‹ Les Mirabeau (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · SES DERNIÈRES LUTTES ORATOIRES ET SES DER- NIERS PLANS · texte numérisé non relu

SES DERNIÈRES LUTTES ORATOIRES ET SES DER- NIERS PLANS

§ 1. — Entente de Mirabeau et de M. de Montmorin. — Double jeu de Mirabeau.— La question du serment ecclésiastique.

La ligne de conduite que Mirabeau comptait suivre en Provence n'est qu'une application particulière du grand plan rédigé par lui à la même époque sur la demande de M. de Montmorin, Tandis qu'il affermissait son influence à la Société des Jacobins, Mirabeau rétablissait ses relations avec la Cour dans des conditions nouvelles. Les ministres démissionnaires avaient été successivement remplacés de la fin d'octobre au commencement de décembre. Leurs successeurs, MM. Duport du Tertre, de Fleurieu, Duportail, Valdec de Les-

sart avaient tous été pris de la main de La Fayette, ou d'accord avec lui, comme Mirabeau le redoutait et le déplorait d'avance. Seul de l'ancienne administration M. de Montmorin conservait sa place (1). C'était un homme de cœur, d'une intelligence un peu superficielle et d'un caractère un peu faible, mais foncièrement dévoué à la famille royale qui ne lui avait pas accordé jusqu'alors toute la confiance qu'il méritait. Une fois confirmé dans ses fonctions, son unique préoccupation fut d'employer les moyens qu'elles pouvaient lui offrir pour rallier des défenseurs à la royauté. Certains personnages adonnés aux intrigues qui lui avaient fait, dans ce but, accepter et payer leurs services : Talon, l'ancien lieutenant civil au Châtelet et son ami Sémonville (2), le député Duquesnoy lui conseillèrent de

(1) « C'est la seule pièce du vieux manteau qui ait résisté, écrit le ministre américain Gouverneur Morris à Washington. » — « Notre ami La Fayette, écrit encore Morris au même correspondant, a jusqu'à présent joué un rôle bien brillant! Le roi lui obéit, mais le déteste; il lai obéit parce qu'il le craint. Quiconque dispose de la personne du roi peut à plus forte raison disposer de son autorité. C'est donc La Fayette qui fait les ministres. Mirabeau a donné l'autre jour en peu de mots une idée de la puissance de son ami (le mot est pris sans doute ironiquement). «Nous faisons des ministres, a-t-il dit, aussi facilement qu'autrefois nous envoyions nos domestiques retenir des loges au spectacle. »

(2) Au sujet de la valeur morale de Talon et de Sémonvilie, qu'il nous soit permis de citer ce passage des Mémoires du duc des Cars, mémoires récemment publiés. « J'ai trop connu à celte époque (en juillet 1789) MM. Talon et de Sémonville, J'ai eu avec eux trop de rapports fréquents pour l'expulsion de M.Necker qu'ils voulaient dénoncer au Parlement comme accapareur de grains, comme auteur de la disette, et faire pendre dans les vingt-quatre

se rapprocher de Mirabeau dont M. de Montmorin ignorait d'ailleurs les relations antérieures avec la Cour. « Vers la fin du mois d'octobre 1790, écrit M. de La Marck dans ses Sou venirs, je crois me rappeler que c'est à cette époque (c'est plus exactement vers la fin de novembre), je lustrés surpris de voir, un matin, arriver chez moi M. Talon, accompagné de M. Duquesnoy, membre de l'Assemblée nationale, se disant tous les deux porteurs de paroles de M . de Montmorin pour proposer au comte de Mirabeau une coalition avec ce ministre, et ajoutant que M. de La Fayette devrait rester tout à fait en dehors de cette coalition (1). »

Avant de transmettre ce message à Mirabeau, M. de La Marck prit l'agrément de la reine et du comte de Mercy. Mirabeau, dont les relations avec la Cour, mécontente de sa conduite, étaient alors interrompues ou éloignées, accepta la proposition avec empressement comme un moyen de les renouer et de les rendre plus efficaces. Sa première entrevue avec M. de Montmorin eut lieu le 5 déheures pour ne pas faire remarquer que ce furent eux deux qui, à la nouvelle de son départ, firent sonner le tocsin, armer Paris, fermer les portes des spectacles, souffler et attiser le feu de l'insurrection D'agenis du baron de Breteuil et du duc de La Vauguyon qu'ils étaient encore la veille, les portant tous deux au ministère dans la ville et dans le Parlement, ils devinrent, pendant leur orageux ministère de quatre jours, les plus fougueux séditieux. »

(1) Malouet dans ses Mémoires raconte, comme le tenant de M. de Montmorin, que la première proposition de rapprochement fut faite au ministre par M. de La Marck. Mais il est, comme on vient de le voir, contredit ici par le témoignage de ce dernier.

cembre. Il en rend compte le lendemain dans une note destinée à la Cour, insistant avec soin sur l'espèce d'amende honorable que lui a faite M. de Montmorin pour la mauvaise opinion et la froideur que celui-ci lui a témoignées jadis, sur les paroles flatteuses à son égard, dures à l'égard de La Fayette qu'il a recueillies de son interlocuteur ; mentionnant aussi le regret que lui a manifesté M. de Montmorin de n'avoir pu gagner la confiance de la reine, de la reine qui est « la partie la plus forte du gouvernement », et l'assistance qu'il lui a demandée pour y parvenir ; plaçant enfin dans la bouche du ministre son propre langage et l'expression de ses propres idées. « Il est évident, fait-il dire à M. de Montmorin, que nous périssons nous, la royauté, la nation entière. Le mécontentement, quoique presque universel, est insuffisant pour rétablir l'ordre ; l'Assemblée se tue et nous tue, et cependant, quelque important qu'il fût de la renvoyer, on ne peut tourner court... Que faut-il donc ? Temporiser, mais gouverner ; attendre un vent favorable, mais préparer les voiles, et ne pas quitter un instant le gouvernail. Je veux relever l'autorité. Je veux consacrer toutes mes forces à ce but. Vous le voulez vous-même, et vous ne pouvez désirer autre chose. Je connais vos principes. Laissez à d'autres les systèmes où il ne faut que du mouvement. C'est par le talent que vous dominez ; il faut donc pour votre gloire un ordre de choses qui exige par-dessus tout le talent. Les

Lamelh ne vous ont jamais aimé, ne vous aimeront jamais. Je puis vous prouver qu'ils vous nuisent de mille manières. Que d'autres soient leurs auxiliaires ; ils sentent bien que vous n'êtes pas fait pour être leur prévôt. Ces gens-là, d'ailleurs, sont irréconciliables, parce qu'ils sont convaincus qu'il est impossible qu'on leur pardonne. Un seul de leur secte mérite quelque exception ; c'est Barnave. Il faut le gagner pour le leur ôter, ou le perdre avec eux; j'aimerais mieux le premier parti que le second (1). »

Mirabeau fait conclure M. de Montmorin en ces termes : « Je vous demande de m' aider : 1° a tracer un plan qui puisse faire finir l'Assemblée sans secousse ; 2° à changer l'opinion des départements, à veiller sur les élections et à repopulariser la reine ; 3° à me faire obtenir sa confiance. Ou plutôt je ne demande rien. Éclairez-moi, secondez-moi. Je n'ai jamais rêvé sur la constitution des empires, ce n'est point là mon métier. Je le ferais mal ; il me faut des gens habiles, et je ne compte que sur vous (2). »

(1) Dans ses jours de mauvaise humeur contre Barnave, Mirabeau déclarait qu'il n'avait jamais entendu nul autre « parler si bien, si clairement et si longtemps », mais qu' « il n'y avait pas de divinité en lui ». Dans d'autres occasions, il disait que « c'était un jeune arbre qui croissait pour devenir un mât de vaisseau ». (Voir les Souvenirs de Dumont.)

Certainement le fond de ses sentiments à l'égard de son jeune émule était une disposition de sympathie.

(2) Mirabeau fait dire encore à M. de Montmorin : « Je puis disposer de Thouret, de Chapelier, de l'éveque d'Autun. Quant

Si arrangée par Mirabeau que puisse être la relation de cette entrevue, il est certain que les deux interlocuteurs se séparèrent très satisfaits l'un de l'autre, et que Mirabeau répondit à un désir exprimé par M. de Montmorin en se mettant immédiatement à l'œuvre pour rédiger ou faire rédiger un plan d'action conforme aux idées échangées entre eux. Le résultat de ce travail fut le grand mémoire que M. de Bacourt a publié sous le titre de Quarante-septième note pour la Cour, et que Mirabeau avait appelé Aperçu de la situation de la France et des moyens de concilier la liberté publique avec ï autorité royale. Il est daté du 23 décembre ; sa composition prit vingt jours pendant lesquels Mirabeau le fit passer, par parties, tant à M. de Montmorin qu'à la reine par l'entremise de M. de La Marck. Il résulte des renseignements fournis par M. Stâdtler, ancien secrétaire du comte de La Marck, auteur d'une édition allemande de la correspondance entre Mirabeau et ce dernier (1), qu'un manuscrit de ce mémoire de la main du principal collaborateur de Mirabeau, Pellenc, avec des corrections de la main de Mirabeau s'est retrouvé dans les papiers du comte de La

à Barnave, je n'en suis pas sûr; il ne vient jamais qu'avec Menou, et les confidences d'un certain genre sont impossibles en présence d'un tiers. J'ai un homme auprès de lui, mais je n'ai encore pu parvenir à faire proposer du l'argent. »

(1) Briefwcchsel zwischen dem Grafcn von Mirabeau und dem Fiirsten A. v. Arenberg, Gralen von der Marck, Bruxelles ut Leipzig, Mayer et Flatau, 1851-1852.

Marck. Ceci ne prouve pas que ce document soit moins de Mirabeau que tous ceux qui ont été insérés avec lui dans le recueil de M. de Bacourt ; presque tous ont dû être rédigés de même, avec un premier fond fourni par Pellenc, et plus ou moins retravaillé par Mirabeau ; c'était le procédé de composition dont ce dernier ne s'est presque jamais écarté.

Il avait été convenu que Mirabeau continuerait a laisser ignorer à M. de Montmorin une partie de ses relations avec la reine ; qu'il se bornerait à dire au ministre « qu'il avait été indirectement consulté par elle dans plusieurs occasions importantes et qu'on n'avait pas suivi ses conseils ». D'ailleurs c'est à la reine, au moins autant qu'à M. de Montmorin que Mirabeau s'adresse dans son grand mémoire.

Ce mémoire est si connu qu'il peut paraître superflu d'en présenter une analyse détaillée (1). Nous devons cependant en rappeler les parties principales pour les apprécier. Sa division, très méthodique, est indiquée dès les premières lignes. « Pour former un plan systématique, dit l'auteur, on doit connaître les véritables obstacles qu'on a à surmonter, fixer d'une manière précise le but auquel on veut arriver, déterminer les moyens les plus sûrs de l'atteindre, et s'assurer de la plus grande exactitude dans l'exécution. »

(1) Il tient quatre-vingt-dix pages du tome II du Recueil de M. de Bacourt.

. Mirabeau n'arrive donc à indiquer son but d'une manière précise qu'après avoir énuméré les obstacles qu'il veut surmonter. Parmi ceux-ci il mentionne d'abord l'indécision du roi dont il parle avec une très grande liberté, le mémoire qui fut cependant placé sous les yeux de Louis XVI n'ayant pas été rédigé pour lui être communiqué ; puis « la démagogie frénétique de Paris » ; il connaît bien la grande ville, et il la considère comme & la dernière ville du royaume où l'on remettra la paix (1) ». « Jamais, dit-il, autant d'éléments inflammables et de matières combustibles ne furent rassemblés clans un seul foyer. » Aussi il voudrait rendre au roi le soin de fixer le lieu des séances du Corps législatif, afin d'exclure la ville de Paris de celles qui pourraient être choisies pour cette destination. Mirabeau s'arrête ensuite sur l'irritabilité de l'Assemblée, sur« ces accès de démagogie

(1) Mirabeau envisage même la garde nationale parisienne comme un obstacle au rétablissement de l'ordre. « La plupart de ses chefs, dit-il, sont membres du club des Jacobins, et, portant les principes de cette Société parmi leurs soldats, leur apprennent à obéir au peuple comme à la première autorité. (C'est le président en exercice du club des Jacobins qui écrit cela.) Cette troupe est trop nombreuse pour prendre un esprit de corps; trop unie aux citoyens pour oser jamais leur résister; trop forte pour laisser la moindre latitude à l'autorité royale; trop faible pour s'opposer à une grande insurrection; trop facile à corrompre non en masse, mais individuellement, pour n'être plus un instrument toujours prêt à servir les factieux. » — Mirabeau exprimait bien d'ailleurs le mélange d'attrait et de terreur que lui inspirait Paris, lorsqu'il disait plus tard à son ami Frochot : « Paris est le sphinx de la révolution; il m'attire; je voudrais lui arracher son secret. » .

qu'on est sûr d'exciter chez elle en raison de la résistance qu'on lui oppose, et qui se propagent dans tout le royaume », ces accès de démagogie auxquels il a été sujet lui-même, quoiqu'il ne le reconnaisse pas, sur « l'insurmontable impopularité d'une de ses sections », c'est-à-dire des députés de la noblesse et du clergé non ralliés à la Révolution ; ces députés-là ne se prêteraient à rien qui fût uniquement utile au roi ; et leur impopularité d'ailleurs « rendrait suspecte toute démarche qui aurait de pareils auxiliaires ». Il fait ressortir l'impossibilité de se servir de tous les mécontents de la situation présente, lesquels ont des intérêts entièrement opposés entre eux ; il distingue ceux qu'il appelle « les mécontents utiles » , ceux qui veulent tout à la fois la liberté et le gouvernement monarchique, des autres mécontents, clergé, parlements, possesseurs de fiefs, noblesse dans sa plus grande partie, « presque aussi dangereux pour une contreconstitution sage et mesurée que les démagogues les plus outrés, et desquels la Cour ne doit pas se laisser soupçonner de servir les intérêts » . Dans toute cette première partie, Mirabeau ne fait que reproduire avec plus de développement les idées qu'il a déjà exprimées dans ses précédentes notes. Il semble même admettre moins facilement qu'il ne l'a fait dans certaines d'entre elles l'éventualité d'une guerre civile. « Il faut, dit-il, soigneusement éviter que des moyens violents n'amènent une conflagration universelle, et ceci peut s'entendre

de deux manières. Il est possible que l'Assemblée, maladroitement attaquée, se porte à des mesures extrêmes, s'irrite, renverse les faibles barrières qui la séparent du trône, usurpe sans déguisement tous les pouvoirs, et trouve assez d'approbateurs pour se maintenir. Un tel parti ne laisserait plus que la ressource d'une guerre civile. On la préviendra si l'on s'attache uniquement à lutter avec l'Assemblée de prévoyance et de popularité, à la perdre plutôt par la dissimulation et les caresses que par une guerre ouverte. Le bouleversement serait possible dans un autre sens. Il ne faut pas tellement ruiner F Assemblée que le dégoût des peuples, leur inquiétude et Y anarchie deviennent un torrent qu aucune digue ne pourrait plus contenir... Il faut avant tout sauver le royaume pour sauver le roi. Il faut donc qu'un pouvoir prenne insensiblement la place de l'autre, et que l'influence royale s'établisse aussi graduellement que celle de l'Assemblée diminuera. »

Nous verrons que Mirabeau dans le choix de ses moyens s'écarte un peu de cette prudente et judicieuse opinion. Auparavant, il s'explique sur le but à atteindre. Il commence par poser en principe que « attaquer la Révolution, attaquer même la Constitution tout entière et vouloir remettre les Français au point d'où ils sont partis le 21 avril 1789 serait un projet chimérique qu'aucune puissance ne pourrait réaliser. Il faut donc admettre tout à la fois la Révolution dans son esprit, et la

Constitution dans plusieurs de ses bases ; il n'y a point de composition possible ni avec le peuple, ni avec ses chefs, ni môme avec la classe des mécontents qui peuvent avoir quelque influence si l'on ne souscrit pas à ces premières conditions. Tendre à une meilleure Constitution, voilà le seul but que la prudence, l'honneur et le véritable intérêt du roi inséparable de celui de la nation lui permettent d'adopter. »

C'est là un point auquel Mirabeau est souvent revenu dans ses notes précédentes et sur lequel il n'a jamais varié. Il est encore parfaitement d'accord avec lui-même lorsqu'il présente les destructions opérées par l'Assemblée comme « presque toutes également utiles à la nation et au monarque ». — « Je ne veux pas dire seulement, écrit-il, que, dans une bonne Constitution, tout ce qui est avantageux à la nation, tout ce qui augmente sa prospérité est utile au roi. Je veux faire observer qu'il n'est aucune destruction dont la Révolution ait donné le signal qui ne fût une entrave (Mirabeau veut dire qui ne supprimât une entrave) pour l'autorité royale ; que cette autorité sera plus forte et plus inébranlable avec un seul corps législatif (on voit que Mirabeau n'a pas abandonné alors le système de l'unité de chambre) qu'elle ne l'était dans un royaume hérissé de privilèges et de corps intermédiaires, composé de parties inégales se tiraillant entre elles et toujours prêtes ou à résister individuellement ou à se coaliser. » La Fayette d'ail-

leurs n'avait pas soutenu une autre thèse dans soii Mémoire au roi du 14 avril 1790 (1), publié tome II, p. 449 de ses Mémoires. Quant aux vices à réformer dans la Constitution, « mélange assez confus, dit-il, de démocratie, d'aristocratie et de monarnarchie, Mirabeau, s'il ne les détermine pas tous, indique du moins avec une très grande précision ceux qui résultent de l'organisation administrative adoptée par l'Assemblée, et l'idée générale qui doit présider aux modifications à poursuivre. « Il ne faut, écrit-il, pour constituer un bon gouvernement que distribuer à propos le triple exercice de la volonté nationale, de l'action publique et d'un contrôle universel. S'agit-il de faire la loi? Cette expression de la volonté publique appartient au pouvoir législatif, et la surveillance au monarque. S'agit-il au contraire de l'exécution ? C'est ici le lot d'un seul, l'action de la royauté, et la surveillance appartient au Corps législatif. Est-il une seule partie importante de la Constitution où cette distribution des pouvoirs n'ait pas été violée ? » Mounier eût sans doute beaucoup pardonné à Mirabeau s'il eût pu lire entre beaucoup d'autres pages également remarquables de la correspondance de Mirabeau avec LaMarck un passage qui résumait si bien ses propres idées.

Qui donc devra accomplir la réforme de la Constitution ? Sera-ce le roi par un acte de sa vo-

(1) Il se trouve compris aussi dans les Papiers trouvés aux Tuileries, publiés par ordre de la Gonventiou, n° 8, tome Ior.

lonté? Mirabeau montre très bien qu'il n'y faut pas songer. « Même au milieu d'une insurrection générale contre l'Assemblée actuelle, tout acte de législation émané du roi, à moins qu'il ne fût question d'un objet entièrement provisoire, aliénerait sans retour l'esprit des peuples, ferait perdre en un seul jour les avantages qu'on avait lentement préparés, et serait un signal irrévocable de guerre civile (1). »

Est-ce l'Assemblée actuelle ou la prochaine législation qu'il convient de prendre pour instrument? « Ici, dit Mirabeau, commence la difficulté. On ne peut la résoudre qu'en fixant d'une manière plus précise ce que l'on veut obtenir et ce que l'esprit actuel de l'Assemblée permet d'espérer. Si l'on voulait se borner à faire distinguer les articles constitutionnels des réglementaires, à corriger même le système administratif et à donner par le fait plus de latitude à l'autorité royale sans l'établir sur des bases plus assurées, on serait presque certain de l'obtenir de l'Assemblée, car la plupart de ses chefs ne dissimulent ni leurs craintes, ni leurs embarras. Ils reconnaissent surtout les vices de l'organisation administrative. (Nous avons déjà relevé cet aveu de Mirabeau). . . Mais, continue- t-il, le but que l'on doit se proposer serait-il rempli si l'on se bornait à de pareils changements? Il s'en faut bien. On amis un contre-

(1) C'est à la suite de ce développement que se place l'appréciation que nous avons déjà citée sur la séance du 23 juin.

poids trop fort à l'autorité royale, il faut le diminuer; on n'a mis aucun contrepoids à la force du corps législatif, il faut en créer un, si l'on ne veut pas que ce corps ait sans cesse la faculté d'usurper tous les pouvoirs. »

La question étant ainsi nettement posée, Mirabeau déclare impossible que l'Assemblée actuelle puisse être l'instrument d'une réformation aussi étendue. Il y a en effet une foule de décrets auxquels les chefs de l'Assemblée ont mis une si grande importance et dû une si grande popularité qu'ils ne consentiront jamais à les abroger. « Parvînt-on à gagner quelques chefs, comme une grande partie de l'Assemblée ne voudra jamais reconnaître ses erreurs, la majorité qu'il faudrait obtenir serait principalement composée de la section qui jusqu'ici a constamment choqué l'opinion publique; et qu'en résulterait-il? L'Assemblée actuelle serait sans cloute renversée ; mais par cela même la prochaine législature serait composée des factieux les plus exaspérés de cette minorité qui aurait résisté, et de tous les auxiliaires capables de la seconder. » D'ailleurs il faut avant tout préparer l'opinion publique à ce changement, et d'ici au terme de la session actuelle le temps même serait insuffisant pour « opérer une telle révulsion ». Provoquer des pétitions des départements est une ressource qu'il ne faut pas employer prématurément. « Certainement la démagogie n'est pas compacte au même degré dans toutes les parties

du royaume ; mais très peu de corps administratifs oseraient aujourd'hui manifester leurs opinions avec courage. C'est seulement d'une seconde assemblée, investie du pouvoir constituant, qu'on peut espérer la révision efficace de la constitution. »

Jusqu'ici il y a peu de chose à objecter aux raisonnements de Mirabeau. Mais il n'en est plus de même quand il sort des considérations générales pour arriver aux conclusions pratiques. Des deux premières parties du mémoire, il semble que l'on pourrait très bien tirer cette conclusion, la vraie selon nous, à savoir qu'il faut travailler à fortifier dans l'Assemblée et clans le pays ce que Mirabeau appelle la catégorie des mécontents utiles; à leur inspirer la confiance dans les intentions de la Cour et la conscience de leur force qui leur manquent; à obtenir de l'Assemblée, grâce à eux, toutes les réformes pour lesquelles il est possible de réunir une majorité formée en grande partie de voix constitutionnelles; qu'il faut relever, soutenir et grouper, dans l'Assemblée, toutes les bonnes volontés chancelantes, organiser la résistance aux mesures dangereuses qu'on a jusqu'ici laissé passer sans tenter de les combattre ; qu'ainsi, ayant du moins, au terme de la session de l'Assemblée, constitué un parti d'action susceptible de livrer bataille, on se trouvera dans les meilleures conditions possibles pour chercher à faire réélire une seconde Assemblée capable de

réformer ce qui restera vicieux dans l'œuvre de la précédente.

Mirabeau repousse cette conclusion, et il la repousse surtout, croyons-nous, parce qu'elle ne s'accorde pas avec la conduite personnelle qu'il se croit obligé de suivre dans l'Assemblée actuelle. « Une fois qu'il sera décidé qu'on ne peut pas se servir de l'Assemblée actuelle, écrit-il, il faudra nécessairement la regarder comme le plus dangereux des obstacles. » La politique à suivre visà-vis d'elle consistera donc à la combattre d'une manière dissimulée, à « ruiner graduellement son crédit par des moyens populaires », et à « préparer le patriotisme même à lui résister ». — « Il n'y a point à balancer : si cetle Assemblée sort triomphante de sa carrière, le thermomètre de l'opinion publique ne laisse plus aucun espoir; si, au contraire, elle n'achève pas sa course, ou si ses derniers pas sont chancelants, la partie de son ouvrage qu'il faut réformer tombera nécessairement avec elle. »

Ce que l'on pourra construire ensuite en vaudrat-il mieux, et les derniers liens sociaux ne n'anéantiront-ils pas avec l'œuvre de l'Assemblée de 1789, si défectueuse qu'elle soit? Voilà le terrible aléa que Mirabeau ne cherche même pas à examiner. Poursuivant son idée, il recommande de faire proposer un décret portant que les députés à l'Assemblée actuelle ne seront pas rééligibles. « Il faut, dit-il, que les maux du royaume soient portés

à leur dernier terme pour que j'indique de tels moyens, mais que m'importe la gloire si l'Etat doit périr (1) ! » Il conseille à la Cour de nouer et d'entretenir des relations avec quelques chefs des principales sections de l'Assemblée. Mais ce ne devra pas être du tout clans le but de se concilier un parti à l'Assemblée, et d'y faire prévaloir des mesures raisonnables. La seule chose qu'il faille viser à empêcher, c'est que l'Assemblée décrète ou que la Constitution ne sera pas ratifiée, ou qu'il n'y aura d'Assemblée constituant qu'à telle époque déterminée, « car on serait alors forcé de violer des articles fondamentaux delà Constitution pour avoir le droit de la corriger » . On affaiblira d'ailleurs les partis en ramenant leurs chefs <à des principes auxquels ces

(1) « Les avantages d'un tel décret seraient incalculables, écrit Mirabeau. Si les députés actuels peuvent être réélus, ils chercheront d'abord à augmenter de plus en plus leur popularité, ce qui servira en même temps à fortifier l'Assemblée. Ils exerceront ensuite une influence beaucoup plus forte dans les provinces pour y échauffer leurs partisans, et il sera par là beaucoup plus difficile d'y changer l'opinion publique. On doit enfin s'attendre que les hommes les plus forts de l'Assemblée et les esprits les plus ardents seront seuls réélus; ce levain sera plus que suffisant pour perpétuer l'œuvre de la première Assemblée, et ce n'est pas en présence des législateurs qu'il sera facile de réformer leurs décrets » Faute de cette mesure, Mirabeau propose « quoique ce soit, dit-il, totalement hors des principes », et, nous ajoutons, quoique ce soit toujours contraire aux idées précédemment soutenues par lui, de faire décréter que les députés à la prochaine législature ne pourront être élus hors du déparlement où se trouve leur domicile. « Si l'on ne prend pas cette précaution, il n'est pas un démagogue, pas un folliculaire de Paris, pas un factieux qui ne puisse espérer d'être nommé dans vingt cantons du royaume. On verra les Desmoulins, les Marat, les Linguet, les Danton l'emporter sur les plus honnêtes citoyens. »

partis se refuseront; et pour cela Mirabeau conseille de « tromper ces chefs, dont il mesure les sentiments sur les siens, en leur faisant espérer que la révocation du décret qui ne permet pas de choisir des ministres dans l'Assemblée leur ouvrira bientôt une nouvelle carrière à laquelle ils sont depuis longtemps appelés ». — « S'il ne suffit pas de flatter leur ambition pour les séduire, continue Mirabeau, c'est par d'autres moyens, et je n'en exclus aucun, qu'il faut obtenir plus de succès. »

Quant à l'Assemblée elle-même, il ne faut pas poursuivre à son égard d'autre but que celui de la perdre ; il faut « lui faire une nécessité de se disperser d'elle-même, lorsqu'elle ne pourra plus supporter ni la perte de sa gloire, ni l'effrayant tableau de ses erreurs, de ses passions et de ses caprices; un nouveau Corps législatif serait appelé sur-lechamp par le monarque qui se déclarerait le tuteur provisoire de tous les avantages que les peuples ont recouvrés. » Si elle n'est pas assez ébranlée pour se dissoudre (c'est-à-dire pour se dissoudre avant l'achèvement de sa tâche), il faut du moins obtenir qu'elle mette un intervalle entre elle et la prochaine législation; « car il est indispensable d'empêcher à tout prix le contact immédiat par lequel l'esprit contagieux de la première Assemblée se communiquerait sur-le-champ à la seconde » .

Contre « un ennemi aussi dangereux » rien ne doit être négligé, tous les moyens « dont la nécessité ne laisse plus le choix », sont justifiés; « la dissimu-

lation, la fraude même, valent encore mieux que la guerre ». — « Il importe beaucoup plus d'entretenir la fermentation de l'Assemblée que de la calmer », car « par cela seul que sa sagesse n'offrirait que des palliatifs, sa folie peut être bien plus utile ». — « La section impopulaire de l'Assemblée, c'est-à-dire la droite, est celle précisément qui, quand il ne s'agit pas de son intérêt personnel, contribue le plus à faire modifier les projets de décrets qu'il aurait été beaucoup plus utile d'admettre en entier. Ce n'est pas qu'on adopte précisément les amendements de la minorité; on ne lui laisse pas celte gloire; mais la discussion qu'elle provoque éclaircit une question, dévoile les inconvénients d'un système, et la majorité de l'Assemblée revient plus ou moins sur ses pas. Il est très important d'employer aujourd'hui une tactique entièrement opposée. » Les seuls points sur lesquels il faille résister ouvertement, soit dans la tribune, soit par écrit, soit dans l'Assemblée, soit dans les provinces, ce sont les questions qui tiennent « aux principes du gouvernement monarchique et au rétablissement de l'autorité royale ». Sous cette seule réserve, il faut tendre des pièges à l'Assemblée « pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la nation »; « embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa faiblesse » ; « exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps administratifs » ; « la pousser à retenir tous les pouvoirs, ou même à les usurper sans déguisement ». — «r Cette conduite, écrit Mirabeau à propos

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de son dernier moyen, désorganiserait de plus en plus le royaume et multiplierait l'anarchie ; mais, par cela même elle préparerait une crise, et les maux du royaume, en se prolongeant, en devenant plus aigus, ne laisseraient bientôt plus d'autre ressource que de recourir à l'autorité royale. »

La phrase qui précède résume, s'il nous est permis de parler ainsi, toute la philosophie du plan de Mirabeau; cette philosophie consiste réellement, comme nous l'avons déjà dit, à pousser au mal pour en faire sortir le bien ; et si les principes de Mirabeau diffèrent de ceux de la droite extrême, ses moyens d'action sont les mêmes. Plus d'une fois il s'excuse d'être obligé d'y recourir. « S'il ne s'agissait pas ici, écrit-il à la fin de son mémoire, d'une dernière ressource et du salut d'un grand peuple, mon caractère me ferait rejeter tous ces moyens d'une intrigue obscure et d'une artificieuse dissimulation dont je suis forcé de donner le conseil. Mais que faire, que tenter quand il ne s'agit pas de soi, mais des autres, qu'on a l'intrigue et l'ambition à combattre, et que l'instrument avec lequel on est attaqué est le seul avec lequel on puisse se défendre? »

Les grands politiques n'ont pas toujours été scrupuleux dans le choix de leurs moyens, et nous ne songerions pas à demander compte à Mirabeau du plus ou moins de moralité des siens, s'ils eussent bien été commandés par l'intérêt de la cause qu'il déclarait vouloir servir. Mais, quant à nous, ils nous apparaissent comme beaucoup plus dange-

reux que n'eût été la pure et simple abstention. Chercher à précipiter la crise pour arriver à la guérison, à exagérer les vices d'un système de gouvernement afin de provoquer le retour au système opposé ou différent, ce n'est pas en soi l'invention d'un machiavélisme très raffiné; c'est en tous temps la ressource, et, le plus souvent, l'illusion de l'impuissance. A Mirabeau, se faisant le défenseur d'une pareille politique, nous avons le droit d'opposer Mirabeau écrivant dans le même mémoire : « Il ne faut pas tellement ruiner l'Assemblée que le dégoût des peuples, leur inquiétude et l'anarchie deviennent un torrent qu'aucune digue ne pourrait plus contenir. » Gomment s'arrêter dans une pareille voie, lorsqu'on y est une fois engagé, chaque faute nouvelle de l'Assemblée devant entraîner une aggravation du désordre dans le pays, et toute aggravation du désordre devenant, dans le plan de Mirabeau, un motif de plus de pousser l'Assemblée à commettre de nouvelles fautes ? Gomment donc expliquer certains conseils donnés dans la seconde partie du mémoire de Mirabeau, si ce n'est par des calculs tout personnels chez lui, calculs que nous essaierons d'atteindre, et comment, en ce cas, l'excuser d'avoir donné ces conseils, dont le seul effet devait être de jeter dans les esprits du roi et de la reine le germe de nouvelles chimères?

Il est bien vrai que, tout en conseillant de travailler, de la manière que nous savons, à perdre

l'Assemblée , Mirabeau recommande en même temps de chercher par tous les moyens à « populariser le roi et la reine ». Il se flatte de faire ainsi marcher de front les progrès de l'anarchie, conséquence de son système à l'égard de l'Assemblée, et la réaction de l'opinion vers des idées d'ordre, laquelle doit s'opérer assez vite pour que la prochaine législature « ait à la fois le pouvoir et la volonté de corriger la Constitution ». Il ne se contente pas d'exhorter le roi et la reine & à ne laisser aucun doute sur leur adhésion à tous les changements utiles au peuple » ; à faire parler les ministres « de manière à attribuer publiquement à Leurs Majestés tout ce qu'eux-mêmes feront de plus favorable au peuple, à se montrer souvent en public, à se promener, même à pied, clans les lieux les plus fréquentés, à assister à des revues de la garde nationale, à paraître à quelques séances de l'Assemblée dans la tribune du président, à visiter les hôpitaux, les grands ateliers d'ouvriers, et à y répandre quelques bienfaits ». Il trace encore, dans les dernières pages de son mémoire, l'exposé de tout un mécanisme , selon son expression , de coopérateurs et d'agents à utiliser dans un travail simultané contre l'Assemblée et pour le roi. « Trois choses, dit-il, doivent constituer ce mécanisme : le choix et le nombre des personnes qu'il faut employer, les travaux dont il faut les charger séparément, etlesprécautions nécessaires pour que chacun des coopérateurs ne sache pas qui sont les autres,

ignore, s'il est possible, le motif pour lequel il sera employé. »

Ainsi, par exemple, pour agir sur l'Assemblée, Mirabeau voudrait employer un très petit nombre de députés des différents partis : MM. de Bonnay, l'abbé de Montesquiou et de Gazalès pour le côté droit; MM. de Glermont-Tonnerre, d'André, Duquesnoy, l'évêque d'Autun, Emmery, Le Chapelier, Thouret et Barnave pour le parti moyen et la majorité. Les trois premiers, ainsi que MM. de Clermont-Tonnerre et d'André, ignoreront le concours des autres. Le Chapelier et Thouret ne sauront pas que Mirabeau et Barnave sont leurs auxiliaires. Barnave sera toujours vu seul. Le point de réunion nécessaire, pour que les efforts isolés et inconscients soient dirigés d'une manière systématique sera M. de Montmorin, qui se tiendra en communication constante avec Mirabeau ; le député Duquesnoy, intrigant, intelligent et peu gêné par ses convictions, pourra être l'intermédiaire de ses communications avec les autres députés.

A Paris, on emploiera deux autres intrigants déjà au service de M. de Montmorin, Talon et Sémonville, pour agir tout à la fois sur les corps administratifs et les tribunaux, sur le corps électoral et les sections, sur l'opinion publique et les tribunes de l'Assemblée, ainsi que sur les auteurs d'ouvrages périodiques. Ils auront sous leurs ordres une police secrète et se feront remettre des rapports journaliers dont Mirabeau donne le modèle.

Pour les provinces, dont Mirabeau compte s'occuper particulièrement, on les fera parcourir par des voyageurs ayant deux sortes de missions : « l'une ostensible, relative à quelque prétexte qu'il sera facile de créer où de faire naître », « l'autre, générale et relative à l'état de l'opinion publique, ainsi qu'au caractère des hommes en place, laquelle ne sera découverte qu'après coup à l'agent qui en sera chargé » . Ces voyageurs seront inconnus les uns aux autres, ou devront se surveiller les uns les autres, suivant le rôle qui leur sera attribué.

Enfin on aura un atelier d'ouvrages soit pour Paris, soit pour les provinces, soit pour l'Assemblée nationale. M. de Clermont-Tonnerre y sera préposé. On lui demandera le plus grand secret. On lui cachera toutes les autres parties clu plan, et « la chaîne de la découverte sera, par cela seul, interrompue ».

Quant aux ministres, sans les initier au secret, il est impossible de se passer d'eux. C'est à eux qu'il appartiendra de « montrer les inconvénients de détail des lois votées par l'Assemblée, au moyen de mémoires très populaires où l'on rapprochera l'inexécution des lois de la cause de cette inexécution ». Il faut les sonder, tâcher de s'assurer d'eux, et, si l'on n'y parvient pas, en prendre d'autres, tout aussi populaires, tout aussi agréables à la multitude mais « qui ne sacrifient pas leurs devoirs, et dont le dévouement à l'autorité royale soit connu ».

C'est ainsi que Mirabeau entendait réaliser la conception indiquée en ces termes frappants dans une note suivante du 27 décembre 1790: « Il nous faut une sorte de pharmacie politique où le chef seul, également muni de simples salutaires et de plantes vénéneuses, dose ses compositions sous la direction de son génie et sous les auspices d'une confiance abandonnée de la part du malade. »

Du reste, dans tout son mémoire, Mirabeau conseille « une action très lente » ; il revient plusieurs fois sur la nécessité de prolonger la session de l'Assemblée; il déclare encore vouloir atteindre son but « sans secousse ».

Il termine par une péroraison très pathétique, où il peint la situation du royaume sous les couleurs les plus noires : « Malheureuse nation! s'écrie-t-il, voilà où quelques hommes qui ont mis l'intrigue à la place du talent et les mouvements à la place des conceptions t'ont conduite ! Roi bon mais faible ! Reine infortunée ! voilà l'abîme affreux où le flottement entre une confiance aveugle et une méfiance exagérée vous ont conduits ! Un effort reste encore aux uns et autres, mais c'est le dernier. Soit qu'on y renonce, soit qu'on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire. Quelle sera la suite de sa destinée ? Où sera porté le vaisseau frappé de la foudre et battu par l'orage ? Je l'ignore, mais, si j'échappe moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté dans ma retraite : Je nf exposai à T. v. 16

me perdre pour les sauver tous; ils ne le voulurent pas. » Les dernières pages du mémoire firent, nous apprend M. de La Marck, beaucoup d'impression sur la reine lorsqu'il en donna lui-même lecture à cette princesse. Quant au roi, à qui le mémoire fut ensuite communiqué, bien qu'il ne lui fût pas destiné, « il trouva une grande exagération dans le tableau des dangers qu'il courait, tracé par Mirabeau ».

Mirabeau a-t-il sérieusement essayé de créer et de faire fonctionner le « mécanisme » dont il décrit si minutieusement les rouages à la fin de son mémoire du 23 décembre? Rien ne nous le prouve. Nous le voyons bien attirer à lui des aventuriers intelligents comme Bonnecarrère, l'ami de Dumouriez, secrétaire des Jacobins au mois de janvier 1791, ou l'Italien Gorani (1). Mais il avait toujours aimé à employer des auxiliaires de cette espèce; et l'un de ceux dont il avait précédemment utilisé les services, Trouard de Riolles, arrêté, au mois de juillet précédent, en Dauphiné, où il remplissait probablement une mission analogue à celle que Mirabeau destinait aux voyageurs à employer par la cour, et trouvé nanti à la fois d'une lettre de

(1) Voir sur le comte Gorani l'ouvrage de M. Marc Mounier : Un aventurier italien du siècle dernier (Paris, 1885), et sur ses relations avec Mirabeau les curieux fragments de ses Mémoires publiés par M. Stern dans les pièces justificatives de sa Vie de Mirabeau, page 311. Mirabeau paraît avoir voulu se servir de Gorani pour surveiller les menées des émigrés en Italie.

Mirabeau et de papiers contre-révolutionnaires, avait failli compromettre le grand orateur auprès de l'Assemblée (1). Nous voyons aussi Mirabeau adresser à M. de Montmorin des notes de son col-

(1) Trouard de Riolles, une fois arrêté et accusé du crime de lèse-nation, avait parlé avec insistance de ses relations avec Mirabeau. L'existence de celles-ci résulte parfaitement des différentes lettres imprimées, tome II, page 90 et suivantes de la Correspondance de Mirabeau et La Marck. Heureusement l'on avait saisi sur Riolles, en même temps qu'une lettre de Mirabeau, une pièce commençant par ces mots : « Mirabeau l'aîné est un infâme scélérat. » Mirabeau s'était servi de celte pièce pour se défendre très spirituellement à l'Assemblée le 11 septembre 1790 contre le soupçon de complicité dans une conspiration royaliste. C'est dans le discours prononcé à cette occasion qu'il rappela avec autant d'exagération que de fierté les nombreuses lettres de cachet constituant en quelque sorte la garantie de son dévouement à la cause de la liberté : « Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et mes succès m'ont également appelé à la cause de la liberté: depuis le donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas élu domicile, mais où. j'ai été arrêté par différents motifs, il serait difficile de citer un fait, un écrit, un discours de moi qui ne montrât pas un grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille; oui, messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai eu dix-sept pour ma part : ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands tourments. » Vers cette époque Mirabeau, usant de ses droits de rapporteur du comité des lettres de cachet, avait eu l'idée singulière de donner à dîner à quelques amis dans son ancienne cellule de Vincennes. « Vous vous rappelez, écrit Rcederer dans une lettre au Journal de Paris, numéro du 23 messidor an IV, qu en 1790 Mirabeau, dans sa gloire et sa puissance, eut la fantaisie d'aller revoir sa prison et d'y donner à dîner à quelques amis. Je fus de ce dîner avec Sieyès, Condoreet et sa femme, Alexandre Beauharnais, Achille du Ghâtclet. Ce souvenir qui m'a toujours été présent quand j'ai lu les Lettres à Sophie, me l'est aussi quand je lis son Ti bulle. » Mirabeau prit peu de part aux travaux du comité des

laborateur Duquesnoy, avec des observations de lui-même sur la tactique à suivre à l'Assemblée; plusieurs de ces notes, d'après M. Stadtler existent dans les archives de la famille d'Arenberg. Elles n'ont pas été publiées, mais les relations très suivies de Mirabeau avec M. de Montmorin ressortent suffisamment de la correspondance publiée par M. de Bacourt. Talon et Sémonville se démènent, et dépensent l'argent de la liste civile, à Paris, comme s'ils faisaient beaucoup de besogne. Les papiers trouvés aux Tuileries et imprimés par ordre de la Convention renferment (l)un petit budget de sommes à dépenser pour la police secrète de Talon à Paris, lequel ne se chiffre pas par moins de 160 à 200,000 francs par mois. Néanmoins d'une lettre publiée dans le même recueil de documents, et écrite par Talon au roi après la mort de Mirabeau (2), il résulte que la mise en œuvre du fameux « mécanisme » n'a jamais été menée bien loin. « Le travail des provinces, dit Talon dans cetle lettre, le travail clés provinces que Mirabeau s'était

lettres de cachet auquel il appartenait. 11 avait toutefois préparé, au nom de ce comité, une ébauche de rapport sur les maisons d'amélioration, rapport qui a été publié par M. le vicomte Bégouen, et dont nous reparlerons. A la séance de l'Assemblée, le 16 mars 1790, il combattit en quelques mots toutes exceptions à la mise en liberté générale des personnes détenues en vertu d'ordres arbitraires.

(1) Pièces imprimées d'après le décret de la Convention nationale de décembre, t. II, n° 3, 4 et 5,

(2) Papiers imprimés d'après le décret de la Convention nationale, t. I, n° 1 ; et t. IIf n° 2.

réservé, et qui devait marcher cle front avec le mien n'a pas môme été entamé. J'ai soutenu seul le fardeau de la capitale; et, si quelques maux inévitables ont trompé ma vigilance, je peux du moins me flatter d'en avoir prévenu de plus grands et qui auraient été sans remède. » M. de La Marck, dans une lettre du 26 janvier 1791 à M. cle Mercy, s'exprime ainsi : « Je viens maintenant à l'état où se trouve le plan. — Aucun voyageur n'est encore parti. — L'atelier des ouvrages n'est point établi.

— On a à peu près renoncé au concours des autres ministres, les choix détestables imposés par M. de La Fayette rendant ce concours ou impraticable ou dangereux. On n'a encore déterminé aucune attaque régulière contre l'Assemblée nationale.

— L'atelier de police (vous savez que M. Talon et M. de Sémonville en sont chargés) commence cependant à marcher: quelques machinations sont déjà en mouvement, plusieurs folliculaires sont gagnés, et, depuis quelques jours, on fournit des comptes-rendus sur l'exactitude desquels toutefois je me tiens en garde. Tel qu'il est, cet atelier, dont l'objet est de diriger l'opinion publique à Paris, absorbera des sommes immenses, et ce résultat est ce qu'il présente, dans ce moment, déplus certain. » Une autre lettrede M. de La Marck montre qu'à la fin de février on était encore à peu près au même point. En revanche le secret du plan de Mirabeau n'avait nullement été gardé ; plusieurs députés ou hommes poliques du parti populaire et

notamment Glavière et Pétion, qui refusa pour ce motif d'assister aux funérailles du grand orateur, le connaissaient. Alexandre de Lameth, enfin, raconte, dans une note de son Histoire de F Assemblée constituante, que peu de temps après la mort de Mirabeau, M. de Montmorin vint spontanément le voir chez lui pour lui exprimer ses regrets au sujet des inutiles distributions d'argent, sept millions environ, disait-il, qu'on avait amené la Cour à prodiguer au parti populaire.

« Il se reprochait vivement, raconte Lameth, de s'être laissé entraîner principalement par Mirabeau dans une route qui, loin de conduire à des résultats favorables, ne lui avait causé que des désagréments et fait éprouver que des regrets. »

Rien de plus difficile que de pénétrer dans les replis de la pensée de Mirabeau, alors qu'il traçait pour la Cour le plan qu'il avait depuis longtemps annoncé et qu'il était pour la première fois appelé à exposer d'ensemble. Nous croyons pourtant que son sentiment intime est analysé et défini aussi exactement possible dans le passage suivant de la lettre M. de La Marck à M. de Mercy en date du 26 janvier 1791 : « M. de Mirabeau voudrait concilier la volonté apparente de servir avec l'inaction, pousser les autres et se tenir en arrière, avoir le mérite du succès et ne pas mettre sa popularité à de trop fortes épreuves. » C'est à la suite de cette phrase que que M. de La Marck parle des à-parte de finesse

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