‹ Les Mirabeau (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · MIRABEAU PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

MIRABEAU PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA CONSTITUTION

Le 27 août 1790 Mirabeau livra son dernier combat contre Necker. Depuis la fin de l'année précédente, c'est-à-dire depuis que le grand orateur avait cessé de prendre une part active aux débats et aux travaux de l'Assemblée sur les questions de finances, les difficultés que ces questions soulevaient s'étaient sensiblement aggravées. Les 400 premiers millions d'assignats hypothéqués sur les nouveaux biens nationaux, assignats émis au commencement de 1790, n'avaient servi qu'à combler le vide résultant du déficit de ressources normales et du défaut de rentrée des impôts. Rien n'avait pu être fait encore pour l'extinction graduelle ou la consolidation de la lourde dette exigible qui pesait sur le Trésor public, et qu'en août 1790 le comité des finances de l'Assemblée

évaluait à dix-huit ou dix-neuf cent millions de livres environ (1). La vente des biens nationaux n'avait pas été commencée, et déjà cette maxime que le papier chasse V argent se trouvait justifiée par les faits ; déjà les assignats perdaient sur leur valeur nominale, tandis que l'argent devenait de plus en plus rare. Fallait-il dans une telle situation, et en vue d'éteindre la dette exigible, accroître le mal jusqu'à un point incalculable, et encombrer la circulation, toujours avant les premières ventes de biens nationaux, d'une quantité plus considérable encore d'assignats ne portant point intérêt comme les assignats primitifs, et par conséquent présentant encore mieux le caractère de pur et simple papier-monnaie (2) ?

Tandis que Gonclorcet et Lavoisier composaient des mémoires pour combattre cette tendance dangereuse, leur confrère en économie politique Dupont de Nemours préparait alors dans le même but une petite brochure populaire, remplie de verve et de bon sens, et comparable aux écrits cle Bastiat ; cette brochure parut seulement au commencement de septembre, sans nom d'auteur, et sous le titre de : Effet des assignats sur le prix du pain par un ami du peuple. Dupont y prédisait,

(1) Y compris 149,434,000 livres formant l'ancienne dette du clergé et 852,470,000 livres de remboursements à faire aux lilulaires de charges et offices supprimés.

(2) Voir sur cette situation le second volume des études approfondies de M. Stourm sur les Finances de l'ancien régime et de la Révolution, Paris, Guillaumin, 1885.

avec une exactitude malheureusement trop vérifiée par la suite, que la surabondance des assignats et leur dépréciation nécessaire auraient pour premier résultat le renchérissement de tous les objets de consommation. Camille Desmoulins, dans la presse, Barnave, à la tribune de l'Assemblée que Dupont présidait à ce moment, le dénoncèrent comme cherchant à soulever la population contre les décrets ou les projets de celle-ci. Mirabeau lui-même attaqua très vivement son ancien ami dans le second grand discours prononcé par lui sur la question des assignats, le 27 septembre (1). Il est étrange de retrouver alors parmi les partisans à outrance de la nouvelle émission d'assignats Mirabeau, l'homme qui dans tant d'écrits antérieurs à son entrée aux Etats généraux, et depuis dans son discours du 20 novembre contre le projet de transformation de la Caisse d'escompte en Banque nationale, s'était élevé si énergïque-

(1) « Je lis, dit Mirabeau dans ce discours, un pamphlet où l'on prétend avertir le peuple sur le renchérissement du pain par les assignats. Mais mal raisonner n'est pas instruire; égarer n'est pas avertir. On représente dans cet écrit l'argent comme une marchandise. A la bonne heure dans sa qualité de métal. Mais dans sa qualité de monnaie cela n'est pas. Cette faculté que possède l'argent de représenter l'universalité des choses le soustrait aux conséquences établies par l'auteur. L'augmentation du numéraire n'augmentant pas le besoin des premières substances, parce que ce besoin est borné par sa nature, mais facilitant et multipliant leur production, la plus grande partie du numéraire qui s'accroît se porte vers de nouveaux objets et de nouvelles jouissances (Law n'aurait pas raisonné autrement)... Gomment, après avoir blanchi, comme il le dit, dans l'étude

ment contre le papier-monnaie, qui s'était séparé de son ancien maître et ami Clavière à propos de la première émission d'assignats, beaucoup plus raisonnable à coup sûr que la nouvelle émission proposée. Au début de son discours du 27 août 1790, Mirabeau expliqua cette évolution en disant qu' « il avait d'abord été étonné, effrayé même de la mesure des assignats-monnaie, et que néanmoins, ne voyant guère comment s'en passer, il s'était, au milieu de tant d'embarras et avec si peu de choix dans les ressources, réduit au silence sur cette matière » ; que depuis lors, « muni de l'expérience et de réflexions nouvelles, voyant la crise qui était engagée et les menaces de l'avenir, pressé d'ailleurs par les projets soumis à l'Assemblée, il s'était enfin décidé sur toutes ces circonstances réunies ». Il s'attacha à distinguer les assignats, « papier territorial, de ce qu'on appelait jadis du papier-monnaie » ; il déclara que « partout où se placerait un assignat-monnaie, là sûrement repo-

des matières qui nous occupent, et j'ajouterai dans la carrière de la probité, M. Dupont étonne-t-il si fort aujourd'hui ceux qui le lisent et ceux qui l'entendent. Quoi, le même homme qui naguère dans cette assemblée justifiait les billets de surséance obtenus par la Caisse d'escompte, qui défendait un privilège de mensonge et d'infidélité accordé aux billets de cette Caisse, puisque ces billets portent : Je payerai à vue, et que l'arrêt disait : Vous êtes dispensé de payer à vue, le même homme vient décrier aujourd'hui notre papier territorial dont le prix repose sur l'or des plus riches propriétés, un papier qui, étant toujours payable en fonds nationaux, ne peut jamais perdre un denier de sa valeur foncière, ni tromper un instant la confiance de son possesseur. »

serait avec lui un vœu secret pour le crédit des assignats, un désir de leur solidité » , et par là même un intérêt au succès de la nouvelle constitution. Il protesta contre l'idée « d'entasser des masses de contrats entre les mains des capitalistes », en prenant des mesures de consolidation de la dette exigible, montra dans le développement des assignats le moyen donné à un public étendu d'acheter les biens nationaux, et traita avec mépris la crainte exprimée « .d'une espèce de submersion des assignats si on les accroissait en quantité suffisante pour le paiement de la dette exigible ». « C'est le numéraire, dit-il, qui crée le numéraire ; c'est ce mobile de l'industrie qui amène l'abondance ; c'est le mouvement qui anime tout, qui répare tout... Jetez donc dans la société ce germe de vie qui lui manque, et vous verrez à quel degré de prospérité et de splendeur vous pourrez dans peu vous élever. » Emporté par son paradoxe, il alla jusqu'à s'écrier : « Je dis que la société est dissoute, ou que nos assignats valent des écus, et doivent être regardés comme des écus (1). »

Nous ne développerons pas davantage l'analyse de ce très médiocre discours qui excita le plus grand

(1) Mirabeau demandait, d'ailleurs, qu'au lieu de se contenter d'assignats de deux cents livres, on créât des coupures inférieures jusqu'à la valeur d'un lôuis. « Les assignats établis pour la partie spéculante delà société ne suffisent pas, disait-il; il en faut aussi pour la partie travaillante. » Il demandait également que la totalité des biens nationaux fût mise en vente surle-champ.

enthousiasme à l'Assemblée et au dehors, et qui était presque complètement l'œuvre d'un nouveau collaborateur genevois de Mirabeau, Reybaz, dont nous n'avons pas encore eu l'occasion de parler (1). Ce fut Reybaz qui prépara également le second discours de Mirabeau sur les assignats, cet immense discours du 21 septembre, le plus long que le grand orateur ait jamais prononcé.

Dans ce débat comme dans tant d'autres, Mirabeau avait, en réalité, pris son parti sur la question de fond en raison de la question de circonstance. Il se préoccupait surtout d'abattre Necker qui, tout à fait déchu de son ancienne popularité, luttait désespérément avec une énergie digne d'éloges contre l'inondation des assignats. Il y réussit, et en obtenant que la lecture d'une lettre adressée par Necker à l'Assemblée fût remise après sou discours, et en assurant par le succès de ce discours l'adoption, votée seulement le 27 septembre,

(1) Voir sur Reybaz les Souvenirs de Dumont de Genève, et la brochure de M. Philippe Plan, Un collaborateur de Mirabeau, Paris, 1874, Sandoz et Fischbacher. « Je vous envoie, écrit Mirabeau à Reybaz, le 27 août, dans une lettre publiée par M. Plan, tous les compliments que m'a valus l'excellent discours dont vous m'avez doté. Ne soyez pas fâché des deux ou trois mots que j'y ai dissimulés ; ils resteront dans l'impression, mais j'ai craint que l'assemblée fût quelquefois, ou plutôt se crût un peu gourmandée... Maintenant je vous assure : 1° que le succès a été énorme 2° que cela passera... Je vous demande la permission d'aller corriger les épreuves avec vous (l'Assemblée avait voté l'impression du discours). Je vous demande aussi d'exercer surle-champ la dictature la plus absolue sur le discours, où vous voudrez bien donner droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées. *

des propositions que Necker combattait. Le premier ministre n'attendit pas jusque-là ; il comprit dès la séance du 21 août que sa défaite était certaine, et le 4 septembre il annonça à l'Assemblée sa démission, qu'il motivait par l'état de sa santé « depuis longtemps affaiblie par une suite continuelle de travaux, de peines et d'inquiétudes », insistant, d'ailleurs, sur le dépôt considérable de fonds lui appartenant qu'il laissait au Trésor pour garantie de sa gestion, avec une allusion amère « aux inimitiés et aux injustices dont il avait fait l'épreuve ». La conscience des services qu'il avait rendus, et l'excellence de la cause pour laquelle il succombait auraient pu lui inspirer un langage plus heureux. Sa démission fut accueillie avec la plus parfaite indifférence ; et son départ pour la Suisse aurait passé complètement inaperçu si une municipalité de petite ville, celle d'Arcis-sur- Aube, n'avait eu la sottise de l'arrêter quelque temps à son passage, ce qui l'obligea d'en référer à l'Assemblée. Il semble néanmoins que Mirabeau ait craint un instant des velléités de la part de la Cour de retenir Necker. Dans sa note pour la Cour du 1er septembre (la 21e du recueil de M. de Bacourt) il s'efforce longuement de l'en détourner. « Le ministre actuel des finances, dit-il, ne se chargera point de diriger, comme elle doit l'être, la grande opération des assignats-monnaie. Il ne revient pas facilement de ses conceptions, et la ressource des assignats n'a pas été conçue par lui ; il s'est même

déterminé à la combattre. If n'est rien moins qu'en bonne intelligence avec l'Assemblée nationale. Il ne gouverne plus l'opinion publique; on attendait de lui des miracles, et il n'a pu sortir d'une routine contraire aux circonstances; son orgueil et ses préjugés Font entraîné; sa prévoyance s'est toujours bornée à la révolution du mois... Il est même devenu nécessairement dangereux à la tête des finances... » — « Il me serait trop facile, disait encore Mirabeau quelques lignes plus haut, de montrer qu'il est l'auteur de tous les malheurs du roi, et de toutes les difficultés de la circonstance. » Mirabeau conseillait donc au roi de laisser partir Necker ; de continuer à employer à la tête de certains départements de l'administration des finances un conseiller d'Etat, ancien contrôleur général, Lambert, qui, dit-il, « n'incommode personne » ; mais de charger de la liquidation de la dette publique, ou de la direction des assignats « Glavière, l'auteur même des assignats, probité de comptable, caractère difficile, tête féconde, non susceptible d'une ambition incommode, travailleur jusqu'au prodige, propre au succès s'il est possible,' victime sans conséquence s'il ne réussit pas ». Ces derniers mots indiquent moins de confiance que Mirabeau n'en manifeste extérieurement dans le résultat de la grande émission d'assignats ; et en effet, au début de la même note pour la Cour, il a avoué qu' « on ne peut répondre du succès », tout en indiquant qu'il ne voit pas

d'autres moyens à employer pour éviter « la plus terrible catastrophe » .

Necker parti, et son départ paraissant devoir entraîner la retraite de tous ses collègues, Mirabeau entrevoit d'abord l'espoir d'une revanche pour les idées qu'il a défendues sans succès, un an auparavant, à la tribune de l'Assemblée, sur les conditions de formation et le rôle du ministère. « Il n'y a plus à balancer, écrit-il, dans sa note du 12 septembre pour la Cour, et le moment est arrivé où le décret qui ne permet pas de former un ministère dans le sein de l'Assemblée doit être ouvertement attaqué par le roi, et par tous ceux qui veulent sauver tout à la fois le gouvernement monarchique et le royaume. » Il prépare un projet de discours pour porter une seconde fois la question devant l'Assemblée (1).

Pourtant cette espérance se dissipe assez vite en présence des dispositions qu'il constate chez la majorité de ses collègues. « L'Assemblée, écrit-il le 19 octobre à Mauvillon, acharnée à soutenir le décret absurde qui défend à tout membre de la législature de prendre une place d'administration, interdit par cela seul au Roi tout bon choix et toute unité entre le bras et la volonté. » Il concentre donc tous ses efforts à empêcher que les

(1) Ce projet de discours dont M. Lucas de Montigny avait la minute ou la copie de la main d'un des secrétaires de Mirabeau (il n'indique pas lequel), a été inséré par lui, tome VIII des Mémoires de Mirabeau, p. 126.

nouveaux ministres à nommer soient désignés par La Fayette et choisis parmi ses créatures. Des deux hommes qu'il a peut-être le plus haïs, l'un Necker, est irrévocablement renversé, et il a eu la satisfaction de contribuer à sa chute; l'autre reste debout, entouré de l'auréole dans laquelle il est apparu à la fête de la Fédération, plus puissant que jamais en apparence, malgré les attaques que les journalistes les plus avancés, Marat ou Desmoulins, ont commencé à diriger contre lui. Pendant deux mois, toutes les notes de Mirabeau à la Cour ont pour objet principal de mettre ses augustes lecteurs en garde contre La Fayette, d'attiser leurs ressentiments contre lui, de suggérer des pièges à lui tendre. Il ne faut pas que La Fayette soit chargé de réprimer les insurrections militaires en Lorraine ; « ce serait le faire généralissime par le fait, puis lieutenant général du royaume, puis protecteur s'il le voulait, puis tout ce qu'il voudrait ». Il faut le charger de rédiger un journal à bas prix destiné à édifier l'opinion publique sur les points a réviser dans la nouvelle constitution. La Fayette en confiera infailliblement la rédaction à un de ses faiseurs. Le' journal ne peut manquer ainsi de porter son cachet. S'il est fait avec succès, le gouvernement en profitera ; s'il manque de mesure et de sagesse, ce qui est presque inévitable d'après les difficultés de l'ouvrage, et le genre de talent que Mirabeau connaît aux rédacteurs probables, « tout le péril

en restera au protecteur qui l'aura imprudemment adopté, et toute l'agonisante popularité de celui-ci ne tiendra pas contre une telle maladresse ». Il faut s'affecter très peu des émotions populaires, parce qu'elles sont utiles plutôt que contraires aux intérêts de la Cour, mais paraître cependant les redouter, « pour avoir le droit de s'en plaindre, et donner à M. de La Fayette l'envie de les exciter ou de les tolérer, si cela l'amuse, ou s'il croit par ' ce moyen se rendre plus nécessaire » . « Il faut en même temps ne lui fournir aucun moyen d'argent, s'il en demandait, pour prévenir les insurrections..., et profiter de chaque insurrection pour lui demander par écrit quel est l'état de Paris, afin qu'il s'expose à se compromettre s'il inspire trop de sécurité, ou qu'il fasse des aveux capables d'alarmer, et dont on pourra se servir dans d'autres circonstances. »

Toute cette astuce sans grandeur qui reparaît trop souvent dans les notes de Mirabeau pour la Cour n'est certes pas à son honneur ; mais nous devons bien reconnaître, d'autre part, qu'elle s'explique jusqu'à un certain point par la raideur de plus en plus maladroite que La Fayette apporte à ce moment dans ses rapports avec le grand orateur. Celte présidence de l'Assemblée qu'il n'a pas voulu laisser conférer à Mirabeau pour la fête de la Fédération, à laquelle il avait promis d'appuyer ensuite ses prétentions, il en recule maintenant la perspective pour lui jusqu'après

le rapport à l'Assemblée sur la procédure du Châtelet concernant les événements des 5 et 6 octobre (1). Le jour où le rapport est lu et discuté, il laisse Mirabeau se défendre seul contre les accusations du Châtelet, et ne paraît même pas à l'Assemblée, après avoir promis à Mirabeau, au dire de celui-ci (2), d'être en cette circonstance très bien pour lui. Mirabeau se vengea d'ailleurs de ce qu'il appelait un manque de parole en décochant quelques traits, clans son discours du 2 octobre, contre l'homme « auquel le hasard des événements avait, un an auparavant, donné une nouvelle dictature ». Quelques jours plus tôt, le 23 septembre, l'Assemblée avait adopté une proposition de Le Chapelier, l'un des membres principaux du comité de Constitution, proposition tendant à la fois à faire nommer par les différents bureaux des commissaires chargés de présenter un tableau de ce qui restait à décréter pour l'achèvement de la Constitution, et à adjoindre au comité de Constitution sept membres pris dans l'Assemblée pour examiner tous les décrets rendus, « séparer ceux qui étaient réellement constitutionnels de ceux de législation et de règlement, et réviser la rédaction de quelques-uns ».

(1) En venant déposer le 7 août la demande de poursuites contre le duc d'Orléans et Mirabeau, avec les documents de l'enquête, le lieutenant criminel Boucher d'Argis avait fait un discours déclamatoire qu'il terminait par ce fameux vers :

« Le voici donc connu ce secret plein d'horreur. »

(2) Lettre à La Marck, du 3 octobre 1790, et lettres antérieures échangées entre Mirabeau et le comte de Ségur.

Ainsi fut créé le comité de révision de la Constitution, comité dont la plupart des historiens, et môme M. Duvergier de Hauranne, si exact d'ordinaire, placent la formation beaucoup plus tard. La mission de classement et de correction de détails qui lui avait été attribuée pouvait facilement s'élargir et donner le moyen d'apporter à la Constitution sur certains points de véritables améliorations dans un esprit monarchique. Mirabeau, à l'époque où il était encore en relations avec La Fayette, s'était entretenu avec lui de la révision nécessaire de la Constitution. 11 avait annoncé, écrit-il dans sa note du 28 septembre (la 28e du recueil de M. de Bacourt) qu'il profiterait de l'occasion « pour attaquer toute la partie de l'œuvre constitutionnelle de l'Assemblée qui causait les malheurs actuels du royaume » ; il voulait se faire entendre des provinces encore plus que de l'Assemblée , et provoquer des pétitions des conseils de départements qui forçassent l'Assemblée sinon à révoquer elle-même « les lois déjà réprouvées par l'opinion générale », du moins à en permettre la révocation ultérieure, en attribuant à la prochaine législature le pouvoir constituant. La Fayette, tout en étant disposé à accepter une révision assez large des décrets constitutionnels, quoi qu'en dise Mirabeau, se méfiait des tendances que pourrait apporter celui-ci dans le travail dont il s'agissait. Il ne fit rien pour l'aider à entrer dans le nouveau comité, et Mirabeau lui

reproche à cette occasion encore un manque de parole . « L'Assemblée, écrit-il dans sa note du 28 septembre pour la Cour, a consenti par un décret à rassembler et à revoir la Constitution. Des commissaires ont été nommés, et M. de La Fayette, fidèle à ses engagements dès que je n'en suis pas l'objet, a fait choisir MM. de Lameth, Barnave, Duport et Pétion pour ses nouveaux auxiliaires (1). Je n'ai pas été nommé malgré sa parole d'honneur de la veille donnée à un tiers. Il est ainsi parvenu à me rendre étranger ou inutile à mon propre ouvrage, et, trouvant une planche échappée au naufrage public, il n'y a porté les mains que pour la briser. »

« Ainsi, déclare Mirabeau, c'est avec les chefs des Jacobins que La Fayette, après cent détours, changeant tout à coup de masque, a voulu concerter le succès d'un plan que les Jacobins devaient le plus redouter. C'est par l'influence d'une secte républicaine qu'il a cru pouvoir rétablir les principes du gouvernement monarchique. Il valait cent fois mieux que la révision de la Constitution ne fût pas tentée que de l'être de cette manière. Il valait mieux que ses défauts, ses disparates, ses principes contradictoires restassent exposés, tels qu'ils sont, à la censure de l'opinion publique que

(1) Les autres membres du comité furent Buzot, qui faisait partie, comme les députés cités par Mirabeau, de la Société des Jacobins, et Beaumetz et Clermont-Tonnerre, qui appartenaient à la fraction modérée de la droite de l'Assemblée.

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de les corriger par des palliatifs qui, les rendant en apparence plus supportables, détruiront nos espérances plutôt que nos maux. Mais qu'importe à cet homme l'intérêt public, celui du roi, ou plutôt celui de la royauté ? — A-t-il d'autre force que dans l'anarchie et par l'anarchie, un autre moyen de se rendre nécessaire que par les troubles, un autre but que de les perpétuer, une autre manière de cacher sa nullité qu'en se rendant populaire à tout prix ? »

Ce reproche plus ou moins justifié de s'allier aux Jacobins, Mirabeau est mal venu, en tous cas, à l'adresser alors à La Fayette, car lui-même vient précisément , sur la question de l'émission des nouveaux assignats, de lutter victorieusement, avec le concours des Jacobins, contre le club de 1789 et les amis de La Fayette, réunis à la droite de l'Assemblée. Par une étrange inconséquence, il est très fier du succès ainsi remporté, qu'il envisage comme une manifestation de sa puissance dans l'Assemblée, et il désire que son ami La Marck ne le laisse pas passer inaperçu de la Cour. « Faites-leur bien remarquer, écrit-il à La Marck le 29 septembre, la bataille d'hier, où 89, auxiliaire des noirs (c'est-à-dire de la droite), a été vaincu par cela seul que fêtais pour les Jacobins, et qu'eux aient donc une fois l'esprit de le faire remarquer à La Fayette. »

Le rapprochement de Mirabeau et des Jacobins dans cette circonstance ne devait pas rester un fait

isolé. Dans plusieurs de ses notes des mois d'octobre et de novembre, Mirabeau admet la possibilité pour la Cour et lui conseille même, si surtout le décret établissant l'incompatibilité des fonctions de député et de celles de ministre était levé, de prendre une partie au moins des nouveaux ministres à nommer parmi les membres clu club des Jacobins. Dans sa note du 14 octobre, à la suite de la remarquable profession de foi qui fait de cette note l'une des plus précieuses du recueil Bacourt, Mirabeau s'efforce de combattre le sentiment de répulsion et de crainte que la perspective d'un ministère jacobin peut éveiller chez le roi et la reine. C'est dans cette note que se trouve la fameuse phrase : « Des Jacobins ministres ne seraient pas des ministres jacobins. » Et Mirabeau ajoute : « Pour un homme quel qu'il soit, une grande élévation est une crise qui guérit les maux qu'il a et lui donne ceux qu'il n'a point. Placé au timon des affaires, le démagogue le plus enragé, voyant de plus près les maux du royaume, reconnaîtrait l'insuffisance du pouvoir royal. Plus il serait flatté de consolider son ouvrage, plus il mettrait de soin à le corriger. Bientôt son parti, pour lui rester fidèle, se relâcherait de ses principes. Il croirait être inébranlable dans ses opinions, et, sans le vouloir, sans le savoir, il se trouverait tout à coup neutralisé, il ne serait plus le même (1). »

(1) Il est curieux de retrouver des idées très semblables dans

Mirabeau ajoute encore, il est vrai, avec plus de mesure et en somme plus de sagesse, que « même si les ministres étaient pris hors des Jacobins, mais dans le parti populaire, il ne serait pas aussi facile qu'on le pense de les déjouer ». Car « la majorité de l'Assemblée, sur une foule de questions, ne tient pas à un grand nombre de voix, et plus d'habileté, plus de moyens pourraient faire bientôt pencher la balance ».

Dans sa note suivante, datée du 15 octobre, Mirabeau revenant à l'idée de prendre les nouveaux ministres parmi les Jacobins, est plus affirmalif encore : « Si, dit-il, le décret (toujours le décret qui exclut les ministres de l'Assemblée) est levé, il n'y a pas à balancer, qu'on nomme ministres les chefs des Jacobins, tous ! tous ! (Gela fait horreur, mais cela est profondément habile.) Qu'on les nomme ! Car s'ils tiennent, tant mieux, ils seront forcés de composer, et s'ils ne tiennent pas, ils sont perdus, eux et leur parti. Si le décret n'est pas levé, il importe que le ministère ne soit pas odieux, mais soit nul, et les Jacobins ne demanderont pas mieux. Il importe surtout que pas un seul des choix de La Fayette ne soit accepté. Cela importe comme l'honneur, comme la sûreté, comme la vie. »

Au moment où Mirabeau écrivait ces lignes, la

la note remise en mai 1791 à M. de Montmorin par le ministre américain Gouverneur Morris, et publiée dans les pièces justificatives de son Mémorial. Traduction Gaudais, t. I, p. 518.

situation des anciens collègues de Necker, Champion de Gicé, Montmorin, Saint-Priest, La Tour du Pin, devenait critique. Une insurrection avait éclaté en septembre parmi les marins de l'escadre, à Brest ; cette insurrection avait pour cause générale l'esprit d'insubordination aux anciens cadres d'officiers, lequel devait nécessairement gagner la marine après l'armée; pour causes particulières, le mécontentement contre les rigueurs du Gode pénal maritime décrété par l'Assemblée, en même temps que l'arrivée à Brest de députés de la colonie de Saint-Domingue, déchirée par la guerre intérieure des blancs et des hommes de couleur. Appelés à examiner les movens de rétablir l'ordre dans l'escadre de Brest, les quatre comités diplomatique, colonial, militaire et de la marine réunis avaient résolu de saisir cette occasion pour amener une démonstration de l'Assemblée contre les ministres en exercice. Le 19 octobre M. de Menou présenta un rapport au nom de ces quatre comités. Il proposait d'abord différentes mesures tendant au rétablissement de l'ordre à Brest : envoi par le roi de deux commissaires investis du droit de requérir les troupes de ligne et la garde nationale ; autorisation au commandant maritime d'épurer les équipages de la flotte, en congédiant les hommes qui s'y étaient introduits sans être ni marins, ni classés, ni propres au service de mer ; annulation et improbation solennelles de tous les actes par lesquels la municipalité de Brest s'était immiscée dans la

discipline de la marine et l'administration du port de Brest, et mandat au procureur de la commune d'avoir à comparaître à la barre de l'Assemblée pour rendre compte de sa conduite. Le rapporteur proposait également de décider que le pavillon blanc serait remplacé sur les vaisseaux par le pavillon aux couleurs nationales, lorsque la subordination serait entièrement rétablie ; après quoi il arrivait aux ministres, dont il invitait l'Assemblée à demander formellement le renvoi par le vote de la résolution suivante : ce L'Assemblée nationale, portant ses regards sur la situation actuelle de l'État, et reconnaissant que la défiance des peuples contre les ministres occasionne le défaut de force du gouvernement, décrète que le président se retirera par devers le Roi, pour représenter à Sa Majesté que la méfiance que les peuples ont conçue contre les ministres actuels apporte les plus grands obstacles au rétablissement de l'ordre public, à l'exécution des lois et à l'achèvement de la constitution. » Menou avait, d'ailleurs, déclaré tout d'abord que le décret excluant du ministère les membres de l'Assemblée devait être maintenu comme le palladium de la liberté.

Après le rapport de Menou, Gazalès prononça un de ses plus éloquents discours. Sa thèse consistait à soutenir que, clans les circonstances du moment, et alors surtout que le roi était dépourvu du droit de dissolution lui permettant, en cas de dissentiment avec l'Assemblée, de faire appel au pays T. v. 12

entre elle et lui, demander le renvoi des ministres serait usurper sur le domaine du pouvoir exécutif; il fit à ce propos un grand éloge du gouvernement anglais, fort curieux dans la bouche de l'orateur de la droite (1). Porter contre les ministres une accusation précise et formelle, tel était, suivant lui, le seul moyen de les attaquer s'ils avaient démérité. Mais, d'ailleurs, il avait commencé par diriger le plus terrible réquisitoire et contre Necker, à la conduite duquel il opposait celle de Strafford, victime de son dévouement au trône menacé de Charles Ier d'Angleterre ; et contre « les serviles compagnons de ses travaux et de sa honte », auxquels on pouvait appliquer ce vers du Tasse :

Ils allaient encore, mais ils étaient morts.

La discussion dura deux séances. Malouet, Glermont-Tonnerre et Virieu parlèrent en faveur des ministres, sans prendre directement leur défense, en se bornant à soutenir qu'il n'y avait aucun rapport entre la question soulevée par les quatre comités et l'affaire de Brest. Beaumetz demanda que l'un des ministres, M. de Montmorin,

(1) Tout en prétendant que, si l'Assemblée demandait le renvoi des ministres, certains de ses membres encourraient le soupçon de vouloir s'élever à la place de ceux qu'ils feraient descendre du ministère, que le décret interdisant aux membres de l'Assemblée d'accepter les fonctions de ministre ne pourrait écarter un pareil soupçon, car le bruit de son abrogation se répandait déjà dans le public, il avoua que cette abrogation « serait peutêtre un bien ».

fût, en tout cas, formellement excepté de la résolution à prendre contre ses collègues. La proposition relative aux ministres fut mise aux voix le 20 par appel nominal. Un grand nombre de députés s'étant abstenus de prendre parti, elle fut rejetée à la majorité de 403 voix sur 440.

« Le roi a perdu sa cause lorsque les ministres l'ont gagnée », écrivait Mirabeau à la Cour à propos de ce résultat. Et en effet, le lendemain du vote, Menou vint rouvrir la discussion sur un autre terrain. « Si, les ministres restant en fonctions, dit-il, nous sévissions contre la municipalité de Brest, qu'est-ce qui nous resterait dans ce pays pour défendre la liberté? La journée d'hier, de timides et obscurs ennemis qu'étaient les ministres, en a peut-être fait d'audacieux tyrans. Et nous voudrions encore nous aliéner ceux qui, aux extrémités de la Bretagne, intrépides et magnanimes défenseurs de la liberté, n'ont commis de faute que par un excès de patriotisme ? » Après le vote de la veille, les comités réunis retranchaient de leur projet toutes les mesures de répression et de blâme à l'égard de la municipalité de Brest, demandant seulement que le président de l'Assemblée fût chargé de lui écrire pour la rappeler aux principes de la constitution.

Au lieu de défendre la première rédaction des comités, et d'insister pour le maintien des dispositions ayant pour objet le rétablissement de l'ordre à Brest, l'orateur de la droite dans cette séance,

M. de Virieu, vint maladroitement demander que les citadelles, remparts des places de guerre, arsenaux de terre et de mer fussent déclarés continuellement sous l'effet de la loi martiale ; et, plus maladroitement encore, s'attaquer à l'article du projet des comités relatif au remplacement du pavillon blanc par le pavillon tricolore. « Je ferai quelques observations, dit-il, sur le pavillon que l'on se propose de substituer à celui qui a toujours fait l'honneur et la gloire du nom français. Tous les bons citoyens seraient alarmés si la couleur en était changée; c'est ce pavillon qui a rendu libre l'Amérique : un changement tendrait à anéantir le souvenir de nos victoires et de nos vertus. Je partage le sentiment qui a engagé le comité à nous proposer d'arborer ce signe de notre liberté; en conséquence je demanderai qu'à la couleur qui fut celle du panache d'Henri IV on joigne celle de la liberté conquise, c'est-à-dire qu'il y soit joint une bande aux couleurs nationales; et pour rappeler une époque nouvelle, je vous dirai : Contemplez ce drapeau suspendu aux voûtes de cette enceinte ; il est blanc; c'est devant lui que vous avez marché à la Fédération du 14 juillet. » — L' oriflamme, offerte par la commune de Paris à l'Assemblée nationale pour la fête de la Fédération, et qui, portée devant l'Assemblée le jour de cette fête pour être déposée sur l'autel de la patrie, avait été ensuite suspendue aux voûtes de la salle de ses séances était blanche, en effet.

Toutes les troupes portaient dès lors cette cocarde tricolore que La Fayette avait présentée à l'Hôtel de Ville de Paris en juillet 1789 comme appelée à « faire le tour du monde ». Mais il y avait encore, concurremment avec elle, des drapeaux blancs jusque clans certains bataillons de la garde nationale parisienne. Et le pavillon maritime, uniforme tandis que les drapeaux des troupes ne l'étaient pas, était resté l'ancien pavillon.

Après l'adoption des deux premiers articles du projet remanié des comités réunis, Malouet reprochant à l'Assemblée de s'occuper de mesures de détail qui n'étaient pas de son ressort, et Charles de Lameth lui répondant : « N'y sommesnous pas obligés...? Le pouvoir exécutif fait le mort », la discussion se concentra sur l'article relatif au changement de pavillon. On demanda si les trois couleurs seraient également réparties sur le nouveau pavillon, et comment elles y seraient réparties. Le Chapelier proposa comme devant « terminer tous les débats » une rédaction déclarant en principe que « le pavillon de France porterait désormais les couleurs nationales », et renvoyant au comité de la marine pour les détails d'exécution. Mais la droite protesta contre le principe même de la substitution, et l'un de ses membres les plus emportés, M. de Foucault, alla jusqu'à dire qu'on voulait « profaner la gloire et l'honneur du pavillon français » , et jusqu'à s'écrier :

« Laissez à des enfants ce nouveau hochet des trois couleurs. »

Mirabeau s'était contenu avec peine jusque-là. Depuis plusieurs jours, il insistait vainement dans ses notes à la Cour pour que le roi ne cherchât pas à défendre les ministres menacés, « ces ministres qui avaient laissé s'appauvrir et périr dans leurs

mains l'autorité royale , et dont l'Assemblée

nationale en les attaquant délivrait le roi plutôt qu'elle-même. (Note du 18 octobre pour la cour) ». Il répétait encore que le roi « ne pouvait gouverner sans se coaliser avec le parti dominant » ; qu' « un nouveau ministère, formé d'après l'impulsion de la majorité et secondé par elle, lui donnerait bientôt cet avantage, et lui ferait reconquérir son influence », pourvu, bien entendu, que ce nouveau ministère ne fût pas du choix de La Fayette. Il montrait en même temps le danger de se laisser imposer un changement de ministère, et il conseillait au roi de prévenir le vote par lequel l'Assemblée demanderait le renvoi des ministres, en provoquant leur démission, en l'exigeant même. « Céder sans paraître obéir, disait-il avec la sagacité de ses meilleurs jours, voilà, dans les temps de faiblesse, quelle doit être la politique des gouvernements. »

Très mécontent de la Cour, qui paraissait ne tenir aucun compte de ces avis, ayant découvert qu'elle recevait au même moment des conseils tout opposés de Bergasse, exhalant sa mauvaise humeur, dans

une lettre du 18 octobre à La Marck, jusqu'au point de traiter le couple royal de « royal bétail », il n'avait rien dit d'abord à la tribune pour soutenir cette proposition contre les ministres que M. de La Marck, dans sa lettre du 28 octobre au comte de Mercy-Argenteau, l'accuse formellement d'avoir provoquée au sein des comités réunis. On l'avait vu, dans la séance du 20, s'approcher de la tribune comme pour y monter(l), mais il s'était retiré sans prendre la parole, et s'était borné lors de l'appel nominal à voterostensiblement contre les ministres. « Je n'ai rien dit, écrivait-il le surlendemain à La Marck, et certes je pouvais parler et enlever la question, et je l'eusse fait sans l'inique amendement Montmorin (c'est-à-dire sans l'amendement séparant des autres ministres un de ceux contre lesquels il avait encore le plus de colère et de rancune). »

Le 21, quand la droite eut, comme nous venons de le voir, porté le débat sur la question du pavillon, Mirabeau n'y put tenir; et l'occasion lui paraissant d'ailleurs excellente pour rafraîchir sa popularité, il prononça, en réponse au discours violent de M. de Foucault, un discours bien plus

(1) La veille, il avait essaye d'empêcher un député de la majorité, Ricard, de lire un discours écrit en réponse à celui de Cazalès. « Il ne méconnaiss?it nullement, disait-il, l'usage établi, et dont il avait profité plus d'une fois, d'apporter des discours préparés. » Mais, Cazalès ayant parlé hors de la question, on ne pouvait, suivant lui, le réfuter cette fois par un discours de ce genre.

violent encore, une de ces improvisations passionnées qui étaient son triomphe.

Aux premiers mots proférés dans cet étrange débat, dit-il, j'ai ressenti les bouillons du patriot'sme jusqu'au plus violent emportement (Et comme la droite riait de ce début ampoulé). . . Messieurs, donnez-moi quelques moments d'attention, je vous jure qu'avant que j'aie cessé de parler vous ne serez pas tentés de rire. . . Tout le monde sait quelles crises terribles ont occasionnées de coupables insultes aux couleurs nationales. Tout le monde sait quelles ont été, en diverses occasions, les funestes suites du mépris que quelque individus ont osé leur montrer; tout le monde sait avec quelles félicitations mutuelles la nation entière s'est complimentée, quand le monarque a ordonné aux troupes de porter et a porté lui-même ces couleurs glorieuses, ce signe de ralliement de tous les amis, de tous les enfants de la liberté, de tous les défenseurs de la Constitution. Tout le monde sait qu'il y a peu de mois, il y a peu de semaines, le téméraire qui eût osé montrer quelque dédain pour cette enseigne du patriotisme eût payé son crime de sa tête. . . Eh bien ! parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse dans la séance d'hier a gonflé les cœurs contre-révolutionnaires, en vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît tellement l'esprit public qu'on ose dire à vousmême, à la face du peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut respecter, comme si notre gloire n'était pas de les avoir anéantis ces préjugés que l'on réclame, qu'il est indigne de l'Assemblée nationale de tenir à de pareilles bagatelles, comme si la langue des signes n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes... Croyez-moi, ne vous endormez pas trop dans une si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt

RETOUR DE MIRAREAU VERS LES JACORINS 185

et terrible... Je prétends, concluait-il, que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont ceux qui parlent des préjugés qu'il fautménager, en rappelant nos antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage. — Non, Messieurs, non, leur sotte présomption sera déçue : leurs sinistres présages, leurs hurlements blasphématoires seront vains. Elles vogueront sur les mers les couleurs nationales, elles obtiendront le respect de toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans. . . Je demande que la mesure générale cromprise dans le décret soit adoptée, qu'il soit fait droit sur la proposition de M. Le Chapelier concernant les mesures ultérieures, et que les matelots à bord des vaisseaux, le matin et le soir, et dans toutes les occasions importantes, au lieu du cri accoutumé et trois fois répété de : Vive le Roi ! disent : Vive la Nation, la Loi et le Roi !

Ainsi se réveillait, dans toute sa fougue, le tribun des premier s jours de la Révolution. La droite avait interrompu tout ce discours par des murmures et par des cris. Au moment où l'orateur finissait de parler, on entendit même un député de cette portion de l'Assemblée, M. de Guilhermy (1), proférer, au milieu de paroles qui se perdirent dans le bruit, les mots de scélérat et d'assassin. Vainement Gazalès essaya-t-il de plaider la cause de ce député, en déclarant que Mirabeau avait provoqué son exclamation par un dis-

(1) On a publié récemment ses Souvenirs sous le titre de Papiers d'un émigré, Paris, Pion, 1886.

cours incendiaire. Vainement Mirabeau reparutil à la tribune pour protester que l'injure était si vile qu'elle ne pouvait l'atteindre. M. de Guilhermy fut condamné aux arrêts pour trois jours, et la majorité qui avait applaudi avec transport le discours de Mirabeau, vota d'enthousiasme les propositions des comités. Le 30, à propos d'une dénonciation contre un repas de corps entre officiers de deux régiments à Belfort, repas dans lequel la Constitution et l'Assemblée avaient été, disait-on, outragées, Mirabeau revint encore sur le sujet de son discours du 21. « Il est fort pressant dit-il, d'apprendre à ceux qui ont osé naguère traiter les couleurs nationales de hochet, de leur apprendre, dis-je, que les révolutions ne sont pas des jeux d'enfants. » Et il demanda que l'on qualifiât crimes toutes les insultes faites à la Constitution. Son collègue, M. de Foucault, l'apostropha très vivement à sa descente de la tribune.

Quelques jours plus tard, le 6 novembre, les réclamations apportées à la barre de l'Assemblée par une députation du corps électoral de l'île de Corse contre deux de ses députés amènent une nouvelle altercation violente entre Mirabeau et la droite (1). Quelques-uns de ses collègues se préci-

(1) Ce n'était pas la première fois que Mirabeau s'occupait de la Corse à l'Assemblée. Le 30 novembre il avait demandé et obtenu que les Corses proscrits pour cause politique fussent autorisés à rentrer dans leur pays, avouant à cette occasion que « sa première jeunesse avait été souillée par une participation à la conquête de la Corse ».

pitent sur lui la canne levée. Au dire de divers témoins, l'un des deux députés corses incriminés, l'abbé Peretti, aurait même menacé Mirabeau d'un stylet. Le président est obligé de se couvrir. Le 10, une autre députation nommée par les quarante-huit sections de Paris vient, par l'organe de son orateur Danton, demander à l'Assemblée de revenir sur la décision par laquelle elle a refusé de déclarer au roi que les ministres ont perdu la confiance publique. Le peuple de Paris s'agite, et l'Assemblée devient plus tumultueuse que jamais. Les ministres, l'un après l'autre, se décident à donner leur démission. Survient, après une série de provocations de député à député (1), le duel entre Charles de Lameth et le duc de Gastries ; le 13, la foule envahit l'hôtel de Gastries et le met à sac. Le même jour, à la séance du soir, le bataillon du district de Bonne-Nouvelle vient « demander vengeance » contre « l'homme audacieux qui a osé provoquer Lameth sans respect pour ses vertus, et encore moins pour son caractère ». La droite proteste avec indignation. Le député Roy, d'Angoulême, qui avait eu part à la querelle entre MM. de Lameth et de Castries, à une précédente séance, dit à propos des applaudissements donnés

(1) Il va sans dire que Mirabeau n'avait pas été oublié dans toutes les provocations ; mais, comme le raconte Dumont de Genève, il avait pris le bon parti de n'en accepter aucune, et d'inscrire ses provocateurs sur une liste, les remettant après la clôture de la session.

aux paroles de la députation : « Il n'y a que les scélérats qui puissent applaudir. » Barnave de-> mande son arrestation, en déclarant qu'il existe un système de provocations contre les bons citoyens, et que la salle de l'Assemblée doit cesser d'être un spectacle de scandale. Malouet veut parler pour répondre et demander à son tour la répression des actes criminels commis à l'hôtel de Gastries. Mirabeau prie Malouet de lui céder son tour de parole, l'assurant qu'il veut se prononcer dans le même sens, et qu'il sera plus favorablement écouté. Et au lieu d'exécuter ce qu'il a annoncé à Malouet, il apostrophe le côté droit qui l'interrompt dès ses premiers mots par des invectives, parle des arguments que cette soirée fournit « aux vertueux écrivains de la noble école des impartiaux » pour déclarer que l'Assemblée « consume le temps et la confiance de ses commettants dans de vaines et hideuses contentions » , présente une apologie ouverte des désordres populaires de la journée, et conclut à passer à l'ordre du jour, et à mettre M. Roy en état d'arrestation. « J'étais resté à la tribune, raconte Malouet dans ses Mémoires. Quand Mirabeau eut fini, je lui dis : Ce que vous venez de faire est odieux, vous avez manqué à votre parole. — Vous avez raison, me répondit-il ; j'en suis honteux ; mais prenez-vous en à vos Messieurs; vous les avez entendus (1). »

(1) D'après les Souvenirs du comte de La Marck, Mirabeau

Cette fois Mirabeau trouva des censeurs même -clans le parti populaire : un journal de ce parti qui passait pour être inspiré par La Fayette, le Postillon (1), eut le courage de le blâmer : « Ne trouvez pas incompréhensible, lui écrivit La Marck, que les Tuileries soient effarouchées, lorsque le parti populaire même vous juge rigoureusement dans une de ses feuilles. »

Tandis qu'il s'abandonnait à de tels excès de langage, Mirabeau, combattu et outragé alors par la droite comme le plus dangereux des révolutionnaires, continuait d'adresser des notes à la Cour. Il se rabattait sur son thème habituel, les attaques contre La Fayette, qu'il appelle formellement dans une de ces notes, celle du 24 octobre, « mon ennemi » (2), s'étendait en généralités semées comme

aurait répondu à Malouet : « Que voulez-vous, je n'ai pu me déterminer à voter avec des hommes qui auraient voulu m'assassiner. »

(1) Nous n'avons pu nous procurer le numéro de ce journal qui nous intéressait : sa collection suivie paraît manquer à la Bibliothèque nationale.

(2) « Fort ou faible en escrime, écrit Mirabeau, il me faut un terrain sur lequel je puisse appuyer le pied, il est nne foule de mesures que ni la Cour, ni moi, ne pouvons exécuter, et que des ministres, en qui l'on pourrait se fier, tenteraient avec succès comme sans danger. Et quelle confiance pourrai-je avoir dans un ministère que mon ennemi créera, soutiendra, dirigera?... Pour ce qui est de La Fayette, écrira Mirabeau, dans une note ultérieure, comme je ne puis compter ni avec ma conviction, ni avec l'évidence, je le poursuivrai sans relâche même aux pieds du trône, même sur le trône, parvînt-il à s'y placer. Les dangers présents du roi, mes craintes horribles pour l'avenir, ont-ils d'autre cause que l'existence de cet homme ? »

toujours d'aperçus justes exprimés d'une manière saisissante, ou bien essayait de manifester son dévouement au roi et à la reine, en dénonçant le retour en France de Mrne de Lamotte, l'héroïne de l'affaire du Collier, et en se livrant à toutes sortes d'hypothèses sur les causes et les conséquences possibles de ce retour qui avait passé fort inaperçu (1). A la suite de son discours sur le pavillon il n'avait nullement cherché à s'excuser auprès de la Cour : « Hier, écrit-il à cette occasion à son ami La Marck, je n'ai pas élé un démagogue; j'ai été un grand citoyen et peut-être un habile orateur... En vérité, je n'ai envie de livrer à personne mon honneur, et à la cour ma tête... Ces messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer... Je suis l'homme du rétablissement de l'ordre, et non du rétablissement de l'ancien ordre. Vous avez une manière très simple de vous tirer de l'embarras dont vous me parlez, c'est de montrer mon billet. » Après le discours sur le pillage de l'hôtel de Castries, Mirabeau montra vis-à-vis de la Cour moins d'audace. Il chercha à expliquer sa conduite en l'imputant à des motifs de profonde politique : « J'apprends, écrit-il dans sa note du 17 novembre, qu'il faut que je m'explique sur ma conduite dans une journée où j'ai cru montrer quelque habileté. Une véritable confiance en moi rendait certaine-

(1) Il n'y a à noter à ce sujet que la violence et la gravité des accusations portées par Mirabeau contre le duc d'Orléans.

ment ces détails inutiles, mais je désire la surveillance qui les exige; je mets un grand prix même à la censure... Il faut dissimuler, quand on veut suppléer à la force par l'habileté, comme on est obligé de louvoyer dans une tempête. Voilà un de mes principes, et purement fondé sur l'observation des choses humaines, puisqu'il est entièrement opposé à mon caractère naturel. Il faut que je prenne d'abord le diapason de ceux que je veux forcer graduellement à se mettre au mien. Voilà une autre de mes maximes. Il faut surtout pour acquérir le droit de m' élancer avec succès clans la carrière, lorsqu'il s'agira de défendre les véritables intérêts du trône, que je prépare le peuple à entendre ma voix sans défiance. »

La reine pouvait difficilement se tenir pour satisfaite d'une telle justification, et elle dut répéter alors ce qu'elle écrivait déjà à Mercy le 5 octobre précédent (1), à propos du discours de Mirabeau sur la procédure du Ghâtelet : « Avec tout son esprit et astuce, je crois qu'il aurait encore de la peine à prouver que c'est pour nous servir qu'il l'a prononcé. » A ce moment les intermédiaires entre Mirabeau et la cour, M. de La Marck et l'archevêque de Toulouse, las de leurs efforts inutiles pour maintenir le premier d'une manière suivie dans la voie de la modération, pour réagir d'autre part contre la défiance croissante de la seconde, semblent perdre courage. « Gomment voulez-vous,

(1) Recueil de M. d'Arneth, p. 133.

écrit l'archevêque à M. de La Marck le 15 novembre, que la confiance, si nécessaire dans les circonstances où nous sommes, puisse naître après des écarts pareils à celui d'avant-hier? Je n'y étais pas, mais le récit qu'on m'en a fait m'a affligé profondément sous ce rapport. J'ai craint dès le premier moment qu'on ne vît dans l'orateur de samedi soir que l'explosion d'un tribun du peuple qui cherche à justifier des atrocités, et à exciter les fureurs de ce même peuple sur ceux qui notoirement sont les amis du roi et de la monarchie. Je ne me suis guère trompé, et je pourrais vous en donner la preuve. Vous l'avez craint comme moi, mon cher comte, si je comprends bien votre billet. J'ai le cœur flétri de tout ceci, et je cherche très sérieusement à finir des liaisons dont je ne peux prévoir aucun succès. » Le comte dé Mercy- Argenteau avait quitté la France en septembre de cette année au grand regret de M. de La Marck et de Mirabeau lui-même ; la suite des lettres que le premier écrit à Mercy pour le tenir au courant de ce qui se passe entre Mirabeau et la Cour, en même temps que de la marche générale des événements, exprime aussi vers cette époque beaucoup de désillusion momentanée (1) de la part de

(1) « Cet homme, écrit notamment M. de La Marck, le 28 octobre, est parfois bien grand et bien petit, peut être très utile, et aussi très nuisible. En un mot il est souvent au-dessus et parfois fort au-dessous des autres... La reine sera surtout l'objet de mon attention et je saisirai avec soin toute les occasions de lui être utile. C'est principalement sous ce rapport que

M. de La Marck. Du 17 novembre au 4 décembre les communications entre Mirabeau et la Cour paraissent tout à fait interrompues.

Si la Cour était mécontente des retours de conduite et de langage révolutionnaires chez Mirabeau, celui-ci, comme nous l'avons vu, exprimait avec amertume som impatience de 1' « inerlie » et de la « torpeur » de la Cour, sa lassitude d'être encore réduit, après six mois de correspondance secrète, à envoyer des notes auxquelles on ne faisait pas répondre le plus souvent, à donner des avis que l'on ne suivait pas. Mirabeau aurait désiré le renouvellement de l'entrevue qui avait eu lieu à Saint-Gloud au mois d'août précédent; la reine n'avait mis aucun empressement à écarter les difficultés qui s'opposaient à la réalisation de ce désir. M. de La Marck lui-même qui voyait autant d'inconvénients que d'avantages dans les conférences de ce genre, n'avait point insisté pour

je continue mes relations avec M. de Mirabeau. Quel être que cet homme-là ! Toujours sur le point de s'emporter ou de se décourager. Tour à tour imprudent par excès de confiance ou attiédi par méfiance, il est bien difficile à diriger dans les choses qui exigent de la suite et de la patience »... « C'est, écrit encore M. de La Marck à Mercy, dans une autre lettre datée du même jour, un homme que l'on tient bien plus par les choses qu'il a faites que par celles qu'il a promis de faire. Il faudrait le forcer en quelque sorte à se donner de la suite, et je crois qu'on y peut parvenir. Mais on se l'attache moins qu'on ne l'attache à telle chose; il a de l'obstination plutôt que de la persévérance ; on l'enchaîne par son esprit, quand on ne peut pas l'enchaîner par ses sentiments. Or, tant qu'il n'aura fourni que de simples notes, et proposé des idées qu'on n'aura pas suivies, il ne se croira pas sérieusement engagé. » T. v. 13

en ménager une nouvelle. Le résultat qu'il eût surtout voulu obtenir, c'était l'établissement de rapports personnels suivis, qu'il n'eût pas été nécessaire de cacher, entre Mirabeau et un ministre choisi à cet effet par le roi et la reine et investi de leur confiance. Mirabeau eût pu ainsi imposer une partie au moins de ses idées dans la .politique du gouvernement, et en échange subir constamment une influence qui l'aurait peut-être dirigé ou retenu dans bien des cas. Gomme M. de La Marck le dit lui-même, « dès qu'il n'y avait pas un centre de direction, les rapports avec Mirabeau étaient plutôt intrigue que système de conduite ». « N'ai-je pas dû être découragé, écrit d'autre part Mirabeau, clans sa note du 4 décembre, lorsque je n'ai pu obtenir que, dans la formation d'un nouveau ministère, un homme au moins fût choisi en qui l'on eût quelque confiance, et qui pût servir de point de ralliement entre l'autorité légitime et ceux qui tels que moi se dévoueraient à la défendre. » Pour réprimer les emportements d'une nature aussi passionnée que celle de Mirabeau en proie à une irritation croissante contre la Cour et aussi contre La Fayette, les exhortations, souvent fort éloquentes et fort touchantes (1), de M. de La Marck

(1) Citons notamment ce passage d'une lettre de La Marck à Mirabeau, <n date du 14 décembre: « Quand vous verrai-je hors de la sphère d'un factieux, et les réprimant avec votre éloquente énergie? — Enfin, quand vous verrai-je faire l'emploi de vos rares talents pour cette tranquillité nécessaire, qu'on n'obtient que par le respect et la soumission très difficile des hommes

ne suffisaient pas. D'ailleurs, comme mobile de la conduite de Mirabeau pendant les deux mois qui venaient de s'écouler, il y avait eu autre chose encore que la passion ; il y avait eu , pour employer une expression de M. de La Marck, « ces à parte de finesse par lesquels Mirabeau échappait souvent à la plus exacte surveillance ». Le calcul, tout autant que la passion, l'avait amené, alors que les résultats attendus par lui de ses relations avec la Cour semblaient s'éloigner, à donner de nouveaux gages à ce parti populaire dont la faveur avait fait primitivement toute sa force. Obligé, par le fait de sa rivalité avec La Fayette, d'être toujours plus monarchique ou plus révolutionnaire que celui-ci, il avait cru pouvoir être tout à la fois l'un et l'autre. En cherchant d'habiles prétextes pour expliquer à la Cour son évolution et lui conseiller de la suivre, en venant même soutenir qu'il n'avait pas perdu de vue les intérêts de l'ordre public et de la royauté, le lendemain du jour où il avait à la tribune justifié les fureurs de la foule contre les ennemis des Lameth, il était jusqu'à un certain point de bonne foi dans sa duplicité.

Il sentait bien, d'ailleurs, que la Cour, avec la-

pour l'ordre et la loi ! La France à votre avis n'est-elle pa9 encore assez désorganisée, et les esprits n'y sont-ils pas encore assez égarés? Mon cher comte, c'est de vous que j'ai longtemps espéré, et que j'espère encore. — Soyez donc moins violent contro la très explicable inertie des Tuileries. Ayez plus d'indulgence pour ceux qui veulent peut-être la fin sans les moyens. »

quelle il n'avait jamais songé à rompre, avait trop besoin de lui pour ne pas lui revenir. Et en attendant, il recueillait des marques nombreuses d'un véritable regain de popularité. Le Moniteur du 22 octobre invite « tous les bons patriotes » à souscrire en vue d'une reproduction par la gravure de son portrait en pied peint par Boze (1). Le lendemain du pillage de l'hôtel de Gastries, et de la séance où Mirabeau a prononcé son improvisation révolutionnaire, le 17 novembre, la Comédie-Française reprend la tragédie de Brutus, de Voltaire. Mirabeau a soin de se rendre à cette première représentation « pour voir le brouhaha qu'on y fera » , écrit-il à M. de La Marck, en réalité parce qu'il est sûr de l'accueil qui l'y attend. Le public, empressé à noter et à applaudir toutes les tirades républicaines du rôle de Brutus, mais qui applaudit aussi d'ailleurs le fameux vers où il est parlé de

Faire encor fleurir la liberté publique Sous l'ombrage sacré du pouvoir monarchique,

le public reconnaît Mirabeau « dans une loge du centre, dit la Chronique de Paris, « dans une quatrième loge », dit le Moniteur. Il réclame que le grand orateur vienne s'asseoir dans la

(1) M. Alfred Stern, dans sa Vie de Mirabeau, assure que l'article relatif à cette souscription avait été rédigé par Mirabeau lui-même. C'est possible, mais pour l'établir M. Slern applique mal, à notre avis, une phrase d'une lettre écrite le même jour par Mirabeau à son collaborateur Reybaz, et publiée dans la brochure de M. Plan : Un collaborateur de Mirabeau.

galerie à une place d'honneur el lui fait une ovation (1). Enfin, ce qui est plus significatif, le 30 novembre, Mirabeau est élu président de la société des Jacobins , qu'il a recommencé à fréquenter aasidûment depuis près de deux mois.

Nous avons dit que le grand orateur avait été

(1) On manifestait beaucoup au théâtre pendant les premières années de la Révolution ; royalistes et révolutionnaires avaient également cherché des allusions à applaudir dans les opéras de Tarare et iïArmide, et surtout les partisans de la Révolution en avaient trouvé dans la tragédie de Charles IX, par Ghénier. A propos de la reprise de Charles IX au mois de juillet précédent, nous trouvons dans la Chronique de Paris les curieuses lettres ciaprès échangées entre Mirabeau et Talrna. « J'ai recours à vos bontés, écrit Talma, le 27 juillet, pour me justifier des imputations calomnieuses que mes ennemis s'empressent de répandre. A les entendre ce n'est pas vous, au nom des fédérés de Provence, qui avez demandé Charles IX, c'est moi qui ai fait une cabale pour forcer mes camarades à donner cette pièce. Des journalistes vendus affirment au public tout ce que la malignité leur dicte. Si vous ne me permettez de lui dire la vérité, je resterai chargé d'une accusation dont on espèro bien tirer parti... » — « Oui, certainement, monsieur, répond Mirabeau, vous pouvez dire que c'est moi qui ai demandé Charles IX au nom des fédérés provençaux, et même que j'ai vivement insisté; vous pouvez le dire, car c'est la vérité, et une vérité dont je m'honore. La sorte de répugnance que messieurs les comédiens ont montrée à cet égard, au moins s'il fallait en croire les bruits, était si désobligeante pour le public, et même fondée sur de prétendus motifs si étrangers à leur compétence naturelle; ils sont si peu appelés à décider si un ouvrage légalement représenté est ou n'est pas incendiaire ; l'importance qu'ils donnaient, dit-on, à la demande et au refus était si extraordinaire et si impolitique; enfin ils m'avaient si formellement dit à moi-même qu'ils ne voulaient qu'un vœu prononcé de la part du public, que j'ai du répandre leur réponse : le vœu a été prononcé, et mal accueilli, à ce qu'on assure le public a voulu être obéi ; cela est assez simple où il paye, et je ne vois pas de quoi l'on s'est étonné... »

membre de la société des Jacobins dès sa constitution définitive à Paris, vers la fin de 1789 (le fait est établi par une de ses lettres à Dumont), et qu'il avait pris peu de part à ses débals depuis lors jusqu'à l'époque où il l'abandonna momentanément pour la Société de 1789, c'est-à-dire l'époque de la discussion sur le droit de paix ou de guerre. 11 y avait seulement prononcé, en février 1790, un éloquent discours en faveur de l'abolition de la traite des noirs (1).

La Société des Jacobins, même privée de Mirabeau, n'avait pas cessé de croître en puissance. La liste de ses membres, imprimée le 21 décem-

(1) Membre, avant la Révolution, de la Société des Amis des Noirs, ainsi que nous l'avons dit, Mirabeau eut le mérite de rester fidèle ensuite à ses sentiments philanthropiques, au risque de mécontenter le haut commerce de Marseille, qui, comme celui de tous les grands ports en relation avec les colonies protestait énergiquement contre l'abolition de l'esclavage colonial. Mirabeau voulait au moins obtenir l'abolition de la traite des nègres. Il entretint à ce sujet une assez longue correspondance avec le philanthrope anglais Clarkson, venu à Paris dans l'automne de 1789, pour faire de la propagande contre l'esclavage auprès du parti démocratique français. (Voir l'ouvrage de Clarkson On the Slave Trade.) Il écrivit à un autre philanthrope anglais Wilberforce, ami de Pitt, pour lui demander d'amener le ministre anglais à concerter avec la législation française des mesures contre la traite. La lettre à Wilberforce a été publiée, tome VII, page 115, des Mémoires de Mirabeau. Enfin il prononça aux Jacobins en février 1700 le discours que nous avons mentionné, et qui avait été, dit Dumont, préparé de plusieurs mains.

Ce discours a été publié aussi dans les Mémoires de Mirabeau, t, VII, p. 121 et suivantes. « Je me souviens, dit Dumont, d'une belle image que Mirabeau avait jetée dans une description : Suivons sur ï Atlantique ce vaisseau chargé de

bre 1790, comprend plus de raille noms; nous parlons ici de la Société de Paris; dès le mois de septembre 1790, cent cinquante sociétés de province environ lui étaient affiliées; à partir du mois de novembre, elle eut. son journal ; depuis longtemps elle avait des comités d'action extérieure auxquels surtout peut s'appliquer le reproche d'avoir exercé alors une influence révolutionnaire exagérée, car ses séances générales n'étaient encore qu'une excellente école de discussion publique, et souvent une excellente préparation aux débats de l'Assemblée (1).

Quoi qu'il en soit, Mirabeau revint aux Jacobins en même temps qu'il s'éloignait de la Société de

captifs ou plutôt cette longue bière, etc. (Mirabeau avait eu sous les yeux et avait placé chez lui une gravure donnée par Clarkson, et représentant la coupe d'un vaisseau négrier). Impatient de recueillir les applaudissements, Mirabeau lut ce discours aux Jacobins, où il produisit un si grand effet que tous les intéressés à la traite firent tous leurs efforts pour empêcher ce sujet d'être discuté dans l'Assemblée. Ils craignirent que le discours de Mirabeau ne fît abolir la traite par un décret d'enthousiasme. »

Arriver graduellement à l'affranchissement des nègres, telle élai la pensée du grand orateur. Plusieurs fois saisie de la question l'Assemblée décida enfin, eu mai 1791, après la mort de Mirabeau, et à la suite d'une discussion célèbre, qu'il ne serait statué sur l'état des personnes non libres aux colonies que d'après les propositions des assemblées coloniales; mais en même temps elle admit immédiatement à la jouissance des droits politiques, contrairement à l'avis de Barnave, les hommes de couleur nés de parents libres.

(1) M. Aulard vient de commencer sur la Société des Jacobins un recueil de documents parfaitement choisis et accompagnés d'un commentaire très bien fait. Ce recueil nous a élé fort utile. La Société des Jacobins, Paris, Jouaust et Noblet, 1889, t. I0'.

1789, et qu'il dessinait à l'Assemblée son mouvement dans le sens révolutionnaire. Il trouvait dans leur société un point d'appui dont il ne croyait plus pouvoir se passer pour sa popularité. Et, comme en même temps il y apportait par lui-même une très grande force, son retour y fut très bien accueilli. La Chronique de Paris, clans son numéro du 9 octobre, l'enregistra en ces termes : « M. de Mirabeau s'est rejoint mercredi dernier (le 6 octobre) à ses frères d'armes des Jacobins. C'est une nouvelle que tous les amis de la Constitution apprendront sûrement avec plaisir. »

Pendant tout le cours des discussions à l'Assamblée au sujet du renvoi des ministres, il y eut aux Jacobins des débats animés sur la même question.. Le soir du 20 octobre, après le rejet par l'Assemblée de la proposition des comités contre les ministres, Mirabeau se dédommagea à la séance des Jacobins du silence qu'il avait gardé à contrecœur dans une autre enceinte. « Il tâcha, écrit M. de La Marck au comte de Mercy, de recouvrer sa popularité en témoignant des regrets de sa conduite. » Cherchant à se justifier auprès de la Cour, dans sa note du 24 octobre, lui-même raconte comme il suit la séance et son intervention : « Déjà M. de La Fayette venait de faire imprimer que, après avoir opiné secrètement contre les ministres dans les comités réunis, je n'avais pas eu le courage de les attaquer dans l'Assemblée. J'arrive au milieu des Jacobins justement prévenus. Trois opi-

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nants qui m'avaient précédé conseillaient les mesures les plus violentes. Ils ne proposaient rien moins que d'attaquer individuellement chaque ministre, de provoquer contre eux des pétitions des sections de Paris , d'accueillir, de solliciter des pétitions des départements. C'est alors que je pris la parole : Vous cherchez, leur dis-je, des auxiliaires contre les ministres ; et vous faut-il d'autres auxiliaires qu'eux-mêmes? Renoncez à l'administration, laissez -les gouverner; bientôt leur incapacité, toujours mieux démontrée , fera tomber de leurs frêles mains les rênes qu'ils refusent de se laisser arracher. — C'est ainsi que je parvins à attiédir des motions incendiaires. »

Le 6 novembre, les Jacobins présentèrent une adresse à l'Assemblée pour demander que le Jeu de Paume de Versailles devînt un monument national. C'est Mirabeau qui fut le rédacteur de cette adresse, « bien emphatique », écrit avec raison M. de La Marck qui nous apprend le fait (1).

Le 14 novembre, à la suite du duel entre MM. de Castries et Charles de Lameth, et avant le pillage de l'hôtel de Castries, Mirabeau « exprima à la tribune des Jacobins, avec beaucoup de sagesse et de circonspection, dit Carra dans ses Annales patriotiques et littéraires, la douleur que les bons patriotes devaient éprouver de l'accident arrivé à

(1) M. Aulard a inséré celte adresse tome Ier de son recueil, p. 364.

M. Charles Lameth», Il est à noter que, à cette époque même, Mirabeau continue, dans ses notes pour la Cour, à dire tout le mal possible des Lameth, qu'il déclare, par exemple, dans sa note du 17 décembre vouloir les perdre.

Ils n'en sont pas moins extérieurement ses alliés, presque ses amis alors. Ils viennent de commencer aux Jacobins la guerre contre La Fayette, à propos du projet prêté à celui-ci de former au roi une maison militaire avec les compagnies soldées de la garde nationale. Mirabeau se promet bien de faire continuer cette guerre : détruire la popularité de La Fayette, en même temps qu'il affirme la sienne et prépare pour de bon cette élection à la présidence de l'Assemblée, depuis si longtemps ambilionnée par lui. depuis si longtemps ajournée, tels sont les résultats qu'il a voulu atteindre en recherchant la présidence des Jacobins.

Le jour où il en prend possession, le 30 novembre, il prononce un petit discours exprimant, sous une forme simple, des idées sages et conciliatrices. Ce discours a été publié dans le Journal des Amis de la Constitution^). Dès le lendemain,

(1) a Les faveurs de celte Assemblée, disait Mirabeau, me sont d'autant plus précieuses qu'elle ne doit rien de ce qu'elle accorde; et j'en suis d'autant plus touché que, ne l'ayant jamais servie, si ce n'est dans ses rapports généraux avec la chose publique, je n'avais point de litre à ce que je reçois.

Le droit qu'ont les citoyens de se réunir pour manifester leurs pensées sans troubler l'ordre public est un des bienfaits les plus doux de la liberté, comme il en est le plus constant appui.

une nouvelle occasion se présente de battre en brèche l'influence de La Fayette; Mirabeau n'a garde de la laisser écarter. Il venait de se fonder au couvent des Petits-Pères, sous le patronage, ou du moins avec l'approbation de La Fayette, un club formé de représentants des gardes nationales de diverses localités, et prenant le titre de : Société des gardes nationaux de France. Ce club avait écrit à la Société des Jacobins pour entrer en relations avec elle; il avait en même temps manifesté, lui aussi, le vœu d'être admis à offrir une garde au roi et à l'Assemblée nationale. La société des Jacobins adopta une réponse rédigée par Barnave, dans laquelle il était dit que « les Amis de la Constitution ne reconnaissaient aucune représentation des gardes nationaux de France, qu'une telle représentation serait à leurs yeux celle

Les grandes assemblées font naître l'opinion publique, celte première législatrice des empires, et l'opinion, quand elle n'est pas l'ouvrage d'un parti, et qu'elle est universelle comme la raison, est la seule garde incorruptible des bonnes lois.

Lorsqu'il existe des factions dans un état, l'association des citoyens qui professent la même doctrine ne servirait peut-être qu'à les rendre plus redoutables. Lorsque les factions n'existent point cette association peut les prévenir, et vous avez rempli ce but important. Déjà tous les Français sont auxiliaires de la liberté • il ne reste plus qu'à les rendre tous ennemis de la licence' et auxiliaires de la paix... » Ce n'était pas la première fois que le langage de la modération et de la pacification était parlé à la tribune des Jacobins; on peut citer comme un morceau très remarquable en ce genre l'adresse aux sociétés affiliées au sujet des insurrections militaires, rédigée par Alexandre de Lameth et adoptée à la séance du 10 septembre. Elle a élé publiée dans le Moniteur et reproduite par M. Aulard.

de la nation même, et que ce n'était pas d'ailleurs sous un caractère guerrier et dans le costume des armes que les citoyens devaient se réunir et former entre eux des assemblées délibérantes» (1). Barnave, au cours de la discussion sur cette réponse, mit directement La Fayette en cause, demandant qu'il fût tenu de s'expliquer sur cette assemblée de gardes nationaux qu'il faisait présider par un de ses aides de camp. Un aide-major général de La Fayette qui, sans faire partie de la société des Jacobins, avait cru pouvoir s'introduire dans la salle pour assister à la séance, fut éconduit par les censeurs de la Société. Et Mirabeau, de son fauteuil de président, trouva moyen de lancer plusieurs traits piquants contre le général en chef de la garde nationale parisienne (2).

A une séance suivante de la Société des Jacobins, le 15 décembre, « Mirabeau, ce Protée auquel on ne peut refuser de grands talents, s'il voulait de bonne foi les consacrer à la chose publique, raconte le journal V Orateur du peuple, tonne contre La Fayette ». Il « déploie tous ces beaux mouvements d'éloquence, qu'on applaudissait si fort dans l'orateur romain, quand il dévoilait à ses concitoyens la fausse et dangereuse popularité de ce-

(1) Moniteur du 10 décembre 1790. La réponse est signée par Mirabeau, comme président, et par les secrétaires en exercice des Jacobins.

(2) Voir le récit du journal V Orateur du peuple, publié par M. Aulard, tome Iov de son recueil, p. 402.

lui qui, à la tête de nombreuses légions, se préparait à franchir les limites que le Sénat môme lui avait tracées ». « N'est-il pas honteux, dit Mirabeau, toujours d'après VOrateur du peuple, qu'un simple citoyen se flatte d'influencer toute la République, lui qui a contribué moins que tout autre à notre liberté, lui qui, par un heureux hasard, ou par quelque autre combinaison politique, et par une intrigue de Cour, se trouve à la tête de l'armée parisienne? La place de commandant général qui, dans les premiers temps de la Révolution, était peut-être difficile à remplir, n'est aujourd'hui que la chose la plus simple du monde, vu le zèle, le courage, l'activité, le patriotisme des citoyens de Paris. » Mirabeau « reproche enfin à Charles Lameth le peu de confiance qu'il témoigne en ses forces, eu égard à celte place (1) ».

D'accord avec Rarnave et les Lameth pour attaquer La Fayette, Mirabeau l'est également avec eux quand il s'agit de contenir les enfants perdus de la Société. Le 6 décembre au soir une discussion orageuse eut lieu aux Jacobins, à propos du décret qui avait été le jour même voté par l'Assemblée sur l'organisation de la force publique; Robespierre vint lire un discours contre l'article qui excluait à l'avenir ou paraissait exclure, car

(l) La Fayette était fort loin d'être insensible à ces démonstrations; et comme, le 20 décembre, Dubois de Oancé lui écrit pour l'inviter à se réunir aux Jacobins, il lui fait une réponse fort sèche qui fut rendue publique ainsi que la lettre de Ci ancé.

sa portée fut mise en doute, les citoyens non actifs des corps de garde nationale. Mirabeau, comme président, interrompit Robespierre et le rappela à l'ordre en disant qu'il n'était permis à personne de parler contre un décret rendu. Ne pouvant obtenir le silence de l'Assemblée surexcitée par cet incident, il eut l'idée, au lieu de mettre son chapeau comme le président de l'Assemblée nationale, de monter sur son fauteuil en s'écriant : Que tous mes collègues m entourent. Mais « ce fut le bras en écharpe de Charles de Lamelh qui parvint, dit Camille Desmoulins, à ramener le silence non obtenu par la sonnette et le geste magistral de Mirabeau ». Charles de Lameth « colaphisa un peu rudement Piobespierre, tout en l'appelant son ami très cher ». La séance est racontée avec beaucoup de verve et d'animation dans le journal Les Révolutions de France et de Brahant, par Camille Desmoulins, qui dénonce comme tyrannique le silence imposé par Mirabeau à Robespierre (1). Mirabeau est-il encore d'accord avec Rarnave

(1) Mirabeau jugeait en général Robespierre avec un très grand dédain. Cependant Gorani, dans un fragment inédit de ses Mémoires, cité par M. Stern, s'exprime ainsi : « Ce fut Mirabeau qui me mit sur la voie d'observer Robespierre, qui montrait dès lors une hypocrisie si profonde que plusieurs de ses ennemis le regardaient en 1790 comme un fou vertueux. Mirabeau m'avait donc dit en 1790 que Robespierre était dominé d'une ambition incalculable, qu'il désirait se frayer un chemin au trône ; mais Mirabeau était néanmoins un homme si supérieur qu'il le craignait peu, et à ce sujet il me disait : Je défie Robespierre de me dépopulariser. »

et les Lameth lorsque ceux-ci prennent pour point de mire de leurs attaques la Société des amis de lu Constitution monarchique formée dans le courant du mois de décembre 1 790 par Glermont-Tonnerre, Malouet et leurs amis? Cette Société qui, dès sa formation, avait commencé à publier un journal, faisait dans le premier numéro de ce journal adhésion formelle et sans réserves à la Constitution votée par l'Assemblée (1). Mais elle se présentait comme appelée à défendre surtout celles des dis' positions constitutionnelles qui consacraient l'existence du pouvoir monarchique, parce que c'étaient celles-là qui se trouvaient alors menacées ; et elle

(1) En tête de ce premier numéro se trouvait une sorte de programme dans lequel on lisait ce qui suit : a Aussi loin des préjugés de l'ancien régime que des passions des novateurs, la devise des membres de la société est Liberté et fidélité. Ils regardent comme la loi des Français la constitution par laquelle il est établi que le gouvernement français est monarchique. S'il se trouvait des décrets dont les suites semblassent contraires à l'intérêt public, c'est des seuls moyens légaux et constitutionnels que la société pense qu'il en faut attendre et obtenir la réformation. » — Un article placé immédiatement à la suite de ce programme était encore plus caractéristique. « Ceux qui n'ont point admiré dans notre Révolution, y lisait-on, l'ouvrage de la raison humaine agrandie et perfectionnée sont évidemment égarés par l'ignorance et la mauvaise foi; qu'ils n'espèrent point trouver dans ce journal ce qui peut flatter leurs fausses opinions... Dans les premiers jours de notre Révolution le peuple n'a vu et n'a dû voir d'un côté que le patriotisme, la raison et la justice; de l'autre que des préjugés funestes à son bonheur, et le retour des abus dont il gémissait. Il s'est donc précipité tout entier vers ses défenseurs ; il a fait pencher de tout son poids la balance où pesaient nos destinées; ce choc était nécessaire et inévitable. Si c'est quelquefois un danger pour le peuple de trop connaître sa force, c'est encore un plus grand mal pour

se posait dès ses débuts, ainsi que la dénomination même qu'elle avait choisie le montrait, en antagoniste de la Société des Amis de la Constitution qui se réunissait aux Jacobins.

On a peine à concevoir néanmoins l'espèce de fureur que la Société des Amis de la Constitution monarchique excita parmi les journaux et les chefs du parti populaire, et dans la foule docile à leurs impulsions. Dès le 25 décembre elle fut dénoncée aux Jacobins. « Plaisante dénomination, dit l'orateur qui parla le premier contre elle, le littérateur Le Monnier, à propos du titre qu'elle avait pris . comme si tous les clubs patriotiques, en particulier celui des Amis de la Constitution, n'avaient pas le but de fonder une constitution vraiment et essentiellement monarchique, mais une monarchie légale , une monarchie qui aura pour base les lois, et pour but le salut de la patrie(l)! » Ce furent surtout les

lui de ne jamais la montrer à ses tyrans. Il était impossible qu'il ne fût pas vainqueur, les armes étaient trop inégales... Jusque-là l'histoire né doit que des éloges à ceux qui ont suivi ou donné ce grand mouvement. Mais quand les principes régénérateurs ont été universellement admis, quand les bases de la liberté politique ont été posées, quand les espérances du peuple français ont été remplies, quand on n'a pu raisonnablement nourrir aucune crainte sur le renouvellement de l'ancien régime, pourquoi les jours de la paix n'ont-ils pas reparu ?» La Société des amis de la constitution monarchique avait adopté pour emblème une balance portant dans un de ses plateaux une couronne, dans l'autre un bonnet de la liberté, et supportant l'écusson de France.

(1) Discours de M. Le Monnier, imprimé par ordre de la Société des amis de la constitution, sous le contreseing de

distributions gratuites de pain commencées, par elle dont on fit un grief contre la nouvelle Société. Barnave l'accusa plus tard à la tribune de l'Assena* blée nationale, dans la séance du 25 janvier, de « chercher à attirer les citoyens dans des pièges en distribuant au peuple un pain empoisonné ». Lors de la dénonciation aux Jacobins il avait proposé : 1° une adresse aux sociétés affiliées aux Jacobins « pour les prémunir contre nos émanations empoisonnées », dit le journal de la Société monarchique; 2° une coalition de journalistes patriotes pour appeler sur cette dernière la haine et le mépris publics ; 3° une tentative auprès des sections de Paris, en vue de faire réclamer sa dissolution par l'autorité municipale.

Plusieurs sections prirent en effet des délibérations en ce sens, au mépris du droit de réunion reconnu par la Déclaration des droits, plusieurs fois proclamé par l'Assemblée nationale (1). La

Mirabeau qui venait alors d'en être réélu président, et insérée par M. Aulard dans son recueil, t. IB1", p. 437.

(1) Lors des débats sur l'oganisation des municipalités, en décembre 1789, le comité de Constitution avait proposé un article qui limitait à trente le nombre des personnes pouvant sans autorisation administrative, et à la condition d'être citoyens actifs, « se réunir en assemblées particulières pour rédiger et faire parvenir des adresses et pétitions soit au corps municipal, soit aux administrations de département ou de district, soit au corps législatif, soit au roi ». Mirabeau protesta contre cette disposition. «. Les hommes non armés, dit-il, ont le droit de se réunir en tel nombre qu'il veulent pour communiquer leurs lumières, leurs vœux, leurs titres, et les en empêcher, c'est attaquer les droits de l'homme. Tout ce que peut la loi c'est de restreindre ceux qui seront chargés de porter la pétition. »

municipalité de Paris qui avait profité de quelque irrégularité de forme dans la constitution de la nouvelle société pour suspendre provisoirement ses séances ne put maintenir cette suspension. La foule assaillit alors l'hôtel du fondateur de la Société monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, força le propriétaire, qui avait loué une salle à cette Société, au Vauxhall d'Été près du Panthéon, à refuser de la laisser à sa disposition, dans la crainte des dévastations populaires, et poursuivit les monar chiens, selon le terme de dérision inventé par les journaux, jusque dans le nouveau

Dupont soutint que le droit de réunion illimité était implicitement reconnu par la loi martiale elle-même, et le comité, modifiant sa première rédaction, fit voter un article nouveau consacrant le droit, pour les citoyens actifs seulement, de se réunir paisiblement et sans armes en quelque nombre que ce fût, même pour rédiger des pétitions et adresses aux autorités politiques et administratives. Ils devaient seulement « donner avis aux officiers municipaux du temps et du lieu de ces assemblées », et ils ne pouvaient députer que dix citoyens « pour apporter et présenter leurs pétitions et adresses ». De ce droit la Société des Jacobins de Paris et les sociétés qui lui étaient affiliées avaient largement profité ; en novembre 1790, une municipalité de province, celle de Dax, ayant voulu empêcher la formation d'une de ces sociétés affiliées aux Jacobins de Paris, avait vu son arrêté cassé par l'Assemblée nationale. Lors de la fondation par l'abbé Fauchet du Cercle social, société révolutionnaire plus ouverte à tout le monde que la Société des Jacobins, celle-ci n'avait manifesté son esprit d'exclusivisme qu'en votant une adresse aux sociétés affiliées pour marquer l'absence de tout lien entre elle et le Cercle social. Lors de la fondation de la Société des gardes nationaux de province, elle n'avait fait encore que blâmer le principe d'une telle association. Elle allait encore plus loin à l'égard de la Société monarchique qu'elle voulait empêcher de se former.

local où ils essayèrent en vain de reprendre leurs séances.

Ferrières, qui donne dans ses Mémoires des détails sur la brutale opposition faite à la formation de la Société monarchique assure que celle-ci avait eu dès ses débuts plus de six cents souscripteurs. Et Malouet, aussi dans ses Mémoires, affirme que la cause même de tant de violences était dans l'afiluence des souscriptions et le grand nombre des adhésions recueillies par elle.

Le programme de la Société monarchique était certainement moins contre-révolutionnaire que les plans développés à la Cour vers la même époque par Mirabeau. L'allié apparent de Barnave avait même une certaine sympathie intérieure pour les auteurs principaux de la tentative dont nous venons déparier, Malouet et Glermont-Tonnerre (1). En cette occasion comme dans d'autres, il lui eût été difficile de leur adresser avec sincérité d'autre reproche que celui de maladresse. Mais il n'était pas disposé à compromettre sa popularité pour les défendre ; il n'invoqua pas en leur faveur le principe de la liberté de réunion qu'il avait jadis soutenu à la tribune de l'Assemblée, et ne fit rien même

(1) A la fin de sa grande noie du 23 décembre pour la Cour, Mirabeau indique Clermont-Tonnerre comme l'un des députés dont les services peuvent être le plus utiles. Dans l'exécution de son plan il lui réserve ce qu'il appelle la direction de l'atelier des ouvrages. Quant à Malouet, nous connaissons les relations particulières que Mirabeau a eues déjà avec lui, et nous le verrons reprendre ces relations par la suite.

pour modérer l'acharnement déployé contre eux par la Société dont il avait été réélu le 19 décembre président pour une nouvelle période de vingt jours Il avait espéré que son élection à la présidence de l'Assemblée nationale suivrait de très près cette réélection par les Jacobins. Sûr de l'appui de ces derniers, il avait demandé à M. de Montmorin, dont il était d'autre part devenu, comme nous le verrons, le confident, des démarches en sa faveur auprès de députés appartenant à des fractions différentes de l'Assemblée. Il aurait même voulu que M. de Montmorin essayât de déterminer M. d'André à refuser la présidence à laquelle on le portait de divers côtés pour le 22 décembre. Il ne s'agissait pas seulement de donner une marque de sympathie et d'estime personnelles à un homme dont les idées étaient très sages et le caractère très sûr, et qui avait une première fois rempli avec distinction les fonctions de président. Il s'agissait surtout d'obtenir de l'Assemblée par sa nomination un témoignage de réprobation de la hideuse émeute qui avait éclaté à Aix le 14 décembre, et dans laquelle Pascalis et deux gentilshommes avaient été massacrés. M. d'André était l'ami de Pascalis; il avait osé le proclamer à la tribune de l'Assemblée le 19 décembre, alors que les sociétés révolutionnaires de Provence envoyaient contre lui-même de violentes dénonciations à l'Assemblée et aux Jacobins de Paris. Mirabeau, au contraire, avait toujours gardé quelque indulgence pour les ennemis de Pascalis,

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et quelque faveur auprès d'eux (1) : appelé à proposer à l'Assemblée, au nom des députés de Provence réunis à cet effet en comité, les mesures extraordinaires à prendre en vue du rétablissement de l'ordre dans cette province, il s'était attaché à atténuer, sinon à excuser les désordres et les crimes commis (2), et surtout à défendre les administrateurs locaux contre le reproche de faiblesse qu'ils avaient mérité. Il avait écarté une proposition de l'abbé Maury tendant à faire exprimer par l'Assemblée, dans le préambule du décret qu'elle allait voter, son indignation contre les attentats de la populace et son blâme pour ceux qui n'avaient pas su les prévenir; il avait néanmoins fait adopter l'envoi de troupes dans le département des Bouches-du- Rhône^ et la nomination de trois commissaires civils chargés de venir au secours de ces corps administratifs qui faisaient eux-mêmes l'aveu de leur

(1) Voir aux pièces justificatives les détails relatifs à l'installation solennelle d'un buste de Mirabeau dans la salle des séances de la Société des amis de la constitution d'Aix, en novembre 1790. Du reste, cette société à Aix représentait plutôt l'élément révolutionnaire bourgeois. Une autre société plus violente et plus populaire avait été fondée par un furieux, l'abbé Rives, sous la dénomination bizarre d'Association des vénérables frères antipolitiques.

(2) « Les crimes commis à Aix, disait Mirabeau le 20 décembre, sont trop grands, trop déplorables pour avoir besoin d'être exagérés. Sans doute c'est un grand crime de verser le sang humain, mais ce n'est pas un crime de lèse-nation. Si je vou^ lais, j'opposerais déclarations à déclarations, j'opposerais des faits attenants à des exagérations, j'indiquerais la filiation de ces événements. » (Voir le Moniteur et le Recueil des travaux de Mirabeau, par Méjan.) Gomment concilier ces paroles avec

impuissance (1). Un moment, comme il résulte de sa correspondance avec La Marck, il songea à se rendre lui-même en Provence, pour tenter d'y reprendre le rôle qu'il avait joué à l'époque de son élection aux Etats généraux. Le désordre était devenu aussi violent à Marseille qu'à Aix. « Marseille, écrit Mirabeau au comte de La Marck, le 22 décembre, est au moment d'être perdue pour la France, et de se déclarer république. D'André est président : si ce n'était là qu'une grande faute pour l'Assemblée, patience; mais c'est en outre une source intarissable de désordres. Gela est au point que je mets très précisément en délibération si je ne dois pas partir pour la Provence où, aussi bien, il faudra que j'aille en tout état de cause passer quelques jours, car Marseille se soumettra, ou je périrai. » Le jour même de la nomination de d'André comme président, le 22 décembre, Mirabeau annonça en effet par lettre à l'Assemblée son intention de prendre un congé d'un mois, et lui demanda un passeport. Ses amis du parti populaire s'émurent de son projet de départ. « Un homme aussi utile à ]a chose publique, écrit la Chronique de Paris, ne

ce que Mirabeau écrit à La Marck, le 19 décembre : « L'affaire d'Aix est plus horrible encore qu'on ne le sait, et l'état des deux tiers du royaume est presque au même point. »

(1) Les trois commissaires nommés furent MM. Lafisse et Debourge, officiers municipaux, et M. Gay, capitaine de la garde nationale de Paris. Leur correspondance a été publiée par M. Taine, dans la Bévue de la Révolution, numéro du 5 août 1887.

commet-il pas une imprudence, lorsqu'il s'éloigne du temple de la loi? » Et le journal invite ses lecteurs à « tout faire pour s'opposer au départ de Mirabeau ». « M. de Mirabeau, ajoute-t-il, est nécessaire à l'Assemblée nationale comme un roi l'est à un gouvernement monarchique. » Quelques sections de Paris envoyèrent des députations à Mirabeau pour le prier de ne pas s'éloigner, et la Société des Jacobins, après un discours éloquent de Barnave, vota une résolution dans le même sens (1). Mirabeau, satisfait de cette revanche de l'élection de d'André, renonça à partir.

Ce n'est pas sans quelque surprise d'ailleurs qu'on apprend par la lettre de M. de La Marck à M. de Mercy, du 25 décembre, la tactique que Mirabeau comptait employer à Marseille. « Dans aucun cas, écrit M. de La Marck, Mirabeau ne partira sans s'être concerté avec M. de Montmorin. Ils sont tombés d'accord que, loin d'essayer de calmer Marseille dont la municipalité n'est qu'une réunion de factieux, il importait au contraire de provoquer cette ville à l'exécution de tous les projets qui lui ont été sans doute inspirés, afin que l'on pût enfin savoir jusqu'à quel point certains chefs porteront leur audace. »

(1) Le fait est rapporté par Méjan dans sa collection des travaux de Mirabeau; l'intervention de Barnave est racontée par l'Allemand Œlsner dans l'ouvrage dont nous aurons à parler.

ENTENTE DE MIRABEAU ET DE M. DE MONTMORIN. — DOUBLE JEU DE MIRABEAU. LA QUESTION DU SER- MENT ECCLÉSIASTIQUE. LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

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