‹ Les mirabeauChapitre 2 sur 131 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

Las! que sais-je?

l'oncle.

Il nie semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.

» La scène est complète ; rien n'y manque, pas même » le coquin de neveu. »

11 faut relire, dans Littérature et Philosophie mêlées^ cette étude sur Mirabeau qui date de 1834 et qui est restée un des portraits les plus admirablement vivants qu'on ait tracés du grand orateur, le marchand de paroles, comme l'appelait son père.

« En 1781, écrit Victor Hugo, un sérieux débat s'a- » gitait en Franco, au sein d'une famille, entre un père, )i un fils et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet » dont celte famille ne savait que faire. Cet homme, » déjà hors de la première phase ardente de la jeunesse » et pourtant plongé encore tout entier dans les fréné- » sies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de fô- » lies, séparé de sa femme, ayant enlevé ceUe d'un au- » tre, avait été condamné à mort et décapité en effigie, » s'était enfui de France, puis il venait d'y reparaître » corrigé et repentant, disait-il, et, sa contumace pur- » gée, il demandait à rentrer dans sa famille. »

Voilà le sérieux débat qui est le point de départ de mon drame.

Le héros, c'est Mirabeau, Mirabeau-l'Ouragan, Mirabeau-Tonnerre, ce gentilhomme dont la face couturée sera la tête de Méduse de la Révolution. Le bailli disait de lui : « Quant à moi, cet enfant m'ouvre la poitrine. » Et le père répondait : « Défie-toi, tienstoi en garde contre la dorure de son bec. »

Rien de plus imposant que ces deux vieillards « que le xvii^ siècle semble avoir oubliés dans le xviii*^ ' comme des échantillons des anciennes moeurs. » Ils se disputent pour le neveu. Un homme avorté, une créature disloquée, un sujet dont on ne peut rien faire, un criminel flétrji parla justice, un fléau, voilà, dit encore Victor Hugo, ce que MirabL'au était pour sa

famille en 1781. Huit ans après, malgré toutes ses faiblesses et ses taches, il est l'idole d'un peuple. On le porte au Panthéon.

Je choisis encore, dans le portrait du gvsnid parleur par le grand poète, cette peinture de l'éloquence particulière au tribun : « Jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau. L'envie était inépuisable. L'orateur doit être sans reproche, et Mirabeau est reprochablc de toutes parts ; l'orateur doit être beau, Mirabeau est laid, il a la voix sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais. Mais il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où s'épanouissent toutes les ouvertures de cœur, repoussé, moqué, humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, exilé, emprisonné ; parce que, comme le peuple de 1789, dont il est le symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de l'âge de raison ! »

Le père de Mirabeau est terrible. Ce philanthrope tyrannise son enfant. C'est lui qui écrit tout uniment sans sourciller : « Le public n'est point mon juge. Je voulais gagner mon procès contre ma femme, je l'ai gagné. Je voulais faire clore ces folies, elles le sont. Je voulais faire enfermer ce forcené, il l'a été. — Il y a quatre jours que je rencontrai Monipezat, je ne l'avais pas vu depuis vingt ans. « Votre procès, me dit-il, avec madame la marquise est-il fini? — Je l'ai gagné. — Et oïl est-elle? — Au couvent. — Et M. votre fds, où est-il? — Au couvent, — Et madame votre fille de Provence? — Au couvent. — Vous avez donc entre-

pris de peupler les couvents? — Oui, monsieur ; et si vous étiez mon fils, il y a longtemps que vous y seriez ! »

Avec cela il fait des phrases :

« Je n'ai jamais voulu, dit-il, m'enversaillor ni intriguer. Né d'une race privilégiée et faite pour commander aux hommes, il me plaît de vouer mon existence à établir ici-bas le règne de la fraternité universelle et à rendre les sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux.

— Tu habiteras le pays des chimères, toi ! lui répond le bailh, et le marin ne l'en aime que davantage.

C'est un type superbe que le vieux bailli, dur, franc, mais détestant les demi-gentilshommes et capable de répondre à la Pompadour qui appelait les Mirabeau des têtes chaudes: « Les têtes chaudes valent encore mieux que les cœurs froids ! »

Des accents de démocrate plein de pitié passent quelquefois dans la parole ou viennent sous la plume de cet Alceste féodal.

« Il y a aujourd'hui environ cinquante ans, passant à Mirabeau, devant la porte qui va à la fontaine, écrit le bailli à son frère, mon père étant derrière nous, un petit paysan nous salua. Faute d'attention seulement, je ne rendis pas le salut. Je ne sais à quoi je pensais. « Monsieur mon fils, dit le vieux, un coup de chapeau en vaut un autre, le chapeau n'eût-il pas de fond, et quand ce sont les petits qui saluent, on se baisse! Je ne sache pas, depuis cinquante ans, y avoir une fois manqué ! »

Ces hommes se peignent ainsi eux-mêmes dans leur admirable correspondance, colorée, nerveuse, éton-

fi PREFACE

nanle, comparable aux plus bollos pages de Saint-Simon. Je me suis efforcé de leur conserver dans mon drame leur physionomie; mais, chose bizarre! toute citation textuelle de leurs paroles détonnait : tant il est vrai qu'ilya, sijepuis dire, une affaire d'o/v/epourles décors pour le style dramatique comme une affaire d'optique.

J'ai fait revivre dans Henriette de Nehra la seule maîtresse peut-être qui ait eu sur Mirabeau une influence douce et bonne et qui l'eût sauvé. C'est M. de Loménie, l'historien regretté de Beaumarchais et des Mirabeau, qui a mis en lumière, d'après un manuscrit de mademoiselle de Nehra à lui confié par M.Lucas de Montigny, la figure touchante et charmante de l'honnête Hollandaise.

« De toutes les femmes qui ont aimé Mirabeau ou que Mirabeau afaimées c'est mademoiselle de Nehra, dit-il, qui lui a été le plus absolument dévouée. Durant plus de cinq ans elle n'a vécu que pour lui : tous les amis de Mirabeau l'ont vue se consacrer tout entière aux intérêts, au bonheur, fi la gloire de l'homme qu'elle aimait. »

Henriette de Nehra était la fille naturelle d'une Française obscure et de Guillaume de Haren, longtemps ambassadeur des Pays-Bas à Bruxelles. Après la mort de son père et de son oncle, elle fut envoyée en France et placée comme pensionnaire libre dans un couvent de Paris. C'est là qu'elle connut Mirabeau au commencement de 1784 : elle avait à peine dix-neuf ans. EUe n'était pas mariée et s'était unie à Mirabeau par l'effet d'une passion qui l'avait emporté sur toutes les considérations du monde. Ceux qui l'ont connue n'ont jamais pardonné à Mirabeau d'avoir sacrifié cette

femme intéressante à une créature qui avait Tinsolence du vice et tirait gloire de ses désordres.

« Madame Lejay, ajoute M. deLoménie, avait l'intrigue, l'artifice, la méchanceté ; elle était flatteuse et passionnée et n'a usé de son ascendant sur Mirabeau que pour exciter sa violence et servir son propre intérêt. Cette madame Lejay était la femme d'un libraire de Paris. C'est pour lui fournir de l'argent que Mirabeau laissa publicrsousTanonymo les lettres trop souvent diffamatoires qu'il fut plus tard obligé de désavouer. »

Voilà le témoignage de l'historien. On jugera du parti qu'en a pu tirer l'auteur dramatique.

Au fond, l'idée intime des Mirabeau, c'est la question brûlante du divorce. Elle n'est peut-être pas très nettement mise en lumière, parce que j'ai enlevé du drame un personnage qui ne faisait que le traverser, madame de Mirabeau, la femme du tribun. Je le regrette aujourd'hui : le tête-à-tête de ces deux êtres unis l'un à l'autre sans amour n'était peut-être point sans curiosité. La fameuse question à l'ordre du jour, cette question pour laquelle combattent M. Dumas fils et M. Naquet et qu'un seul cahier aux états-généraux de 1789 posa nettement (c'était le duc d'Orléans, Philippe-Egahlé, qui la présenta) — la question du divorce, y était, je ne dis pas absorbée, mais indiquée par une conversation que voici :

LA COMTESSE DE MIRABEAU, apeivevant son mari.

■ — Vous, monsieur !

Moi, sur votre chemin, madame, amené par la destinée dans la ville que vous liabitez et vous rencontrant sur une

place publique pai' hasard, et vous saluant, après des années, avec le respect le plus sincère et le plus profond.

LA COMTESSE

Oui, des années en effet, et pendant lescpielles vous avez fait beaucoup parler de vous. Je vous en félicite!

11 faudrait peut-être plutôt m'en plaindre. Mais, moi, je vous remercie, madame, d'avoir silencieusement porté ce nom de Mirabeau, qu'on vous a presque forcé de subir.

LA COMTESSE

Vous ne doutiez pas, monsieur, en me le donnant, que je serais digne de le bien garder !

Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, madame, que ce nom-là doit vous peser comme un fardeau.

LA COMTESSE

Dites comme un devoir, monsieur le comte.

C'est la m»*me chose souvent. Bref, remarquez, comtesse, l'ironie des destinées qui met ainsi en présence deux êtres portant le même nom, un épou.K et une femme pour toat dire, et qui, — lui, estimant celle quil salue, elle, ayant sans doute pardonné à son mari, — sont cependant aussi violemment séparés que s'ils étaient deux étrangers ; je me trompe! étrangers nous serions peut-être amis...

LA COMTESSE, souriant.

Époux, nous sommes ennemis ! Non, monsieur le comte, mais nous portons l'un et l'autre le poids d'uiic raulf que nous n'avons pas commise. Vous avez eu l'illusion de croire que vous pourriez m'aimer ; j'ai eu la faiblesse, en obéissant à mon père, d'espérer que je vous aimerais. Ni vous ni moi n'avons réussi à faire de notre lien autre chose qu'une

chaîne. Et moi, en vous plaignant beaucoup, vous en m'estimant un peu, nous sommes cependant, non pas des ennemis comme vous alliez le dire, ni des amis... mais... des adversaires... des plaideurs...

Avouez, comtesse, que si je gagnais mon procès, vous ne m'en voudriez pas trop.

LA COMTESSE

Je ne comprends pas, monsieur.

Avouez que si je parvenais à rompre ce lien, à, briser cette chaîne, vous seriez protondémenL, vraiment heureuse... Vous ne me répondez pas?... Entre nous, nous n'en sommes plus à la politesse, mais à la franchise ! Mon espoir est de nous rendre libres !

LA COMTESSE

En vérité ?

Votre sourire a répondu pour vous. Eh bien, oui, je travaille pour vous, pauvre femme prisonnière comme moi, comme moi condamnée à un veuvage pendant que votre mari vit encore, pour vous qui êtes jeune, digne d'être aimée, qu'un autre aimerait et qui subissez la peine d'une erreur de votre père, comme moi je paie l'ambition et la folie du mien ! Et si jamais, par une volonté supérieure, notre union venait à être annulée, souvenez-vous, madame, qu'il n'y a pas d'être au monde qui vous soit plus respectueusement dévoué que celui qui, n'ayant pas eu pour vous cet amour que vous n'aviez pas pour lui, vous garde la vénération qu'il a toujours eue pour l'honnêteté, la résignation et la bonté.

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