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VICOMTE ET DU BAILLI DE MIRABEAU

En attendant que le sort des événements lui ait tracé sa voie, non sans un vague pressentiment de la mort prochaine qui va l'arrêter dans une carrière où il est à peine entré, Mirabeau goûte, avec l'ardeur d'un homme pour lequel la vie a été peu clémente pendant vingt ans, les jouissances d'amour-propre et de luxe dont la source s'est enfin ouverte abondamment pour lui. A l'Assemblée, et dans la société de Paris, il est maintenant aussi entouré d'hommages qu'il l'a été jadis de mépris. Pour quelques ennemis dont la fureur est encore un hommage à sa puissance, il a d'enthousiastes admirateurs dans tous les partis. La droite de l'Assemblée qui l'a si longtemps accablé d'outrages l'écoute maintenant avec attention. Un ré-

dacteur du journal royaliste les Actes des Apôtres, Suleau, dans une brochure qu'il vient de publier au mois de janvier 1791, reproche à la Cour de l'avoir méconnu, et dit, s'adressant à celle-ci, et parlant de lui : « Mettez-le à même de réparer le mal que vous l'avez condamné à vous faire. » Les aristocrates, Gazalès notamment, profitent volontiers des occasions de le rencontrer dans le salon de sa sœur Mme du Saillant, lequel est un terrain commun. La Fayette d'autre part, inquiet de ses projets, ou convaincu de la nécessité de son alliance, cherche enfin à se rapprocher de lui (1). Alors que le cheval blanc du général en chef de la garde nationale a déjà perdu beaucoup de son prestige auprès du peuple, la foule se précipite autour du vis-à-vis bleu rayé, connu de tout Paris, qui porte Mirabeau aux séances de l'Assemblée; et, quand il lui plaît de retourner à pied chez lui, il est suivi par une escorte de jeunes gens. Dans les provinces, Mirabeau est le seul membre de l'Assemblée dont le nom soit connu des habitants des plus petits hameaux. Pour les postillons des chaises de postes, comme le constate Dumontàson retour d'Angleterre, le cheval porteur, celui qui entraîne tout l'attelage, s'appelle maintenant le Mirabeau.

La popularité de Mirabeau s'étend même hors de France. C'est lui que cherchent tout de suite

(1) Voir tome III, page 35 du Recueil de M. de Bacourt, la lettre de La Fayette a Mirabeau en date du 1er février 1791.

des yeux les étrangers venant pour la première fois dans les tribunes assister aux séances de l'Assemblée. Plusieurs mois auparavant déjà, dans une fête donnée, à l'Université de Cambridge, en l'honneur de la Piévolution française par les jeunes Anglais admirateurs de cette Révolution, c'est à « .Mirabeau et au succès de l'éloquence dans la cause de la liberté » que l'un des premiers toasts avait été porté (1).

D'ailleurs, quoique les titres aient été abolis (2) r quoique le grand orateur signe maintenant toutes ses lettres Mirabeau l'aîné, ou se fasse appeler Honoré Mirabeau, car il n'a décidément pas repris son prénom de Gabriel depuis que son père lui a ôté ce prénom comme rappelant trop les fautes de

(1) Voir le numéro de la Chronique de Paris du 27 juillet

(2) On connaît le mot adressé, dit-on, par Mirabeau au rédacteur du Moniteur qui, au lendemain du décret d'abolition des titres et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce décret, lui avait, dans le compte rendu de l'Assemblée, ôté le nom de fief sous lequel il était si populaire, et l'avait désigné par son nom patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même l'écrivait, Riquetli : « Avec votre Riquetti vous avez désorienté toute l'Europe. » Dans sa note du 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce décret comme « d'une démence dont La Fayette a été ou bêtement, ou perfidement complice ». La Fayette pourtant exprime, dans ses Mémoires, le regret que ce décret ait été sanclionné si vite par le roi « dans la crainte de perfectionnements qui auraient pu adoucir la mauvaise humeur de la classe nobiliaire ». Mirabeau d'autre part, dans sa lettre du 4 juin à La Marck, raconte que, « trouvant les amis de La Fayette très epouffés de la motion contre les cordons et la noblesse héréditaire », il se moqua du pian de bataille qu'ils voulaient arranger.

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sa première jeunesse, il est encore le comte de Mirabeau, non seulement pour ses gens, pour le monde, mais aussi pour le peuple qui, comme le dit Dumont de Genève, « aime à décorer ses idoles ». « Dès le matin, dit Dumont, sa maison est remplie; c'est un lever continuel depuis sept heures jusqu'au moment où il se rend à l'Assemblée, souvent au milieu d'une foule qui l'attend pour la grande félicité de le voir passer. » Il a orné chaque jour davantage cette maison ; il y étale sans aucune précaution un luxe dont la provenance est bien facile à deviner, dont très peu de gens pourtant songent à s'indigner (1), et pour lequel il paraît fait, comme s'il n'eût pas été encore, un an avant, dans un état de gêne voisin de la misère. Il a formé une bibliothèque importante (2) enrichie par l'acquisition d'une partie de la bibliothèque de Buffon, commencé à réunir une collection précieuse de pierres gravées. Sa table est « splendide », et il y reçoit toujours une compagnie nombreuse. Dumont clans ses

(1) Aux reproches qui lui sont adressés à cet égard Mirabeau oppose d'ailleurs le plus grand calme. Voir dans les Révolutions de France et de Brabant, n° 72, le curieux récit d'une rencontre entre Mirabeau et Camille Desmoulins après la discussion sur le droit de paix et de guerre. Mirabeau écoute l'apostrophe violente de Camille Desmoulins avec un sourire d'épanouissement « expressif comme devant les cent mille écus de la cour », dit Desmoulins, puis il l'invite à venir chez lui où il lui répondra. « La réponse, dit Desmoulins, fut un excellent dîner. »

(2) Cette bibliothèque dont la vente produisit 139,000 livres et cette collection constituèrent le plus clair de l'actif que ses créanciers purent réaliser dans sa succession.

Souvenirs, Gorani dans les fragments de ses Mémoires cités par M. Stern, Mme A. R. . . dans de très curieux souvenirs anecdotiques sur Mirabeau, imprimés mais fort peu connus (1), nous fournissent d'abondants détails sur les repas charmants que Mirabeau donnait à ses amis.. La salle à manger même ne ressemblait à celle d'aucun autre; sur l'un de ses côtés il y avait un magnifique buffet « travaillé avec un goût raffiné, avec des vases antiques remplis de choses exquises » ; sur les trois autres côtés Mirabeau avait réuni ses plus beaux livres et ses estampes les plus rares. Le maître de la maison faisait les honneurs de sa table avec l'amabilité la plus empressée, excitant la verve de ses convives, se mettant à la portée de chacun, éloquent ou d'une gaieté railleuse avec les hommes, galant ou même frivole, quand il le fallait, avec les femmes. Ces repas, remplis par une conversation animée, duraient fort longtemps. Entre les convives étaient placés des servantes couvertes de bouteilles, d'assiettes, de verres, de telle sorte que chaque convive pût se servir lui-même à sa guise. Les domestiques n'apparaissaient qu'entre chaque service, sur l'appel de Mirabeau, et la réserve commandée souvent par leur présence pouvait être bannie de la conversation. La chère d'ailleurs était délicieuse, mais « tellement incendiaire, raconte

(1) Mes souvenirs sur Mirabeau, par M™8 A. R. (Armande Rolland). Paris, imprimerie Victor Goupy, 1869.

Mme A. R., que je crachais presque toujours le sang, quand je dînais chez Mirabeau ».

Discussions à l'Assemblée, travail de cabinet, entretiens familiers avec ses amis, Mirabeau trouvait moyen de suffire à tout. Sa correspondance était déjà si étendue, au début de la Révolution, qu'il avait refusé de payer ses ports de lettres, comme le raconte M. de LaMarck, et que l'intendant général des postes, M. cl'Ogny, sur l'instruction du roi lui-même, lui avait accordé la franchise établie pour les fonctionnaires publics. Depuis lors cette correspondance s'était encore accrue; et le soin de lire et d'annoter les innombrables lettres qui lui arrivaient de toutes les parties du royaume était devenu à lui seul « un immense travail », suivant l'expression de son secrétaire de Comps. Loin de circonscrire F activité de son atelier, comme il disait, dans l'étude des questions à l'ordre du jour de l'Assemblée, il aimait à s'entourer d'avance de mémoires sur les questions les plus diverses ; les papiers aujourd'hui parvenus aux archives du ministère des affaires étrangères en sont un témoignage. La question des successions sur laquelle il avait fait rédiger par son collaborateur Reybaz un grand projet de discours devenu sien au moyen d'un très petit nombre de modifications (1), et dé-

(1) Mirabeau proposait, avec l'abolition des substitutions, majorats et fîdéicommis, l'institution d'une réserve des neuf dixièmes au profit des héritiers en ligne directe, c'est-à-dire qu'il supprimait presque complètement la liberté de tester, au cas d'existence d'héritiers en ligne directe.

posé par Talleyrand sur le bureau de l'Assemblée, le 2 avril 1791, après la réconciliation in extremis entre les deux anciens amis; la question de l'instruction nationale, traitée d'ensemble clans un mémoire qui a été publié sous son nom, après sa mort, par Cabanis (1) ont particulièrement occupé ses derniers jours. Il méditait la suppression ou la réforme des Académies avec Ghamt'ort qui avait préparé en ce sens un travail à lire à l'Assemblée par son éloquent ami (2).

Ghamfort apportait trop souvent maintenant dans ses relations avec Mirabeau une aigreur jalouse. Mais il était resté au nombre de ses amis ; et il était un des plus anciens (3), avec le fidèle Vitry, avec Luclict, qui lut au Lycée une notice intéressante sur Mirabeau après sa mort, avec Clavière dont celui-ci, malgré de fréquentes disputes et des brouilles passagères, ne parvint jamais à sedétacher, et ne cessa jamais complètement de subir l'ascendant. Parmi ses nouveaux amis, les plus intimes étaient La Marck, Cabanis et Frochot, ses trois exécuteurs testamentaires ; ces trois hommes de prove-

(1) L'idée générale de ce mémoire est de mettre tous les corps enseignants et tous les établissements d'enseignement dans la dépendance des administrations départementales élues.

(2) Ce travail, reproduit dans les œuvres complètes de Chamforl, a été publié dès 1791 sous le titre : Des Académies.

(3) « Vous, Garât et Cabanis, disait Mirabeau, peu de temps avant sa mort, à Chamfort, auriez écrit sur moi un bon article de biographie. » De son côté Chamfort disait de Mirabeau à Vilry, leur ami commun : s C'est précisément le briquet qu'il faut à mon fusil. »

nances et de tendances si différentes, le grand seigneur ami de la reine, le médecin philosophe beau-frère de Gondorcet, le jeune député bourguignon enthousiaste et étranger à toute intrigue (1), restèrent quelque temps unis, même après la mort de Mirabeau, par le sentiment de dévouement absolu qu'il leur avait inspiré. C'est d'ailleurs une particularité tout à l'honneur de Mirabeau que l'attachement pour sa personne et pour sa mémoire de tous ceux qui l'ont approché pendant les derniers temps de sa vie, depuis son secrétaire ordinaire Pellenc, qu'il ne traitait pourtant pas toujours selon ses mérites, et le jeune de Gomps qui, dans un accès d'exaltation, ébaucha une tentative de suicide la nuit de sa mort (2), jusqu'aux nombreux collaborateurs qui lui ont prêté simultanément ou successivement leur concours après Clavière, Dumont,Duroveray, entre autres le prêtre catholique Lamourette, le pasteur protestant Reybaz, Maret, le futur duc de Bassano, qui avait le premier, dans un Bulletin fondé par lui, puis au Mo niteur, donné de véritables comptes rendus des séances de l'Assemblée.

Les femmes n'ont plus tenu dans la vie de Mirabeau, alors qu'elle a été remplie par des préoccupations d'un autre ordre, la même place que par

(1) Mirabeau s'élait particulièrement servi de Frochol pendant sa présidence. « Ne trouvez-vous pas, disait-il à ce moment, que Frochot et moi nous ne présidons pas mal. »

(2) Voir à ce sujet les détails donnés par M. Lucas de Montigny dans les Mémoires de Mirabeau, t. VIII.

le passé. Nulle autre d'ailleurs ne paraît avoir chassé de son cœur l'amie incomparable de ses jours d'adversité, cette charmante Mme de Nehra qu'il avait pu blesser par ses faiblesses jusqu'au point de l'obliger à le quitter, mais qu'il ne put jamais oublier, qu'il chercha depuis à revoir et à ramener à lui, et dont le nom se retrouve clans le testament qu'il a dicté à sa dernière heure (1). Enchaîné à Mmc Le Jay par des affaires d'intérêt, beaucoup plus que par tout autre lien, Mirabeau a pu aussi soupirer pendant quelque temps aux pieds de Mme de Gondorcetqui lui préféra, dit-on, La Fayette, afficher ensuite une passion d'une certaine durée pour une prima donna du Théâtre Italien, laide, mais douée d'un véritable talent de cantatrice et de comédienne, Mllc Morichelli. En réalité il n'a plus

(1) « Je revins à Paris, raconte Mme de Nehra, dans la notice écrite par elle en 180G pour Cabanis, plus d'un an après mon départ (cVst-à-dire vers la fin de 1789).... Je n'avais pas demandé à revoir M. de Mirabeau ; il me fit chercher une nuit que quelque chose d'extraordinaire l'agitait. Je m'aperçus d'abord de l'altération de sa santé, j'en fus effrayée. Il me parla* de ses affaires avec l'ancienne confiance; il me communiqua le projet d'une ambassade, et le désir qu'il avait que je l'accompagnasse. J'aurais pu à celte époque réveiller d'anciens sentiments; mais le sacrifice que je continuais d'exiger était devenu pour le moment impossible. D'ailleurs, nous n'eussions plus retrouvé le bonheur : il avait été profondément blessé de mon départ, et moi je n'aurais pu lui pardonner peut-être de m'y avoir forcée. L'espèce de sentiment qui nous unissait étail comme le duvet do la pêche : une fois effacé, il ne pouvait revenir. Je ne revis plus M. de Mirabeau que deux ou trois fois ; après il cessa de me demander. Je sais qu'il a dans les derniers temps désiré et craint de me rencontrer. S'il eût vécu j'ignore ce qui serait arrivé... »

cherché auprès des femmes que des distractions et des plaisirs, soit que, en sa qualité de membre du comilé des lettres de cachet (1), il accordât sa protection à de belles affligées retenues au couvent par des époux ou des familles tyranniques, soit qu'il fit diversion à ses jours et ses nuits de travail forcé par de petits soupers avec des danseuses de l'Opéra, comme celui qui, d'après M. Lucas de Montigny lui-même, hâta la crise à laquelle il succomba.

On a, au lendemain surtout de la mort de Mirabeau, attribué cette mort au poison. L'opinion avait été, paraît-il, partagée par sa famille, et même par quelques-uns des médecins ou chirurgiens ayant assisté à l'autopsie qui fut faite le 3 avril 1791, avec une grande solennité (2). Cependant le procès-verbal de l'autopsie, publié sur le moment même, ne révèle aucun indice d'empoisonnement. Il faudrait supposer que les chirur-

(1) Comme nous l'avons dit, il ne resto d'autre trace de la participation du grand orateur aux travaux de ce comité qu'un projet de rapport publié, sur un manuscrit corrigé de sa main, par M. le vicomte Henri Bégouen avec une intéressante introduction, dans la Revue d'économie politique, en 1888. Le projet dont il s'agit est intitulé Rapport sur les maisons d'amélioration au nom du comité des lettres de cachet ; il y a certainement fort peu de chose de Mirabeau lui-môme dans sa rédaction, bien qu'on y trouve un certain nombre d'emprunts à l'ouvrage publié sous son nom en 1788 et intitulé : Observations sur la maison de force appelée Bicôtre, lequel d'ailleurs n'est pas sien davantage.

(2) La question a été examinée très complètement et avec beaucoup de détails sûrs par M. Lucas de Montigny, dans le dernier chapitre des Mémoires de Mirabeau.

giens, commis par le tribunal, qui Font rédigé, ont omis volontairement les particularités de nature à confirmer le bruit d'empoisonnement, dans la crainte de l'effet que leur constatation produirait sur le peuple. Cabanis d'ailleurs, qui avait soigné Mirabeau dès le début de sa dernière maladie (1) et auparavant, écarte la supposition d'empoisonnement dans son Journal de la maladie et de la mort de H. G. Riquetti Mirabeau. Il attribue nettement la mort du grand orateur à « une aflection inflammatoire du diaphragme », provoquée par « une humeur rhumatismale, goutteuse, vague » qui avait également produit des désordres dans la région du cœur. Dumont rapporte, dans ses Souvenirs, que divers, médecins de Genève et d'Edimbourg, après avoir lu le récit de Cabanis, et tout en pensant qu'il n'avait nullement appliqué à la maladie le traitement qui convenait, portaient le même jugement sur les causes de la mort, et écartaient, « comme dénuée même d'apparence, toute idée de poison (2) ». Enfin il est certain qu'aucun des amis intimes de Mirabeau, à commencer par M. de La Marck qui n'examine même pas la ques-

(1) Mirabeau ne consentit jamais pondant sa dernière maladie, malgré les instances des siens, à s'adresser à un autre médecin que Cabanis, assisté parle jeune Lachèze. A la fin de sa maladie seulement, Cabanis appela en consultation le docteur Antoine Petit, célèbre médecin du temps.

(2) La médecine moderne a aussi étudié la dernière maladie de Mirabeau, d'après les documents conservés sur cette maladie. Dans deux articles de la Gazette des hôpitaux civils et militaires en date des G et 8 mai 1800, M. Henri Duchesne explique

tion dans ses Souvenirs, n'a jamais cru réellement à un empoisonnement.

Pour expliquer qu'un homme d'un tempérament aussi vigoureux, et dans la force de l'âge, ait pu être ainsi enlevé en cinq jours, car Mirabeau parla encore à plusieurs reprises dans la séance du 27 mars, sur la loi relative aux mines, et il est mort le 2 avril suivant, à huit heures et demie du matin, pour expliquer, disons-nous, cette rapide destruction d'une organisation aussi puissante, il n'est pas besoin de recourir à l'hypothèse d'un crime dont on ne saurait qui accuser. Il suffît de rappeler d'abord que, malgré la vigueur de son tempérament, la santé de Mirabeau n'était pas bonne depuis plus de deux ans. De tout temps il avait été sujet à des accès de coliques néphrétiques ou bilieuses, et à des ophthalmies. Au mois de février 1788, il avait déjà été atteint d'une violente maladie inflammatoire des entrailles. Il avait eu la jaunisse peu de temps après la réunion des Etats généraux, l'avait insuffisamment soignée, et ne s'en était pas bien remis. Enfin il s'était livré depuis lors à une réunion d'excès de toute sorte, agitations d'esprit, excès de travail, excès de table et autres, qui ne pouvaient que le conduire rapidement à sa fin. « Il faudrait que vous fussiez une salamandre, lui disait Dumont, avant de le quitter au mois de

la mort du grand orateur par l'effet de deux affections combinées, d'une part une péricardite d'origine rhumatismale, et d'autre part une lithiase, ou formation de calculs biliaires.

janvier précédent, pour vivre dans ce feu dévorant sans vous consumer. »

Cabanis n'a pas seulement raconté en médecin la marche de la maladie qui a emporté son ami; il a encore tenu une sorte de journal des paroles prononcées et des sentiments exprimés par Mirabeau sur son lit de mort. M. de La Marck dans ses souvenirs, M.Lucas de Montigny dans ses Mémoires, M. Louis Passy dans son ouvrage sur Frochot, ont ajouté de nouveaux détails à la relation de Cabanis. Nous ne recommencerons pas un récit qui a été fait à diverses reprises d'une manière si complète. Tout le monde sait d'ailleurs que Mirabeau a donné à ses derniers moments un caractère de grandeur fastueuse, un peu factice et tout à fait païenne. « Il a dramatisé sa mort, » disait avec raison Talleyrand. Dans les intervalles de répit que lui laissaient les plus cruelles souffrances, en présence de la mort qu'il voyait approcher, Mirabeau a retrouvé une extraordinaire énergie pour s'entretenir avec ses amis comme un philosophe de l'antiquité, pour recevoir le sourire aux lèvres la visite de réconciliation de son ancien ami Talleyrand (1), pour lui remettre avec solennité un dis-

(1) Pendant que l'évCque d'Autun y était, raconte Frochot, nous entourions son lit; on causait. « On a bien de la peine à arriver jusqu'à vous, dit Talleyrand, en s'approchant de son ancien ami ; je suis venu comme le peuple de Paris trois fois par jour à votre porte, et il y a deux heures que j'y attends de vos nouvelles avec lui. » — « Ah! je le sais bien, s'écria Mirabeau : pour le peuple c'est toujours un grand jour que celui où l'on meurt. » Puis il

cours entièrement composé par un autre, pour s'occuper de soustraire aux recherches les pièces de sa correspondance avec la Cour, pour donner encore un tour oratoire à ses propos et inventer des paroles dignes d'être conservées. — « Je voudrais, dit-il à un de ses amis qui soutenait sa tête,, te la laisser en héritage. » — «J'emporte avec moi, dit-il à Frochot, le deuil de la monarchie; après ma mort, les factieux s'en disputeront les lambeaux (1). » — « Sont-ce déjà les funérailles d'Achille? » demanda-t-il en entendant la veille de sa mort tirer des coups de canon. La préoccupation déjouer dignement son rôle est constamment visible chez lui, pendant toute cette agonie. Elle ressort de cette phrase à La Marck : « Eh bien, Monsieur le connaisseur en belles morts, êtes-vous satisfait (2)? » Elle se manifeste le matin de sa mort lorsqu'au lever du soleil, quelques heures avant de rendre le dernier soupir, il dit à Cabanis : « Mon ami, je mourrai aujourd'hui. Quand on en est là,

t'eprit : « On dit que la conversation est nuisible aux malades ; ce n'est pas celle-ci; on vivrait comme cela délicieusement, entouré de ses amis, et même on y meurt très agréablement. » (Souvenirs personnels de Frochot, cités par M. Louis Passy.) La conversation se prolongea ainsi pendant deux heures; et c'était la veille de la mort de Mirabeau.

(1) Mirabeau faisait allusion, il est vrai, à une conversation entre lui et la Marck, peu de temps auparavant, au sujet des belles morts.

(2) L'exactitude de cette phrase célèbre a été contestée par Cabanis, mais elle est attestée par Frochot qui a toujours déclaré se rappeler très exactement au moins la première partie de la phrase.

il ne reste plus qu'une chose à faire, c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afin d'entrer agréablement dans le sommeil dont on ne se réveille plus (1). » «Use voyait, écrit Dumont, l'objet de l'attention générale, et il n'a cessé de parler et de se conduire comme un grand et noble acteur sur le théâtre national. » D'ailleurs, nul retour sur lui-même et sur sa vie, nul sentiment de repentir ou de cloute au sujet de quelques-unes de ses actions, nulle apparence de cette inquiétude que les âmes les moins religieuses, arrivant à l'heure où le passé devient l'irréparable, éprouvent souvent pour leur mémoire ici-bas, sinon pour leur destinée au delà de ce monde. Au lieu de cela, une préoccupation persistante de l'effet extérieur soutenue avec une extraordinaire fermeté, et qui, à cette heure suprême où les traits du caractère aussi bien que ceux du visage semblent prendre plus de relief, s'accuse comme un des attributs distinctifs de sa nature morale.

Mirabeau a voulu faire de son agonie la préparation de l'apothéose qui allait suivre sa mort. 11 a

(1) Ici c'est M. de La Marck qui met en doute l'authenticité de ces dernières paroles données par Cabanis comme lui ayant été adressées. Faut-il croire que le matérialisme de Cabanis lui ait fait altérer le langage de son ami ? Mais il cite également ces autres paroles de Mirabeau prononcées au début de sa maladie : « Tu es un grand médecin, mais il est un plus grand médecin que toi, l'auteur du vent qui renverse tout, de l'eau qui pénètre et féconde tout, du feu qui vivifie ou décompose tout. »

joui d'avance de cette apothéose ; il l'a vu commencer, avant même qu'il eût rendu le dernier soupir, par les manifestations de l'intérêt universel qu'excitait sa maladie. Les abords de sa maison étaient encombrés d'une immense foule émue qui arrêtait la circulation dans la rue de la Chausséed'Antin ; les cléputations se succédaient chez lui ; les Jacobins eux-mêmes, oublieux de leurs récents griefs, en avaient envoyé une ayant à sa tête Barnave (1) ; le public faisait fermer clans Paris les spectacles et les lieux de réjouissance. Après la mort de Mirabeau, ce qu'il y eut de plus remarquable dans les hommages rendus à sa mémoire, ce ne furent pas les honneurs officiels : la loi affectant Féglise Sainte-Geneviève à la sépulture des grands hommes et ordonnant que le corps de Mirabeau y occuperaitla première place; la pompe desobsèques nationales qui furent faites le 4 avril au grand orateur. Et certes il était imposant cet immense cortège, dans lequel on voyait, au milieu d'un grand développement de troupes et de détache-

(1) On sait qu'Alexandre de Lameth, moins prompt que les autres à se dégager de son ressentiment contre Mirabeau, et ne connaissant pas d'ailleurs toute la gravité de l'état du malade, refusa de faire partie de la députation. Mirabeau le sut; on lui a attribué à cette occasion les paroles suivantes : « Je savais bien qu'il était un factieux, mais je ne savais pas qu'il ne fût qu'un sot. » Le propos véritable de Mirabeau est beaucoup plus simple. Il se contenta de dire : « Je les (Mirabeau parlait des deux Lameth, ses collègues) savais bien maladroits, mais je ne les croyais pas si bêles. » (Voir l'ouvrage de M. Passy sur Froebot.)

ments de la garde nationale ayant à leur tète La Fayette à cheval, environné de son état-major, l'Assemblée nationale et toutes les administrations en corps, presque tous les membres de la Société des Jacobins et presque tous les ministres, sans parler d'innombrables députations. Lentement, aux sons d'une musique funèbre, spécialement composée pour la circonstance par Gossec, exécutée avec des instruments non employés jusqu'alors, par de longs détours au travers de rues remplies d'une multitude recueillie, ce cortège escorta le cercueil de Mirabeau (1) porté par les grenadiers de son bataillon. De la rue de la Chaussée-d'Antin d'où l'on partit à quatre heures et demie, l'on se rendit à l'église Saint-Eustache où fut célébré le service funèbre, puis à l'église Sainte-Geneviève où l'on n'arriva qu'à une heure avancée de la nuit (2). Certes, il y a un contraste frappant entre ces funérailles grandioses et les murmures de mépris qui avaient accueilli Mirabeau entrant dans la salle des Etats généraux, le jour de leur ouverture. Mais nous avons revu depuis

(1) Devant le cercueil, on portait le cœur de Mirabeau dans une boîte de plomb ornée d'une couronne de fleurs, laquelle, dit le journal los Révolutions de Paris, masquait une couronne de comte gravée sur la boîte.

(2) Voit1 le procès-verbal des obsèques rédigé par le président et les commissaires de la section Grange-Batelière, et publié par M. Lucas de Montigny (Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 487); voir aussi, entre tant d'autres, les récits donnes par le journal la Chronique de Paris, et le journal los Révolutions de Paris.

des spectacles semblables. Ce que l'on n'a pas revu, au contraire, du moins à un pareil degré, c'est la propagation instantanée de l'émotion de Paris à travers toute la France; ce sont les manifestations de douleur et d'admiration éclatant à la fois dans presque toutes les villes : éloges funèbres, demandes de bustes ou de portraits et votes d'adresses par les municipalités, les corps administratifs et les Sociétés d'amis de la Constitution. Ce que l'on n'a pas revu surtout, c'est, à une époque de discordes et de luttes civiles violentes, cet accord presque général dans tous les partis à célébrer, à regretter au lendemain de sa mort un même homme activement mêlé de son vivant à ces luttes et à ces discordes. Au milieu d'un tel concert d'admiration, c'est à peine si quelques pamphlets royalistes ou révolutionnaires, si Marat, dans son Ami du peuple, si Camille Desmoulins et Brissot, qui connaissaient mieux que d'autres Mirabeau, font entendre des protestations ou des réserves isolées (1). Encore, Camille Desmoulins, tout en mettant en lumière les côtés faibles du caractère de Mirabeau, rend-il un plein hommage aux grandes facultés de son esprit ; il n'échappe pas à l'émotion générale et approuve malgré tout la décision de l'Assemblée

(1) Une députation des quarante-huit sections de Paris à l'Assemblée ayant qualifié Mirabeau de vertueux citoyen, Brissot s'écria : « Mirabeau lui-même eût rayé ce mot. » Dans l'oraison funèbre dont nous reparlerons Cerutti avait dit : « Mirabeau sera appelé le premier des Français. » « Eh ! qui voudrait être le second », répliqua Brissot.

accordant les honneurs du Panthéon à celui qu'il appelait jadis, dans ses jours d'enthousiasme, « le saint Mirabeau ». Des feuilles ultra-révolutionnaires, telles que les Révolutions de Paris ou Y Orateur du Peuple , de Fréron , expriment le même sentiment de regret que des journaux royalistes, comme le Spectateur national, le Journal général et le Mercure de France (1) ; un ancien ami de Necker, qui avait eu au sujet de ce ministre la plus violente polémique avec Mirabeau, Cerutti, prononce une emphatique oraison funèbre de celui-ci au nom de sa section, après le service dans l'église Saint- Eustache; et Marie- Joseph Ghénier, qui sera plus tard à la Convention le rapporteur du décret excluant du Panthéon les cendres du grand orateur (2), compose une ode sur sa mort, tandis que les théâtres y consacrent des pièces de circons-

(1) On a réuni en 1791 dans un petit volume intitulé Mirabeau jugé par ses amis et ses ennemis, Paris, Couret, imprimeurlibraire, les principaux articles de journaux publiés à l'occasion de sa mort, avec la notice lue au Lycée par M. de Fuchet et quelques autres pièces. L'article du Mercure de France qui est de Malouet est un des plus remarquables.

(2) Sur l'initiative généreuse de M. Pallain, le gouvernement a ordonné l'année dernière des recherches pour essayer de retrouver le cercueil de Mirabeau sur l'emplacement de l'ancien cimetière de Sainte-Catherine, attenant à celuide Clamart. C'est là, en effot, que les restes de Mirabeau ont été rejetés après avoir été extraits du Panthéon. Mais les recherches étaient vouées à un insuccès certain. Nos lecteurs trouveront aux pièces justificatives la preuve que l'on n'a pas eu plus d'égards pour les restes de Mirabeau, lors de leur exhumation, que pour ceux des rois de France, lorsqu'on les a retirés de Saint- Denis.

tance (1), et le nouvel évêque constitutionnel de Paris, Gobet, un bizarre mandement.

Si Mirabeau eût vécu un peu plus longtemps, il aurait éprouvé, mieux encore qu'à l'époque de son fameux discours sur le droit de paix et de guerre, que le Capitole est voisin delà Roche Tnrpéienne. Au fond de tous les regrets excités par sa mort, il y avait ce sentiment vrai que la France perdait en lui une grande force pour le gouvernement nouveau qu'elle parviendrait à constituer ; mais il est certain aussi que les espérances de tous les partis pouvaient d'autant mieux se concentrer sur lui qu'il avait eu le temps de les justifier toutes, sans avoir celui d'en démentir, ni par là même d'en réaliser aucune. S'il avait été enlevé moins prématurément, il aurait rendu plus de services réels d'homme d'Etat ; mais il eût été, et il serait encore probablement plus discuté. Il a eu le mérite et il a évité les inconvénients attachés aux actes qu'on le croyait capable d'accomplir. On pourrait presque dire qu'il est mort à propos pour sa gloire, si sa carrière politique n'avait pas dû avoir une seconde partie après la Révolution, ou à la fin de la Révolution.

Quel jugement faut-il donc, en définitive, porter sur l'homme extraordinaire dont nous avons, avec

(1) Mirabeau aux Champs-Elysées, par Olympe de Gouges,

trop de détail peut-être, exposé la vie accidentée, et analysé le caractère complexe ? Nous croyons nécessaire, pour arriver à cette conclusion, d'envisager séparément et successivement en Mirabeau l'orateur, l'homme politique et l'homme moral. De l'écrivain nous avons suffisamment parlé; d'ailleurs l'écrivain chez lui n'a fait que préparer l'orateur et l'homme politique.

Le génie oratoire et l'esprit politique de Mirabeau ont été l'objet d'études littéraires nombreuses et remarquables. Parmi les plus récentes, celle de M. Aulard dans son ouvrage sur les Orateurs de la Constituante, et celle de M. Décrue dans une série d'articles de la Revue historique en 1883, nous paraissent trop bien faites, au point de vue de la connaissance des sources, et de l'esprit critique, pour que nous ayons cru nécessaire de recommencer véritablement ici un travail du môme genre. C'est par la méthode biographique que nous avons étudié Mirabeau même comme orateur. Nous devons cependant résumer les observations générales qui résultent pour nous de la course parcourue à travers l'existence que nous avons voulu faire revivre.

La partie la plus solide de la gloire de Mirabeau est sa gloire d'orateur. Le fils de Y Ami des hommes est avant tout un orateur; il l'est dès le temps de

un acte en prose représenté à Paris, par les comédiens italiens, le 1G avril 1791 ; Mirabeau à son lit de mort, par Pujoulx, un acte en prose représenté au théâtre Feydeau, le 24 mai 1791.

sa jeunesse, dans les innombrables mémoires, plaidoyers, lettres justificatives qu'il a adressés aux ministres, à son père, aux tribunaux et au public, pour défendre sa liberté, son honneur et ses droits d'époux , nous dirons même qu'il l'est jusque dans ses lettres d'amour.

Il nous apparaît déjà comme un grand orateur pendant le cours du procès en séparation qu'il soutient contre sa femme, si l'art de rassembler et d'exprimer des arguments de la manière la plus propre à émouvoir ses lecteurs et ses auditeurs, à ~ embarrasser ou à accabler ses adversaires, constitue bien, dans une cause personnelle comme dans une cause d'intérêt général, l'art véritable de l'orateur. Il a pu commettre des fautes de conduite ou de tactique, clans la direction qu'il a donnée à ce procès ; chacun des mémoires ou des plaidoyers qu'il a composés n'en est pas moins admirablement approprié à l'effet immédiat qu'il voulait à tort ou à raison lui faire produire.

Il avait naturellement et de race ces dons oratoires essentiels que, malgré la vieille maxime : Nîiscuntur poetœ, ûunt oratores, l'exercice et le travail peuvent développer, mais non pas créer, s'ils n'existent pas au moins en germe. Dons physiques à défaut desquels on peut encore devenir un orateur distingué, mais non pas un orateur complet : prestance imposante, «voix pleine, mâle, sonore comme dit Dumont de Genève, remplissant l'oreille et la flattant, toujours soutenue, mais flexible », tou-

jours facile à entendre qu'il la baissât ou l'élevât, parcourant toutes les noies, et marquant les finales (1); ampleur de geste, et chaleur de tem-, pérament toutes méridionales. Dons intellectuels encore plus nécessaires à l'orateur que les précédents : faculté rapide de conception ou, comme le dit Dumont, tVintussusception lui permettant de s'assimiler sans peine les idées et les faits, l'esprit et jusqu'aux expressions des autres ; mémoire heureuse maintenant toujours à sa disposition ces idées, ces faits, ces expressions qui doivent être

(1) Mme Roland est moins affirmative que Dumont au sujet de la beauté de la voix de Mirabeau. « Cette beauté de l'organe de la voix, très différente de sa force, écrit-elle dans ses Mémoires, n'est pas plus commune dans les orateurs qui font profession de l'exercer, que dans la foule qui compose les sociétés. Je l'ai cherchée dans nos trois assemblées nationales; je ne l'ai trouvée parfaite chez personne ; Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble débit, n'avait pas un timbre flatteur, ni la prononciation la plus agréable. Les Clermont en approchaient davantage. » Mmo Roland a, il est vrai, peu entendu Mirabeau, puisqu'elle n'est revenue à Paris, depuis la Révolution, qu'en février 1791. Toutefois, si nous tenons compte des divers portraits de Mirabeau orateur, tracés par des contemporains, notamment par Ferrières qui parle de son éloquence « rude et sauvage » ; et si, d'autre part, nous nous rappelons que Mirabeau, prisonnier à Vincennes, charmait les habitants et habitantes du château par ses chants, qu'Arnault, dans ses Mémoires d'un sexagénaire, qualifie sa voix d'argentine, à propos de son apostrophe à M. de Brézé, nous arrivons à celte conclusion, conforme au témoignage de Dumont, à savoir que Mirabeau avait naturellement une belle voix claire, mais qu'en la forçant, ce qui lui arrivait parfois, il lui faisait perdre de son agrément musical. Rien de moins justifié, en tous cas, que la légende qui lui attribue une voix perpétuellement tonnante, ou, comme le dit Mme Roland à propos de celle de Danton, beuglante.

pour l'orateur comme une provision dans laquelle il puisse toujours puiser; imagination active et riche donnant aux matériaux ainsi accumulés par la mémoire la forme d'images, faisant surgir et combinant ces images au moment voulu d'une manière ingénieuse ou frappante.

L'imagination de l'orateur doit présenter clés caractères particuliers, elle doit être avant tout souple, mobile et instantanée; et cela est surtout vrai pour l'orateur appelé aux discussions des assemblées politiques modernes. Elle se concilie mal, comme le dit M. Thiers dans un remarquable article sur l'Improvisation oratoire publié au temps de sa jeunesse, clans le Mercure du XIXe siècle (1), avec « les fréquents retours sur soi-même, les efforts renouvelés pour ressaisir les idées, pour les ajuster quand elles cessent de s'adapter », c'est-à-dire avec ce qui constitue le travail de l'écrivain. Et c'est pour ce motif que Mirabeau éprouvait à écrire la difficulté remarquée par ses amis La Marck et Dumont ; qu'il avait besoin quand il écrivait, dit Dumont, « d'être soutenu et guidé par un premier travail emprunté ». M. Thiers parle de sa paresse; le mot est inexact; jamais homme ne fut plus laborieux que Mirabeau. Mais le travail consistait pour lui en une multiplicité d'efforts rapides, variés, dispersés, vers des résultats à atteindre immédiatement, non dans l'effort continu, persé-

(1) Il a été reproduit dans le journal le Soleil du il septembre 1877.

vérant, rectiligne nécessaire pour enfanter, dégrossir et lier une même suite d'idées. Chez lui, l'imagination s'éteignait en s'appesantissant.

Cette mobilité même, le grand défaut de son caractère et de sa volonté, était une des qualités de son imagination oratoire. Elle lui a permis de soutenir avec quelque bonne foi, souvent à très peu d'intervalle, des thèses contradictoires. Dans chaque circonstance, il était tout entier à ce qu'il voulait sur l'heure démontrer, combattre ou gagner. Il entrait assez complètement dans son rôle d'aujourd'hui, comme un véritable acteur, pour oublier tout à fait son rôle de la veille, sauf à oublier de même le lendemain celui d'aujourd'hui. Ce qu'il avait besoin de présenter comme vrai, il finissait par le croire tel pour un moment. On connaît le petit discours prononcé par lui à l'occasion de la motion présentée le 13 avril 1790, en vue de faire déclarer la religion catholique religion nationale, petit discours qui se termine par ces mots: « Je vois d'ici la fenêtre du palais clans lequel des factieux firent partir, de la main d'un roi des Français faible, l'arquebuse fatale qui donna le signal du massacre de la Saint-Barthélémy. » Son collègue Rœderer lui ayant fait observer ensuite que, de la tribune de la salle du Manège, à l'extrémité de la terrasse des Tuileries du côté du faubourg Saint- Honoré, il lui était tout à fait impossible de voir les fenêtres du Louvre : « C'est possible, lui répondit-il, mais, dans ce moment-là, je les voyais. » Dans

l'ordre des idées et des faits, Mirabeau de même voyait souvent les opinions et la conduite de ses adversaires, ses opinions ou sa conduite précédentes comme il voulait qu'elles fussent ou qu'elles eussent été.

Ces dons naturels de l'orateur qui lui avaient été si richement départis, Mirabeau, depuis son procès d'Aix, n'a pu les exercer et les développer que par les polémiques de plume et par la conversation. Il ne lui en a pas fallu davantage pour arriver aux États généraux avec une supériorité déjà très marquée sur ceux même de ses collègues qui paraissaient préparés par leur profession à l'usage de la parole, sur les avocats et les magistrats distingués que l'Assemblée comptait dans son sein. Le propre du génie oratoire, c'est de s'imposer même à ceux qui lui résistent. Bien avant que les préventions primitives contre le caractère et les tendances de Mirabeau se fussent même atténuées, il était déjà reconnu pour le premier orateur de l'Assemblée. « Dans toutes les sociétés, écrit à la date du 17 juin 1789 le moins suspect de tous les observateurs, Arthur Young, dans toutes les sociétés, quelle que soit leur composition, vous entendrez vanter les talents du comte de Mirabeau ; c'est le premier écrivain, c'est le premier orateur de France. Il ne pourrait cependant compter sur six votes de confiance dans les Etats.»

A la vérité, le premier pas, et souvent le plus difficile à franchir pour un orateur, avant d'obtenir

une influence sur ceux auxquels il est appelé à s'adresser, c'est de conquérir leur attention. Or, parmi les causes qui ont assuré tout de suite à Mirabeau ce premier résultat, il s'en trouvait d'assez étrangères à ses mérites oratoires : la curiosité qu'inspirait son passé d'aventurier, l'étrangeté de sa personne et le retentissement de ses précédentes publications, l'audace avec laquelle il s'était le premier affranchi de toutes entraves à la liberté de la presse pour fonder un journal et y discuter les actes du gouvernement, l'audace non moins grande et la confiance en ses propres forces avec lesquelles il se prodiguait, malgré la défaveur qui accueillait presque toutes ses motions, dans cette réunion désordonnée, tumultueuse, incohérente de six cents personnes absolument ignorantes de toute pratique des assemblées délibérantes, telle qu'elle a été si bien dépeinte par lui-même.

Mais surtout, les qualités oratoires de Mirabeau se sont fait apprécier d'autant plus vite qu'elles étaient plus rares ou plus nouvelles parmi ceux qui l'écoutaient. Des conversations confuses qui avaient rempli ses premières séances, l'Assemblée a passé immédiatement aux lectures de discours écrits. La tribune que, contrairement à l'usage des Anglais, elle a fait établir, dès qu'elle a été libre d'aménager à son gré la salle de ses séances, c'està-dire dès le mois de juillet 1789, la tribune n'a fait que faciliter ces lectures qui se suivent sans se répondre, et que Mirabeau compare quelque par

à des coups de fusil tirés parallèlement. Essayés souvent au préalable dans les salons de Paris, au milieu d'un cercle de femmes à la mode, avant d'être produits à l'Assemblée, les ouvrages ainsi composés et débités provoquent encore des applaudissements, voire même des félicitations du président, quand ils sont bien écrits, et surtout bien lus. L'Assemblée en vote souvent l'impression. Mais qu'au milieu de ces débats académiques surgisse un orateur réalisant la définition que Buffon donne de l'éloquence en disant : c'est « le corps qui parle au corps », et il est facile de comprendre combien cet orateur s'élèvera au-dessus des autres pour l'auditoire qu'il réveillera, charmera et réchauffera.

Nous savons, surtout par des témoins étrangers, l'Anglais Arthur Young, l'Américain Morris, le Genevois Dumont, que cette particularité a frappés, combien les improvisateurs sont en petit nombre à l'Assemblée constituante, surtout au début de sa session. Les avocats eux-mêmes en fournissent très peu de véritables.

Certains orateurs qui se sont montrés capables d'improviser, comme Glermont-Tonnerre, lequel n'est pas un avocat, lisent cependant leurs discours de longue haleine. D'autres, comme Lally-Tollendal, apprennent leurs discours par cœur quand ils ne les lisent pas. La plupart de ceux qui ne lisent que leurs rapports au nom des comités(l ) , Mounier , Piabaud de

(1) Ces rapports furent toujours écrits et lus.

Saint-Étienne, Target, même Thouret et Le Chapelier que Mirabeau considérait comme plus orateurs que les autres, les trois derniers avocats, se servent beaucoup de notes. Maury et Gazalès, les deux athlètes du côté droit, ne prennent encore que peu de part aux débats, et ne se sont formés à l'improvisation qu'assez longtemps après le commencement des séances de l'Assemblée. On peut en dire autant de Duport qui a été plus tard l'un des orateurs les plus distingués du côté gauche. De toute l'Assemblée, l'homme qui parle avec le plus d'abondance facile et de dialectique spontanée, sans jamais se servir de notes, c'est Barnave qui, en revanche, est d'abord, nous dit Dumont, « prolixe jusqu'à l'ennui » , et ne se corrige de ce défaut qu'en s'exerçant. Pétion qui parle « sans aucun trait saillant, sans aucune force d'expression et de pensée », se croit le premier orateur de l'Assemblée, uniquement parce qu'il partage avec Barnave le privilège d'improviser toujours.

Mirabeau que M. Thiers, dans l'article que nous avons déjà cité, a pris comme la personnification de l'improvisation oratoire, était cependant beaucoup moins orateur d'abondance que Barnave. 11 enviait, nous apprend Dumont de Genève, la facilité de son jeune collègue. « J'entends dire tous les jours, écrit M. de Vaublanc dans ses Mémoires, que Mirabeau faisait ce qu'on appelle si ridiculement improviser. Non, il n'improvisait pas, excepté dans les discours véhéments et

courts dont plusieurs ont produit tant de mal. » Il est défait que Mirabeau n'a improvisé d'une manière générale que ses répliques. Il n'a, pour ainsi dire, jamais abordé aucune discussion prévue sans être muni d'un discours écrit préparé par un de ses collaborateurs et revu par lui, que, dans les premiers temps surtout, il emportait le plus souvent à la tribune (1). Les souvenirs de Dumont fournissent à cet égard de précieux renseignements qu'on a vainement tenté de révoquer en cloute. Les documents provenant d'un autre collaborateur de Mirabeau, Reybaz, et publiés par M. Philippe Plan, quelques lettres du recueil de M. de Bacourt (2), enfin l'aveu public fait plus d'une fois par Mirabeau que ses discours étaient écrits (3), confirment

(1) Romilly, qui a bien connu Mirabeau, prétend même dans ses Mémoires (T. I, p. 111) qu'il lui est arrivé de lire pour la première fois, à la tribune, des discours composés par ses collaborateurs.

(2) Entre autres, la dernière lettre de Mirabeau à M. de La Marck, en date du 24 mars 1791. Dans cette lettre le grand orateur dit nettement à son ami qu'il emmène avec lui à la campagne son secrétaire Pellenc, lequel « sait à fond sa doctrine à présent » pour travailler au discours qu'il veut prononcer sur la question de la régence.

(3) Notamment pour le dernier discours prononcé par lui à la séance du 16 juin, sur la dénomination à prendre par l'Assemblée en se constituant, discours qu'il dépose, sur le bureau de l'Assemblée, pour le discours sur la sanction royale qu'il publie dans le Courrier de Provence, en disant que, quand il a prononcé le discours, il a autant parlé que lu. Une autre fois encore à la séance du 19 octobre 1790, ainsi que nous l'avons dit, il s'exprime en ces termes : « Je ne conteste nullement l'usage établi, et dont j'ai profilé plus d'une fois, d'apporter à la tribune des discours préparés. »

pleinement l'exactitude des assertions de Dumont. Le procédé de préparation de Mirabeau ressort nettement de sa correspondance avec Reybaz. Le grand orateur fournit à ses collaborateurs un thème, il en cause plus ou moins longuement à l'avance avec le collaborateur choisi, puis il lui met la plume à la main. Lorsque le discours est rédigé, il le retouche, supprime, ajoute, m et le trait suivant l'expression de Dumont. Quelquefois il combine les travaux de plusieurs collaborateurs. On peut aujourd'hui appliquer un nom de collaborateur à presque tous les discours préparés de Mirabeau. C'est ce que M. Aulard dans son ouvrage sur les Orateurs de la Constituante et M. Stern dans sa Vie de Mirabeau ont fait déjà ; c'est ce que nous chercherons à faire à notre tour clans une note insérée à l'appendice de ce volume, en distinguant d'une manière encore plus générale les discours improvisés de Mirabeau de ses discours préparés. A cette seconde catégorie appartiennent tous les discours de quelque étendue prononcés les premiers par lui dans une discussion. Restent comme discours improvisés ceux qui sont des répliques, ou qui ont été provoqués par des incidents de séance. Dut-elle se limiter à ceux-là, notre admiration trouverait encore suffisamment à s'exercer avec le fameux discours sur la banqueroute, prononcé à la séance du 26 septembre 1789, lequel est une deuxième réplique, avec le discours du 7 novembre de la môme année sur l'int. v. 23

compatibilité des qualités de ministre et de député, en réponse à Blin et à Lanjuinais, avec le discours du 19 avril 1790 sur la mission de l'Assemblée, en réponse à l'abbé Maury, avec la réplique à Barnave dans la discussion sur le droit de paix et de guerre (1), avec le discours du 21 octobre 1790 sur la substitution du pavillon tricolore au pavillon blanc, avec l'admirable discours sur la proposition de loi concernant l'émigration, enfin avec ces innombrables traits lancés par Mirabeau dans les discussions, en dehors de ses discours, et par lesquels il a si souvent manifesté son esprit d'à-propos.

L'homme qui a si souvent et si heureusement pris la parole d'une manière spontanée possédait certainement le don de l'improvisation. Pourquoi donc n'en a-t-il pas toujours fait usage ?

C'est que Mirabeau, comme dit Dumont, « embrassait trop et ne méditait pas assez » pour se familiariser avec tous les sujets qu'il voulait discuter, cette familiarité de l'orateur avec le sujet étant, comme l'a parfaitement expliqué M. Thiers, la première condition de l'improvisation (2). « Je vois

(1) Cette réplique, faite le lendemain, ne peut être considérée comme absolument improvisée.

(2) a La faute, écrit M. Thiers, n'est jamais à l'expression mais à l'idée. Je puis toujours improviser quand je sais, jamais quand j'ignore. Sans doute, me dit-on, il faut avoir l'idée pour l'exprimer, mais on peut l'avoir, sans trouver pour cela le moyen de la rendre. Beaucoup d'hommes vous disent en effet qu'ils ont l'idée, qu'ils l'ont là, là dans leur tête, mais que les

bien, disait-il un jour à Dumont, que pour improviser sur une question, il faut commencer par la bien savoir. » Il était matériellement impossible que Mirabeau parvînt h bien savoir toutes les questions sur lesquelles il tenait à prendre la parole.

D'ailleurs, s'il était très supérieur à Barnave par l'imagination, par la couleur qu'il savait donner à son langage, par l'action oratoire, il n'avait pas sa dialectique naturelle. « Il ne savait pas, dit toujours Dumont, embrasser une suite de raisonnements et de preuves, il ne savait pas réfuter avec méthode. » Ce défaut lui nuisait quand il ne s'agissait plus dans les répliques d'émouvoir ou d'échauffer son auditoire, mais de serrer de près une argumentation. « Il était quelquefois réduit alors à abandonner des motions importantes, lorsqu'il avait lu son premier discours, et, après une

mots leur manquent pour la produire; c'est une erreur; ils se trompent eux-mêmes; ils avaient l'idée tout à l'heure encore, mais ils ne l'ont pas dans ce moment. Il leur en reste un sentiment vague et confus, mais ce sentiment n'est pas elle. Après réflexion, elle reparaîtra, et à l'instant elle sera nommée... Maîtrisez votre esprit au point d'y amener l'image des choses, et l'organe vocal produira, sans efforts, le son qui les représente.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Ce précepte de Boileau sera éternellement vrai, et il renfermera toujours le secret de l'improvisation... Cependant... à la connaissance acquise d'un sujet, connaissance qui nous permet d'en causer familièrement, il faut joindre la suite et l'ensemLle qui permettent seuls le développement continu de l'improvisation. »

entrée brillante, il disparaissait et laissait le champ libre à ses adversaires (1)». Rien de commun à cet égard entre lui et la plupart des orateurs qui ont brillé depuis cent cinquante ans au Parlement d'Angleterre. «Si Ton voulait trouver à qui le comparer parmi les orateurs anglais, il faudrait, dit Lord Macaulay, lui empruntant l'usage de donner des surnoms composés de plusieurs noms, « l'appeler Wilkes-Chatham (2). » Wilkes, c'est l'oraleur véhément, coloré, et dans son défaut de scrupule et de mesure allant parfois jusqu'au cynisme, selon l'expression de Lord Macaulay. Ghatham, c'est l'orateur puissant qui produit de grands effets, sans être ni un homme de discours étudiés, ni ce que les Anglais appellent un « good debater ».

Mirabeau, encore plus que le premier Pitt appartenant à l'histoire, évite de s'engager dans des

(1) C'est ce qui se passa, par exemple, le 30 octobre 1789, lors de la discussion sur la réunion des biens du clergé au domaine de l'Etat. Mirabeau, après avoir prononcé un discours composé par Pellenc, se trouva hors d'élat de répliquer à l'abbé Maury, qui l'avait réfuté . A peine sorti de la séance, il court chez Pellenc qu'il ne trouve pas, se met en fureur contre lui, pour l'embarras dans lequel celui-ci le laisse, el enfin lorsqu'il arrive à remettre la main sur son secrétaire, l'enferme pendant toute la nuit, pour obtenir le lendemain la réplique dont il a besoin. Ce fut peine inutile; celte réplique ne put être prononcée.

(2) Essais de Macaulay, traduction de M. Guillaume Guizot, t. II, Mirabeau. Cet essai de Macaulay, inspiré par la lecture des Souvenirs de Dumont de Genève esl, comme les autres, très remarquable. On n'en peut dire autant, à notre avis, du morceau fantaisiste qu'un autre essayist anglais de grande valeur, Carlyle, a consacré à Mirabeau, ni de l'article sur la famille de Mirabeau publié par Lord Brougham dans ses Historical Sketches of statcsmen.

controverses avec ceux qu'il veut combattre. Choisir son moment, et se jeter au travers de la discussion pour porter de grands coups à ses adversaires, sans s'embarrasser des leurs, voilà la méthode qu'il emploie aussi bien avec ses discours préparés, qu'avec ses discours improvisés. Il est à remarquer que le plus souvent les premiers ont produit autant d'effet que les autres. Mirabeau donne de la vie même aux travaux écrits de ses collaborateurs, lorsqu'il les apporte à la tribune. Même alors, il n'est jamais esclave du texte préparé. Ce texte est seulement pour lui une assise qui l'empêche de se laisser égarer par l'effervescence ou le défaut de précision de ses idées. Il sait toujours y faire rentrer au moment même tous les traits qui lui sont suggérés par les circonstances de la discussion, par les propos qu'il saisit au vol. « On lui fait parvenir au pied de la tribune, ou à la tribune même, de petits billets au crayon (comme il s'en écrit un nombre infini dans l'Assemblée) et il a l'art de lire ces notes tout en parlant et de les introduire dans le corps de son discours (1). » Garât

(1) Souvenirs do Dumonl, chap. xiv, Dumont raconte aussi qu'un jour comme Barnave, très fier de sa « prestesse à parler», venait de répondre à l'improviste à un discours préparé, Chamfort, causant avec Mirabeau sur les marches de la tribune, dit que la facilité était un beau talent à la condition de n'en pas user; et que Mirabeau immédiatement saisit cette expression pour son exorde et débuta ainsi : « J'ai dit, depuis longtemps, que la facilité était un des plus beaux dons de la nature, mais à la condition de n'en pas user; ce que je viens d'entendre ne me fait pas changer d'avis, etc. » L'anecdote ne doit pas Aire tout à

le compare à ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux yeux de tout le monde et le font ressortir tout entier. Quelquefois, lorsqu'il sent l'Assemblée mal impressionnée par le discours qu'il a préparé, il abandonne certaines parties de ce discours pour se jeter dans des digressions qui lui valent des applaudissements; il use de cette ressource, par exemple, en prononçant son discours sur la sanction royale. D'autres fois il ne se sert pas du tout du manuscrit qu'il a préparé. Arthur Young relate en ces termes son impression sur le discours qu'il lui a entendu prononcer à la séance du 15 juin, lors de la discussion sur la dénomination à prendre par l'Assemblée des communes en se constituant : « M. de Mirabeau parla, sans le secours d'aucune note, pendant près d'une heure, avec une chaleur, une

fait exacte. Lors de la discussion sur la gradualité par lui proposée des fondions électives, Mirabeau a bien prononcé le 15 décembre un discours commençant ainsi : « Lorsqu'avec une facilité que j'ai admirée autant qu'il était en moi, j'ai vu monter à la tribune pour attaquer, en improvisant, une motion que j'avais la conscience d'avoir longuement méditée et qu'appuyait l'opinion de Rousseau, c'est-à-dire de l'homme qui a le plus réfléchi sur les choses humaines, je n'aurais eu qu'à me répéter pour y répondre. » Mais il faisait allusion à un discours improvisé cinq jours avant par Barnave; il n'avait pas été en état de répliquer sur l'heure à ce discours : il s'était contenté de décocher le mot piquant sur « les rhéteurs qui parlent pour vingt-quatre heures » et avait demandé l'ajournement de la discussion, sous prétexte qu'il était appelé au comité des finances. La discussion n'avait été reprise que le 15, et ce jour-là il avait été précédé et combattu à la tribune, non plus par Barnave, mais par son frère le vicomte de Mirabeau.

animation, une éloquence qui lui donnent droit au titre d'orateur. » Or le discours que Young a entendu prononcer ce jour-là à Mirabeau devait avoir été écrit à l'avance, de même que celui qui lui fut fourni le lendemain par Dumont. On y trouve plusieurs passages que Mirabeau s'était en quelque sorte essayé à rédiger dans ses lettres de la même époque à Mauvillon. Le discours prononcé par Mirabeau, le 29 novembre 1790, sur le serment ecclésiastique, avait été de même préparé à l'avance avec la collaboration de l'abbé Lamourette; cependant cette fois encore Mirabeau s'est si peu servi de son manuscrit que le Courrier de Provence a pu présenter le discours comme « fait clans la tribune ».

C'est en combinant de la sorte le travail de rédaction préalable et l'inspiration du moment, lisant , récitant ou improvisant suivant le besoin, que Mirabeau est arrivé à produire des effets auxquels Barnave, avec sa spontanéité et sa facilité d'argumentation, n'a jamais pu atteindre. Ces effets étaient très variés. M. Victor Hugo, clans la curieuse étude qu'il a consacrée à Mirabeau (1), emploie pour les désigner une série de métaphores brillantes, mais les réduit en réalité à un seul : la véhémence. C'est là donner une idée inexacte de l'éloquence de Mirabeau. Elle a été souvent

(1) Étude sur Mirabeau, par M. Victor Hugo, Paris, Guyot,

véhémente, mais souvent aussi railleuse ou sarcastique, ainsi que nous en avons donné des exemples (1) ; car Mirabeau avait sa part de l'esprit de saillie commun à toute sa race. On pourrait faire une liste de ses bons mots, comme de ceux de son frère le vicomte. « Le rire de Mirabeau, dit M. Victor Hugo, chose formidable! » Chose fréquente, en tous cas. C'est bien à tort que le grand poète veut faire du grand orateur une sorte de forcené, de bête fauve à la tribune. Mirabeau commençait en général ses discours avec une gravité majestueuse; et il restait calme quelquefois au milieu des plus violents orages. « Je me souviens, raconte Dumont, de l'avoir entendu prononcer un rapport sur la ville de Marseille; chaque mot était interrompu de la part du côté droit par des injures. Il s'arrête un instant, et s'adressant aux plus furieux d'une voix mielleuse : J'attends, Messieurs, que ces aménités soient épuisées , et il continue tranquillement. » Sa connaissance générale des hommes , la connaissance particulière qu'il avait acquise de l'Assemblée lui faisaient « démêler immédiatement dans chaque circonstance le véritable esprit de l'Assemblée, et appliquer toute sa force au point de résistance, sans l'user mal à propos sur des accessoires ». « Figurez-vous,

(1) Voir le discours du 7 novembre sur l'incompatibilité des fonctions de ministre et de député ; la fin du discours contre le projet de loi relatif à l'émigration; l'article du journal la Chronique de Paris, déjà cité par nous, sur la présidence de Mirabeau.

dit Bailleul (1), un homme d'une force prodigieuse ayant devant lui un énorme fardeau qu'il veut faire avancer. Il y applique toute sa vigueur ; on le voit au déploiement de ses membres, au gonflement de ses muscles, à la contraction de toutes les parties de son visage, au feu de ses regards. La résistance ne fait qu'irriter son courage; la fierté de ses mouvements prouve sa confiance dans le succès; et le fardeau cède enfin à ses efforts. Je crois dans ce tableau avoir tracé une image assez fidèle de ce qu'était Mirabeau à la tribune. »

Le grand orateur avait Fart de trouver les mots qui frappent (2) ; des passages entiers de ses discours n'ont d'autre but que d'amener un mot de ce genre, après de longues phrases vides et quelquefois même embarrassées, car il lui arrivait de l'être, surtout au début de ses discours, et jamais la comparaison faite des orateurs puissants avec ces grands oiseaux qui s'élèvent d'un vol un peu lourd, avant de prendre tout leur essor, n'a pu être mieux appliquée qu'à Mirabeau.

Le défaut général de tous ses discours, c'est la redondance, l'emphase, l'abus des expressions

(1) Examen des Considérations sur la Révolution française, par Mme de Staël.

(2) Par exemple, le trait dont M. Guizot a fait un si heureux usage, dans le célèbre discours où il a déclaré que les injures de ses adversaires ne « s'élèveraient jamais à la hauteur de son dédain », c'est Mirabeau qui l'avait trouvé le premier, lorsqu'il avait dit dans son second discours sur le droit de paix et de guerre : « Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière. »

ampoulées ou déclamatoires. Il appelle les institutions de l'ancien régime « les go Iniques oppressions des siècles barbares » (discours du 15 juin 1789) ; les officiers des régiments étrangers appelés à Versailles après la séance royale des « satellites étrangers gorgés d'or et de vin, prédisant dans leurs chants impies la destruction de la France », l'opinion publique « la sentinelle incorruptible de la patrie » (séance clul6juillet 1789), les magistrats ou militaires chargés de rétablir l'ordre à Marseille de « barbares suppôts de l'autorité arbitraire » (séance clu 26 janvier 1790), la banqueroute « un gouffre effroyable où le royaume est près cle s'engloutir » (discours sur la banqueroute), les billets de la Caisse d'escompte « un feu pestilentiel qui dévore la substance de l'Etat » (discours du 6 octobre 1789). Il parle de « l'autel du bien public sur lequel il faut abjurer toute rancune, toute méfiance, toute haine » (discours sur la banqueroute), de « la nation s'élançant du néant de la servitude vers la création de la liberté » (adresse sur la perception de l'impôt du quart du revenu), des « efforts de pygmées se roidissant pour faire avorter la plus belle, la plus grande des révolutions, celle qui changera infailliblement la face du globe, le sort de l'espèce humaine » (discours du 9 janvier 1790), de « l'invincible tocsin de la nécessité » (séance du 15 avril 1790), des « bouillons du patriotisme » (discours sur le pavillon), « des préjugés des gladiateurs et de leurs rites atroces

(à propos du duel Castries-Lameth), de « la tiare sacrée couronnant des fronts couverts du mépris public, et flétris de l'empreinte de tous les vices », et de « l'ancien levain qui voudrait se refiltrer dans les organes de la nation » (discours du 27 novembre 1790 sur le serment ecclésiastique).

L'éloquence de Mirabeau appartient évidemment à ce que Gicéron appelait l'éloquence « asiatique », par opposition à l'éloquence attique, plus simple, plus châtiée, plus précise, mais quelquefois aussi plus sèche et moins émouvante, à laquelle se rattachaient plutôt les discours de Barnave , par exemple , ou les discours très remarquables aussi, mais moins généralement improvisés de Duport. Mais les défauts que nous venons de relever chez Mirabeau étaient, à des degrés divers, généraux parmi les écrivains et hommes publics de son temps. Loin de blesser le goût de son auditoire, lorsqu'il ne les exagérait pas trop, ils étaient quelquefois par eux-mêmes une cause de succès de plus pour lui.

Son incomparable mérite, au contraire, était dans ses qualités d'action oratoire. Si les anciens, et Démosthènes lui-même, comme le dit Gicéron, ont mis ces qualités-là au premier rang parmi celles de l'orateur, c'est qu'elles ne consistent pas seulement dans la possession de certains moyens physiques de communiquer la conviction ou l'émotion, mais surtout dans l'emploi judicieux et habile de pareils moyens. En cela excellait Mirabeau.

L'art de composer ses attitudes, ses gestes, sa voix, suivant le sentiment à imprimer à ses interlocuteurs, avait été le sien pendant toute sa vie, et lui avait assuré sur les hommes et sur les femmes la puissance de séduction que tous s'accordent à lui reconnaître ; il l'a porté à la tribune, en le cultivant et en le perfectionnant encore.

« Il comptait parmi ses avantages, dit Dumont, son air robuste , sa grosseur, ses traits fortement marqués et criblés de petite vérole. On ne connaît pas assez, disait-il, toute la puissance de ma laideur... (1) Sa toilette était d'ailleurs fort soignée; il portait une énorme chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tète. Quand je secoue, disait-il, ma terrible hure, il n'y a personne qui osât m' interrompre. Il se plaçait très volontiers devant une large glace, et se regardait parler avec beaucoup de plaisir, portant la tête en arrière, et équarrissant les épaules. Il avait ce tic des hommes vains que le son de leur nom frappe avec plaisir, et qui aiment à se le répéter à euxmêmes : il supposait des dialogues où il se nommait toujours comme interlocuteur : « Le comte de Mirabeau vous répondra », etc. »

A la tribune son corps était immobile (2) ; c'était

(1) Sa recherche de toilette n'était pas toujours du meilleur goût. M. de La Marck le dépeint avant la Révolution avec d'énormes boucles à ses chaussures, et de grosses pierres de couleur à son habit.

(2) « Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, dit

par l'expression des regards et du visage, et par les mouvements de la tête qu'il cherchait à agir sur ceux qui le regardaient, encore plus que par les mouvements des bras et des mains.

Son débit était lent, un peu traînant môme, comme nous l'avons dit, au commencement de ses discours. «On le voyait, pour ainsi dire, chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les termes jusqu'à ce qu'il se fût animé, et que les soufflets de la forge fussent en fonction. Dans les moments les plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots pour exprimer la force l'empêchait d'être rapide ; il avait un grand mépris pour la volubilité française et la fausse chaleur qu'il appelait le tonnerre et les tempêtes de l'Opéra. Il n'a jamais perdu la gravité d'un sénateur (1), et son défaut était peut-être à son début un peu d'apprêt et de prétention ; il relevait la tète avec trop d'orgueil, et marquait quelquefois son dédain jusqu'à l'insolence. »

En un mot, si le fond de ses discours n'était pas assez étudié par lui, il n'y avait rien de plus étudié

Chateaubriand dans ses Mémoires, je l'ai vu à la tribune sombre, laid et immobile; il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion. »

(1) Cette gravité n'excluait pas, quand il le fallait, une familiarité noble. Tout le monde se rappelle le passage du discours sur la banqueroute dans lequel Mirabeau, cherchant à rendre sa conclusion plus pressante, voulant présenter à l'Assemblée l'image des victimes particulières que peut faire la banqueroute, s'exprima ainsi : « Mes amis, un mol, encore un mot. »

que sa diction et tous les traits extérieurs qui constituaient en quelque sorte son personnage. L'effort, d'abord apparent chez lui, comme le reconnaît Bailleul, cessait de se faire sentir à mesure qu'en parlant il se pénétrait des sentiments qn'il avait à exprimer. Là où ses auditeurs ne voyaient plus que l'élan de la nature et de la passion, les grands acteurs de son temps discernaient avec raison la perfection de l'art. Dumont rapporte que l'acteur Mole, après avoir entendu le discours sur la banqueroute, s'approcha tout ému de l'orateur, et lui adressa ce singulier compliment : « Ah ! Monsieur le comte, quel discours ! Et avec quel accent vous l'avez prononcé ! Mon Dieu comme vous avez manqué votre vocation ! » « Il sourit lui-même, ajoute Dumont, en s'apercevant de la singularité de l'éloge, mais Mirabeau en fut très flatté. »

Barnave et Mmc de Staël ont admirablement caractérisé l'éloquence de Mirabeau en disant l'un que le grand orateur avait été « le Shakespeare de l'éloquence » (1), l'autre que son éloquence était essentiellement « impressive » (2). Les mots de Gicéron : Grandis et ut ita dicam tragicus orator, rendent exactement la même pensée.

Mais, pour bien apprécier le caractère dramatique de cette éloquence, et les émotions qu'elle a

(1) Dans un des écrits publiés par M. Bérenger.

(2) Mma de Staël applique l'épi thète à la voix de Mirabeau ; mais on peut s'en servir pour qualifier toute son éloquence. (Considérations sur la Révolution française.)

pu produire, pour comprendre l'admiration qu'elle a inspirée à tous les contemporains, aux personnages les plus divers, Ferrières et Dumont de Genève, Mme Roland et le duc de Lévis, La Harpe et Mmo de Staël, Camille Desmoulins et Cerutti, même à des ennemis personnels de l'orateur comme Alexandre de Lameth, il nous faudrait pouvoir faire renaître Mirabeau, l'entendre et le voir. En lisant ses discours tels qu'ils ont été recueillis par lui-même ou par les autres, avant ou après sa mort, nous devons suppléer par l'imagination à l'absence de cette diction merveilleuse qui leur donnait la vie, et répéter le mot d'Eschine sur Démosthènes, déjà rappelé par Garât rendant compte dans son Journal de Paris du discours sur la banqueroute: « Que serait-ce si vous aviez entendu le monstre ! »

Avons-nous au moins un texte des discours de Mirabeau se rapprochant assez du texte prononcé pour que nous puissions en faire avec quelque confiance la matière de nos analyses et de nos études? On sait que les moyens de recueillir les discours prononcés aux Assemblées de la Révolution ont été bien imparfaits, surtout dans les premiers six mois de l'Assemblée Constituante. On sait aussi que Mirabeau ne se faisait pas faute de modifier notablement ses discours après qu'ils avaient été prononcés. « Quand il a préparé ses discours, écrivait Mounier dès 1789, dans une brochure que nous avons déjà citée, on les retrouve dans son

journal tels qu'on les a entendus; mais, quand il lui arrive d'improviser, il retravaille à loisir dans son journal, et alors on ne doit pas être surpris que ce qu'il dit et ce qu'il écrit ne se ressemble pas toujours exactement. »

Tout ce que l'on peut dire, croyons-nous, c'est que nous avons les discours de Mirabeau tels qu'il voulait qu'ils fussent connus hors de l'Assemblée et conservés. Alors qu'il n'y avait pas encore de journaux à lui étrangers rendant compte en détail des séances de l'Assemblée, Mirabeau a pris soin de reproduire tous ses discours, toutes ses propositions et même beaucoup de ses interruptions et de ses paroles isolées dans ses Lettres à ses Commettants et dans son Courrier de Provence. Plus tard, il a envoyé lui-même les manuscrits de ses discours au Moniteur, comme le prouve la lettre du rédacteur de ce journal, publiée lors de la polémique entre Mirabeau et Alexandre de Lameth au sujet des modifications apportées par le premier, après publication au Moniteur, au texte de l'un de ses discours sur le droit de paix et de guerre (1). Enfin il résulte d'une lettre de Mirabeau à Frochot en date de mars 1791 et d'une lettre de Frochot posté-

(1) Camille Desmoulins nous apprend d'autre part que Mirabeau s'inquiétait des analyses de ses discours, et des jugements sur ceux-ci publiés par les autres journaux, et que plus d'une fois il a fait demander par son secrétaire au rédacteur des Révolutions de France et de Brabant d'effacer ou de changer certains passages de ses articles.

rieure à la mort du grand orateur (1), que quelques mois avant sa fin ce dernier avait commencé à se préoccuper de faire imprimer une collection de ses discours, et que, dès lors, celle qui fut publiée dans le courant de l'année 1791 par Etienne Méjan (2) avait été entreprise avec son approbation, comme Méjan l'a dit lui-même dans son épître dédicatoire aux administrateurs des départements ; que d'ailleurs Frochot, quoiqu'il n'ait pas voulu être nommé comme collaborateur de Méjan, n'a cependant pas été étranger à son travail; et qu'enfin ce travail a été revu par Cabanis, lequel était possesseur, en vertu du testament de Mirabeau, des manuscrits de discours de même que des manuscrits littéraires du grand orateur. La méthode suivie par Méjan a donc reçu une sorte de sanction sinon de Mirabeau lui-même, au moins de ses exécuteurs testamentaires. Or cette méthode a consisté presque uniquement à reprendre le texte des discours de Mirabeau d'abord dans le Courrier de Provence, puis dans le Moniteur, sauf pour les discours que

(1) Voir aux pièces justificatives. La lettre de Frochot prouve également que Barrère avait commencé aussi à préparer une collection analogue à celle de Méjan.

(2) Etienne Méjan, né à Montpellier en février 1766, mort à Munich le 18 août 1846, rédacteur d'abord avec Maret du journal le Bulletin de l'Assemblée et du Moniteur, puis du Courrier de Provence, puis de la Chronique de Paris (nous avons parlé de son article au sujet de la candidature de Mirabeau à la présidence en décembre 1790) ; secrétaire général de la préfecture de la Seine après le 18 brumaire ; secrétaire des commandements du prince Eugène, vice-roi d'Italie, conseiller d'Etat et comte de l'Empire.

Mirabeau avait lui-même publiés à part en les modifiant, comme les discours sur le droit de paix et de guerre.

Si l'on faisait aujourd'hui une édition nouvelle des discours de Mirabeau, et il est assez curieux qu'il n'y en ait pas eu d'édition nouvelle et complète depuis celle de Méjan(l), on aurait seulement des détails à ajouter ou à rectifier dans cette dernière, en se référant aux journaux, brochures et mémoires du temps ; les additions et les rectifications porteraient surtout sur les discours de Mirabeau antérieurs à l'année 1790.

Quant à essayer de déterminer complètement et exactement, pour tous ces discours, ce qui est proprement l'œuvre de Mirabeau, et ce qui appartient à ses nombreux collaborateurs, ce serait une tâche aussi impossible qu'ingrate et inutile. On a pu, on pourra encore, pour quelques discours isolés (2), rapprocher le texte fourni à Mirabeau par ses collaborateurs, du texte que le premier a fait sien et qui a été publié sous son nom; cela suffit pour nous renseigner sur le mode de composition des

(1) Les auteurs des Archives parlementaires ont, il est vrai, reconstitué les discours de Mirabeau avec l'ensemble des débats de l'Assemblée constituante, mais sans guère modifier, non plus que Méjan, ce qui leur a été fourni par le Courrier de Provence et le Moniteur.

(2) Voir en particulier à cet égard, dans la brochure de M. Plan déjà citée par nous, le rapprochement entre le texte de Reybaz, et le texte remanié par Mirabeau, pour deux discours qui n'ont, il est vrai, jamais été prononcés, le discours sur le mariage des prêtres, et le discours sur les successions.

discours de Mirabeau en général, de ses discours préparés du moins. Mais quant à trouver jamais les éléments d'un pareil rapprochement, pour tous les discours de Mirabeau, ou pour une partie notable d'entre eux, il n'y faut guère compter (1). Nous ne les trouvons pas dans les papiers de M. Lucas de Montigny, tant clans ceux qui ont été entre nos mains, que dans ceux qui sont aujourd'hui aux Archives du ministère des affaires étrangères (2). Les deux principaux collaborateurs de Mirabeau, durant sa vie politique, ont été d'abord Dumont, de juin 1789 à la fin de cette année, puis Pellenc. Tout ce que Dumont avait pu conserver sur ses rapports avec l'illustre ami pour lequel il avait travaillé a été publié déjà ; quant à Pellenc, sa famille possède encore, paraît-il, un certain

(1) Les manuscrits de molions ou les projets d'adresses de Mirabeau qui sont aux Archives nationales sont presque complètement de sa main.

(2) L'inventaire dresséaprès le décès de Mirabeau, le 4 avril 1791, contient une analyse détaillée des papiers trouvés chez lui. Nous n'y voyons figurer que les manuscrits des discours suivants : discours sur la traite des nègres, il y en a plusieurs manuscrits dont un en partie de la main de Mirabeau ; adresse, en partie écrite par Mirabeau, sur la perception de l'impôt du quart du revenu ; discours sur le commerce de l'Inde, contre le Parlement de Rennes, sur les indemnités réclamées par les princes d'Allemagne ; projets de discours sur l'état des personnes dans les pays soumis à la domination française en Afrique, sur l'abrogation des testaments, sur la levée du décret qui interdit les emplois ministériels aux membres de l'Assemblée, sur le mariage des prêtres, sur les finances, sur l'éducation publique, sur les Académies, sur un article du Mercure de France, tous manuscrits de mains étrangères avec quelques corrections ou additions seulement delà main de Mirabeau.

nombre de documents inédits venant de lui et relatifs à Mirabeau, et elle s'est toujours refusée jusqu'ici à les communiquer; mais il n'est pas probable que ces documents soient beaucoup plus importants que ceux qui avaient été conservés par Dumont.

Nous en savons assez pour fixer d'une manière générale la part de la collaboration dans les discours préparés de Mirabeau, et même, comme nous l'avons dit, pour nommer le plus souvent le collaborateur. Cette part est certainement très considérable ; ce ne serait pas assez dire que de la comparer, comme M. de La Marck, à la part que prend le praticien clans le travail du sculpteur, ou au secours que quelques grands peintres ont trouvé dans le pinceau de leurs élèves. Dans cette Galerie des États généraux dont nous avons déjà plus d'une fois parlé, l'auteur de l'article relatif à Mirabeau, qui paraît bien être Mirabeau lui-même, a trouvé une comparaison bien plus exacte. « Le vulgaire des écrivains, écho de la multitude irréfléchie, ditil, lui dispute (à Mirabeau désigné sous le nom d'Iramba) une partie de ses ouvrages. Erreur, si jamais il en fut. Il les a tous conçus, il les a tous faits. L'architecte n'a pas sculpté les colonnes, ou peint les plafonds, ou exécuté les ornements ; mais il a dessiné le plan, distribué les appartements, choisi le genre de décoration ; et c'est celui qui a fait le palais qui reçoit les éloges, ou subit les critiques. On dit que toute comparaison a son côté

faible. J'oserai soutenir celle-ci dans ses détails. » Ce qui est dit là des écrits publiés sous le nom de Mirabeau est encore plus vrai de ses discours. Si l'on retranchait de ceux-ci tout ce qui a été fourni à leur auteur par autrui, il lui resterait peu de chose, en dehors de ses répliques (1). Et cependant, à quelques exceptions près, il y a clans leur ensemble une unité incontestable sinon d'opinions, au moins d'esprit général et de tour. C'est la preuve que Mirabeau a inspiré, qu'il a. fait travailler quand il n'a pas travaillé lui-même ; à ce titre

(1) Si l'on voulait entrer dans cette voie, d'ailleurs, il faudrait tenir compte non seulement des discours écrits fournis à Mirabeau par ses collaborateurs, mais encore de tous les emprunts faits par lui à la conversation d'autrui. « Une discussion le presse, dit l'auteur de l'article sur Mirabeau dans la Galerie des Etats généraux. Elle a lieu entre des hommes plus fidèles à la logique que dociles aux conseils de l'imagination. Comme s'ils se défiaient de leur capacité, ils tâchent de la fortifier de l'opinion d'autrui ou de l'autorité de l'histoire, lramba assiste à la discussion, laisse à côté la marche froide de la méthode; mais se souvient des faits, en vole l'application, et s'approprie dans un seul entretien ce qui lui eût coûté un jour de lecture. Il est des hommes qui ont calculé et toujours négligé l'art de s'expliquer. Il en est d'autres à qui la nature a donné le coup d'œil prompt, sûr, et non le secret d'éclairer les autres. Il en est aussi qui préfèrent la clarté, l'élégance aux éclairs, à la force. lramba les évalue, les écoute, et les reproduit sous des formes brillantes. Chacun se retrouve; mais, comme on se retrouve embelli, personne n'ose se plaindre. » Il n'y a rien de plus curieux, nous le répétons, que tout ce portrait de Mirabeau fait probablement par lui-même. Citons encore cette phrase : « Il tire parti de tout ce qui l'environne et s'enrichit sans dépouiller personne. 11 est comme ces fleuves qui se grossissent des eaux qu'ils reçoivent dans leurs cours, confondent dans leur lit les dons divers des montagnes, et arrivent aux mers dans un état de splcndeu-V qui surprend à leur embouchure. »

déjà ils sont siens beaucoup plus qu'une grande partie de ses écrits non oratoires. D'ailleurs, il n'y a qu'un auteur véritable d'un discours, c'est celui qui le prononce, de manière à en tirer tout l'effet dont il est susceptible. Tout le discours est en réalité dans cet effet du moment, et tout le travail antérieur ne compte pas.

On a appelé Mirabeau, dès son vivant, V Hercule de la Révolution, et Gœthe dans ses entretiens avec Eckermann s'est approprié ce mot qui est bien vrai, appliqué surtout à l'orateur. L'impression que nous laisse la lecture de tous ces discours, prononcés en moins de deux ans, est celle d'une extraordinaire puissance d'esprit. Si Hercule a employé des compagnons pour l'aider à accomplir des travaux dont lui seul pouvait venir à bout, et dont il ne pouvait venir à bout à lui seul, il n'en çst pas moins Hercule.

Si laissant de côté l'orateur nous envisageons en Mirabeau l'homme politique, l'homme d'action, nous éprouvons une impression différente. Les résultats pratiques obtenus ou préparés par cette activité et cette puissance oratoire sans pareilles sont relativement bien faibles. A la vérité, il faut, pour être équitable, juger Mirabeau moins par ce qu'il a fait que par ce qu'il a voulu faire. Des causes générales ou particulières indépendantes

de sa volonté ont entravé la réalisation de ses vues, et, surtout pour un personnage dont la carrière politique a été si courte, le succès de ses projets ne peut être la mesure de sa valeur d'homme d'État. Mais ce serait tomber dans un excès contraire que de justifier ou de grandir tous ses actes par ses intentions, ou plutôt par les aspirations auxquelles il lui est souvent arrivé de ne pas conformer sa conduite. Ce sont les déterminations prises par lui, dans chaque circonstance où il a eu à agir, qui doivent nous servir à établir notre jugement.

Entré aux États généraux avec un impatient désir d'attirer l'attention sur lui, mais aussi avec des idées de modération et de transaction affirmées dans les discussions du mois de juin 1789, il s'est associé ensuite à une série de destructions qui se seraient opérées sans lui. Par son éloquence, il a été l'apôtre de ces destructions; mais, comme dit Joseph de Maistre (1); il n'a fait que « seconder le mouvement populaire ; il se mettait à la suite d'une masse déjà mise en mouvement, et la poussait dans un sens déterminé , son pouvoir ne s'étendit jamais plus loin; il partageait avec un autre héros de la Révolution (ce doit être La Fayette) le pouvoir d'agiter la multitude, sans avoir celui de la dominer ».

Joseph de Maistre ajoute : « Ce qui constitue le cachet de la médiocrité dans les troubles politi-

(1) Considérations sur la France, chap. Ier.

ques », et en cela il se trompe; le génie même d'un homme ne suffit pas quelquefois à arrêter le flot déchaîné des grands mouvements populaires. Mais Mirabeau n'a pas même essayé de limiter les premières destructions opérées par la Révolution, alors qu'elles lui paraissaient trop radicales, lors de l'abolition des droits féodaux, par exemple; il a, pendant quelque temps, et après que les événements du mois de juillet 1789 avaient décidé à jamais du sort de l'ancien régime, flatté l'émeute qui se perpétuait, encouragé la prise de possession par elle de tous les rouages du gouvernement ; et cela, malgré le sentiment si profond qu'il avait dès lors des dangers de l'anarchie.

Quand il s'est agi de reconstruire, il s'est opposé à quelques-unes des fautes graves de l'Assemblée, mais il a participé au plus grand nombre d'entre elles. Il a combattu pour l'intégrité du pouvoir de sanction royale, pour la conservation au roi de la prérogative de diriger les affaires extérieures, pour l'organisation d'un ministère capable d'agir sur l'Assemblée et de gouverner réellement ; il a résisté aux demandes de mesures violentes contre les émigrés. Mais, en revanche, il a voté et parlé contre l'institution d'une Chambre haute, pour les administrations collectives et exclusivement électives, pour la justice élective, pour l'émission exagérée des assignats, pour la constitution civile du clergé et l'obligation rigoureuse du serment ecclésiastique. Il a fortifié par sa réunion avec elle l'asso-

dation qui, dans toute la France, tendait à pousser la Révolution à l'extrême ; il a eu des complaisances pour ses prétentions dominatrices et désorganisatrices, sans arriver par là à se rendre maître de cette puissante association, ni même à porter une atteinte sérieuse à l'influence de ses chefs, lorsqu'il a cru pouvoir leur déclarer la guerre. Prévenu par son animosité contre La Fayette, et redoutant en même temps de compromettre sa popularité par un rapprochement avec les modérés du côté droit, il n'a pas tenté de former un parti moyen dans l'Assemblée, ni d'amener cette Assemblée à réparer quelques-unes des fautes même qu'il avait reconnues, après y avoir coopéré. Et, d'autre part, devenu conseiller de la Cour, il a soutenu auprès d'elle une politique en contradiction chaque jour plus marquée avec sa conduite extérieure ; entretenu les défiances et animé les ressentiments du roi et de la reine contre l'Assemblée ; familiarisé leurs esprits avec l'idée d'entrer en guerre contre celle-ci ; contribué à affermir chez eux des projets dangereux, sans réussir pour cela à gagner leur confiance, ni à leur faire accepter les vues sages qu'il associait à ses conseils téméraires.

Et pourtant, au milieu de toutes ces erreurs, de toutes ces inconséquences, de toutes ces contradictions, les qualités dominantes que Dumont considérait comme le trait caractéristique de son génie, la sagacité politique, la prévoyance des événements, la connaissance des hommes, n'ont pas cessé de

suivre un développement continu (1). Son intelligence politique vaut mieux que ses actes; voilà ce qui ressort d'une manière éclatante de sa correspondance avec M. de La Marck et de ses notes pour la Cour, aussi bien que de certains de ses discours. La partie la plus originale de ses idées de gouvernement, ce n'est pas cette conviction sans cesse exprimée que le maintien et même l'affermissement de la monarchie peuvent se concilier avec le triomphe de la Révolution. Cette conviction-là, nous l'avons déjà dit, presque tous les membres de la majorité de l'Assemblée l'ont constamment professée, au moins jusqu'au voyage de Varennes. Seulement la plupart d'entre eux voulaient transporter la royauté au milieu d'institutions toutes républicaines, sans reprendre avec elle, pour l'entourer et l'étayer, aucuns débris des institutions du passé. Mirabeau, au contraire, voit et comprend que, dans l'édifice nouveau à construire, il faut faire rentrer avec le principe même de la monarchie une portion des matériaux de l'ancien édifice. Dire, avec Voltaire, que l'on voulait faire

. . . Fleurir la liberté publique Sous l'ombrage sacré du pouvoir monarchique,

c'étaitpresqueunlieucommunen 1789 et 1790 (2). Mais il y avait, au contraire, un très grand mérite

(1) Reybaz dit que « dans les six derniers mois de sa vie, il était un aigle comparé à ses commencements ».

(2) « J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la

à diro, comme Mirabeau, en pleine. Assemblée, dès le 18 septembre 1789 : « Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieillie et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants. Il faut, autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la Révolution et sauver la soudaineté du passage. »

Que Mirabeau se soit assez souvent trompé dans le triage à faire entre les matériaux du passé, en vue des nécessités du présent ; qu'il ait même vu moins juste et moins précis à cet égard que les membres les plus modérés du côté droit de l'Assemblée, ceux qu'on a appelés plus tard les monarchiens, Mounier surtout, il est assez difficile de le contester. Son instinct sur le premier point n'en était pas moins net, et l'eût mieux dirigé dans les détails d'application, s'il n'eût été combattu par d'autres influences.

Il a eu un second instinct de gouvernement non moins remarquable qui, en revanche, manque aux monarchiens : c'est l'idée que pour arriver à reprendre la direction de l'opinion publique, pour se tenir prêt à ressaisir la souveraineté le jour où la bour-

Monarchie, pour y substituer son culte. » Nous ne pouvons guère admirer ces paroles attribuées à Mirabeau que comme une belle phrase.

geoisie effrayée, et le peuple sorti de son accès de fièvre chaude, aspireraient à en déposer le fardeau, pour hâter ce jour qui ne pouvait manquer de venir, la pure et simple sagesse de doctrines ne suffisait pas ; qu'il fallait encore avoir d'ici là conquis la confiance de la nation par tous les autres moyens qui pouvaient la gagner. Ces moyens étaient difficiles à préciser dans l'effervescence des premiers jours de la Révolution ; Mirabeau les cherche souvent là où ils ne sont pas, dans les combinaisons mesquines ou dangereuses dont nous avons bien assez parlé. S'il eût apporté dans son rôle de conseiller de la Cour moins de calculs personnels et plus de sincérité, il se fût borné à faire sentir à la royauté qu'elle devait se mettre en communication non pas seulement avec l'Assemblée, en cherchant avant tout à faire accepter d'elle de véritables ministres parlementaires, mais encore avec la masse des Français ; sortir à cet effet du nuage dont elle était entourée pour affirmer la solidarité de ses intérêts et de ses vœux avec ceux de la nation ; sacrifier un peu, s'il était nécessaire, dans son langage du moins, aux illusions et aux passions du moment ; agir autant que possible sur les imaginations, toutes-puissantes à cette époque où l'on ne parle que de la raison ; surtout éviter les récriminations et les plaintes stériles, ne pas s'immobiliser dans une inaction suspecte, ne pas « se prévaloir de son annihilation », car la confiance ne se donne pas aux faibles. Tout cela, Mira-

beau a eu le mérite de le comprendre et de le dire : que ne s'en est-il tenu là !

Dans le domaine des affaires étrangères que l'un des intermédiaires entre lui et la Cour, M. de Fontanges, appelait « sa partie brillante », il a eu le courage de lutter contre certains entraînements de l'Assemblée, comme le constate M. Sorel dans son ouvrage sur Y Europe et la Révolution française. Il a compris que, dans l'intérêt même de ses institutions nouvelles, la France de 1789 devait maintenir les relations diplomatiques établies avec les autres puissances européennes, ei il a sur ce point conformé ses actes à sa conviction. Il a mis moins de fermeté à détourner la Cour de chercher auprès de ces puissances un dangereux appui pour sa politique intérieure.

Enfin on ne saurait lui refuser cette justice qu'il a été le défenseur persévérant des libertés individuelles, dans certains cas où les principes de la Déclaration des droits ne suffisaient pas à les pn> téger, même à l'Assemblée constituante, contre les préjugés et les intérêts particuliers, qu'il se soit agi des Juifs, des comédiens, des nègres ou des émigrés. Lorsque, dans la discussion sur le serment ecclésiastique, il lui arrive de se mettre à cet égard en contradiction avec son sentiment naturel, il ne dissimule pas son malaise ; il veut bien déposséder de leurs fonctions pastorales, même, comme nous l'avons vu, d'une partie de Jeur ministère religieux, les ecclésiastiques qui se

refusent à prêter le serment, parce que leur conscience ne le leur permet pas ; mais il ne voudrait pas cependant que ces prêtres fussent considérés comme des coupables, ni dénoncés par certaines municipalités et administrations comme perturbateurs du repos public, et il ne peut s'empêcher d'exprimer son scrupule à l'Assemblée ; l'inconséquence est dans ses actes et son langage plutôt que dans ses vraies opinions.

Gomment donc, avec des vues, ou, si on le préfère, des tendances aussi justes et aussi larges, Mirabeau a-t-il pu suivre dans sa courte carrière d'homme politique une marche aussi désordonnée, aussi inutilement tortueuse ? C'est en partie sans doute parce que l'éducation politique préalable dont presque tous ses collègues étaient dépourvus lui manquait aussi à lui-même, malgré sa connaissance des hommes ; et, plutôt encore, parce que sa marche a été embarrassée d'obstacles de toute nature, ainsi que nous l'avons déjà rappelé : obstacles particuliers tenant à l'irrégularité extérieure de sa vie, à son défaut de considération, à toutes les causes qui l'ont empêché d'acquérir vite l'autorité morale, faute d'autorité matérielle; obstacles résultant des circonstances générales, des entraînements de l'Assemblée, delà faiblesse et de l'aveuglementde laCour, de la violence du courant d'opinion populaire, du chaos produit par la chute de l'ancien régime et de la difficulté de trouver dans ce chaos un point d'appui pour un plan ou un système.

Mais la vraie cause de toutes les déviations politiques de Mirabeau est surtout en lui-même. Le chaos du dehors se retrouvait au dedans de lui, dans l'agitation et le conflit de ses sentiments énergiques et mobiles. A côté des appétits vulgaires et fougueux, de l'amour-propre irritable, de F astuce sans scrupule, il y avait aussi des instincts généreux dans cette âme orageuse, ambitions nobles, , philanthropie sincère, inclinations affectueuses et facilité à obliger, pourvu qu'il ne fallût pas faire abnégation de son intérêt ou de sa passion du moment. « Mirabeau, dit Dumont, était ce qu'on appelle un bon compagnon, dans toute la signification du terme... » « Oromaze, suivant l'expression de Mme de Nehra, avait contribué autant qu'Arimane aie former. » Le mauvais côté de sa nature était moins encore dans la violence de ses passions, que dans l'absence de tout principe fixe pour les diriger et les régler. Aussi étranger à tout sentiment religieux, à tout culte de tradition qu'à toute véritable croyance philosophique, malgré quelques belles phrases isolées sur Dieu et sur l'immortalité de l'àme, il avait pour la morale commune un superbe mépris qu'il affichait presque avec cynisme. « En politique, répétait-il souvent, la petite morale tue la grande. » Il a fourni au contraire la meilleure démonstration qu'il n'y a pas plus en politique qu'ailleurs deux morales; que la grande, comme il dit, ne peut être séparée complètement de ce qu'il appelle la petite; et que si les atteintes

portées à l'une et à l'autre dans les moyens peuvent être excusées, non justifiées, par l'élévation morale du but, il n'y a pas de principes politiques sans une base morale, pas de politique sûre et féconde sans principes (1). Un caractère ondoyant comme le sien est, comme le dit M. de La Marck, « incapable de rester quinze jours dans la même mesure et la même direction », s'il n'est guidé que par l'intérêt et non par des principes.

A n'envisager en Mirabeau que le mélange de fougue et de dissimulation qui forme le trait dominant de son caractère, on trouve en lui quelque ressemblance avec certains personnages du temps des guerres de religion et de la Fronde. Mais, par la variété de ses inspirations et la souplesse de ses doctrines, il est de l'école de Talleyrand, de l'école de beaucoup de nos hommes d'Etat contemporains. Encore plus orateur, du reste, qu'homme politique, il faudrait, si l'on voulait établir un rapprochement entre lui et d'autres personnages historiques, le comparer d'une part au cardinal de Retz, et d'autre part à un autre grand orateur méridional d'origine, trop contemporain de nous pour que nous puissions même le nommer ici, et que nous nous gardons d'ailleurs de lui assimiler complètement

(1) Comme l'a fait observer M. Tame, la raison d'État de quelques-uns des politiques les moins scrupuleux de l'ancien régime représente pourtant encore quelque chose de fixe et de différent de l'intérêt personnel, de la politique du moi, si nous pouvons ainsi parler.

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ni en bien ni en mal. Au surplus il y a en Mirabeau une série de nuances qui sont uniquement de son époque et de sa race, et l'on peut dire qu'il doit à son éducation et à son origine le germe de ce qu'il a de meilleur et de ce qu'il a de pire.

Il faut remarquer, pour que la conclusion de ce jugement soit exacte et équitable, que Mirabeau est mort à quarante-deux ans, en plein développement de ses facultés intellectuelles, qui ont été sans cesse grandissant, ce qui le distingue beaucoup déjà des hommes comme La Fayette arrêtés par l'esprit à la date de 1789, comme au point culminant de leur existence; qu'il n'a certainement pas donné toute sa mesure comme homme politique (1), s'il l'a donnée comme orateur ; que la possession du pouvoir, loin d'écraser une nature puissante comme la sienne, l'eût probablement élevée audessus d'elle-même, et qu'enfin dans cette assemblée de 1789 si riche en lalents, aucun talent cependant, à la réserve peut-être de celui de Barnave, ne pouvait donner de pareilles espérances.

S'il eût vécu, il n'eût certainement pas sauvé la royauté de la dernière tempête qui devait la détruire, ni épargné à la France les sanglantes horreurs qui ont suivi. Dans ses relations avec la Cour, celle-ci était défiante, lui peu sincère ; confiés surtout à ceux qui devaient les faire exécuter,

(1) Cette observation nous a été faite en termes fort justes, dans une lettre que M= le marquis de Saporta a bien voulu nous écrire à propos de notre précédent volume.

les plans qu'il avait encouragés ne pouvaient réussir et eussent été désavoués par lui-même. On peut se demander du reste si, les hommes et les circonstances étant donnés, un plan quelconque pouvait procurer une autre issue à la crise qui a commencé moins de trois mois après la mort de Mirabeau, le jour du voyage à Varennes, et qui a eu son dénouement le 10 août de l'année suivante. Mais si Mirabeau eût échappé personnellement à Forage, il eût reparu sur la scène politique, aussitôt cet orage calmé, comme Talleyrand, comme Sieyès. Il eût alors, à l'époque du Directoire, retrouvé toute son ancienne popularité, avec des circonstances beaucoup plus favorables à la réalisation de ses vues. Eût-il alors travaillé à la restauration de la monarchie dans la personne de son ancien protecteur le comte de Provence, si difficile qu'il lui eût été de s'entendre avec l'entourage auquel appartenait ce prince depuis son émigration? Eût-il cherché à implanter sur une autre base le principe d'autorité qu'il envisageait comme fondé sur la conservation de la monarchie, tant que la monarchie était encore debout, et faute de pouvoir, en la relevant, la séparer des restes de l'ancien régime, eût-il essayé l'application de ce système de république qu'il avait « dans la tête » dès 1791, disent Camille Desmoulins et Cabanis? Eût-il balancé ou dirigé l'influence de l'armée nouvelle, brillante de l'éclat de ses victoires, arrêté la fortune du plus extraordinaire de ses jeunes gêné-

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