DOUBLE JEU DE MIRABEAU
par lesquels son « ami échappe à la plus exacte surveillance » (1).
Nous avons déjà noté dans de précédentes lettres de Mirabeau cette tendance à présenter à la Cour comme le résultat de profondes combinaisons de sa part les actes ou les discours révolutionnaires qu'il accomplissait et prononçait soit sous l'empire de la passion, soit pour conserver sa popularité et affermir son influence sur la majorité de l'Assemblée. La dernière partie du grand mémoire du c23 décembre 1790 nous paraît absolument inspirée par un calcul semblable. Qui Mirabeau trompe-t-il à ce moment? Est-ce la Cour? Sont-ce ses amis du parti populaire qui connaissent plus ou moins bien ses relations avec la Cour, la majorité de l'Assemblée qu'il continue à flatter, le club des Jacobins qu'il préside encore ?
Sa situation est celle de don Juan entre Charlotte et Mathurine. Il veut rester en bons rapports avec les uns et les autres, sans se donner complètement ni aux uns ni aux autres. Mais, à la différence de
(1) M. de La Marck dans cette lettre avoue très franchement qu'il doute du succès d'un plan, «dont vous-même, écrit-il à Mercy, avez reconnu l'habileté et la profondeur». Il en doute, d'abord « parce que le plan est trop compliqué », comme l'a d'ailleurs remarqué Mercy. « Le cardinal de Retz l'aurait très bien fait exécuter, mais nous ne sommes plus au temps de la Fronde. » Il en doute aussi parce que l'unique ressort pour faire exécuter le plan est M. de Montmorin « l'homme le plus faible qu'il con naisse », et surtout parce qu'il n'a pas confiance, il ne le dissimule nullement, dans la solidité des dispositions de Mirabeau.
don Juan, il met quelque sincérité dans son langage, à l'égard des uns comme à l'égard des autres. Ses instincts de gouvernement s'expriment sans feinte, lorsqu'il parle à la Cour, en forçant moins qu'il ne le pense peut-être les couleurs du tableau, de la gravité du désordre auquel le pays est en proie, de la nécessité de relever l'autorité royale annihilée, tout en confirmant les principales conquêtes de la Révolution, dans l'ordre civil et même dans l'ordre politique. Il est sincère encore lorsqu'il s'étend sur les faiblesses d'une assemblée qui a été si lente à accepter sa supériorité, ou, comme il le dit un jour à Chateaubriand, à la lui « pardonner », et clans le parti dominant de laquelle il rencontre encore parfois, comme chez La Fayette, des mépris ou des méfiances insurmontables. Il est sincère, d'autre part, lorsqu'il s'emporte , à l'Assemblée ou aux Jacobins , contre l'opiniâtreté de certains amis de la Cour, contre les indécisions et l'impéritie de certains autres. Il lui en coûterait peu de sacrifier l'Assemblée, s'il était sûr de pouvoir fonder, après sa chute, une royauté populaire dont il serait en titre ou non le premier ministre. C'est parce qu'en son for intérieur il n'a nullement cette assurance qu'il insiste sur le conseil de gagner du temps, de prolonger l'existence d'une Assemblée si funeste pourtant, d'après son langage à la Cour. Personnellement, il risque moins en recommandant contre elle des attaques dissimulées qu'en attaquant lui-même
ouvertement devant elle les hommes ou les actes qui lui paraissent dangereux. La première de ces deux tactiques est celle qui lui permet le mieux de ménager et d'accroître ses forces; cela suffit pour qu'il arrive à se persuader qu'elle est la plus conforme à l'intérêt public. Dans bien des cas, ses tendances le porteraient à soutenir des opinions moyennes, ce qui est le rôle le plus ingrat en temps cle révolution ; il ne satisferait ainsi ni la Cour, ni le parti populaire; tandis qu'il peut à la fois servir sa popularité en ne se laissant vaincre par personne à l'Assemblée dans l'expression de son zèle révolutionnaire; expliquer sa conduite à la Cour par l'intention d'entraîner l'Assemblée à de nouvelles fautes ; et se justifier encore à ses propres yeux par l'excuse de la nécessité.
Cette pensée se manifeste particulièrement chez lui pendant le cours des discussions qui eurent lieu de la fin de novembre 1790 au mois de janvier 1791, sur la mise en application de la constitution civile du clergé. Il n'y avait pas, à l'époque de la rédaction du grand mémoire de Mirabeau, cle question plus brûlante, et qui atteignît plus profondément le roi et la reine dans leurs sentiments intimes ; c'est avec intention certainement que Mirabeau évite de l'aborder dans l'exposé de son plan. Il avait, le premier peut-être, dans son discours au sujet de la suppression des dîmes ecclésiastiques, en août 1789, parlé de substituer un clergé salarié au clergé dolé
de l'ancien régime (1). Il avait, dès la Un d'octobre 1789, prononcé un discours remarquable et préparé un second discours qui ne fut pas prononcé, pour démontrer contre l'abbé Maury, les droits de l'Etat sur les biens du clergé, sous condition d'assurer par des allocations annuelles suffisantes le service en vue duquel la fortune ecclésiastique avait été constituée. Lors de la rédaction de la constitution civile du clergé en mai 1790, il n'avait pas pris de part active à ce travail. Mais rien n'indique qu'il ait jamais désapprouvé le décret alors adopté par l'Assemblée en lui-même. Si peu attaché qu'il fût à la religion catholique, il envisageait sans aucun scrupule la réglementation par l'Etat des questions de discipline ecclésiastique. Une de ses idées fixes était d'établir en France le mariage des prêtres. Il en a parlé dans plusieurs de ses ouvrages et jusque dans une de ses notes pour la Cour. Il avait préparé ou plutôt fait préparer par son collaborateur Reybaz (2) un grand discours où il ne se bornait pas à demander, au nom de la
(1) C'est le discours où se trouve cette phrase bien connue : « J'entends au mot salarier beaucoup de murmures, et l'on dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce; mais, messieurs, il serait temps, dans cette révolution qui fait cclore tant de sentiments justes et généreux, que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaires et salariés. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut être mendiant, voleur ou salarié. Le propriétaire n'est luimême que le premier des salariés. »
(2) Le discours arrêté par Mirabeau a été publié, t. VIII, p. 184 des Mémoires de Mirabeau. Le brouillon de Reybaz a été publié par M. Plan, page 121 de son ouvrage.
liberté, la levée de la prohibition pour les prêtres de contracter un mariage valable selon la loi civile, mais où il prenait encore et surtout à tâche de combattre le célibat ecclésiastique par des arguments théologiques et philosophiques.
L'impression produite par la constitution civile du clergé ne fut pas instantanée. Elle ne commença à se manifester que quand l'écrit célèbre intitulé : Exposition de principes sur la Constitution civile du clergé, souscrit d'abord par vingtneuf évêques appartenant à l'Assemblée, puis revêtu de la signature de cent dix autres évêques français, fut, vers le mois de septembre, répandu dans le public. Une instruction secrète rédigée en même temps que ce document recommandait aux évêques et aux curés cl' « excepter par une disposition expresse, en prêtant le serment civique prescrit par l'Assemblée, les objets qui dépendaient de la puissance spirituelle »; d' « attendre, dans tout ce qui tenait à la constitution civile du clergé les sommations et les notifications des corps administratifs » ; d' « annoncer en ce cas l'intention où ils étaient de s'en rapporter à la décision du pape », et de « déclarer qu'il était nécessaire que l'Église consacrât de son autorité et par l'application des formes canoniques les changements concernant la hiérarchie et la discipline ecclésiastiques » ; relativement aux évêques en particulier, de «ne concourir en rien à la suppression des chapitres » et, pour les évêques dont les sièges étaient supprimés,
de ne point donner leur démission et de « ne conférer à d'autres évêques que des délégations publiques, motivées, provisoires, à terme d'une année». Cette instruction fut observée par tous les évêques et par le plus grand nombre des curés, lorsque les municipalités et les corps administratifs voulurent entamer l'application de la constitution civile. La résistance des ecclésiastiques donna lieu à de violentes dénonciations de la presse et des corps administratifs, et même dans certaines provinces à des troubles populaires. C'est alors, pendant l'automne de 1790, que la perspective d'un schisme et d'une guerre religieuse apparut pour la première fois parmi les dangers les plus graves du moment.
Mirabeau, pas plus que les autres auteurs de la Constitution civile du clergé, n'avait prévu ce danger-là. Du jour où il l'aperçut, il comprit, mieux que d'autres peut-être, l'impossibilité de le conjurer par des mesures de rigueur. Il ne songea pas un instant cependant à faire revenir l'Assemblée sur les dispositions de la constitution civile du clergé, pas même sur celles qui choquaient le plus le sentiment des fidèles, comme la nomination des évêques et des curés par le suffrage populaire, sans distinction de religion entre les électeurs. Il ne jugea pas moins impossible d'empêcher l'Assemblée de prendre de nouveaux décrets pour l'exécution du premier. Il considéra que le seul résultat à poursuivre, pour le moment, était d'introduire des
atténuations dans l'âpreté de ces nouveaux décrets et surtout de retarder leur application.
Le 26 novembre au soir, le député Voidel, au nom des comités réunis d'aliénation ecclésiastique, des rapports et des recherches, vint présenter un rapport à l'Assemblée sur les troubles causés, particulièrement en Bretagne, par le refus de serment des curés et évèques, et proposer un ensemble de mesures contre les ecclésiastiques réfractaires. Un délai fixe de huitaine devait être donné à tous ceux qui remplissaient des fonctions pastorales, pour prêter le serment soit un jour de dimanche, à l'issue de la grand'messe, soit, s'ils étaient membres de l'Assemblée nationale, à la tribune de l'Assemblée. Tous ceux qui ne se seraient pas conformés à la prescription seraient réputés avoir renoncé à leur office, et il devait être pourvu à leur remplacement , conformément à la constitution civile du clergé, sur la dénonciation du maire de leur commune. Les prêtres qui, après avoir prêté le serment, viendraient à y manquer, soit en refusant d'obéir aux décrets de l'Assemblée sanctionnés par le roi, soit en formant ou en excitant des oppositions à ces décrets, ceux qui, après refus de serment de leur part, ou suppression de leurs fonctions « continueraient de s'immiscer dans ces fonctions», devraient être poursuivis comme perturbateurs du repos public, déclarés déchus des droits de citoyens actifs, et incapables d'aucunes fonctions publiques, punis de peines encore
plus graves au cas où « ils se coaliseraient pour combiner un refus d'obéir aux décrets de l'Assemblée ».
Mirabeau avait préparé un contre-projet. « Les deux armées sont en présence, écrit-il à M. de La Marck le matin même de l'ouverture de la discussion. Si Ton veut nous pousser à une guerre religieuse, je dois m'y opposer. Si l'on ne le veut pas, ils ne trouveront pas une mesure aussi pacificatrice, négociatrice et conciliante que la mienne. Voulez-vous que j'aille ce matin vous montrer mon décret ? » Quand on lit le projet de décret de Mirabeau, sans le replacer au milieu des circonstances qui l'avaient inspiré, on s'étonne un peu que son auteur ait pu lui appliquer celte qualification de mesure pacifique, négociatrice et conciliante. Ce projet débutait par déclarer Y Exposition de principes des évêques « directement contraire aux libertés de l'Eglise gallicane et manifestement attentatoire à la puissance du corps constituant » . Il déclarait « déchu de son élection tout évêque convaincu d'avoir recouru au Saint-Siège pour se faire investir de l'autorité épiscopale, au lieu de s'en tenir à des lettres de communion et d,unité1 conformément à la constitution civile », ou pour demander de nouvelles institutions canoniques, à raison de la nouvelle démarcation des diocèses; déchu de son siège, tout évêque qui refuserait la confirmation canonique, en dehors des cas prévus par la constitution civile, aux évêques ou aux eu-
rés nouvellement élus ; non recevables à demander le traitement qui leur était attribué tous ecclésiastiques qui auraient fait ou souscrit des protestations contre les décrets de l'Assemblée, au moins jusqu'à ce qu'ils eussent retiré leurs protestations ; coupables enfin du crime de lèse-nation, et passibles de poursuites à ce titre tous ecclésiastiques qui, soit dans des mandements, soit dans des lettres pastorales, se seraient permis de « décrier les lois et la Révolution ». Il enjoignait à chaque archevêque et évêque d'adresser aux greffes de toutes les municipalités de son diocèse un état de ceux des ecclésiastiques domiciliés dans chaque municipalité qui seraient « approuvés pour le ministère de la confession », et nul ecclésiastique ne devait pouvoir exercer ce ministère, s'il n'avait au préalable prêté le serment civique par devant la municipalité. Cette dernière disposition était, au point de vue des principes, plus attentatoire à la liberté de conscience qu'aucun des articles du projet de Voidel. Celui-ci ne prétendait du moins saisir les ecclésiastiques que dans l'exercice des fonctions pastorales salariées par l'Etat, sans prétendre réglementer en quelque sorte l'exercice même des sacrements, en dehors des fonctions pastorales dont il s'agit. Nous en dirons autant d'un dernier article du projet de Mirabeau, suspendant jusqu'à nouvel ordre le cours des ordinations. Comment donc se fait-il que ce projet ait pu passer pour une œuvre de conciliation, que
l'archevêque de Toulouse, M. de Fontanges, après en avoir pris connaissance, ait écrit au comte de La Marck : « J'entends parfaitement la mesure que le comte de Mirabeau propose, et je désire qu'elle soit adoptée. » C'est que celte mesure écartait l'ajournement des évêques et curés à un terme fixe et rapproché, comme le proposait le rapporteur des comités, pour avoir à prêter le serment ou à abandonner leurs fonctions pastorales ; c'est que, tout en plaçant les ecclésiastiques réfractaires au serment sous le coup de mesures terribles, elle éloignait la crise qui devait résulter d'une pareille mise en demeure ; qu'elle donnait au gouvernement le temps de négocier avec Rome (1), et aux esprits surexcités celui de se calmer, s'il restait quelque espoir de pacification .
Gagner du temps, c'est certainement ce qu'avait voulu Mirabeau. Malheureusement, pour faire passer un projet de décret d'une modération aussi relative, il se crut obligé de prononcer, le 27, après le rapport de Voidel, un discours très violent, où il fulmina contre l'Exposition de principes des évêques, aux applaudissements répétés de la majorité. Il alla jusqu'à contester la bonne foi des auteurs
(1) Voir au sujet des négociations que l'archevêque d'Aix, principal auteur de l'exposition de principes des évêques, se proposa à ce moment et même un peu plus tard de faire ouvrir avec le Saint-Siège, en vue de l'approbation de toutes les réformes canoniquement admissibles de la constitution civile du clergé, les articles 71, 72, 73, 74, 74 bis, 75, tome II, et 278, tome III du Recueil de papiers trouvés aux Tuileries imprimé par ordre de la Convention.
de ce document, et à prétendre que, sous couleur de défendre les intérêts religieux, ils n'avaient en vue que de pousser l'Assemblée à des mesures extrêmes, pour la rendre odieuse au peuple, et préparer par là un retour à l'ancien régime ; c'est dire qu'il leur prêta la politique que lui-même recommandait à la Cour.
Quelle est, dit-il, cette exposition qui vient, à la suite de tant de protestations et de déclarations turbulentes, susciter de nouvelles interruptions à nos travaux et de nouvelles inquiétudes aux bons citoyens? Ne balançons pas à le dire, c'est encore ici la ruse d'une hypocrisie qui cache sous le masque de la piété et de la bonne foi le punissable dessein de tromper la religion publique et d'égarer le jugement du peuple; c'est l'artifice d'une cabale formée dans votre propre sein, qui continue à méditer des mesures pour le renversement de la Constitution en affectant le ton de la paix, et qui met en mouvement tous les ressorts du trouble et de la sédition, lorsqu'elle se donne pour ne vouloir plaider que la cause de Dieu, et revendiquer que les droits de la puissance spirituelle. Non, ce qu'on veut, ce n est pas que vous apportiez des tempéraments et des modifications à ce que vous avez statué sur la Constitution civile du clergé, mais que vous cessiez d'être juges, que vous renonciez à toute justice, qu'après avoir réglé le dehors de la religion, vous en attaquiez le fond; que vous fouliez aux pieds la foi de vos pères; que vous anéantissiez un culte dont vous avez lié la destinée à celle de l'empire, afin que votre chute dans l'impiété vous imprime un caractère odieux, et semble intéresser la piété des peuples à la dispersion des législateurs de qui la France attendait sa régénération... C'est le moment où vous consacrez à la perpétuité du règne t. v. 17
de la religion et de son culte la plus solide portion de la substance de L'Etat ; c'est ce moment où vous la faites si glorieusement intervenir dans cette sublime division du plus beau royaume de l'univers, et où, plantant le signe auguste du christianisme sur la cime de tous les départements de la France, vous confessez à la face de toutes les nations que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français; c'est le moment que nos évêques ont choisi pour vous dénoncer comme violateurs des droits de la religion, pour vous prêter le caractère des anciens persécuteurs du christianisme, pour vous imputer par conséquent le crime d'avoir voulu tarir la dernière source de l'ordre public, et éteindre le dernier espoir de la vertu malheureuse!... Nous ne pouvons pas douter que ce ne soit dans une intention aussi malveillante que l'on cherche à insinuer que la religion est perdue si c'est le choix du peuple qui décerne les places ecclésiastiques, car nos évêques savent, comme toute la France, à quel odieux brigandage la plupart d'entre eux sont redevables du caractère qu'ils déploient maintenant avec tant d'audace contre la sagesse de vos lois. Et certes, il est plusieurs d'entre eux qui auraient trop à rougir de voir se développer au grand jour les obscures et indécentes intrigues qui ont déterminé leur vocation à Tépiscopat... Non, Messieurs, on ne veut pas sincèrement l'ordre et la justice, on veut brouiller et bouleverser.
Ces diatribes se mêlaient, dans le discours de Mirabeau, à des dissertations théologiques sur la nature du pouvoir spirituel des évêques, lequel ne devait pas être regardé, suivant l'orateur, comme limité par des circonscriptions territoriales, et sur les anciennes élections ecclésiastiques. Le Courrier de Provence résume bien l'impression que
le discours dans son ensemble a dû produire, lorsqu'il dit (n° GGXXIV) : « La plupart des moyens de M. Voidel se retrouvent dans l'éloquent discours de M. Mirabeau, qu'il a fait dans la tribune, et que nous imprimons en entier. ». On aurait tort de conclure de cette phrase que le discours avait été complètement improvisé. L'abbé Lamourette, de qui Mirabeau tenait sa théologie, et que Dumont appelle « l'auteur de ses discours sur la Constitution civile du clergé », avait eu certainement une forte part dans la préparation de celui-là. Mais les passages de déclamation violente et éloquente, comme ceux que nous avons cités, n'avaient été fournis à Mirabeau par personne. Dans son ensemble, le discours n'avait pas été lu; et en transmettant le manuscrit aux journaux, l'auteur avait pris soin néanmoins que son texte fût présenté comme le fruit d'une inspiration instantanée.
Il était du reste résolu d'avance à être violent ; dans la lettre qu'il écrit avant la séance à son ami M. de La Marck,il en prévient celui-ci. « Ce n'est, ajoute-t-il, qu'en se tenant dans une certaine gamme que l'on peut, au milieu de cette tumultueuse assemblée, se donner le droit d'être raisonnable. Ils (c'est-à-dire les amis de la Cour) n'en seront pas à Va b c de la conduite, tant qu'ils ne sauront pas cela. » En réalité Mirabeau se trompa, cette fois comme d'autres, dans son calcul. On ne fit attention qu'à son discours, et non pas à son
projet de décret; et son intervention n'eut d'autre résultat que de concourir à faire adopter le projet de Voidel. La Cour fut mécontente. « Le discours de Mirabeau, écrit l'archevêque de Toulouse le 29 novembre, m'a paru encore plus détestable en le lisant que lorsque je l'ai entendu... Les tribunes, dont les applaudissements l'ont tant flatté, ne l'ont certainement pas compris; et ceux qui pourront saisir ce qui s'y trouve d'intelligible n'y verront que l'abus de la liberté de déraisonner lorsqu'on est dans la tribune. »
N'ayant pas réussi à satisfaire la Cour, alors qu'il cachait réellement une arrière-pensée de modération sous la forme révolutionnaire de son langage, Mirabeau prit le parti plus commode de renoncer à exercer aucune action modératrice sur l'Assemblée pendant tout le cours des débats sur la constitution civile du clergé, d'être violent avec les violents quand il le jugerait utile dans l'intérêt de sa popularité, et de persuader à la Cour, plus inquiète qu'elle ne l'avait jamais été, qu'il fallait laisser l'Assemblée s'enferrer d'elle-même, ou mieux encore l'aider à s'enferrer (1). Les deux notes rédigées par Mirabeau pour la Cour les 21 et 24 janvier 1791 sont l'expression de cet état d'esprit, où, selon nous, il n'entre pas moins de fourberie à l'égard de la Cour qu'à l'égard de l'Assemblée. La note du 21 janvier est intitulée : Sur
fl) Le mot se trouve dans les deux lettres échangées par Mirabeau et M. de La Marck le 5 janvier 1791.
le parti que Y on pourrait tirer du décret contre le clergé. « On ne pouvait pas, lisons-nous dans cette note, trouver une occasion plus favorable de coaliser un plus grand nombre de mécontents, de mécontents d'une plus dangereuse espèce, et d'augmenter la popularité du roi aux dépens de celle de l'Assemblée. Il faut pour cela : 1° provoquer le plus grand nombre d'ecclésiastiques fonctionnaires publics à refuser le serment ; 2° provoquer les citoyens actifs des paroisses qui sont attachées à leurs pasteurs, à se refuser aux réélections ; 3° porter l'Assemblée nationale à des moyens violents contre ces paroisses, tels que de faire mander à la barre les officiers municipaux des grandes villes, de casser les municipalités, et de requérir le roi d'employer la force publique pour faire exécuter les décrets ; 4° empêcher que l'Assemblée n'adopte des palliatifs qui lui permettraient de reculer d'une manière insensible , et de conserver sa popularité ; 5° provoquer en même temps tous les projets de décrets qui louchent à la religion, et surtout provoquer la discussion sur l'état des Juifs d'Alsace (1), sur le ma-
(1) Il faut noter que Mirabeau, Adèle alors à ses anciens principes, avait proposé en décembre 1789 de donner aux Juifs la qualité de citoyens. Cette mesure ne fut adoptée que bien après sa mort, dans l'avant-dernière séance tenue par l'Assemblée constituante en septembre 1791, et elle fut combattue jusqu'au bout par quelques-uns même des députés de la gauche extrême, tels que Rewbell qui apporta dans l'examen de la question ses préjugés alsaciens.
riage des prêtres et sur le divorce, pour que le feu ne s'éteigne point par défaut de matières combustibles ;.... 6° joindre à cet embarras celui du sacre d'un évêque ; 7° s'opposer à toute adresse où l'on énoncerait que l'Assemblée n'a pas voulu toucher au spirituel, soutenir pour cela qu'elle doit compte de ce qu'elle a fait, et non pas de ce qu'elle a voulu faire ; 8° quand on en serait venu à l'emploi de la force publique, provoquer des pétitions dans les départements pour s'y opposer. »
Si Mirabeau était sincère à l'égard de la Cour au moins, lorsqu'il lui tenait ce langage, pourquoi dans ses précédents discours avait-il cherché à jeter l'odieux d'une accusation de perfidie sur la conduite et les desseins de ceux qui, avec moins de calcul, n'avaient fait que se conformer par avance aux conseils qu'il donnait alors ? Ne lui suffisait-il pas de rester en apparence contre eux dans les rangs du parti populaire, de les combattre à la tribune sans les outrager ? Depuis son discours du 27 novembre, dira-t-on, le roi avait cédé aux sommationsi mpérieuses de l'Assemblée, et sanctionné le décret que celle-ci avait voté sur la proposition de ses comités, et ce pouvait être pour Mirabeau un motif suffisant de changer la tactique qu'il avait employée afin de faire atténuer les dispositions du décret maintenant passé en force de loi. Pourquoi en ce cas a-t-il, à la séance du 4 janvier, renouvelé contre les évêques ces accusations que, moins que personne, il avait le droit de leur adresser?
Une interpellation générale venait alors d'être adressée aux ecclésiastiques membres de l'Assemblée, à l'effet de les décider à prêter le serment, que, sauf deux évoques et un petit nombre de curés, ils avaient en masse refusé jusque-là. Gazalès demandait à l'Assemblée de déclarer qu'elle n'avait pas entendu toucher au spirituel. « S'il est vrai, dit Mirabeau, qu'on n'ait pas une intention secrète de troubler la paix, s'il est vrai que nous voulions tous concourir à la paix, s'il est vrai que cette résistance ne soit pas un moyen trop connu dans nos annales pour faire prévaloir l'autorité ultramontaine, on doit se contenter de la déclaration mille fois faite et non à faire que l'Assemblée n'a pas attenté au spirituel (1). «Pourquoi encore le 26 janvier, alors que Gazalès avait fait un suprême appel à l'Assemblée, en vue d'obtenir
(1) Nous devons dire que, ce même jour, Mirabeau avait critiqué le libellé d'une affiche apposée dans Paris par la municipalité, et dans laquelle, paraît-il, on déclarait « perturbateurs du repos public » les ecclésiastiques qui ne prêteraient pas le serment. Mirabeau avait fait observer avec raison que, si l'on pouvait considérer comme perturbateur du repos public celui qui s'obstinerait à ne pas prêter le serment, et à vouloir conserver l'exercice de ses fonctions, il n'en était pas de même pour celui qui, ne pouvant pas prêter le serment, donnerait sa démission. En même temps qu'il faisait une distinction équitable, Mirabeau trouvait une bonne occasion d'attaque contre la municipalité de Paris dévouée à La Fayette. Mais ce furent les seules paroles de modération prononcées par Mirabeau dans tous les débats relatifs à la constitution civile du clergé. Le 4 janvier il présenta un projet de décret supplémentaire tendant à rendre plus larges les conditions d'éligibilité aux cures et évêchés, afin de permettre de pourvoir plus facilement aux vacances résultant des
la suspension de ces décrets ecclésiastiques pour l'exécution desquels on lui demandait d'autre part de prendre de nouvelles mesures, alors que l'éloquent orateur de la droite avait montré comme conséquence du schisme qui se préparait « les catholiques, errant sur la surface de l'empire, suivant dans les cavernes, dans les déserts leurs ministres persécutés afin de recevoir d'eux des sacrements valables, réduits à cet état de misère, de persécution, de terreur, dans lequel les protestants avaient été plongés par la révocation de l'édit de Nantes », pourquoi Mirabeau, saisissant au vol une interruption maladroite de l'abbé Maury (1), vint-il braver et railler les « pronostics sinistres » de ceux qui, disait-il, « prennent leurs voeux pour des espérances ». Pourquoi quelques jours auparavant, lui qui n'était pas membre du comité ecclésiastique, avait-il sollicité la mission de rédiger l'Adresse ou Instruction aux Français sur la constitution civile du clergé décidée en principe par l'Assemblée? Pourquoi avait-il préparé en cette
refus de serment. Quelques jours plus tard Mirabeau faisait adopter par l'Assemblée, malgré l'opposition de Robespierre, une loi établissant la liberté complète des théâtres. « Une salle de jeux publics hérissée de baïonnettes, disait-il le 13 janvier, est un spectacle qu'il faut repousser avec horreur. » Et il y avait au même moment des baïonnettes dans les églises pour l'exécution de la loi sur le serment ecclésiastique.
(1) « Laissez rendre le décret, nous en avons besoin. » Il y eut toujours entre Mirabeau et l'abbé Maury un antagonisme personnel violent, se traduisant par des querelles particulières en séance, et des invectives à la tribune, sur lesquelles nous n'avons pas cru devoir nous arrêter.
circonstance un morceau aussi violent, aussi insultant contre les vaincus des débats précédents que déclamatoire, si violent que la gauche même n'avait pas voulu, dans la séance du 14 janvier, lui en laisser achever la lecture (1), et avait substitué ensuite à ce projet une adresse beaucoup plus modérée rédigée par le député Chasset? Pourquoi avait-il, comme le raconte Mme Gampan,
(1) Au début de cette lecture, en entendant Mirabeau déclarer que « le christianisme est le lien d'une société éparse dans tous les empires du monde, et qui se rassemblera des quatre vents de la terre pour s'élever dans les splendeurs de V inébranlable empire de Vétcrnité », la droite commença par rire, et il y avait de quoi. Puis lorsque Mirabeau en vint à parler de « ces prélats et de ces prêtres qui soufflent dans toutes les contrées du royaume l'esprit de soulèvement et de fureur », de h ce sacerdoce méditant sans cesse des moyens pour s'emparer de la force publique, pour la déployer contre ceux qui l'ont dépouillé de ses anciennes usurpations, pour remonter sur le trône de son orgueil, pour faire refluer dans ses palais un or qui en était le scandale et la honte », les rires firent place aux murmures. Puis encore, quand Mirabeau demanda « si l'on ne croirait pas que les ecclésiastiques récalcitrants prissent le même but que l'impie, prévissent le même dénouement et fussent résolus à la perle du christianisme, pourvu qu'ils fussent vengés et eussent épuisé tous les moyens de recouvrer leur puissance et de replonger le peuple dans la servitude », l'abbé Maury quitta la salle suivi d'un certain nombre d'autres ecclésiastiques. Enfin, lorsque Mirabeau, dans sa conclusion, s'écria : « Nous étions une nation sans patrie, un peuple sans gouvernement, et une église sans caractère et sans régime», ce fut la gauche elle-même qui se souleva. Camus, le principal auteur de la constitution civile du clergé, se leva et dit : « On ne peut entendre cela. Je demande l'ajournement, le renvoi au comité ecclésiastique et la levée de la séance. » Mirabeau protesta qu'il n'avait pas changé un seul mot à l'adresse qu'il avait fait adopter par le comité. « Elle ne contient pas, ajouta-t-il, une seule expression dont je ne réponde sur mon honneur. » Le renvoi au comité n'en fut pas moins
fait tous ses efforts pour décider le curé de Saint» Eustache, confesseur du roi et de la reine, à prêter le serment, ce qu'il obtint de cet ecclésiastique, mais sans atteindre le résultat auquel il visait, car le roi et la reine cessèrent immédiatement de recourir à son ministère ? Pourquoi enfin écrivait-il une lettre de félicitations qui est sous nos yeux au curé de la paroisse de Mirabeau qui avait prêté le serment?
Dumont, dans ses Souvenirs, raconte que Mirabeau n'était pas satisfait lui-même de la part qu'il avait prise aux discussions sur le serment ecclésiastique. Son prétendu machiavélisme avait, en effet, tourné contre son propre intérêt. Son ami, le comte de La Marck, lui fait remarquer, non sans malice, à propos de l'effet produit par son malencontreux projet d'adresse que, dans cette circonstance, il a eu toute F Assemblée contre lui. Il semble que La Marck et les autres amis de Mirabeau aient redouté que cet incident retardât encore son élection à la présidence.
Cette élection si longtemps attendue par lui, alors qu'elle avait été accordée sans difficulté à
prononcé. On a publié après la mort de Mirabeau une curieuse et longue lettre, écrite par le vicomte de Mirabeau « sur le Rhin » a son frère, à l'occasion de cette instruction. Il y a dans toute la lettre un ton de persiflage spirituel qui semble démontrer son authenticité. « Tel peut-êlre, écrit le vicomte, qui a commencé par rire de votre évêquc universel pourrait bien finir, en vous voyant ainsi plongé dans les profondeurs de la théologie, par s'incliner devant l'universalité de vos connaissances. »
tant d'hommes de second et môme de troisième ordre, Mirabeau y touchait cependant. Le 3 janvier, il s'en était fallu de trois voix seulement qu'il l'emportât. Sur 300 et quelques votants, il avait obtenu au premier tour de scrutin 196 voix, et son collègue Emmery, 120. Au second tour, les votants furent plus nombreux et Emmery fut nommé (1). « Remuez un peu les bons aristocrates, qui d'ailleurs m'ont à peu près porté », écrivait Mirabeau à La Marck, à propos de cette élection. A l'élection suivante, le 18 janvier, Mirabeau venait de blesser trop directement la droite pour pouvoir compter
(1) Voir dans la Chronique de Paris des 3, 4 et 11 janvier une très curieuse polémique au sujet de cette élection entre la direction du journal, et Méjan le futur éditeur des discours de Mirabeau, alors chargé, à la Chronique de Paris, du compte rendu de l'Assemblée. Méjan rendant compte du premier vote pour l'élection d'un président avait avancé que « puisqu'on avait tant attendu pour récompenser Mirabeau de ses succès, il était sage d'attendre encore un peu de temps ». En effet, selon Méjan, l'Assemblée, en nommant Mirabeau alors qu'il venait de demander un congé et d'annoncer un projet de départ, aurait paru cédera la menace de ce départ. La direction du journal crut devoir désavouer son rédacteur dans le numéro suivant, et Méjan répliqua par uno longue lettre où il manifestait beaucoup d'admiration pour Mirabeau. «Je ne voulais pas, écrivait Méjan, pour l'honneur de l'Assemblée, pour celui de M. de Mirabeau, qu'il fût élu dans ses vacances. Je voulais que M. de Mirabeau reçût la présidence comme le prix d'un nouveau succès. Je voulais que la calomnie qui s'était tant exercée sur la demande qu'il avait faite d'un congé perdît l'occasion et le prétexte de distiller son poison et sur l'Assemblée nationale, et sur M. de Mirabeau lui-même. » — <( Il est affreux, avait d'ailleurs fait remarquer Méjan, dans son premier article, que, lorsqu'il s'agit de nommer un président, on ne compte que 300 votants, sur 900 et quelques membres dont l'Assemblée est aujourd'hui composée. »
sur des suffrages de ce côté. « J'ai parlé très vivement et j'espère assez noblement aux Jacobins, écrit-il à La Marck le 17 janvier, pour les détourner de me porter, et ils y ont persévéré. » Ce fut l'abbé Grégoire qui fut nommé; il avait fait, l'un des premiers parmi les ecclésiastiques de l'Assemblée, adhésion à la Constitution civile du clergé, mais avec beaucoup de simplicité et de modération dans son langage, et son caractère était très respecté. Enfin, Mirabeau obtint le 28 janvier, comme rapporteur du comité diplomatique, un grand succès qui effaça complètement le souvenir de son échec du 14 ; et, le 29, il fut porté à la présidence sans qu'il lui fût même opposé de concurrent.
§ 2. — La politique étrangère de Mirabeau.
Avant de suivre Mirabeau dans l'exercice de ses fonctions de président, nous devons dire un mot de son heureuse intervention à la séance du 28 janvier ainsi que de ses idées et de ses actes antérieurs au sujet de la politique étrangère. Il suffit de lire les journaux de 1789 et de 1790 pour constater quelle petite place les événements de la politique étrangère ont tenu dans les préoccupations de l'opinion publique française, depuis la fin de l'ancien régime jusque vers le milieu de l'année 1790. L'esprit de propagande cosmopolite, de prosélytisme inspiré par la Déclaration
des droits de l'homme se manifeste sans doute, comme l'a montré le meilleur historien diplomatique de cette période M. Albert Sorel (1), dès le lendemain de la Révolution ; il anime la Société des Jacobins, Duport et les Lameth, ou même des enthousiastes de caractère plus doux comme l'abbé Grégoire; il a des foyers jusque dans un monde très raffiné, dans les salons de Gondorcet et du duc de La Rochefoucauld où prend naissance la Société de la propagande devenue ensuite le Club de 1789; il a aussi de bruyants apôtres auprès du peuple comme Anacharsis Glootz qui s'intitule lui-même l'apôtre du genre humain, ou Camille Desmoulins qui voudrait « faire du droit public de l'Europe comme Luther fit du droit canon, en jeter les livres au feu ». Néanmoins, dans la masse de la nation et de l'Assemblée, il reste longtemps à l'état d'une aspiration vague, sentimentale et peu agissante. L'insurrection des Pays-Bas, réputée cependant en général plus démocratique qu'elle ne l'est, ne provoque que des démonstrations de sympathie isolées. Quant aux autres déchirements de l'Europe pendant cette période, insurrection de Pologne, guerre d'Orient, guerre entre la Prusse et l'Autriche, menaces de guerre entre l'Angleterre et l'Espagne on ne s'en inquiète pas (2). Pendant dix-huit mois l'Assemblée semble
(1) L'Europe et la Révolution française, 2e partie, livre I.
(2) Voir dans le Recueil de M. Aulard le discours de Peyssonnel à la séance des Jacobins du 10 mars 1790. Peyssonnel qui
aussi indifférente aux démêlés des divers gouvernements européens, que ceux-ci à son œuvre (1); depuis la fin de l'année 1789 elle s'est emparée de tous les pouvoirs à l'intérieur, et c'est seulement à la fin de juillet 1790 qu'elle songe à prendre la direction des affaires extérieures en constituant un comité diplomatique.
Lors de la discussion sur le droit de paix et de guerre, les orateurs du parti populaire répètent à l'envi que la France a renoncé à tous les projets ambitieux, à toutes les conquêtes ; Barnave établit, en s' appuyant sur l'autorité de Mably, que le secret
avait été consul général en Orient pendant douze ans était un adversaire déclaré de l'alliance autrichienne. Il aurait voulu que l'Assemblée brisât celte alliance « unique source, dit-il, des maux et des troubles qui agitent aujourd'hui l'empire français ». Il se plaint de Yinsouciance de l'opinion, en présence d'événements européens de nature à compromettre la sûreté et le repos de la France ; il émet le vœu que l'Assemblée, qui n'y soQge pas, demande au roi de rappeler ceux de ses ministres à l'étranger « qui sont infectés des poisons de l'ancien régime », tout en constituant un comité diplomatique, comme elle le fit seulement quatre mois plus tard.
(1) Au mois de juillet 1789, l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Dorset est presque sympathique à la cause de la Révolution. « Ainsi, mylord, écrit-il au duc de Leeds, le 16 juillet 1789, dans une lettre publiée par M. Flammermont (V. la brochure déjà citée : Deux relations inédites de la prise de la Bastille), ainsi, mylord, s'est accomplie la plus grande Révolution dont l'histoire ait gardé le souvenir, et relativement parlant, si l'on considère l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le Roi comme un monarque dont les pouvoirs sont limités, et la noblesse comme réduite au niveau du reste de la nation. » A plusieurs reprises le duc de Dorset adressa au ministère des affaires étrangères français, ou même à l'Assemblée l'expression des sentiments pacifiques de son gouvernement.
diplomatique n'est plus nécessaire ; et Mirabeau tout en demandant à ses collègues, avec son sens des réalités, « s'il veulent donc renoncer à faire des traités, abandonner au hasard l'influence des autres puissances sur la France, et la réaction de celle-ci sur l'Europe », si, « parce qu'ils auront changé tout à coup le système politique de la France, ils forceront les autres nations k changer le leur », Mirabeau pourtant propose clans son projet de décret le fameux article déclarant que « la France renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais la force contre la liberté d'aucun peuple ». Confiants dans la puissance d'expansion des idées qu'il avaient proclamées et appliquées en France, les hommes de 1789 ont donc tout d'abord cherché plutôt à s'isoler des divers gouvernements européens qu'à soulever ou à servir des insurrections contre ceux-ci (1). Ce n'était certes pas souffler l'esprit révolutionnaire au dehors, qu'écrire comme André Chénier, dans ce bel Avis aux
(1) Voir à ce sujet le très intéressant article publié par M. Stern dans la Revue historique (1889) sur le Club des Patriotes suisses à Paris de 1790 à 1792, article que nous avons déjà cité. Ce club avait été formé en vue de préparer en Suisse une révolution démocratique, à l'instar de celle qui s'était opérée en France. M. Stern montre, au moyen de documents fort curieux, que si ce club a reçu des encouragements certains de la Société de propagande, au moins avant l'époque où elle est devenue la Société de 1789, et des chefs de la Société des Jacobins, il n'a jamais obtenu la moindre faveur tant du comité diplomatique de l'Assemblée que de l'Assemblée elle-même.
Français, l'un des morceaux les plus remarquables du Journal de la Société de 1789 : « La Révolution qui s'achève parmi nous est, pour ainsi dire, grosse des destinées du monde... L'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience... Si nous réussissons, le sort de l'Europe est changé : les hommes rentrent dans leurs droits, les peuples rentrent dans leur souveraineté usurpée... Mais s'il arrivait que nos discussions, nos inconséquences, notre indocilité à la loi fissent crouler cet édifice naissant et parvinssent à nous abîmer dans cette dissolution de l'Empire, alors, perdus pour jamais, nous perdons avec nous pour longtemps le reste de l'Europe. »
La tendance à se dégager complètement des anciennes traditions diplomatiques n'en était pas moins dangereuse, et Mirabeau, il faut lui en reconnaître le mérite, a lutté contre cette tendance, par les moyens qu'il employait quand il était le plus sincère, c'est-à-dire en cédant beaucoup pour obtenir quelque chose. L'Assemblée dont presque tous les membres se sentaient très mal préparés à traiter les questions de politique extérieure, a accepté assez facilement sa supériorité dans cet ordre de questions. Ses collègues du comité diplomatique Fréteau, du Ghâtelet, Menou, Barnave et d'André l'ont choisi une première fois comme rapporteur, alors que l'Espagne menacée, à la suite d'un conflit colonial en
Amérique, d'hostilités imminentes avec l'Angleterre réclamait de la France l'assistance promise parle Pacte de famille.
Obtenir de l'Assemblée une confirmation pure et simple cle cette base de l'ancienne diplomatie royale et une intervention active dans une querelle qui touchait si peu le sentiment national, c'était un résultat qu'il était tout à fait inutile de poursuivre. Mirabeau avait déjà essayé en vain, au lendemain de la discussion sur le droit de paix et de guerre, de faire confirmer provisoirement les anciens traités internationaux, jusqu'à ce qu'ils eussent été examinés par un comité chargé de les apprécier dans un rapport. Il a du moins amené l'Assemblée a déclarer que la nation française « observerait les engagements défensifs et commerciaux, précédemment contractés envers l'Espagne par son gouvernement », tout en demandant l'ouverture de négociations en vue de transformer le pacte de famille en un traité national; il l'a amenée aussi à décider de nouveaux armements cle vaisseaux (1). La France témoignait ainsi qu'elle n'entendait pas faire absolument table rase de ses anciens traités; Mirabeau aurait voulu que ceci fût dit d'une manière plus formelle, et il y avait dans son premier projet de décret un article en ce sens qu'il fut obligé de retirer. Quant à l'Espagne, avant même que l'Assemblée eût statué, elle avait renoncé à
(1) Séance des 25 el 26 août.
compler sur un appui efficace de la France et commencé à négocier un accommodement avec l'Angleterre.
Les différents documents qui nous éclairent sur les vues de Mirabeau relativement à la politique étrangère à cette époque sont en général d'une grande sagesse (1). Mirabeau indique très justement les dangers résultant pour la France d'un isolement qui existait déjà avant la Révolution, que les événements accomplis depuis dix-huit mois ont augmenté ; il entrevoit la guerre étrangère, pouvant naître non seulement d'un différend international, mais aussi des événements intérieurs en France, comme une des menaces de l'avenir. « Il importe d'autant plus aux princes habiles, écrit-il clans un fragment destiné au comte de Mercy, d'observer les affaires de la France qu'ils s'abs-
(1) Indépendamment de certains passages des discours de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, de ses discours sur la question espagnole, de deux ou trois notes du Recueil de M. de Bacourl, les principaux documents dont il s'agit sont: 1° Un mémoire sur les différents partis à prendre dans la situation critique où la France se trouve relativement aux puissances étrangères, mémoire rédigé pour le Roi vers la fin d'août ou le commencement de septembre, et publié tome VIII, page 40 des Mémoires de Mirabeau; 2° un court et remarquable mémoire datant de la même époque, destiné au comte de Mercy, mémoire dont M. Lucas de Montigny a publié un fragment dans le même volume, et dont les archives du ministère des affaires étrangères possèdent un manuscrit plus éLendu ; o° un projet de discours sur les hostilités de l'Espagne et de l'Angleterre que M. Lucas de Montigny a donné en appendice du tome VII des Mémoires de Mirabeau plaçant, à tort selon nous, en mai 1790 sa rédaction qui doit être beaucoup plus tardive.
tiendront davantage de se mêler de ces affaires. Burke a dit que la France n'offrait plus au politique qu'un grand vide. Burke a dit une grande sottise, car ce vide est un volcan dont on ne saurait, sans imprudence, perdre de vue un moment ni les agitations souterraines, ni les prochaines éruptions. »
De telles paroles devraient suffire, pour écarter l'idée que Mirabeau, comme une lettre de Marie- Antoinette précédemment citée tendrait à le faire supposer, ait jamais admis ou même paru admettre l'avantage d'une démonstration de la Prusse et de l'Autriche pour aider le roi de France à reprendre possession de son autorité. Aucun doute ne pourrait rester à cet égard, si Mirabeau ne s'était pas montré susceptible de variations importantes dans son langage, même touchant la politique étrangère. Pendant quelque temps il paraît singulièrement revenu de ses anciennes illusions au sujet de l'alliance anglaise. « Ce n'est qu'en sacrifiant son industrie à l'Angleterre, écrit-il dans un projet de discours non prononcé, qu'une puissance territoriale pourrait compter sur son alliance . Tel est le motif qui ne permettra jamais à l'Angleterre de s'allier sincèrement avec la France... L'inimitié de l'Angleterre sera donc éternelle ; elle croîtra même chaque année avec les produits de son industrie ou plutôt de la nôtre... Notre liberté ajoutera à l'antipathie de ces fiers insulaires, parce que notre
liberté est ennemie dans son principe, et le sera encore plus dans ses résultats du monopole universel auquel tend l'Angleterre. » C'était là une impression trop vive pour èlre durable, et à très peu de jours du débat sur la question espagnole, nous voyons Mirabeau s'efforcer de démontrer à la Cour, dans sa note du 28 octobre 1790, que « l'Angleterre et surtout le cabinet de Saint- James ne veulent point la guerre ». Il est vrai que dans l'intervalle il s'est trouvé rapproché de son ancien condisciple Hugh Elliot, venu à Paris, à l'instigation du premier ministre Pitt, pour persuader les chefs de l'Assemblée française des intentions pacifiques de son gouvernement (1); comme l'indique une lettre citée par la comtesse de Minto dans l'ouvrage consacré à son grandoncle, il semble qu' Elliot ait eu tout particulièrement pour mission de gagner Mirabeau. Faut-il donc ajouter foi au bruit d'après lequel des relations semblables à celles qu'il entretenait avec la Cour de France se seraient établies à ce moment entre Mirabeau et le gouvernement anglais? M. le vicomte d'Haussonville, dans un très intéressant article sur les Souvenirs d'Hugh Elliot (Revue des Deux Mondes du 15 mai 1869), pose la question sans pouvoir la résoudre. Le malheur de ceux qui ont encouru une réputation de vénalité est d'offrir prise aux soupçons souvent les moins
(1) Voir l'ouvrage que nous avons déjà cité : A memoir ofthe right honourable Hugh Elliot, par la comtesse de Minto.
justes (1). Quanta nous, l'aigreur avec laquelle Mirabeau parle encore à diverses reprises, après la visite d'Elliot, du premier ministre Pitt personnellement, nous parait de nature à démentir cette fois le soupçon.
Du mois de juillet 1790 au commencement de 1791, les dispositions de l'Assemblée et de la nation à l'égard des puissances étrangères, tendent à se modifier. L'indifférence des premiers jours de la Révolution fait place à une sorte d'inquiétude nerveuse. La demande présentée parle gouvernement autrichien d'être autorisé à faire passer des troupes sur le territoire français pour la répression de l'insurrection belge, un manifeste faussement attribué au prince de Gondé et que Mirabeau dénonce avec violence le 28 juillet pour essayer de faire diversion à l'agitation provoquée par cette demande, le soulèvement des Avignonnais contre l'autorité pontificale (2) et leurs demandes d'annexion à la France, les réclamations des princes allemands possesseurs de fiefs en Alsace invoquant les traités
(1) « Depuis que je me vends, disait plaisamment Mirabeau, faisant allusion à ces soupçons, je dois avoir gagné de quoi acheter un royaume; je ne sais comment j'ai été toujours si gueux, ayant tous les rois et tous leurs trésors à mon commandement. »
(2) Au mois de novembre 1790, Mirabeau fit décider qu'Avignon serait occupé par les troupes françaises, mais seulement dans le bu»t d'y rétablir l'ordre, et non point, comme Pétion et d'autres orateurs de gauche le demandaient, en vue de l'annexion du territoire pontitical. « Je leur ai plâtré et gagné hier l'affaire d'Avignon », écrit-il en annonçant le 21 novembre ce résultat à La Marck, qui s'en montra peu satisfait. »
antérieurs à la réunion de ce pays à la France, comme garantie de leurs prérogatives féodales (1), l'appui donné à ces réclamations par l'empereur Léopold dont la lettre du 14 décembre ne futcommuniquée à l'Assemblée par M. de Montmorin qu'après beaucoup d'hésitation ; par-dessus tout les menées des émigrés, écrits de M. de Galonné en Angleterre, enrôlements sur la frontière d'Alsace par le vicomte de Mirabeau, démissionnaire de ses fonctions de député depuis le mois d'août, et ses compagnons, en vue de la formation de corps de volontaires, tentative de coup de main sur Lyon par le comte d'Artois et son entourage à Turin, toutes ces circonstances avaient donné lieu à des débats irritants et à des polémiques enflammées. On s'étonnait aussi de la soumission trop facile du roi aux derniers décrets sur le serment ecclésiastique, et on commençait à le soupçonner, d'intelligence avec l'étranger ouïes émigrés. Les journaux démagogiques jetaient des cris d'alarme et de guerre qui commençaient à trouver de l'écho hors du petit groupe des agitateurs de profession (2). Le comité militaire crut devoir proposer à l'Assemblée, en vue de parer toute éventualité, une augmentation de l'armement de la garde natio-
(1) Le 28 octobre l'Assemblée, sur la proposition de Mirabeau, rendit un décret confirmant les droits de la France, en ce qui concerne l'abolition du régime féodal en Alsace, mais invitant le gouvernement à s'entendre avec les possesseurs de fiefs étrangers pour les indemniser.
(2) Un peu plus tard, au commencement de marp, on chantait,
nalc, et la levée à titre d'auxiliaires de cent mille hommes qui seraient encadrés dans les troupes de ligne en cas de guerre. Il fallait que le dépôt de cette proposition fût accompagné d'une démonstration propre à calmer l'effervescence populaire, et à rassurer les cours étrangères (1). Le rapport que Mirabeau présenta le 28 janvier au nom des comités diplomatique, militaire et des recherches réunis, remplit ce but, aussi bien qu'il était possible. Mirabeau, qui avait utilisé à cette occasion les services de son ancien collaborateur Dumont, de retour en France après une absence de quelques mois, s'attacha d'abord à démontrer, dans un langage noble et mesuré, le peu de fondement des alarmes publiques. Il passa en revue les
dans les rues de Pans, ce couplet moitié railleur, moitié sérieux :
Enfin grâce à nos prélats
Nous aurons la guerre
Avec tous les potentats,
Sur mer et sur terre.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean,
Va-t'en voir s'ils viennent.
(1) M. de La Marck accuse à ce moment La Fayette « d'avoir concouru par les pratiques les plus odieuses à augmenter les défiances contre l'empereur et par conséquent contre la reine, d'avoir fait répandre sourdement qu'il fallait s'occuper d'une souscription pour armer contre les projets menaçants du dehors ». « M. de Mirabeau, dit M. de La Marck, a promis de déjouer cette tentative par les Jacobins, et on dirigera vers le même but les moyens de police qui sont entre les mains de MM. Talon et de Sémonville. ». « Le Juif Ephraïm», agent secret de la chancellerie de Berlin, est en ce moment à Paris, nouant des relations avec les chefs des Jacobins et La Fayette, et cherchant à les animer contre la cour d'Auiriche.
divers gouvernements européens, « tous ces voisins qui, dit-il, ont besoin de la paix comme nous et non d'ennemis ». Il s'arrêta de préférence sur l'Angleterre « avec laquelle il faudrait poser dès à présent, dit-il, les grandes bases d'une éternelle fraternité », parla de la brochure récente de Burke, soutenant qu'elle n'exprimait pas le sentiment du peuple anglais à l'égard de la Révolution française. « Du sein de cette nation si respectable chez elle, dit-il, sortirait une voix terrible contre des ministres qui oseraient diriger contre nous une croisade féroce pour attenter à notre Constitution... Ce n'est donc pas une guerre ouverte que je crains ; les embarras des finances des Anglais, l'habileté de leurs ministres, la générosité de la nation, les hommes éclairés qu'elle possède en grand nombre me rassurent contre des entreprises directes ; mais des manœuvres sourdes, des moyens secrets pour exciter la désunion, pour balancer les partis, pour les déjouer l'un par l'autre, pour s'opposer à notre prospérité; voilà ce qu'on pourrait redouter de quelques politiques malveillants. » Il décocha en passant quelques traits contre le premier ministre Pitt, parlant de « cette extrémité vraiment fâcheuse pour des ministres d'être tranquilles dans l'Europe, de cultiver chez eux leurs propres moyens de bonheur, et de renoncer à ces tracasseries superbes, à ces grands coups d'Etat qui en imposent..., pour se livrer simplement au soin de gouverner, d'administrer, de rendre le peuple
heureux, soin qui leur déplaît, parce qu'une nation entière F apprécie, et qu'il ne laisse plus de place à la charlatanerie (1) ». Pais se retournant vers ses compatriotes, Mirabeau leur adressa de raisonnables avertissements : « Nous craignons, dit-il, des ennemis du dehors, et nous oublions celui qui ravage l'intérieur du royaume. Presque partout les fonctionnaires publics choisis par le peuple sont à leur poste; ses droits sont donc exercés; il lui reste à remplir ses devoirs. Qu'en surveillant ses mandataires, il les honore de sa confiance, et que la force turbulente de la multitude cède à la puissance plus calme de la loi ! »
A la fin de son discours Mirabeau présenta brièvement les propositions d'armement des comités, comme un moyen de plus de rassurer les esprits alarmés. L'Assemblée, qui avait été tout entière contre lui quelques jours auparavant, à l'occasion de sa malencontreuse Instruction sur la constitution civile du clergé, fut ce jour-là presque unanime à l'applaudir.
§ 3. — Présidence de l'Assemblée par Mirabeau. — Ses dernières luttes oratoires et ses derniers plans.
C'est au lendemain de ce triomphe que Mirabeau prit possession du fauteuil de la présidence. « Ja-
(1) « Ah ! si j'avais vécu, disait-il deux mois plus tard, sur son lit de mort, j'aurais causé de l'embarras à ce charlatan de Pitt. » Ce mot est rapporté par différents journaux. D'après Cabanis,
mais, écrit Dumont dans ses Souvenirs, cette place ne fut aussi bien remplie; il y montra des talents tout nouveaux, et mit un ordre et une netteté dans le travail dont on n'avait point d'idée. » — « Il a, écrit d'autre part la Chronique de Paris du 15 février, redonné à la place de président cette dignité, ce nerf que les désobéissances et les insultes du côté droit lui avaient fait perdre. Fermeté pour maintenir l'ordre, à-propos dans les réparties (1), esprit de la chose dans les réponses aux adresses, voilà ce qui caractérisera la présidence de Mirabeau. Il a eu quelquefois un défaut, c'est le sarcasme ; et, s'il est une bouche où il ne doit pas se trouver, c'est celle du président. Il faut convenir encore que Mirabeau a quelquefois outrepassé dans ses réponses les pouvoirs de président ; et aurait engagé l'Assemblée si elle pouvait l'être, par exemple, dans sa réponse aux Quakers (2) ! Le silence qu'on a gardé sur ses usurpations a prouvé l'ascendant qu'il s'était acquis, mais ne les a pas justifiées. »
Mirabeau se serait en cette circonstance exprimé ainsi : « Pitt gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si j'eusse vécu, je crois que je lui aurais donné du chagrin. »
(1) Un des mots les plus heureux de Mirabeau président est celui-ci, prononcé pour obtenir le silence, alors que le vieux Tronchet élait à la tribune : « Veuillez vous souvenir que la poitrine de M. Tronchet n'est pas aussi forte que sa tête. »
(2) Les Quakers (il paraît que cette secte avait alors des prosélytes en France) demandaient à être dispensés du serment civique, leur croyance ne leur permettant pas le serment. Mirabeau avait préjugé la réponse favorable de l'Assemblée. On imposait alors le serment aux prêtres catholiques et on en dispensait les Quakers.
Tandis que Mirabeau donnait ainsi la mesure de l'ascendant qu'il avait fini par acquérir sur l'Assemblée, il recueillait au dehors des témoignages de la confiance de la population parisienne. Le 17 janvier, le bataillon de la garde nationale de son district, celui de la Grange-Batelière, l'avait choisi pour commandant, de préférence à Laborde, ami de La Fayette (1). Dans sa noie pour la Cour du même jour, Mirabeau dit qu'en acceptant cette place il y avait vu un moyen très sûr et très innocent de connaître les projets de la garde nationale, d'assister aux délibérations de ses chefs, d'étudier leur caractère, d'influer sur leurs démarches, d'atteindre même jusqu'aux secrets du général, c'est-à-dire « de franchir le théâtre pour aller épier le jeu du machiniste derrière la toile. » « Tout cela, ajoute-t-il, me parut aussi utile que plaisant, et j'acceptai, bien convaincu que, si M. de La Fayette n'avait que des commandants tels que moi, l'armée parisienne ne serait pas sans général, mais qu'un tel général serait bientôt sans armée. Je fus encore entraîné par le désir d'être tout à la fois le gardien des droits du trône et la sentinelle
(1) Voir la lettre écrite à Mirabeau pour lui notifier celte élection et sa réponse, tome VIII, page 273 des Mémoires de Mirabeau. Mirabeau offrit un peu plus tard aux délégués de ce bataillon dans un restaurant du Palais-Royal, un banquet qui fut dénoncé comme suspect par certains journaux du parti populaire. C'est à propos de difficultés au sujet du règlement des frais de ce banquet que Mirabeau fit une dernière fois, comme on l'a vu t. I, p. 553 des présentes études, valoir son interdiction non encore levée.
de la personne du Roi, ou bien de parler des prérogatives de la royauté avec cet uniforme qui rappelle la nécessité trop oubliée d'une grande force publique. » Il semble que Mirabeau avait surtout vu dans ces fonctions de commandant de bataillon de la garde nationale un moyen d'approcher la famille royale, « une occasion de suppléer à des conférences, à des instructions qui seraient presque impossibles de toute autre manière » . Il demande, dans la note que nous venons de citer, s'il doit faire son service au château comme les autres commandants tout en évitant de manifester un empressement qui puisse attirer l'attention et les soupçons (1). La Cour n'encouragea pas Mirabeau à profiter de cette occasion de rapprochement ; nommé trois jours après membre de l'administration départementale de Paris, il renonça à son commandement dans la garde nationale.
« Il cherche maintenant, écrit M. de La Marck le 26 janvier, en annonçant cette double élection à M. de Mercy, à être élu procureur-syndic du département. » Dans les administrations des départements créées par l'Assemblée constituante, le pro-
(1) « Je pourrais du moins, écrit-il, remettre quelquefois des écrits utiles, et je saurais faire le commentaire d'un seul mot, d'une expression même très énigmatique, par lesquels la reine jugerait à propos de me faire connaître ses intentions, car on abrège la pensée comme l'écriture. Accoutumé à faire plusieurs choses à la fois (et c'est pour cela dira-t-on que je les fais fort mal), je pourrais dans le même temps jouer aux boules, abattre des quilles et monseigneur le dauphin ne perdrait rien à cela. »
cureur général était l'agent actif. Investi de ces fonctions, Mirabeau eût bien été, comme le dit Camille Desmoulins qui avait soutenu sa candidature, ministre de Paris (1). Il obtint seulement 99 voix contre Pastoret qui fut élu par 480 voix (2). « Ce n'est pas, écrit M. de La Marck à M. de Mercy le 23 février, qu'il ait perdu de sa popularité; la manière dont il a présidé l'Assemblée nationale Fa même plutôt augmentée; mais c'est que M. de La Fayette a employé tout ce qui lui restait d'influence pour s'opposer à l'élection de Mirabeau. » La Fayette redoutait naturellement l'élection de Mirabeau à une place qui aurait donné à celui-ci de puissants moyens d'action contre lui ; et il avait encore beaucoup d'influence sur la nouvelle assemblée électorale formée au mois d'août précédent (3). Une
(i) Révolutions de France et de Brabant, n° 67. — « Tant vaut l'homme, tant vaut la terre, mon ami, écrivait Mirabeau à Frochot après cet échec dans une lettre citée par M. Louis Passy; le procurât syndical eût été tout dans des mains fermes, il sera purement expéditionnaire, sinon expéditif dans de frêles mains. Il reste une ressource à la ville de Paris; je n'ai voulu que lui être utile parce que, ruinée par et pour la Révolution, cette malheureuse cité sera sauvée par de grandes vues d'hommes d'État, ou ses convulsions souilleront la Révolution et la chavireront peut-être, sinon pour le genre humain, du moins pour a France. »
(2) Le 15 février 1791.
(3) A cette époque la loi du 27 juin 1790 sur l'administration de Paris avait été mise à exécution. Les quarante-huit sections déterminées par cette loi avaient successivement nommé la municipalité (maires, administrateurs, membres du conseil et notables) et l'assemblée électorale qui depuis cette époque avait été constamment en activité pour l'élection des différentes autorités administratives et judiciaires.
partie tout au moins des Jacobins avait appuyé Mirabeau. « C'est à l'éponge des Jacobins, écrit plus tard Desmoulins qui avait été de ceux-là, c'est à Danton que Mirabeau doit d'avoir été élu d'abord du département, puis du directoire (1) ». Le hasard de l'élection avait donné Danton pour collègue clans le conseil général du département à des hommes plus ou moins modérés de tempérament ou d'opinion, mais tous bien différents du futur ministre de la justice du 10 août. Danton était certainement en rapports avec la police secrète organisée à Paris par Talon et Sémonville, aux frais de la Cour, et d'après le plan de Mirabeau. « Danton, écrit Mirabeau à La Marck le 10 mars 1791, a reçu hier trente mille livres. » Le Mirabeau de la populace ne s'est jamais tenu pour
(1) Révolutions de France et de Brahant, n° 67. Lors de l'impression de ce numéro le fougueux rédacteur du journal reprochait avec véhémence à Mirabeau d'avoir abandonné et même attaqué ses anciens alliés, à propos du projet de loi sur l'émigration. Voici ce qu'il écrivait au moment de la formation de l'administration départementale parisienne : « On ne conteste pas à Pastoret ses études et son mérite, mais ses travaux ont élô plutôt académiques que patriotiques. Pa&toret célébrait joyeusement ses noces le 14 juillet, le jour même où le désespoir des patriotes prenait la Bastille ; Pastoret, ami intime et faiseur du garde des sceaux Barentin, arrangeait avec lui la séance du 23 juin, tandis que Mirabeau bravait la colère du despote, osait lui résister à la vue des janissaires campés au Champ-de-Mars, et chassait du Sénat son envoyé Brézé. Je ne veux point faire entre les deux candidats le parallèle des talents, mais pour parler à M. Pastoret son langage,
Quantum distat ab Inacho
Codrus pro patria non timidus mori. »
enchaîné par des libéralités de ce genre ; mais il a dû être attiré vers son illustre modèle par une affinité de nature, sans cependant l'avoir peut-être aussi familièrement approché que son ami Camille Desmoulins. Ce qui est certain c'est qu'il s'employa activement tant dans l'assemblée électorale pour faire arriver Mirabeau au conseil général et à la place de procureur général syndic, que dans le conseil général même pour le porter à la présidence, à défaut de cette dernière place. Le fait est confirmé par Brissot clans ses Mémoires, et par une lettre de Garnier, autre membre de l'assemblée départementale, dans laquelle se trouve une allusion à la « manière gauche dont Danton a parlé pour Mirabeau (1)».
Mirabeau échoua pour la présidence comme il avait échoué pour la place de procureur général syndic. Parmi les trente-six membres du conseil général, il n'obtint que huit voix; ce fut le duc de La Rochefoucauld, l'ami intime de La Fayette, qui fut élu président (2). Mirabeau fut cependant compris et accepta de siéger en même temps que Sieyès et d'autres collègues plus obscurs dans le directoire,
(1) Cette lettre a été publiée par M. Louis Passy dans son ouvrage sur Frochot, préfet de la Seine.
(2) v Ses amis, écrit Garnier, fort dévoué à Mirabeau, dans la lettre à Frochot que nous avons citée, ont dû être bien salisfaits de leur choix qnand ils l'ont entendu bégayer et rester court dix l'ois de suite pour dire une ou deux phrases à une dépulation... Il a, ajoute Garnier, à propos de Mirabeau, payé depuis deux ans les arrérages de sa cunduite de jeunesse; mais voilà tous ses payements bientôt finis. »
c'est-à-dire dans la commission executive du département (1). Il en fut l'orateur, lorsque ce corps vint, le 1er mars, se présenter à l'Assemblée nationale et au roi (2).
Tous les Jacobins n'avaient pas comme Danton appuyé jusqu'au bout les prétentions de Mirabeau. Alexandre de Lameth et ses amis, se trouvant en minorité dans le Conseil général, soutinrent que les députés à l'Assemblée ne devaient pas accepter d'entrer dans le directoire départemental. L'un d'eux, le futur conventionnel Kersaint, proscrit plus tard avec les Girondins, rendit publique une lettre à Mirabeau dans laquelle il reprochait à celuici, de même qu'à Sieyès, d'avoir abandonné sur ce point une résolution à laquelle ils avaient d'abord adhéré. Cette lettre reçut l'approbation du Journal des Amis de la Constitution. Mirabeau et Sieyès de leur côté déclarèrent qu'Alexandre de Lameth n'avait renoncé à prétendre au Directoire que lorsqu'il avait perdu l'espoir d'y arriver. Un commencement d'aigreur commença dès lors à se manifester entre les chefs des Jacobins et Mirabeau.
Le grand orateur avait pu déguiser quelque temps son aversion pour les Lameth ; mais il aspirait à arracher l'influence prépondérante sur la
(1) Talleyrand, membre du Conseil général, ne fut point élu au Directoire.
(2) Les deux discours prononcés par Mirabeau dans cette occasion ont été publiés par M. Lucas de Montigny, tome VIII, page 102 des Mémoires de Mirabeau, Ils se trouvent rapportés dans le Courrier de Provence.
société des Jacobins à ce qu'il appelait le triumvirat et quelquefois le triumgueusat, c'est-à-dire à Alexandre de Lamcth, Duport et Barnave qu'il voulait séparer des deux premiers. L'occasion de livrer un grand combat dans ce but ne tarda pas à se présenter.
A la fin de janvier le bruit s'était répandu que Mesdames, tantes du roi, se disposaient à quitter le royaume pour se rendre en Italie. Ce projet avait excité d'autant plus d'émotion que l'opinion corn* mençait à être plus en éveil sur les menées des émigrés. La municipalité de Paris avait député au roi le 4 février pour lui exprimer les inquiétudes des citoyens au sujet du voyage de Mesdames et les inconvénients qui pouvaient être la suite de ce voyage. Le roi avait répondu à la députai ion que « quand on lui montrerait un décret de l'Assemblée qui défendit de voyager, il empêcherait ses tantes de partir, mais que jusque-là elles étaient libres de sortir du royaume, ainsi que les autres citoyens». Mesdames avaient quitté leur résidence deBellevue, où elles étaient menacées d'une expédition des dames de la Halle, pour se rendre à Paris; le 1-0 elles demandèrent des passeports à la municipalité de la capitale. Celle-ci, constatant qu'elle n'avait pas le droit de défendre à un citoyen de se transporter où bon lui semblait, mais, attendu qu'elle n'avait pas à l'autoriser non plus, refusa les passeports . Le ministre de l'intérieur écrivit une lettre aux directoires des départements que les princesses T. v. 19
avaient à traverser pour leur demander de prendre toutes les mesures convenables en vue de faciliter leur voyage. Le département de Seine-et-Oise alla jusqu'à charger le commandant en chef de la garde nationale de Versailles, Berthier, le futur chef d'état-major de Napoléon, d'accompagner les princesses pour veiller à leur sécurité, et faire mettre les forces militaires nécessaires à leur disposition. Un détachement des chasseurs de Lorraine fut requis pour leur servir d'escorte, et, le 19, Mesdames partirent, avec une escorte de vingt personnes, deBellevue où elles étaient retournées la veille. La population parisienne, en apprenant cette nouvelle le lendemain, s'agita : une troupe de femmes se rendit à Bellevue, et ne put qu'arrêter le départ des équipages qui devaient suivre les princesses ; une autre troupe se transporta au Luxembourg chez Monsieur dont on avait aussi annoncé le départ, l'obligea à déclarer qu'il n'abandonnerait jamais le roi, et à se rendre immédiatement aux Tuileries, entourant sa voiture jusqu'au seuil du palais. L'Assemblée avait été une première fois saisie de la question le 14 par une députation de la municipalité qui était venue demander une loi sur le mode particulier d'existence de la famille royale, Mirabeau, encoreprésiclent, avait fait une réponse majestueuse et dilatoire, déclarant que la question était grave et que l'Assemblée pèserait dans sa sagesse les motifs invoqués par la députation. Le lendemain du départ des princesses, Camus proposa de re-
trancher de la liste civile le traitement qui leur était alloué. L'Assemblée passa à Tordre du jour, mais Barnave, reprenant l'idée de la municipalité parisienne, proposa de régler par une loi les devoirs de la famille royale ; cette proposition fut renvoyée au comité de Constitution. Le23,l'Asssembléereçut un procès-verbal de la municipalité de Moret, constatant que Mesdames avec leur escorte militaire étaient passées de vive force dans cette petite ville, tandis qu'on visait leur passeport délivré par le département de Seine-et-Oise. Mirabeau blâma comme inconstitutionnelle la conduite des chasseurs de Lorraine qui avaient fait ouvrir de force les barrières de la ville ; mais il conclut qu'il y avait lieu de rechercher seulement de qui parlait l'ordre qu'ils avaient exécuté, et l'Assemblée cette fois encore passa à l'ordre du jour. Au moment où ce vote venait d'être émisJWssemblée apprit à la fois par des lettres de la municipalité d'Arnay-le-Duc, du ministre de l'intérieur, et des princesses que ces dernières étaient maintenant retenues dans une autre petite localité, celle d'Arnay-le-Duc. La discussion se rouvrit. Mirabeau remonta à la tribune. Il constata qu'aucune loi ne pouvait empêcher le voyage de Mesdames (1), que l'Assemblée d'ailleurs
(1) Gomme Mirabeau affirmait qu'aucune loi n'empêchait le voyage des princesses, un député l'interrompit en disant : « Il y en a une, c'est le salut du peuple. » — ce Le salut du peuple, répliqua Mirabeau, n'est pas intéressé à ce que Mesdames couchent trois ou quatre jours déplus en route. Mesdames ont fait une chose imprudente, impolitique, mais non illégale. »
avait connu ce voyage et n'y avait pas mis obstacle. Il émit l'avis que, « sans imprimer la tache d'une désapprobation sur une municipalité qui s'était adressée à l'Assemblée en motivant sa conduite d'une manière très respectueuse pour le chef de la nation », sans donner d'ailleurs au voyage de Mesdamesplusd'importance qu'il n'en avait réellement, l'Assemblée devait renvoyer l'affaire au suprême exécuteur de la loi. Il déposa en ce sens une motion qui fut adoptée; cette motion excita la colère de la presse révolutionnaire. « Contradictoire, hétérodoxe, cacophonique, ministérielle », ainsi la qualifie Camille Desmoulins. « Il faut, dit-il, que j'aime grandement l'auteur pour ne pas lui donner d'autre nom», et il ajoute à la fin du même numéro de son journal: « Je sens aussi les bouillons d'une colère patriotique prêts à déborder sur ta tête, Jacobin indigne.» Mirabeau eut pourtant en cette circonstance un grand nombre de membres du club des Jacobins pour lui, et l'un d'entre eux, Menou, dit à l'Assemblée qu' «on ne pouvait empêcher Mesdames d'aller entendre la messe à Rome si elles le voulaient ».
Dès le lendemain les Lameth essayèrent de prendre leur revanche. Le comité de Constitution avait élaboré un projet de loi relatif à la résidence des fonctionnaires publics auxquels il assimilait sinon tous les membres de la famille royale, au moins ceux que leur naissance approchait le plus du trône. Ce projet fut présenté à l'Assemblée dans
la séance du 25 février. De violentes invectives furent échangées entre les membres de l'extrême droite et ceux de la gauche. D'Espreménil rappela le premier serment prêté au roi, « ce serment qu'aucun autre n'avait pu ni effacer ni contrebalancer » . Le président Duport arrêta l'orateur, en lui disant qu'il ne pouvait tenir un pareil langage ; un grand tumulte s'ensuivit; et Mirabeau prit texte des paroles de d'Espreménil pour prononcer un petit discours très éloquent qui s'adressait aux Jacobins beaucoup plus qu'à la droite: « Il serait, dit-il, profondément injurieux pour l'Assemblée nationale, il serait profondément coupable de vouloir scinder, pour ainsi dire, le serment que nous avons prêté, et de séparer aucune des parties qui le composent. Notre serment de fidélité au roi est dans la Constitution, il est constitutionnel. Je dis qu'il est profondément injurieux de mettre en doute notre respect pour ce serment. Celui qui le met en doute mérite le premier blâme. Après cette déclaration non équivoque, et pour laquelle je lutterai avec tout le monde en énergie, très décidé que je suis à combattre toute espèce de factieux qui voudraient porter atteinte aux principes de la monarchie dans quelque système que ce soit, dans quelque partie du royaume qu'ils puissent se montrer, ... sans employer plus de temps à de vaines irascibilités, passons à la question qui est à Tordre du jour. » Mirabeau termina par une plaisanterie au sujet de l'amitié de d'Espreménil et de l'abbé
Maury (1), jadis notoirement ami lui-même de M . de Lamoignon , le grand ennemi des Parlements ; « cette amitié devait être considérée, dit-il, comme l'augure d'une réconciliation universelle ». Il proposa enfin d'ajourner le projet de loi, jusqu'à ce que la loi particulière sur l'éligibilité des fonctionnaires publics, et la loi sur la régence qui devait « compléter la théorie de l'Etat » eussent été arrêtées.
La question soulevée par le parti populaire était tournée mais non vidée . Le comité de Constitution, qui eût désiré s'en débarrasser définitivement, prit la résolution de paraître déférer aux vœux d'une partie de l'Assemblée en présentant un projet de loi général sur les émigrations. Le rapporteur Le Chapelier commença, en apportant le 28 son projet à la tribune, par déclarer qu' « il blesserait les principes et serait hors de la Constitution». « Votre comité, dit- il, a successivement préparé plusieurs projets ; mais plus il a travaillé, plus il a rencontré des exceptions indispensables. Il faudra certainement ne pas comprendre dans la loi les étrangers qui voyagent en France, les négociants que leur commerce attire hors du royaume. A mesure que les exceptions se multipliaient à nos yeux, les difficultés de l'exécution de la loi se mul-
(1) L'abbé Maury voulait faire renvoyer le projet de loi au comité de Constitution. D'Espreménil, qui voulait le faire écarter sans discussion, avait exprimé son regret de se séparer en cette circonstance <> de son illustre et courageux ami ».
tipliaient également ; il nous a paru impossible de donner aux ambassadeurs, aux agents de la France dans les pays étrangers les ordres nécessaires pour l'exécution de la loi sur les émigrations... Enfin nous nous sommes arrêtés à un projet de décret, et il l'a bien fallu, puisque vous l'exigiez; mais vous êtes prévenu que ce décrètes! hors des principes, et que c'est une véritable dictature. Avant que nous lisions ce projet de loi, nous prions l'Assemblée de déclarer si elle veut une loi sur les émigrations. » Immédiatement une discussion confuse et très animée s'engagea ; Robespierre dit qu'il n'était pas plus que M. Le Chapelier partisan d'une loi sur les émigrations, mais qu'il fallait que l'Assemblée discutât le projet, afin de ne pas laisser penser qu'elle l'eût écarté par d'autres motifs que ceux de la raison et de l'intérêt public. Regnaud de Saint-Jean-d'Angely et d'André proposèrent à l'Assemblée de passer à l'ordre du jour. Merlin invoqua l'autorité de Piousseau, « un politique qui en vaut bien un autre », lequel a dit dans le Contrat social : « Dans les moments de trouble les émigrations doivent être défendues. » Mirabeau enfin demanda la parole pour une motion d'ordre. Il demanda également « une permission dont j'ai, dit-il, rarement usé, celle d'être court ». Il donna lecture d'un passage de sa lettre au roi Frédéric-Guillaume de Prusse, celui qui se termine par ces lignes : « L'homme ne tient pas par des racines à la terre; ainsi il n'appartient pas
au sol... L'homme a le sentiment de ces vérités simples; ainsi l'on ne saurait lui persuader que ses chefs aient le droit de l'enchaîner à la glèbe. Tous les pouvoirs se réuniraient en vain pour lui inculquer cette infâme doctrine, etc. » Et il proposa non pas de passer à Tordre du jour; « car, dit-il, il ne faut pas avoir l'air d'étouffer dans le silence une circonstance qui exige une déclaration solennelle» ; mais de déclarer que l'Assemblée « n'avait pas voulu entendre la lecture du projet de loi, attendu qu'une loi sur les émigrants était inconciliable avec les principes de la Constitution ».
Rewbell. Prieur, Muguet de Nanthou combattirent la proposition de Mirabeau. « Quand l'État est en péril, dit Rewbell, on dit qu'il est impossible de faire une loi contre les émigrants sans blesser la Constitution. Dans un moment comme celui-là, tout citoyen qui ne se rend pas à la voix de la patrie renonce à la protection que la société assurait à ses propriétés et à sa personne. » — « Si le comité n'a pu réussir à concevoir une loi qui fût raisonnable, dit Muguet, il faut laisser à tous la faculté de présenter les moyens qu'ils auront conçus. » Cazalès fit remarquer que, sur la liste de la parole, personne n'avait osé s'inscrire pour le projet de loi; il fit allusion aux applaudissements mendiés des tribunes, car les tribunes ne cessèrent d'intervenir pendant tout ce débat. Enfin Le Chapelier, cédant à l'insistance de la gauche, fit lecture de
son projet de loi. Ce projet autorisait, à titre de mesure ne devant être mise en vigueur que dans les moments de trouble et sur une déclaration de l'Assemblée, rétablissement d'un conseil de trois personnes chargées « d'exercer surle droit de sortir duroyaume et d'y rentrer un pouvoir dictatorial ». Cette commission devait désigner les absents qui seraient tenus de rentrer dans le royaume ; les personnes désignées devaient obéir sous peine de déchéance de leurs droits de citoyens et de confiscation de leurs biens. Au milieu de l'agitation provoquée par la lecture du projet, Mirabeau reprit la parole. «Ce que j'entreprendrai de vous démontrer, dit-il, c'est que la barbarie de la loi qu'on vous propose est la plus grande preuve d'impraticabilité d'une loi sur l'émigration... S'il est des circonstances où des mesures de police soient indispensablement nécessaires, même contre les principes, même contre les lois reçues, c'est le délit de la nécessité. Mais entre une mesure de police et une loi la distance est immense. La loi sur l'émigration est, je vous le répète, une chose hors de votre puissance parce qu'elle est impraticable... même en anarchisant toutes les parties de l'empire (1)... Une mesure de police est sans doute en votre puissance. Reste à savoir s'il est de votre devoir de la prononcer...
(1) « Il est prouvé, ajoutait Mirabeau, par l'expérience de tous les temps qu'avec l'exécution la plus despotique concentrée entre les mains des Rusiris, une pareille loi n'a jamais été exécutée, parce qu'elle est inexécutable. »
Je déclare que je me croirais délié de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient l'infamie de nommer une commission dictatoriale. » Et il ajouta ces paroles célèbres : « La popularité que j'ai ambitionnée et dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre n'est pas un faible roseau ; c'est dans la terre que je veux enfoncer ses racines sur l'imperturbable base de la raison et de la liberté. Si vous faites une loi sur les émigrants, je jure de n'y obéir jamais. » Puis il reproduisit son premier projet de motion, légèrement modifié.
Une seule proposition avait été faite à rencontre de celle de Mirabeau par le député Vernier, qui demandait une étude par tous les bureaux de l'Assemblée de la question de savoir si une loi relative aux émigrations était possible. A laquelle des deux propositions devait-on donner la priorité? Une troisième fois Mirabeau reparut à la tribune, malgré le président Duport déclarant qu'il ne lui avait point accordé laparole. « Quel est, s'écria à ce moment un ancien adversaire de Mirabeau, le député Goupil, le titre de la dictature qu'exerce M. Mirabeau dans cette Assemblée? » — « M. le Président, répliqua Mirabeau, dominantlesinterruptions,jeprie MM. les interrupteurs de se rappeler que j'ai toute ma vie combattu le despotisme, et d'être persuadés que je le combattrai toute ma vie. Je prie aussi M. Goupil de se souvenir qu'il s'est mépris autrefois sur un Gatilina dont il repousse aujourd'hui la dictature.» Et, comme les murmures recommençaient plus
violents, Mirabeau lança sa fameuse apostrophe : « Silence aux trente voix ! » Enfin il conclut ironiquement, comme il le faisait quand il se sentait battu, en abandonnant son projet de résolution et en demandant seulement à l'Assemblée si elle voulait adopter la proposition de M. Vernier, qu'il fût ajouté à cette proposition un amendement ainsi conçu : « D'ici à l'expiration de l'ajournement fixé, il n'y aura pas d'attroupements. » C'était une allusion à l'émeute qui, en ce moment même, venait d'éclater à Paris.
La proposition Vernier fut adoptée. Mirabeau était battu, mais il n'en avait pas moins produit un très grand effet moral. Il avait nettement détaché des chefs des Jacobins une portion notable de la majorité, à propos d'une question qui passionnait l'opinion publique, dans Paris au moins. Depuis l'échec delà proposition contre les ministres, au mois d'octobre précédent, échec dû surtout à La Fayette, pareil résultat n'avait pas été obtenu. Mirabeau avait aussi trouvé l'occasion la plus heureuse d'associer à la cause de la liberté la cause des prérogatives royales et de l'ordre public. Le 28 février, tandis qu'il accablait de ses coups de massue les politiques complaisants pour l'émeute, l'émeute grondait encore clans les rues de Paris. La municipalité faisait depuis quelques jours réparer le château de Vincennes, afin de pouvoir y transférer les détenus dont les prisons de Paris étaient encombrées. La foule, toujours prompte à
recueillir les bruits les plus absurdes de trahison et de complot, avait attribué la cause de ces travaux à de noirs desseins contre-révolutionnaires. Une troupe d'hommes du faubourg Saint-Antoine, armée de pelles et pioches, s'était transportée dans la matinée à Vincennes, avait envahi le château et commencé à démolir le donjon, sous les yeux de la garde nationale de Vincennes et du bataillon du faubourg Saint-Antoine commandé par Santerre, lequel avait suivi la foule, plutôt pour protéger le mouvement que pour le réprimer.
Informé de ce qui se passait, La Fayette arriva à son tour avec quelques bataillons disciplinés ; il réussit sans peine, après un léger combat, suivant Ferrières, à faire évacuer le château et à dissiper la foule. A son retour à Paris, il trouva les portes de la barrière Saint-Antoine fermées et barricadées; il dut menacer d'employer la force pour se les faire ouvrir, et quelques coups de fusils furent tirés contre lui et ses troupes dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Instruits dès la veille du mouvement qui se préparait, et animés ou non d'une crainte sincère pour la sûreté de la famille royale, un certain nombre de royalistes, « cinq ou six cents» , dit Ferrières, s'étaient rendus aux Tuileries avec des épées, des pistolets, voire même des poignards, ce qui leur valut par la suite dans le peuple l'appellation de Chevaliers du poignard. Ils s'étaient naturellement pris de querelle avec les gardes nationaux préposés à la garde du château. Le roi
lui-même avait été obligé de leur conseiller de se retirer en abandonnant leurs armes. La Fayette, revenu de Vincennes, se fit remettre ces armes et les fit briser dans la cour des Tuileries.
L'Assemblée avait connu une partie de ces événements avant la fin de la séance. A peine descendu de la tribune, Mirabeau alla rejoindre au Palais, dans les anciens bureaux de l'Intendance où siégeait l'administration départementale, ses collègues du Directoire, pour se concerter avec eux sur les moyens qu'il leur appartenait de prendre en vue du rétablissement de l'ordre. La municipalité avait seule la disposition de la force publique ; l'administration départementale ne pouvait agir que par des injonctions ou des proclamations. Ce fut Mirabeau qui rédigea la proclamation adoptée ce jour-là par le Directoire, et affichée trois ou quatre jours après dans Paris; ce morceau, composé sans préparation, se distingue par une énergie nerveuse qui n'est pas le mérite ordinaire des écrits de Mirabeau; il est aussi remarquable en son genre que les discours prononcés par lui à l'Assemblée dans la même journée (1).
(1) Il n'est pas douteux que cette proclamation soit de Mirabeau. Alexandre de Latneth l'a déclaré le soir à la séance des Jacobins en présence de Mirabeau, et pour en tirer un motif d'attaque contre lui. La Chronique de Paris, numéro du 17 mars, en a publié le texte entier (conforme au manuscrit qui se trouve aujourd'hui aux Archives nationales), en la donnant comme l'œuvre de Mirabeau. Le Moniteur l'a aussi publiée, mais sans
La tâche de cette journée n'était pas terminée pour Mirabeau. Il était résolu à aller braver dans leur citadelle, aux Jacobins, les adversaires qu'il avait défiés à l'Assemblée. Il venait, raconte Desmoulins, de recevoir une insulte qui ne l'avait pas découragé. « Douze de ses confrères avec qui il était prié à dîner chez M. d'Aiguillon avaient refusé de manger avec lui. M. d'Aiguillon lui avait
faire mention de l'auteur. Citons-en du moins quelques fragments. Voici d'abord le début: « Citoyens, vos concitoyens, ceux que vous avez élevés aux premières places de l'administration, affligés des désordres qui viennent de se passer dans la capitale, vous dénoncent les auteurs de ces troubles comme les ennemis dont vous devez le plus vous défier. La Constitution ne peut être attaquée que de cette manière, et, lorsqu'on alarme votre patriotisme sur des dangers imaginaires, le seul objet est de vous tromper et de perpétuer l'anarchie. » Citons encore les passages suivants : « Ces hommes se servent des troubles pour décrier la Constitution; car une constitution n'est bonne qu'autant qu'elle assure la tranquillité publique. Et qui voudrait habiter dans un pays où chacun vivrait comme s'il était sans lois, où le peuple, exerçant un droit qu'il a délégué, n'obéirait pas aux officiers que lui-même a choisis, où chacun voudrait user de la liberté à sa manière, où l'on aurait à craindre des attroupements continuels, et tous les excès qui peuvent en être la suite. Ne vous y trompez pas, trop de mauvais citoyens se mêlent parmi ceux qui n'ont que de bonnes intentions, et comme, dans une grande ville, il est impossible de connaître tout le monde, des attroupements peuvent souvent n'être qu'un prétexte pour exécuter les plus grands crimes. Les auteurs des troubles déshonorent souvent la liberté; caria liberté ne consiste point à ne reconnaître aucune autorité ; elle consiste à n'obéir qu'à la loi constitutionnellement faite. La liberté ne donne pas le pouvoir de nuire aux autres; elle ôte au contraire à tout le monde le pouvoir de nous nuire. La liberté, bien loin de troubler la société, en assure le repos. On reconnaît un peuple qui, l'ayant conquise, est digne de la conserver à sa tranquillité intérieure, à la confiance qu'il a dans ses chefs, à la sécurité avec laquelle
fermé la porte sur le nez quand il s'était présenté. » Mirabeau n'avait pas relevé cet outrage, mais il venait fièrement au-devant de la dénonciation qu'il savait préparée contre lui aux Jacobins. Desmoulins a raconté dans son journal Les Révolutions de Franceet de Brabant, delà manière la plus vivante, « la belle, l'immortelle, la magnifique séance », comme il dit, tenue ce jour-là aux Jacobins : Duport, qui avait présidé la séance de l'Assemblée,
chacun se livre à son industrie, enfin à la prospérité générale qui est toujours l'ouvrage des bonnes lois... Remarquez que les auteurs des troubles nuisent encore plus aux pauvres qu'aux riches ; car lorsque la tranquillité publique est interrompue, chacun craint pour l'avenir, réserve sa fortune, suspend ses travaux, diminue ses dépenses, et songe à quitter une ville où la sûreté de chaque individu n'est pas suffisamment protégée parla loi. Ceux qui veulent vous porter à des attroupements vous disent sans cesse que la Constitution est en danger, et que les ennemis de la liberté attaquent les lois nouvelles. (Cette phrase paraît bien être celle que Lameth reproche si vivement à Mirabeau à la séance des Jacobins, et dont M. de Montmorin dans sa lettre du 2 mars à M. de La Marck regrette à tort la suppression. Camille Desmoulins reproduit cette phrase ainsi : Les factieux sont ceux qui ne cessent de dire au peuple : La liberté est en danger. Peut être Mirabeau a - 1— il simplement supprimé le mot les factieux.) Mais n'avez-vous pas vos gardes nationales, ces sentinelles vigilantes de la liberté publique? Conserverez-vous vos lois en les violant vous-mêmes?.. »
Le discours prononcé le lendemain à l'Assemblée, au nom du Directoire, par Mirabeau exprime les mômes idées sous une forme plus apprêtée. On y trouve la phrase suivante : « Ce sont des factieux qui pour renverser la Constitution (suivant d'autres versions, au risque de renverser la Constitution) persuadent au peuple qu'il doit agir par lui-même, comme s'il était sans lois, sons magistrats. » Il est possible qu'une confusion ait été faite entre cette phrase et la phrase similaire de la proclamation, par Desmoulins qui rapportait de mémoire le discours de Lameth aux Jacobins.
prenant à partie, après La Fayette, le grand orateur qui est assis devant lui, disant en le désignant du geste : « Nos plus grands ennemis sont ici; ce sont des hommes sur qui s'étaient reposées nos plus grandes espérances , des hommes que vous semblez n'avoir élevés que pour qu'ils vous combattent avec plus d'avantage, » reprochant à Mirabeau « l'orgueil insupportable avec lequel il avai t prétendu fermer la bouche à douze cents de ses collègues par ce seul mot : J'ai dit le contraire il y a six ans » (1); Alexandre de Lameth, plus mordant, plus agressif encore, défiant à son tour Mirabeau, opposant aux trente-trois voix dont il parlait le matin, « d'un air si assuré de son triomphe », « cent cinquante députés qu'on ne désunira plus », jetant à la tête de son collègue les contradictions qui Font fait venir d'abord aux Jacobins, puis passer à 89, puis revenir aux Jacobins sans quitter 89, et assurant que, s'il n'était pas aux Jacobins, « il ne serait pas plus dangereux que les Gazalès et les Maury » ; Mirabeau, d'abord troublé, « suant à grosses gouttes », disent Desmoulins et Dubois-Crancé, cité par M. Th. Jung, répondant à Duport avec quelque embarras
(1) « Ce n'est pas tant le génie qu'une nalion demande à ses représentants, dit Duport, c'est bien plus l'austère probité et une fidélité inviolable aux intérêts de leurs commettants.» Et il conclut ainsi : « Que Mirabeau soit honnête homme et je cours l'embrasser ; et s'il détourne le visage, je me féliciterai encore de m'en être fait un ennemi, pourvu qu'il soit devenu ami de la chose publique. »
et séparant sa cause de celle de La Fayette, puis rebondissant sous les piqûres dont l'accable Lameth et, sans se désavouer (i), arrachant, par une deuxième réplique habile et chaleureuse, des applaudissements à ceux même des assistants qu'il ne pouvait convaincre. Quelle est, dans toute l'histoire de la Révolution, la scène à laquelle il eût été plus intéressant d'assister? Un autre témoin que Desmoulins a d'ailleurs raconté cette scène, un témoin étranger dont le récit oublié et exhumé par M. Slern complète et rectifie sur certains points celui de l'ancien ami de Mirabeau, devenu l'un de ses plus grands adversaires (2), l'Allemand Œlsner. Ce dernier insiste surtout sur la possession de lui-même que Mirabeau a montrée dans cette circonstance (3). Lameth, comme jadis
(1) Il faut noter cependant que Mirabeau se défendit « en disant, suivant l'expression de Camille Desmoulins, beaucoup de mal de la Société de 1789 ».« J'ai boudé les Jacobins, dit-il, mais en leur rendant justice, car je pense d'eux comme l'abbé Sieyès qui disait de 89 en pleine séance : A l'exception de deux ou trois Jacobins que j'ai en horreur, j'aime tous les membres de cette société, et, excepté une douzaine do membres que faime parmi vous, je vous ai en horreur. . . Au bout de trois semaines de bouderie je voulais revenir au milieu de vous; survint la procédure du Ghâtelet; pouvais-je me présenter alors sans paraître chercher un appui que je ne devais attendre que de la loi. »
(2) Dans sa lettre du 10 mars à M. de La Marck, Mirabeau semble attribuer à Danton la rédaction de l'article de Desmoulins. A coup sur pourtant on y retrouve bien le style animé, familier et original qui dislingue ce dernier.
(3) L'ouvrage auquel est emprunté ce récit est intitulé : Brùchstùcke aus den papieren cines Augenzeugen und imparteischen, Beobachters der franzosischen Révolution. Il a été publié en 1794. C'est M. Stern qui a retrouvé l'auteur, et recueilli sur sa
Portalis au Parlement d'Aix, cherchait à exaspérer Mirabeau afin de le déterminer à une rupture violente avec les Jacobins. Mais le Mirabeau de 1791 n'a pas laissé, comme celui de 1784, le succès espéré à ceux qui comptaient sur sa violence naturelle.
Non seulement Mirabeau a tenu tête à l'orage sans s'emporter à la séance des Jacobins du 28 février, mais il est retourné ensuite aux assemblées des Jacobins, et il n'a cessé de les fréquenter que trois jours après, à la suite d'une maladroite lettre d'attaques contre Alexandre de Lameth écrite par son collaborateur Duquesnoy, laquelle compromit tout l'effet cle son attitude à la séance du 28 février (l). La Société des Jacobins prit un arrêté solennel par lequel elle exprimait « son estime et son attachement pour Alexandre de Lameth et pour tous ceux qui comme lui avaient commencé la Révolution et l'avaient soutenue sans varier », et « déclarant à ceux qui oseraient se flatter de diviser les Amis de la Constitution que toutes les attaques individuelles ne serviraient qu'à resserrer les liens par lesquels ils sont unis dans toutes les parties du
personnalité de très intéressants renseignements, à la suite de recherches ingénieuses racontées par lui dans un article de la Deutsche Zeitschrift fur Geschischtswisscnschaft. Nous nous plaisons à reconnaître ici tout le parti que nous avons tiré des travaux deM. Stern pour le dernier chapitre de cet ouvrage.
(1) Voir la lettre de Mirabeau à La Marck du 4 mars 1791, et le numéro 17 du Journal des Amis de la Constitution.
royaume ». Depuis lors, Mirabeau ne parut plus aux Jacobins (1).
Nous avons insisté sur les épisodes que nous venons de raconter, parce que l'image de Mirabeau, tout près de sa fin, y apparaît avec un caractère de grandeur qu'aucune autre circonstance antérieure de sa vie ne lui donne suivant nous à un pareil degré. Si Mirabeau peut être regardé non pas seulement comme un orateur de génie, mais encore comme un homme politique de génie, c'est alors que, fidèle aux principes de la Révolution qu'il avait contribué à opérer, il a fait usage de sa popularité pour sauver cette Révolution de ses propres excès, et opposé le bon sens, l'éloquence cl la fermeté aux aberrations et aux violences de ses anciens compagnons d'armes. Si le torrent révolutionnaire ne pouvait être endigué de la sorte, à coup sûr ce n'était pas non plus par les intrigues, les machinations d'un caractère douteux ou mesquin auxquelles le puissant orateur a consacré un trop grand nombre de ses jours comptés. L'instinct de gouvernement n'a jamais été étouffé chez lui par les passions, les besoins et les calculs d'intérêt personnel ; mais jamais il ne s'est mieux dégagé de toutes ces influences ennemies que dans la grande lutte contre les imprudents précurseurs des Jacobins de 1792, de laquelle nous venons de parler. Nous en resterons donc à
(1) Une relation inédile et anonyme d'une séance de la fin de mars, relation qui est entre nos mains, le constate.
ce mémorable couronnement d'une carrière si agitée et si encombrée. Nous ne mentionnerons que pour mémoire les débats dans lesquels Mirabeau intervient encore durant le dernier mois de son existence, cette question de la régence élective ou par droit de naissance sur laquelle, suivant l'expression très exacte de Brissot, il a prouvé blanc et conclu noir ; cette discussion sur le régime des mines qui lui a fourni l'occasion de donner une suprême preuve d'amitié à M. de La Marck, grand propriétaire de mines en Hainaut, en faisant prévaloir le système de la concession spéciale des gisements par l'Etat, contre celui de l'attribution au propriétaire du sol.
Nous ne parlerons pas longuement non plus de ses derniers rapports avec la Cour, de ce plan nouveau assez différent du plan indiqué dans le grand mémoire du 23 décembre, et que M. de La Marck alla, au commencement du mois de février, communiquer à M. de Bouille, à Metz. Dans le mémoire du 23 décembre, il n'est, comme on Ta vu, question que d'une action lente à exercer sur l'opinion publique et sur l'Assemblée. L'idée de faire à bref délai sortir le roi de Paris, pour l'emmener hors de la puissance des chefs d'émeute, véritables maîtres de la capitale, cette idée qui avait inspiré le mémoire remis au comte de Provence en octobre 1789, n'y est même plus examinée. Au mois de juillet 1790, il eût été possible peut-être de la réaliser sans trop de peine ; au lieu de se rendre
seulement à Saint-Gloucl, le roi eût annoncé et à l'Assemblée et à La Fayette son intention de faire à Fontainebleau un séjour passager qu'il eût été difficile alors de lui interdire. On eût avisé ensuite aux moyens de prolonger ce séjour ; le roi « se fût installé pour ainsi dire légalement » suivant l'expression de Mirabeau, dans une ville suffisamment éloignée de Paris. Dans deux de ses notes à la Cour du mois de juillet Mirabeau indique les moyens d'exécution de ce projet, et détermine même les troupes dont le roi devra s'entourer à Fontainebleau. Un déplacement de ce genre était devenu ensuite beaucoup moins exécutable ; et Mirabeau ne parait pas avoir songé depuis lors à le proposer.
Le projet communiqué, au commencement de 1791, au marquis de Bouille, et raconté par lui et par son fils dans leurs Mémoires était fort différent de celui-là. Le départ du roi, dans ce projet, devait accompagner une tentative de dissolution de l'Assemblée provoquée par des pétitions des départements. La famille royale devait être remise à Gompiègne ou à Fontainebleau à M. de Bouille qui « l'aurait environnée de ses meilleures troupes ». M. de La Marck dont les Souvenirs, placés par M. cle Bacourt en tête de sa correspondance avec Mirabeau, confirment absolument l'exactitude des récits de MM. de Bouille, indique même que le roi ne fût pas resté à Fontainebleau, ni à Compiègne. & Il ne pouvait plus,
dit-il, être question de Fontainebleau, ni d'aucune ville ouverte, dans laquelle on n'aurait pu organiser, en cas de besoin, des moyens de défense. L'esprit révolutionnaire avait fait trop de progrès pour qu'on pût ainsi exposer le salut de la famille royale à un simple coup de main qui l'aurait prise au dépourvu. C'était donc dans une ville fortifiée qu'il fallait se retirer, et en même temps dans une localité où l'on pût rassembler quelques troupes assez promptement pour être mis, ta l'abri contre une surprise. Pour atteindre ce but, il fallait choisir entre les villes de la frontière du Nord ou de la frontière de l'Est, puisque c'était sur cette frontière que se trouvaient réunies et les forteresses et l'armée. »
A cette époque, comme il résulte de la correspondance du comte de Fersen, le chevaleresque ami de la reine, le projet de retraite du roi à Montmédy, qui fut, au mois de juin suivant, si malheureusement exécuté et arrêté à Varennes, était déjà parfaitement fixé dans la pensée de Louis XVI. Le roi avait pris son parti le jour où il avait été obligé de sanctionner le décret sur le serment ecclésiastique. « J'aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une position pareille, disait-il quelque temps après à M. de Fersen, suivant le récit du comte Louis de Bouille ; mais cela finira bientôt. » Gomme l'a fait remarquer M. Sorel, dans son ouvrage sur YEurove et la Révolution française,
ce que la raison d'Etat et les calculs politiques n'auraient pu obtenir de Louis XVI, les scrupules de sa conscience profondément religieuse l'avaient décidé. Pour exécuter son projet, le roi n'attendait plus que la promesse de l'appui sollicité par lui de la cour de Vienne, et qui devait consister en un rassemblement de troupes auprès de la frontière.
Très peu de personnes étaient clans la confidence des intentions du roi et de la reine. M. de Montmorin lui-même n'était pas du nombre. Or, si Mirabeau avait complètement gagné la confiance de M. de Montmorin, ses nombreux écarts, son rôle même dans le débat sur le serment ecclésiastique avaient confirmé Louis XVI et Marie- Antoinette dans une impression de réserve défiante à son égard. Sans parler du passage que nous avons cité d'une lettre de Marie- Antoinette à Mercy du 3 février 1791 (1) dont l'authenticité n'échappe pas à toute contestation, nous trouvons dans la correspondance de Fersen une lettre de ce dernier à Gustave III de Suède qui nous édifie parfaitement sur les sentiments de l'entourage royal pour Mirabeau à cette époque (2). « Mirabeau, écrit Fersen le
(1) Elle a été publiée par M. Feuillet de Conches, et existe aux Archives de Vienne. M. de Stockmar en admet l'authenticité. Néanmoins elle n'a pas été comprise dans le recueil de M. d'Arnelh. (Voir Vie de Mirabeau par M. Stern, t. II, p. 268.)
(2) Le comte de Fersen et la Cour de France, Paris, 1878. — Publication de M. de Klinkowslrôin, t. I. — Voir aussi l'ouvrage de M. Gcffroy sur Gustave III.
8 mars, est toujours payé par la Cour, et travaille pour elle ; mais il n'a pas autant de moyens pour faire le bien qu'il en avait pour faire le mal, et il est obligé de se cacher sous les dehors de la démocratie pour ne pas perdre toute son influence. Ses principes sont toujours mauvais, mais ils le sont moins que ceux des autres. Malgré cela, il est intéressant de ne pas l'avoir contre soi. M. de Montmorin travaille avec lui ; soit crainte ou prudence, ou intérêt, ou bien tous les deux, il se dit à présent attaché au roi. Ils ont acheté plusieurs personnes comme MM. Talon et de Sémonville qui ont beaucoup influé à soulever Paris, et qui doivent travailler à présent dans le sens contraire. Tout cela n'est utile qu'à ramener un peu d'ordre et de tranquillité, et à assurer la sûreté de la famille royale, mais jamais on ne pourra se servir d'eux pour autre chose. » La lettre secrète du roi remise à M. de La Marck pour lui servir d'introduction auprès de M. de Bouille, et citée par celuici dans ses Mémoires, ne s'exprimait pas sur un autre ton au sujet de Mirabeau (1), et recommandait à M. de Bouille « d'écouter » le projet qui allait lui être soumis « sans trop s'y livrer ».
11 n'y avait donc pas de lien, mais seulement des
(1) « Quoique, disait le roi, ces gens-là (Mirabeau et certains de ses collaborateurs) ne soient pas estimables, et que j'aie payé le premier très chèrement, cependant je crois qu'ils peuvent me rendre service. Dans le projet de Mirabeau, vous trouverez peut-être des choses utiles; écoutez-le sans trop vous y livrer, et faites-moi part de vos observations. »
ressemblances entre ce projet et celui que le roi avait antérieurement formé et communiqué à M. de Bouille. L'idée même de s'adressera M. de Bouille avait pu venir spontanément à Mirabeau, car M. de Bouille, par ses talents militaires, par l'habileté de sa conduite lors de la grande insurrection militaire qu'il avait réprimée à Nancy au mois d'août précédent, par sa prudence à l'égard des partisans de l'ancien régime se conciliant avec un attachement absolu au roi, avait une situation tout à fait exceptionnelle parmi les généraux alors pourvus de commandements (1). D'ailleurs, le plan de Mirabeau, si téméraire qu'il puisse paraître, différait sensiblement de celui du baron de Breteuil et de M. de Fersen ; il supposait, autant qu'on peut en juger, un appui à prendre non pas sur une cour étrangère, mais sur les assemblées départementales fidèles, le grand orateur croyant pouvoir disposer, dit Bouille, de trente-six d'entre
(1) « La réunion de Mirabeau, de La Fayette et de moi, dit avec raison M. de Bouille dans ses Mémoires, si elle eût pu avoir lieu avec trois personnes de caractère et de principes aussi opposés, pouvait sauver le royaume. » Le décret de félicitations rendu par l'Assemblée en faveur de Bouille et de ses troupes le 3 septembre, après la répression de l'émeute de Nancy, avait été proposé par Mirabeau. Le mois précédent, à la suite des premières insurrections militaires amenées par le retour des députations envoyées à la fête de la Fédération, Mirabeau avait fait la proposition, qu'il abandonna d'ailleurs, de licencier immédiatement l'armée, pour la recomposer. Obéissait-il alors à une pensée révolutionnaire, comme le crut M. de Bouille? On peut en douter, mais à coup sûr ce remède était pire que le mal.
elles et une série de mesures et de précautions pour tenter de mettre l'opinion publique du côté du roi (1). Ce plan de départ avait été rédigé par Mirabeau. Madame Campan assure qu'il se trouvait parmi les papiers à elle remis par le roi, et brûlés par ses soins après le 10 août. D'autre part La Porte y fait certainement allusion lorsqu'il écrit au roi le 23 février (papiers imprimés par ordre delà Convention, t. II, 6) : « Je prendrai la liberté d'observer à Votre Majesté que, quelque parti qu'elle juge devoir prendre sur le mémoire de M. de M..., il me paraît important de n'en point parler à ceux qui conduisent l'autre plan de la sortie de Paris. » Cette pièce est du nombre de celles dont les minutes ne se sont pas retrouvées dans les papiers La Marck.
M. de Bouille avait pris le plan de Mirabeau très au sérieux et le préférait, dit-il, à celui qui lui avait été antérieurement communiqué. Il écrivit au roi dans ce sens, lui conseillant « d'en laisser suivre l'exécution, et de couvrir d'or Mirabeau ». Celui-ci adoptait-il lui-même d'aussi bonne foi l'avis qu'il n'avait pas craint de donner ? Nous n'en sommes pas du tout convaincus. Que la dé-
(1) Voir à cet égard ce que dit Malouet dans ses Mémoires de la conférence qu'il eut avec Mirabeau chez M. de La Marck le 10 février, et du mémoire de Mirabeau qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant. Bien qu'il y ait certainement de la confusion dans les souvenirs de Malouet sur cet incident, le mémoire dont il s'agit, d'après l'analyse qu'il en donne, ne paraît pas être de ceux qui ont été publiés par M. de Bacourt.
marche de M. de La Marck auprès de M. de Bouille ait été faite d'accord avec Mirabeau, sur son invitation même, cela est parfaitement établi par plusieurs lettres du recueil de M. de Bacourt. Que M. de La Marck n'ait pas proposé à M. de Bouille autre chose que ce qui avait été convenu entre lui et Mirabeau, cela paraît presque certain aussi. Mais que Mirabeau ait été réellement décidé à exécuter pour sa part ce qu'il avait fait proposer, voilà ce qui nous paraît plus douteux.
Il y a certainement, nous l'avons dit, d'importantes lacunes dans la dernière partie de la correspondance de Mirabeau publiée par M.de'Bacourt. Mais tout ce qui a été publié par lui sur les trois derniers mois de la vie de Mirabeau ne nous montre nullement le grand orateur préoccupé sérieusement alors de l'exécution prochaine d'un grand coup d'État. Bien au contraire, Mirabeau écrit à La Marck le 21 mars : « Une observation essentielle que j'adresse à votre sagesse pour leur être très professée (à Montmorin et àla Cour), c'est que les Jacobins poussent pour la fin de l'Assemblée et qu'ainsi nous ne devons plus pousser, car enfin, que veulent-ils ? -- Finir pendant qu'ils ont toute leur influence pour renommer ; et la chose serait perdue s'ils renommaient (1). » — « Ga-
(1) Dans la pièce n° 2, t. I, des papiers trouvés aux Tuileries, pièce qui est un compte rendu dalé du 13 mars et non signé d'une conversation entre Mirabeau et un correspondant secret du roi paraissant être l'intendant de la liste civile La Porte, celui-ci
gnons du temps et tout est sauvé », telle est d'autre part la conclusion de la dernière lettre de Mirabeau à La Marck, en date du 24 mars.
Enfin Cabanis, l'intime ami de gauche de Mirabeau, comme La Marck était son intime ami de droite, rapporte, dans le journal qu'il a écrit de la maladie et de la mort du grand orateur, que ce dernier, peu avant sa mort, disait, quand on parlait devant lui des bruits de fuite du roi : « J'ai défendu la monarchie jusqu'au bout, je la défends même, encore que je la croie perdue, parce qu'il dépendrait du roi qu'elle ne le fût point, et que je la crois encore utile, mais, s'il part, je monte à la tribune, je fais déclarer le trône vacant et proclamer la République (1). » Aune époque antérieure, Mirabeau disait de même à Camille Desmoulins qu' « il avait un plan de république et pouvait faire face à tout » (2).
Ainsi, jusqu'à son dernier jour, Mirabeau a continué dans son langage, comme dans sa conduite, cet « assemblage de contraires » qui frap-
s'exprime ainsi : « M. de M... a ajouté qu'il serait fâcheux que l'Assemblée fût bientôt dissoute. Le moment n'est pas encore arrivé, mais il sera important de le saisir. »
(1) M. de La Marck conteste la vérité de ce propos de Mirabeau, parce que, dit-il, « il a entre les mains une foule de projets et de noies écrits par Mirabeau lui-même et dans lesquels celui-ci ne cesse d'insister pour que le roi quitte Paris ». La raison n'est malheureusement pas suffisante pour infirmer le témoignage formel de Cabanis.
(2) Voir le numéro 72 des Révolutions de France et de Brabant.
pait son sévère, mais clairvoyant père, au temps de sa jeunesse. Jusqu'à son dernier jour, comme le dit Rivarol, en termes plus violents qu'injustes dans son Journal politique national, tous les partis auront pu se croire des droits sur lui. Que voulait -il, en forgeant pour la cour ce dernier plan qui a donné quelque motif à La Fayette d'écrire à propos du voyage de Varennes : « On suivit l'idée de Mirabeau, mais le génie directeur n'existait plus. » Peut-être feindre de s'associer à des intentions secrètes qu'il avait devinées, pour être mieux le maître d'en ajourner la réalisation. Et en ce cas il se méprenait singulièrement, car il affermissait la Cour dans ses projets dangereux, sans gagner davantage sa confiance. Peut-être aussi acquérir par des complaisances nouvelles le droit de mettre à ses services un prix nouveau. A la même époque, en effet, une lettre du 2 mars de l'intendant de la liste civile La Porte au roi (tome I, n° 7, papiers trouvés aux Tuileries) fait mention d'un supplément aux libéralités royales, alors sollicité par Mirabeau (1).
(1) C'est Luchet, ami de longue date de Mirabeau, qui transmet celte fois les demandes à La Porte : « Les demandes sont bien claires, écrit La Porte. M. de Mirabeau veut avoir un revenu assuré pour l'avenir soit en rentes viagères constituées sur le trésor public, soit en immeubles ; il ne fixe pas la quantité du revenu, s'il était question de traiter ces objets dans ce moment je proposerais à Votre Majesté de donner la préférence à des rentes viagères. » Voir aussi dans le même ordre d'idées la lettre de La Marck à Mirabeau du 22 janvier dans le Recueil de M. de Bacourt.
Le grand orateur ne se contente plus des sommes qui lui sont mensuellement payées, il veut avoir « un revenu assuré pour l'avenir ». Il a désiré se donner un château près de Paris, avant même d'avoir dégagé le château de Mirabeau de la liquidation embrouillée que les dettes de son père et les siennes ont rendu nécessaire ; il est devenu possesseur par bail emphytéotique de la terre du Marais près d'Argenteuil, habitée jadis par Helvétius, laquelle gardait encore, il y a peu d'années, les beaux ombrages, les belles eaux et l'élégante construction du xvne siècle qui avaient séduit Mirabeau (1) ; et il voudrait se procurer le capital qui lui manque pour payer le prix du bail emphytéotique d'abord, et peut-être pour en devenir complètement propriétaire.
En tous cas, la politique de Mirabeau, alors comme toujours, est une politique essentiellement personnelle ; non en ce sens qu'elle est dirigée par des idées et une volonté personnelles ; que le grand orateur est décidé « à se faire, selon l'expression de Mme de Staël, le maitre, plutôt que l'instrument de la cour » ; mais en ce sens que l'orientation même de cette politique est dans la dépendance de
(i) Elle vient malheureusement d'être dépecée comme tant d'autres. Nous avons pu la visiter avant son morcellement. Le contrat passé par Mirabeau avec Mme de Blair, sœur et héritière du prévôt des marchands Flessellcs, dans la succession duquel se trouvait cette terre, est du 15 février 1701. A sa mort Mirabeau n'avait même pas payé le prix du bail emphytéotique. Il n'avait payé que le prix du mobilier.
passions et de calculs d'intérêt personnels. Lorsque Mirabeau, comme le dit Camille Desmoulins, « déjeune avec les Jacobins, dîne avec la Société de 89, soupe avec La Marck et les monarcliiens » (1), faisant aux uns et aux autres des déclarations semblables à celles de la chauve-souris de la fable, il ne prépare nullement la réunion de tous ces hommes, ennemis les uns des autres, autour d'un même système de gouvernement ; mais seulement des ressources diverses pour sa propre élévation. Le pouvoir obtenu, se dégager de toutes les intrigues qui ont servi à l'obtenir, et courber toutes les volontés sous une volonté unique s'iclentifiant plus ou moins complètement à l'intérêt général; c'estlàce queBonaparie a fait dix ans plus tard ; mais encore faut-il, pour arriver à ce résultat, trouver comme Bonaparte, en soi-même et
(1) Camille Desmoulins a une expression fort jolie pour désigner celle flexibilité politique de Mirabeau; il appelle cela de l'ubiquité, et il ajoute: « Tout observateur altentif, en considérant les intelligences que Mirabeau avait dans tous les parlis, et les espérances que fondaient sur lui tant de gens marchant en sens contraire ne pourra comparer Mirabeau qu'à celte joueuse coquette dont j'ai vu quelque part le portrait; attentive à la fois à tenir son jeu et à occuper ses amants, elle a ses deux pieds sous la table posés sur ceux de ses deux voisins, et tourne ses regards langui ssamraent vers le troisième, en sorte que tous jouissent d'une préférence qu'ils regardent comme unique. Chacun des trois rit des deux autres et les prend pour dupes ; ce qui n'empêche pas la belle de prendre du tabac d'un quatrième près d'elle, d'appuyer ses doigts dans sa tabatière incessamment et longtemps, el de serrer la main d'un cinquième sous prétexte de voir sa manche tic de point. » [Révolutions de France et de Brabant, n° 72.)
dans le concours des événements, assez de force pour l'exercice du pouvoir absolu. Mirabeau eûtil été un Bonaparte, son temps ne fût pas encore venu en 1791. Et Mirabeau, avec son passé, son intempérance de parole, sa nature expansive, son épicurisme bienveillant, ne ressemble en rien à Bonaparte, si ce n'est par le développement du sentiment personnel, et l'indifférence sur les moyens. Son ambition est assez haute pour viser à la possession d'un pouvoir bienfaisant et durable s' appuyant sur l'opinion publique, mai s non asservi à lamultitude; elle n'estpasasseznoble ni assezferme pour s'attacher à la poursuite de cet idéal, sans fléchir alors qu'il semble s'éloigner ou se voiler, sans s'amoindrir en s' accommodant à tous les hommes et à toutes les circonstances, sans s'étourdir de mots, sans se laisser distraire par les occasions de satisfaire des passions d'un ordre moins élevé ; maintenant, à la veille d'une crise nouvelle, elle se réserve et se tient prête à toute éventualité. Loin de précipiter cette crise qui va décider du sort de la monarchie, Mirabeau, nous n'en pouvons douter, voudrait au contraire l'éloigner; car il ne se fait pas illusion sur l'issue probable qu'elle aura pour la cause royale, et le jour où il se verra obligé, pour servir encore cette cause, de compromettre la popularité dont il a pris tant de soin, il abandonnera la Cour d'autant plus complètement, peut-être qu'il l'aura suivie plus loin dans ses projets avor-
tés (1). Si Mirabeau eût vécu jusqu'au voyage de Varennes, et si, comme cela est à présumer, rien n'eût été changé aux conditions clans lesquelles ce voyage s'est accompli, nous aurions probablement une curieuse évolution de plus à ajouter à toutes celles qui remplissent l'histoire compliquée des six derniers mois de sa vie (2).
(1) Aussi ceux de ses amis de gauche qui connaissent plus ou moins bien ses relations avec la Cour ne s'en montrent-ils nullement inquiets. Clavière, par exemple, avait eu connaissance même du mémoire du 23 décembre; Gorani déclare formellement que c'est à lui qu'il en a dû la communication. Or Clavière, lorsque Dumont revenant à Paris lui exprimait quelque scandale au sujet du faste étalé par Mirabeau, répondait avec calme : « Il nous est nécessaire; lui seul impose aux Jacobins et à la Cour, et s'il coûtait un million à la nation, ce million ne serait pas mal employé. » (Souvenirs de Dumont.) D'autres amis intimes de Mirabeau, Frochot par exemple, qui le raconte avec candeur dans une lettre à Barrère écrite après la chute de la monarchie, et publiée par M. Louis Passy, trouvaient tout naturel que la Cour sollicitât les conseils d'un homme comme Mirabeau, et paraissent n'avoir soupçonné ni le caractère de ces conseils, ni le prix par lequel ils étaient payés.
(2) En simplifiant cette histoire on arrive forcément à en altérer l'exactitude générale. « Il ne faudra jamais, écrivait Mirabeau au Roi dans sa lettre du 10 mai, juger ma conduite partiellement ni sur un fait, ni sur un discours. Ce n'est pas que je refuse d'en expliquer aucun, mais on ne peut juger que sur l'ensemble cl influer que par l'ensemble. Il est impossible de sauver l'Etat jour à jour. » Ce que Mirabeau disait là, au début de ses relations avec la Cour, pour réserver la liberté de ses évolutions, nous l'appliquons à l'élude de sa vie politique. Dans les paroles et les actes de Mirabeau, chacun peut trouver ce qu'il y veut trouver; il faut, pour les bien apprécier, prendre et rapprocher les uns des autres tous ces actes et toutes ces paroles.