‹ Les minutes libertinesChapitre 78 sur 154 · HONNESTES DAMES · texte numérisé non relu

HONNESTES DAMES

« On a beau, certe, être duchesse.

On n'en est pas moins femme, • a dit Une dame de o-rand crédit.

Qui ne manquait pas de sagesse.

Cette Heur rare de la cour.

Toute noblesse et grâce toute.

Parlant ainsi, pensait, sans doute, Aux entraînements de l'amour.

Ah ! parbleu ! la chair n"est pas forte ! Et le Gotha, c'est bien certain. S'encanaille avec le Bottin.

La gazette nous le rapporte.

Mais, le pas sauté, seigneur Dieu !

Qu'elles conservent d'arrogance, Toutes ces perles d'élégance, Toutes ces lilles de haut lieu !

Quand l'une d'elles polissonne Avec quelque amant roturier,

Celui-ci ne peut la choyer, Vrai I qu'à la troisième personne Et, lorsqu'il va la lutiner, Il doit à cette inassouvie Déclarer : u Madame est servie! " S'il veut se faire pardonner.

Et retenez que la cruelle, Oublieuse du doux moment, Ne reconnaît plus cet amant Dès qu'il est hors de sa ruelle.

Songez donc ! Il serait choquant Et suprêmement ridicule Qu'elle, une belle à particule, Allât avouer ce croquant !

Mais, s'il n'a pour lui la npblesse, Lamant vilainement proscrit.

Par bonheur, a parfois l'esprit, Et sait bien blesser qui le blesse.

C'est ainsi que l'acteur Baron Avait de l'esprit comme quatre, Et sut à merveille rabattre La morgue extrême d'un tendron Qui ne montrait pour lui d'estime Qu'une fois le soleil couché.

Et, le jour, l'aurait empêché De venir chez elle en intime.

Or, scandale ! un après-midi.

Dans la maison trois fois sacrée

HÛNNESTES DAMES 187

De cette jeunesse titrée,

Ce Baron pénétra, hardi.

La dame, à ce moment-là même,

Avait un noble visiteur:

Et, quand elle aperçut l'acteur,

Sa confusion fut extrême.

Aussi, dit-elle, avec ennui :

« Que cherchez- vous en cette place ? »

— « Ho ! » fît le narquois lovelace,

" Moins que rien : mon bonnet de nuit. »

Le trait, je l'accorde, était rude ; Mais morale était la leçon Qu'en scmme donnait ce garçon.

Dans ce cas, à la fausse prude.

J'en sais un autre de Grandval, Lequel, pour décocher des flèches A cette sorte de pimbêches.

N'avait, dit-on, point de rival.

Ce Grandval, aussi de théâtre, Etait, comme leprécité Baron, un artiste fêté Par un public très idolâtre.

Les belles femmes de Paris L'avaient toutes pour point de mire.

« C'est scandaleux, ce qu'on ladmire Grognaient, furieux, les maris.

j^S LES MINUTES LIBERTINES

Bref, il n'était d'inaccessible, Soit en amont, soit en aval, Qui, devant ce fameux Grandval, N'eût voulu se montrer sensible.

Mais, un soir, dans une maison Du faubourg aristocratique, Une vicomtesse authentique.

Dont il hâtait la pâmoison, Ayant murmuré, l'imprudente :

« Hélas 1 que diraient mes aïeux Revenus des funèbres lieux, S'ils me voyaient, leur descendante, Amoureuse d'un cabotin ? »

Notre Grandval. la voix légère, Répondit : * Us diraient, ma chère.

Que vous êtes une catin. »

Page 1