‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 11 sur 37 · CAMPAGNE DE MIRABEAU EN CORSE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE MIRABEAU EN CORSE

la direction de M. de Vaux, pour la déroule complète des forces insurrectionnelles. Ce devait être Tunique campagne du futur orateur ; ce fut même la fin d'une carrière militaire qu'il lui eût été avantageux de prolonger ; car il y eût trouvé peut-être l'occasion de dépenser utilement son exubérante activité de corps et d'esprit, et il avait certainement les qualités nécessaires pour s'y distinguer. « Ce que je suis le plus né, écrit Mirabeau dans une lettre du 11 septembre 1780, c'est homme de guerre. » — « Elevé dans le préjugé du service, dit-il encore clans une de ses lettres à Mme de Monnier, bouillant d'ambition, avide de gloire, robuste, audacieux, ardent et cependant très flegmatique, comme je l'ai éprouvé dans les dangers où je me suis trouvé , ayant reçu de la nature un coup d'ceil excellent et rapide, je devais me croire fait pour le service... Quoique mon esprit, affamé de toutes sortes de connaissances, se soit tourné vers tous les genres, cinq années de ma vie ont été consacrées presque entièrement aux éludes militaires. Il n'est pas un livre de guerre dans aucune langue vivante ou morte que je n'aie lu ; je puis montrer les extraits de trois cents ailleurs militaires, extraits raisonno, comparés cl commentés, el des mémoires de moi sur toutes les parties du métier, depuis les plus grands objets de la guerre jusqu'aux détails du génie, de l'artillerie el des vivres. » Exagérations ;i pari, ce que Mirabeau dit ici de lui-même

esl confirmé non seulement par le témoignage de son père, mais aussi par celui de ses chefs, de ceux qui l'onl vu de ]>ivs dans la courte période de sa vie militaire. L'ancien major de la légion de Lorraine, le chevalier de Villereau, déclarai! encore, en 1787, comme nous le raconte une lettre du marquis, « n'avoir pas connu d'homme né avec de plus grands talents que le comte de .Mirabeau pour le métier des armes, si le temps l'eût rendu sagc(l) ».

Dès la fin de l'expédition de Corse, nous voyons les dispositions du marquis à l'égard de son 111s aîné se radoucir, grâce à la satisfaction ([ue lui causent les lettres du jeune officier, au goût pour son métier et à l'attachement pour son corps que ces lettres respirent, grâce aussi au compte Favorable qui est rendu de sa conduite (2).

(1) Le vicomte de Mirabeau, auquel nous consacrons une élude spéciale, eut la bonne forlunc de rester au service beaucoup plus longtemps que son frère aîné et il y fit preuve, malgré ses vices désordonnés, de mérites réels. Au reste, les deux fr avaient de qui tenir à cet égard, parmi leurs ancêtres ; et Le préjugé de nos pères qui faisait du métier des armes la profession naturelle de la noblesse n'était point si déraisonnable. Les aptitudes militaires sont sans aucun doute celle- qui se transmettent le plus facilement par l'hérédité.

i ' Le marquis de Mirabeau a déclaré depuis, qu'il avait longtemps ignoré « plusieurs choses désavantageuses à son fils » remontant au séjour de celui-ci en Corse. « l.< duc de Nivcrnois, conjointement avec le bailli de Mirabeau, lui cacha, dit-il, un»- affaire infâme où il séduisit un hoinni.' pouf avoir les mémoires M11'11" prêtre du pa\s avait faits; il promit à cet homme de le bien payer et de lui rendre les mémoires. Cel homme écrivit pour se plaindre à feu H. Gérardi, officier dans le

« L'aîné, écrit le marquis le 12 avril 1770, semble vouloir sentir et rentrer dans la main. Il a montré une valeur et une intelligence distinguées. Quant au talent et à l'esprit, une tète active et huit heures de cabinet par jour. Il est peut-être unique, mais Dieu sail quelle tête nous verrons. A la requête de son chef j'avais demandé une commission de capitaine. M. de Ghoiseul m'accorda une compagnie de cavalerie (1). J'ai refusé net, ne voulant ni le désiruvrer, ni qu'il arrivât encore camarade dans un nouveau corps. En un mol, si je puis, je le veux sauver. Il aura la commission de capitaine dans la poche du chef, et sera employé dans l'étatmajor de ces légions où on n'a pas le temps de respirer. Si jamais je le sauve, celui-là sera une belle cure (2), et le drôle n'aura pas besoin d'être poussé et fera son chemin de lui-même. Ils vont passer en France et tout en lui ordonnant le Iransil incognito en Provence, je lui ni permis d'aller baiser la main à son oncle, à Mirabeau. »

Le « flibustier corse », comme l'appelle son père, revient, on effet, en France en mai 1770.

régiment Aboyai-Italien, qui informa le duc de Niremois, »Noue n'avons pu contrôler celle allégation contenue dans un des mémoires manuscrits quo le marquis de Mirabeau adressa en 177<i au ministre Malesherbes.

(1) Non- expliquerons plus loin quelle différence il y avait entre un capitaine de compagnie ei mi capitaine par commis*sion.

' Le marquis écrit de même dans un'1 lettre un peu postérieure adressé^ à son gendre du Saillant : « Celui-!;:, &i je le sauve, sera l'enfant de mes soins. »

Habile déjà dans l'art d'utiliser rapidement des notions empruntées à ceux qui l'environnent, il a entrepris une histoire de Corse, dont il rapporte avec lui le manuscrit commencé (1). Mais ce n'est pas sur celle preuve d'énergie laborieuse, ce n'est pas non plus sur la bonne réputation qu'il s'est acquise pendant la campagne qu'il compte principalement pour rentrer tout à fait en grâce auprès de son père; c'est avant tout sur l'intervention de son oncle. Il n'ignore pas la bonté que le bailli cache sous sa rude écorce de vieux marin ; et, avec une très grande adresse, il va essayer sur lui ses moyens de séduction, « jouer, comme dit son père, ses grandes marionnettes ». Le bailli, après avoir exercé les fonctions de général des galères de Malle, s'esl retiré en Provence, accablé d'infirmités, pour s'y reposer des fatigues de sa belle et vaillante carrière, mais aussi pour y rendre service à son frère, en le suppléant dans la surveillance de la terre de Mirabeau, et en suivant de près les mille petits procès chicaniers qu'entraîne l'exploitation de cette terre. Dès ce moment, son temps, comme le revenu de ses commanderies, est à la discrétion de sa famille. Il a quitté très jeunes, et il connaît très peu jusqu'ici,

(1) Celte histoire de la Corse n'a jamais été mise au jour. Mirabeau, dans une de ses lettres de Vinceanes, accuse son père d'en avoir empêché la publication. Nous avons de la peine à admettre ce reproche. Le -marquis n'a pu empêcher son lils de publier par la suite des ouvrages beaucoup plus compromettants.

les deux neveux qui doivent avec un sans-gêne égal abuser de son indulgence. Mais par la suite, à l'inverse du père, il préférera plutôt l'aîné au cadet. Il parlera souvent du premier en termes justement sévères, lorsqu'il en sera éloigné, mais il ne résistera jamais à son ascendant lorsqu'il l'aura accueilli près de lui. Mirabeau, quelque fautes qu'il ait commises, quelque négligence qu'il ait apportée clans ses procédés à l'égard de son oncle, ne fera jamais inutilement appel à la bourse de celui-ci, à son crédit sur l'esprit du marquis, à son influence dans la société provençale.

Voici comment le bailli raconte sa première entrevue avec son neveu revenant de Corse, entrevue clans laquelle l'oncle est conquis sur-le-champ :

Aix, 15 mai 1770.

Hier soir, cher frère, je fus tout surpris. Un soldat m'apporta un billet de M. de Pierre- Buffière qui me demandait mon heure pour me voir. Je lui fis répondre de venir.

J'ai été enchanté de le voir. Je ne sais si, comme l'on dit; j'ai la foire au cœur, mais le mien s'élargit beaucoup en le voyant. Je le trouvai laid, mais point mauvaise physionomie, et il a derrière ses coutures de petite vérole, et des traits qui se sont beaucoup changés, de l'air du pauvre feu comte (Louis- Alexandre de Mirabeau), dans l'attitude, le geste, l'expression, etc. S'il n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle, car je ne crois pas avoir jamais trouvé tant d'esprit. Ma pauvre tète en était absorbée.

k-i LES MIRABEAU

Il me paraît te craindre comme le prévôt, mais il m'a juré qu'il n'y avait rien qu'il ne fît pour te plaire. Je l'assurai que, toi étant le meilleur des hommes dans tous les genres, tu ne serais sûrement pas mauvais père. Il m'avoua qu'il avait fait bien des sottises, mais il me dit qu'il avait été dans le désespoir. Il me paraît vouloir conserver la déférence, les égards qu'il doit à son colonel (M. de Vioménil), mais il dit qu'il est dur dans le propos. 11 me paraît lié d'amitié avec le major, dont je n'ai pas retenu le nom, et me dit que ce major (c'est le chevalier de Villereau) voulait me voir en passant ici. . .

Il me paraît si fort craindre de te déplaire que ne voulant pas lui ôter le respect dû aux ordres paternels, et lui me demandant où il pouvait se remiser, et moi ne pouvant sans le faire connaître l'avoir avec moi, je lui conseillai d'aller attendre à Lambesc le passage de son régiment.

Je puis t'assurer que je le trouvai très repentant de ses fautes passées. Il me parut avoir le cœur sensible. Pour de l'esprit, je t'en ai parlé, et le diable n'en a pas tant. . .

Il a appris que tu devais venir. Gomme je lui dis que ma jambe allait beaucoup mieux, et que j'espérais retourner bientôt à Mirabeau, il me demanda de me venir joindre pendant le séjour que son régiment fera au Saint- Kspi it. Jh désirerais fort en effet qu'il vint m'y voir, et lui procurer le plaisir de voir la petite Cabris (i), qu'il me dit aimer de tout son cœur. Je te le répète, cher frère, tu me feras le plus grand plaisir de lui donner cette permission. Il me dit d'un air qu'il est difficile de jouer qu'il n'osait espérer que tu voulus bien l'y voir, mais qu'il tâcherait de le mériter. Je t'assure de plus qu'il me raisonna très sensément sur la Corse et sur tout. Je commence à en espéicr beaucoup, et, s'il est bon, il sera excellent.

(1) C'est l.i seconde sœur de Mirabeau récemment mari Provence.

Le marquis, un peu étonné des expressions de son frère, répond cependant en accordant la permission qui lui est demandée :

Tu juges bien, écrit-il, que ce que tu m'as dit de ce jeune homme me fait bien grand plaisir. Quoique un bon cœur soit un outil de dupe, toujours est-il que ce qui te conviendra me conviendra sûrement et c'est une grande avance. Tu Pas vu dans son beau, car il est séduisant quand sa tête le lui permet; mais l'épreuve à laquelle tu vas le mettre te donnera lieu de le pénétrer et de le circonscrire. Je lui donne donc par ma réponse permission de Palier faire sa cour, et de demeurer auprès de toi quand tu le lui permettras, ainsi que ses supérieurs ; bien entendu qu'il n'y sera pas à mon arrivée, car plus il me craint, moins je dois me laisser approcher jusqu'à ce que j'aie certitude qu'il est capable de tenir sa tète à deux mains.

Quand il en sera là, je lui permettrai Versailles, et non Paris.

Cependant Y enthousiasme du bailli va croissant

à mesure qu'il revoit son neveu davantage :

Pierre-Buffièrc est de retour ici, dit-il dans une lettre du 21 mai... 11 est chez l'abbé Gastagny(l), qui a une maison propre à un incognito à la porte Saint-Louis ou je vais régulièrement soir et matin me promener... Il ne fait que se promener avec moi, et dîner et souper avec l'abbé, puis travailler. Dès que mon cuisinier, qui est pour

(1 L',il,P: Caslagnj est un ancien homme d'affaires du marquis de Mirabeau, for! estimé par lui comme agriculteur, el qui était resté très attacha à la famille.

affaire à lui à Marseille, sera de relour, j'enverrai M. de Pierre-Buffière à Mirabeau...

Je te le répète, ou c'est le plus habile persifleur de l'univers, ou ce sera le plus grand sujet de l'Europe pour être pape, ministre, général de terre ou de mer, chancelier, et peut-être agriculteur. Tu étais quelqu'un à vingl-deux ans, mais pas la moitié, et moi qui cependant sans être grand' chose étais quelque chosette alors, je t'avoue sans modestie, ni fausse vanité, que quand j'ai arraché des créoles que je n'étais pas Européen, je n'étais pas digne de jouer auprès de lui le rôle de Strabon auprès de Démocrite.

Il vient dans cette promenade du matin de me lire l'avant-propos d'un histoire de Corse, qu'il prétend ne contenir que les quarante dernières années, mais où il met en précis l'antécédent de cette époque. Je t'assure qu'à vingt-deux ans tu n'en aurais pas tant fait, et moi à quarante je n'en aurais pas su faire la centième partie. J'y ai trouvé des principes clairs et dictés par une tète pleine d'élévation, de feu, de nerf et de génie, et par un cœur ferme, fort et bon.

Tu connais la tète carrée de l'abbé Gastagny. Il ouvre des yeux, et puis il pleure de joie. Quant à moi cet enfant, m'ouvre la poitrine. Ce qui me fait encore penser du bien de lui, c'est que je lui trouve des défauts, ce qui me fait croire que je ne m'aveugle pas sur son compte.

Il d'sait à l'abbé qu'on l'avait mal pris dans son enfance, et que le chevalier de Villereau, major, l'avait pris par la douceur et le raisonnement et lui avait fait voir dans une bonne conduite un nouvel ordre de choses. Il lui ajouta que son oncle ferait de lui ce qu'il voudrait.

Une fois admis dans l'intimité de son oncle, Mirabeau est attentif à saisir el à flatter Les petites faiblesses i\r ce digne homme. Il lui persuade

qu'il a pris un goût bien décide pour la marine, « comme élant le métier qui met le plus en évidence les talents de chacun ». Il insinue que le bailli « a fait rudement de tapage dans ce métierlà ». Il déclare partager complètement les idées favorites de son oncle sur les avantages du régime féodal, ce qui est assez piquant de la part du futur tribun de la Constituante. « Tu le trouveras, écrit le bailli au marquis le 23 août 1770, si tu tentes de découvrir ses idées, pensant comme moi, c'est-à-dire sauf respect d'une façon diamétralement opposée à celle qu'étale le sieur Dupont (1) clans ses Ephémérides, relativement à l'ordre féodal, qu'il regarde ainsi que moi comme le seul qui puisse empêcher une monarchie d'être un despolisme oriental, parce qu'il sait ainsi que moi que celte espèce de respect, attaché à des races dont plusieurs se tiennent entre elles et font une sorte de tribu, est le seul qui puisse mettre en considération un homme à qui la plus vile portion de l'humanité a persuadé continuellement sa toutepuissance. » Le bailli nous représente enfin le jeune homme armé d'un crayon, dans les en- Ire tiens qu'ils ont ensemble , et prenant des notes sur ses tablettes pendant que lui-même parle (2).

(1) Dupont de Nemours, lf célèbre économiste ami de Turgot el l'un des disciples du marquis de Mirabeau.

(2) Indépendamment du désir qu'il pouvait avoir de flatter ainsi son oncle, Mirabeau était un grand preneur de notes. Il a toujours eu pour principe de s'assimiler autant que possible les

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Aussi l'oncle ronlinuc-l-il de plus belle à plaider pour son neveu, avouant qu'il lui paraît facile à rendre présomptueux en raison même « de sa supériorité cle génie sur presque toul ec qui est de son âge », el de son absence complète de timidité ; que « son enfantillage forme un singulier contraste avec des réflexions e! des écrits qui paraîtraienl ceux de Locke >> ; que son exubérance est « terrible »; mais assurant que « cette verdeur deviendra sève », que « pour le cœur il n'a rien vu de louche », que « si le jeune homme a bien de la peine à se soumettre aux autres brides de l'humanité », il entend parfaitement la raison ; taisant valoir, ce qui doit particulièrement toucher le marquis, l'ardeur avec laquelle son fils, envoyé à Mirabeau pour faire connaissance avec la terre patrimoniale de la famille, travaille à se mettre les détails de culture dans la tète, el dresse « des plans de campagne » contre les inondations de la " Durance ; reportant enlin le bien que disent de lui ceux qui l'ont vu depuis son retour en France, notables d'Aix, domestiques ou paysans de Mirabeau. Le bailli, pour conclure, l'ail observer à son frère qu'un excès de rigueur peu! être nuisible; il le prie d'abord de marquer à son lils dans ses lettres une « diminution de tension » ; il bu demande ensuite, une- fois que le marquis a vc-

idéos et même les écrits < l'au l ru i . C'était -<>u instinct naturel; el son père l'appelle quelque pari avec une originalité <'xpr''<- <\vc « la pic M' ia beaux esprits, h le geai «les canviours ».

nonce à son projet de venir en Provence, où se fût opérée la réconciliation, d'accueillir à son foyer l'enfant prodigue, ne fùL-ce que pour l'étudier de plus près. « Je sens bien, concède- t-il, qu'il peut y avoir un peu de prévention de ma part, car je ne saurais sentir paternité (pie vis-à-vis de tes enfants. » La vérité, c'est que la présence de Mirabeau exerce sur son oncle une sorte de charme ; le ton des lettres de celui-ci se refroidira brusquement après le départ de son protégé. Il découvrira alors, il est vrai, que le bon apôtre, non content de lui extraire le plus d'argent possible, pour satisfaire à ses besoins les plus urgents, et payer, soidisant, ses dettes anciennes, a contracté de nouvelles dettes durant son séjour en Provence, lesquelles, naturellement, retombent sur la bourse de l'oncle.

Le marquis, attaqué comme nous venons de le voir, ne demande pas mieux au fond que de se laisser convaincre ; il a toute confiance (Tailleurs dans le salutaire effet que doivent avoir sur son fils l'exemple des vertus du bailli, et le contael seul de ce modèle d'honneur et de générosité. Mais il osi un peu plus circonspecl dans la circonstance, et, somme toute, plus clairvoyant que son frère; et il lui oppose d'abord <\t>< arguments fondés sur une connaissance plus intime du caractère du jeune homme.

J'ai commencé, écrit-il le -2'.) mai 1770, à en espérer dès

la première lettre où il lâcha le mot : gémir <l- mes fautes, car jusque-là tout le monde avait tort avec lui ; mais, par saint Jean, ne lui passe pas ses apologies, ou il te pétera dans la main ; et prends garde aussi, si tu veux le mener dans le grand, qu'il ne mène ta bourse dans le vide.

Quant à moi, Alexandre-Louis m'a eduqué et je ne m'y fierai que de bonne sorte. Au reste, pour manger dans la main c'est le premier homme du monde. Tu dis qu'il me craint, mais il va à l'abordage d'une manière qui m'étourdit toujours ; ce n'est pas que je ne pense qu'il en retient encore davantage, car sa tète est un moulin à vent et à feu. Son imperturbable audace lui servira pour sa fortune, si une fois il n'est plus fol, mais je ne veux pas en tâter, et je ne fus jamais de l'avis de pères et fils camarades. Cependant comme il est juste et utile qu'il te respecte, comme il le doit, et qu'il connaisse ton pouvoir sur moi, je réponds, comme tu verras, par la lettre cijointe, fort en détail à une qu'il m'écrit... Au reste, je lui ai toujours écrit de la sorte, sans morgue, ni affectation, et dans tous les cas, sans plaindre ma peine... Si tu continues et persistes à en être content, je te prépare un cadeau à lui faire, c'est d'obtenir qu'il prenne notre nom (c'est-à-dire qu'il cesse de porter le nom de Pierre-Buffière).

« A l'égard do Picrrc-Buffièrc, écrit encore le marquis quelques jours après, je m'en rapporte plus à toi qu'à tout le reste du monde, mais tu ne trouveras pus mauvais que j'aille plus lentement en besogne. Il ne faut pas qu'il marche sitôt sur sa longe. » En signe de retour à de meilleurs sentiments, le marquis demande que son lils se mette à étudier l'économie politique sérieusement. « «le

lui marquai, dit-il, comment il est indispensable, s'il veut porter mon nom, qu'il sache à fond ma science... Son ignorance ou me calomnierait, ou le rendrait méprisable. Ordonne-lui (c'est à son frère que le marquis s'adresse) de s'appliquer à cette science, et de la savoir à fond ; lu ne saurais croire combien elle asseoit le cœur et met l'esprit à l'aise. » Le marquis expédie donc en Provence de quoi fournir aux éludes ambulantes de son fils: c'est-à-dire un catéchisme économique qu'il vieul de composer, avec la copie d'une petite tache, donnée quelque temps auparavant à une des sœurs de Mirabeau, Mmedu Saillant, laquelle avail dû aussi s'initier à l'économie politique, selon Quesnay,

Ces moyens d'instruction ne paraissent pas avoir été beaucoup mis en usai^e par celui auquel ils étaienl destinés. Quoi qu'il en soit, au bout de (rois mois d'épreuve, passés auprès du bailli, le marquis se décide enfin à appeler son fils en Limousin, an château d'Aigueperse, résidence seigneuriale de la baronnie do Pierre-Buffîère, où lui-même se trouve alors. Mirabeau part au mois d'aoûl 1770, muni d'instructions que son oncle a pris la peine dr rédiger pour lui; il prend la poste, el malgré doux accidents d»4 cheval, « horions né-

>saires à l'exubérance, comme l.e régime à la ténuité », dii lo marquis, il rejoinl son père assez rapidemenl .

« .lo le reçus, raconte celui-ci, avec bonté el

même attendrissement. » Kl après avoir rapporté un long entretien où il a traité avec son Qls de toutes les questions qui intéressent la famille, il ajoute :

J'ai bien élargi ses idées, et en effet je vois que mon homme ou allonge le nez et fiche les yeux en terre, ou tourne brusquement la tète, signal l'un de réflexion et émotion de sa faculté de par delà, l'autre de surprise et de désarmement. Je fais succéder l'un à l'autre pour manier la bouche de cet animal fougueux ; au reste, me doutant bien qu'il va de son côté à la découverte, j'en use avec lui comme avec tous finots du monde, je me relâche et me découvre plus que jamais.

A cela près, à peine je l'ai eu considéré et écouté un peu de temps que j'ai dit : Or sus, voici encore un Mivabeau tout crache, c'est-à-dire un être fort incommode, homme d'esprit d'abord et de mérite ensuite sur le pavé. Adieu projets de fortune, etc., c'est la fable du pot au lait. Il ne faut pas avoir l'oeil fort fin pour juger que le service militaire lui est encore bon, mais même nécessaire, et trois ou quatre à la fois si l'on pouvait... Que diable ferait-on de cette exubérance sanguine ? Quel est le terrain assez large pour lui '.' Je ne connais que l'impératrice de Russie avec laquelle cet homme pût être bon encore à marier (1).

Une lettre un peu postérieure du marquis nous montre lu bon accord toul à l'ail rétabli entre lu père el le fils. Détail curieux, cette lettre est, dans lo recueil où le marquis l'ai! soigneusement trans-

i Cette phrase répond ;i certain projet de mariage que la bailli avait éb - m n< \

crire sa correspondance, copiée de la main de celui même qui en est en grande partie l'objet. Mirabeau sert à ce moment de secrétaire à son père. « J'espère, dit celui-ci, que ce sera un bon enfant, d'où s'ensuit un bon homme. » Il faudra seulement le « désoudardèr » un peu. t< Un homme n'est qu'un coupe-choux quand il ignore qu'il ne faut nasiller qu'au cloitre (1). »

Désormais Mirabeau, rentré en possession de son nom, cela va sans dire, sera près de deux ans et jusqu'à son mariage l'homme -de confiance de son père. C'est une nouvelle période dans sa vie, et non pas une des moins curieuses.

(1) Le bailli reprochait aussi à son neveu, quand il étail encore en Provence auprès de lui, son ton de lieutenant d'infanterie.

l'institution du tribunal des prud'hommes DE

PIERRE-BUFFIÈRE. DEMELES d'un FUTUR TRIBUN

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