvent, se réduit à peu ? ->
— <' Je l'ai dit aussi. » — « Puis, encore, Que tel, quoique d'air imposant,
A ce jeu va se conduisant
Comme une chétive pécore.
Tandis que tel aulre, d'aspect
Peu régalant et d'air minable.
Par une verve interminable
Au lit commande le respect ;
Mais que d'aucun on ne peut dire,
A moins de lavoir essayé,
S'il y fait merveille ou pitié.
Et s'il y peut ou non suffire ?
L'as-tu pas dit? » — « Certainement! »
— « La chose étant, ma bonne, écoute : Je désire, coûte que coûte.
Choisir avec discernement.
Puisque c'est pour toute la vie Qu'on s'attache un mari, j'en veux Un qui, toujours, selon mes vœux, Sache contenter mon envie.
M'approuves-tu ? » — o De tout mon cœur ! Mais, en ceci, qu'allez- vous faire? »
, — « C'est à toi que je m'en réfère Pour découvrir mon vrai vainqueur. »
— « Comment ferai-je? » — « C'est facile. Apprends, d'abord, qu'après-demain,
Les six aspirants à ma main Viendront à notre domicile.
Pour molîrir la facilité De voir quel est le plus amène.