‹ Les Mirabeau (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · RUPTURE DE MIRABEAU AVEC LA FAYETTE · texte numérisé non relu

RUPTURE DE MIRABEAU AVEC LA FAYETTE

i'érences, plutôt qu'on n'y préparait les discussions à l'Assemblée, elle eût pu devenir un foyer d'opposition à la célèbre société démocratique. Elle ne le devint pas. Mirabeau abandonna la place à La Fayette qui y exerçait une influence prépondérante ; c'est pour cette raison que, dans une de ses notes du mois d'octobre 1790, il recommande à la Cour de prendre pour ministres plutôt des jacobins que des membres de la Société de 1789. La Fayette luimême, trouvant que les discussions philosophiques

de la Société. « Il existe, y lisons-nous, pour les individus, un art d'assurer et d'augmenter leur bonheur ; il consiste jusqu'ici dans la philosophie morale que les anciens portèrent à une sorte de perfection. Il doit exister aussi pour les nations un art do maintenir et d'étendre leur félicité: c'est ce qu'on a nommé art social. Cette science, pour laquelle travaillent toutes les autres, ne parait pas encore avoir été étudiée dans son ensemble... Ce n'est ni un ni plusieurs hommes, ni même une seule nation, c'est le concert des peuples qui peut assurer à cet art des progrès efficaces; mais ces progrès seront moins lents dès que tous les esprits suivront partout un ordre de travail constant et uniforme. 11 faut donc créer cette méthode commune... Tel est le plan sur lequel s'est formée la Société de 1789. » Gondorcet fut le principal rédacteur de ce journal, dans lequel on trouve des articles intéressants ; on y trouve aussi un discours prononcé par Mirabeau lors de sa nomination de président de la Société en juillet 1789, dans lequel on peut relever le passage suivant : « Nous faisons profession de croire que le vrai courage enseigne la modération, au lieu de l'exclure;... que, si l'audace et l'impétuosité sont nécessaires pour conquérir une révolution, la mesure seule peut la consolider, et qu'enfin les conceptions sont encore plus nécessaires que les mouvements à l'établissement de la liberté publique. » Le plus beau titre de gloire du Journal de la Société de 1789 est d'avoir publié dans son numéro 14 l'admirable article d'André Chénier intitulé Avis aux Français sur leurs véritables ennemis, lequel fut une cause de discussion au sein de la Société de 1789.

introduites par Conclorcet y prenaient trop de développement, cessa de s'y montrer assidu (1).

Pour former dans l'Assemblée un parti de gouvernement et de lutte contre le triumvirat, Mirabeau sentait qu'il avait besoin de La Fayette. Il fit d'abord de nouvelles tentatives pour se rapprocher de celui-ci.

Oh ! monsieur de La Fayette, lui écrivait-il à la fin d'une lettre datée du 1er juin, Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la cour, et quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il fit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la cour pour la nation, et vous referez la monarchie en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph; ayez donc aussi votre éminence grise, ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion ; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités ; et vous en croyez de petits hommes qui pour de petites considérations, par de petites manœuvres et dans de petites vues, veulent nous rendre étrangers l'un à l'autre. Ah ! vous forfaites à votre destinée (2) !

La Fayette, qui se tenait alors en garde contre Mirabeau, accueillit ces avances avec méfiance : et il n'avait pas absolument tort de se méfier, car Mirabeau, tout en lui proposant de devenir son capucin Joseph, tout en cherchant à faire appuyer ces tentatives de rapprochement par une lettre du roi à La Fayette qui figure dans les papiers trouvés

(1) « Le club de 1789 se perd dans les spéculations philosophiques », écrit La Fayetle à Bouille, le 7 février 1791.

(2) Recueil de M. de Bacourt, t. II, p. 22.

aux Tuileries après le 10 août, et ne fut paraît-il, pas envoyée, le desservait au même moment près du roi avec une véritable perfidie. « Cet homme, écrit notamment Mirabeau, danssanote du 1er juin, de même date que la lettre où il propose à La Fayette d'être son capucin Joseph, et tout entière dirigée contre lui, cet homme, quoique sans démagogie, sera redoutable au pouvoir royal aussi longtemps que l'opinion publique de Paris, dont il ne peut être que l'instrument, lui en imposera la

loi M. de La Fayette est de tous les citoyens

celui sur lequel le roi peut le moins compter. »

La Fayette acheva de se faire de Mirabeau un irréconciliable ennemi en refusant de favoriser sa nomination à la présidence de l'Assemblée pour la fête de la Fédération, ce qui était l'objet de la plus ardente ambition du grand orateur. La Fayette écrit lui-même, dans ses Mémoires (1), que « sans s'opposer à ce que Mirabeau fût président dans une autre occasion, il aurait souhaité pour celle-ci un patriote vertueux et le dit franchement ». Ce

(1) La Fayette avait quelquefois, il faut bien le dire, des mois d'une solennité malheureuse qui élaient répétés à Mirabeau : « J'ai vaincu, disait-il, le roi d'Angleterre dans sa puissance, le roi de France dans son autorité, le peuple dans sa puissance; je ne céderai pas à M. de Mirabeau. » Le propos, d'après Mirabeau, aurait été tenu à Frochot. De son côté, Mirabeau disait, suivant le journaliste Suleau : « M. de La Fayette a une armée, mais ma tète est aussi une puissance. » Enfin, c'était le moment d'une rivalité d'amour entre Mirabeau et La Fayette, auprès de Mm0 de Condorcet.

fut un membre de la droite, M. de Bonnay, qui fut élu.

C'est à peu pçès à l'époque de cette nouvelle et définitive rupture avec La Fayette que Mirabeau a dû commencer une évolution nouvelle dans ses idées de restauration monarchique : « Il me semble, écrit la reine Marie- Antoinette au comte de Mercy, le 12 juin (1), dans une lettre qui constitue contre le grand orateur un témoignage grave, qu'un autre point des plus raisonnables du plan de Mirabeau est, si la paix entre la Prusse et l'Autriche se soutient , d'engager ces deux puissances, sous prétexte des dangers qu'elles peuvent courir ellesmêmes si jamais ceci se consolide, à paraître non plus pour faire une contre-révolution ou entrer en armes ici, mais comme garantes de tous les traités, de l'Alsace et de la Lorraine, et comme trouvant fort mauvais la manière dont on traite un roi. Elles pourraient alors parler avec le ton qu'on a, quand on se sent le plus fort en bonne cause et en troupes. » L'autre partie du plan de Mirabeau dont parle la reine est relative aux distributions d'argent recommandées par ce dernier et pour lesquelles Marie-Antoinette demande à Mercy de l'aider à négocier un emprunt auprès de divers souverains étrangers.

Quant au projet d'intervention des puissances étrangères, de la Prusse et de l'Autriche, pour réta-

(1) Recueil de M. d'Arneth, p. 130.

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blir l'ordre en France, nous ne pouvons croire que Mirabeau en ait eu l'initiative. Il manifeste, dans différents passages de ses notes pour la Cour, conservées par M. de La Marck, et notamment dans les deux notes du 17 août et du 28 octobre 1790, trop d'appréhensions de la guerre étrangère. Il est bien vrai que c'est à une démonstration des puissances étrangères, pouvant fournir au roi l'occasion de jouer un rôle de « médiateur », de « pacificateur », et non pas à une guerre que songe Marie- Antoinette ; mais l'un, contrairement à ce qu'elle croyait, ne pouvait être que le préliminaire de l'autre. Depuis quelques mois, ce projet qui n'était pas le même d'ailleurs que celui du comte d'Artois et des émigrés, ce projet auquel l'infortunée reine a attaché ses dernières espérances et qui l'a conduite à sa perte, elle et son époux, était caressé par elle. En juin 1790, elle n'avait pas encore vu Mirabeau, et avait reçu encore peu de notes de lui. Elle lui prête sans doute ses propres sentiments. Et cependant, il y a quelque chose des idées de Mirabeau (1), dans le passage même que nous venons de citer. S'il a connu l'erreur de la reine au sujet de sa politique, il n'a certainement pas tenu le langage le plus propre à la faire disparaître; et, d'ailleurs, la reine se trompait moins que Mirabeau

(1) Il faut rapprocher de la lettre de Marie- Antoinette que nous venons de citer le passage suivant du grand mémoire de Mirabeau en date du 23 décembre 1790 : « Je regarde tous les effets de la Révolution et tout ce qu'il faut conserver de la Constilu-

lorsqu'elle reconnaissait l'impossibilité pour Louis XVI de faire alors une guerre civile sans l'appui d'armées étrangères. « Gomment Mirabeau ou tout autre être pensant, écrit-elle le 15 août 1790, peut-il croire que jamais, mais surtout maintenant, le moment soit venu pour que nous provoquions la guerre civile. » Cette fois c'est la reine qui se montre effrayée des projets de Mirabeau.

Pendant trois ou quatre mois Mirabeau a oscillé de l'une à l'autre des deux politiques que nous avons distinguées, parlant parfois de la guerre civile comme du seul moyen « de redonner des chefs aux hommes, aux partis, aux opinions » et « de secouer la Nation de la léthargie », comme « d'un mal nécessaire », écrit-il dans une lettre particulière à son ami Mauvillon, ce qui était encourager au moins les visées dangereuses de la reine, visées non ignorées de lui, conseillant d'autres fois de * suivre une marche très lente », déclarant que ceux qui veulent abréger

tion, comme des conquêtes tellement irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que l'empire ne fût démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n'excepte pas même une contre-révolution armée; le royaume serait reconquis qu'il faudrait encore que le vainqueur composât avec l'opinion publique, qu'il s'assurât la bienveillance du peuple, qu'il lui laissât choisir ses administrateurs; c'est-à-dire que même après une guerre civile il faudrait encore en revenir au plan qu'il est possible d'exécuter sans secousse. » Dans les deux notes mêmes du 17 août et du 18 octobre 1790, Mirabeau ne repousse plus aussi nettement que dans son mémoire rédigé au lendemain du 6 octobre 1789, pour le comte de Provence, toute idée d'appui à prendre à l'étranger.

l'existence de l'Assemblée « ne savent pas leur métier » (1).

Au mois d'octobre, lorsque, après la retraite de Necker, il s'agit de hâter celle de ses collègues du ministère, et surtout d'empêcher leur remplacement par des créatures de La Fayette, il redevient encore une fois presque révolutionnaire. Il se rapproche du club des Jacobins auquel il a donné des gages par ses violences à la tribune. Les relations entre lui et la Cour manquent de se rompre. Elles se rétablissent bientôt après dans des conditions nouvelles, et il commence alors, de bonne foi ou non, à dessiner ce plan d'opérations contre l'Assemblée, dans l'élaboration duquel la mort est venue le surprendre.

(1) V. p. 74 à 220 du tome II du Recueil de M. de Bacourt.

LES ASSIGNATS ET LA RETRAITE DE NECKER. RAP- PROCHEMENT DE MIRABEAU ET DES JACOBINS.

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