‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 12 sur 37 · AVEC SES VASSAUX DE PROVENCE. LE MARIAGE · texte numérisé non relu

AVEC SES VASSAUX DE PROVENCE. LE MARIAGE

§ 1. — Mirabeau homme de confiance de son père. — L'institution des prud'hommes de Pierre- Buffières.

L'été de l'année 1770 est, pour le marquis do Mirabeau, un moment de crise dans ses rapports avec sa femme. Ceux de nos lecteurs qui ont présente à L'esprit la première partie de ces études se rappellent que la marquise de Mirabeau, à la suite d'un compromis passé entre elle et son mari, par devanl le ministre Bertin, s'étail engagée à demeurer, sans en sortir, dans un couvent du Limousin à son choix ; c'esl à Saint-Junien qu'elle a fixé son séjour, ei qu'elle se trouve en cette année 1770. La mèxe de la marquise, Mme de

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Vassan, encore en possession de la majeure partie des biens promis à sa fille par contrai de mariage, esl arrivée à une grande vieillesse, et presque tombée en enfance; elle souffre 'railleur-. en ce moment, au château du Saillanl où elle s'esl retirée chez l'aînée de 51 - petites-fille's mariées, (rime maladie grave qui l'ail présager sa fin prochaine. G'esl en vue de relie éventualité que le marquis prolonge son séjour en Limousin. L'ouverture de la succession de Mme de Yassan va amener entre les deux époux séparés de nouveaux démêlés au sujet de la jouissance» des liions que celle succession comprend. Loin d'écarter son fils de ces démêlés, le marquis va précisémenl se servir de lui comme négociateur el intermédiaire en Ire lui el sa femme.

La division de la famille est alors complète. Les querelles do> parents favorisent chez les enfants une malsaine rivalité donl l'intérêt esl le principal mobile. Il s'agil d'obtenir soil du père, soil de la mère, dans le présenl ou dans l'avenir, le plus d'avantages pécuniaires possible. Le patrimoine (\u père esl, il esl vrai, grevé de substitutions donl nous expliquerons plus loin la portée. Mais la fortune de la mère esl absolument libre ; et la marquise, toujours occupée à rédiger, à déchirer et à recommencer des testaments, va faire briller l'espoir de sa succession comme le prix offerl à ceux de ses enfants qui embrasseront sa cause. A l'époque eu Mirabeau revient au foyer paternel.

l'aînée de ses sœurs mariées est, de même que son mari, au mieux avec le marquis de Mirabeau. M. et Mme de Saillant partagent, une partie de l'année, à Paris et au Bignon, la maison de leur père cl beau-père ; en Limousin ils suivent ses affaires et soutiennent ses intérêts. C'en est assez pour qu'ils aient encouru de la part de la marquise de Mirabeau une suspicion qui se changera bientôi en haine violente. La seconde fille mariée du marquis, Mme de Cabris, qui es! établie en Provence, ('prouve une vive jalousie contre sa sœur, mieux traitée qu'elle dans son contrat de mariage: elle rend bien à tort son père responsable de cet le différence de traitemenl (1), et l'ait des avances à sa mère en vue de s'assurer un ample dédommagement sur la fortune de celle-ci. Ouanl à Mirabeau lui-môme, il en veul à M. el Mmo du Saillanl de leur situation privilégiée auprès de son père ; il se souvient, non sans amertume, du rôle de mentor que son beau-frère a joué à son égard lors de l'équipée 'le S;iinies. Mais comme il se rend-fôrl bien compte ([ne l'appui et la bienveillance du marquis lui seul avant tout nécessaires pour ses débuts dans la vie, il dissimulera, el ménagera habilemenl les préventions paternelles, il provoquera même la mission qui va lui être donnée vis-à-vis de la marquise, avec d'autanl

(1) Le marquis de Mirabeau c'avait pu obtent? de M'1"' '1'' Vassan, en faveur de sa dernière pelite-fiUe, les u1e4n.es avantages qui avaient été accordés a Mm* du Saillant.

moins de scrupule qu'il ne s'esl jamais beaucoup soucie de sa mère jusqu'ici, sauf pour lui demander de l'argent, quand il ne pouvail s'en procurer ailleurs (1).

Mme de Vassan meurt au château du Saillant le 4 novembre 1770. Elle laisse un testament qui réserve la jouissance d'une de ses terres à la marquise de Mirabeau, le Surplus des biens tombant dans la communaule de sa fille el de son gendre, el restant par conséquent sous l'administration du mari, chef de la communaule. (le testament ne satisfait pas plus le marquis de Mirabeau que sa femme. Son application, comme nous bavons montré précédemment, va même devenir entre les deux époux le point de départ de leurs furieux procès (2). G'esl le jeune comte qui se charge de conduire sa mère auprès de Mme de Vassan mourante; el continuant la négociation qu'il a commencée dans une première entrevue, il s'efforce à celle occasion de sonder les dispositions de la marquise, et d'arrêter ses projets offensifs.

« Ton neveu, écrit le marquis au bailli le 13 novembre 1770, a l'ail el l'ail encore un bon début dr> épines de la vie domestique. Pans la première journée où il vil sa mère, il en revint

(1) La marquise se plaint, en août 1770, que son lils ne lui ail pas éci ii depuis plus d'un an.

(2) Voir Les Mirabeau, i. II, chap. xxvn : Un mauvais ménage -"H- l'ancien régime.

malade de toutes les violences qu'il s'était faites. Juge ce que c'a été quand il a fallu la recevoir et l'amener au Saillant et y devenir témoin de ses fureurs, et confident de ses extravagances (1). Il s'est toutefois très bien conduit, et il a conçu estime et vénération pour sa sœur, et une amitié si confiante et si pleine d'estime pour son beaufrère qu'il dit ne pouvoir expier le tort qu'il leur faisait dans sa lèle. » Nous verrons ce qu'il faut penser de la sincérité de ces déclarations de Mirabeau. Loin d'apporter, dans l'entremise délicate qu'il a acceptée, la modération et la réserve qui constituaient pour un fils le devoir le plus élémentaire, le jeune homme, pour plaire à son père, s'exprime sur le compte de sa mère dans des termes tout à fait choquants. « Il ne me dit à moi autre chose, écrit le marquis, le 18 novembre 1770, sinon qu'il n'y aurait jamais de tenue dans cette tête-là, mais qu'il se chargeait du premier bond de lui faire faire tout ce qu'on voudrait; mais à son beau-frère il dit qu'il avait failli crever d'indignation et de contrainte surtout de l'injustice de sn mère envers sa s<nir... De là il résulte, ajoute le marquis, qu'il & jaugé sa mère, et qu'il est capable de la décider, chose nécessaire pour qu'une mienne colique n'abîme pas ma famille. »

'I C'esl à ce moment que la marquise de Mirabeau, selon la • ihition déjà empruntée par nous à une lctlre de son lils, décharge nu pistolet sur lui, de fureur d'un mot de conciliation

qu'il lui ;iv;iil dit.

Nous avons ici un exemple du langage que le marquis autorise el encourage «'liez son fils. Le bailli, sans s'en douter, donne à son frère une

lionne leçon dans une lettre de cette époque, où il lui dil incidemment : « Tu sons qu'on ne parle pas a un (ils de sa mère sur un certain ton. » Ci a ses dopons que le marquis apprendra bientôt ce qu'il en coûte do ruiner chez un fils le respecl pour une mère, même telle ([ne la marquise de Mirabeau; el il aurait pu pressentir dès ce momenl l'atteinte qu'il portail ainsi an respecl du comte pour lui-même. Le jeune homme, informé un jour par les confidences de sa mère, que la marquise compte faire valoir, parmi ses griefs, les anciennes irrégularités de conduite (le son mari, el notamment l'existence, assez peu prouvée d'ailleurs, de bâtards nos de lui, avertit son père de parer à cette attaque « sauf la récrimination ». « La phrase1 do mon fils m'a fait rire, éoril à ce propos le marquis à son gendre du Saillant..., ce ris-là vous montre que je sois blasé, et qu'en toul (Mal je puis toul savoir el Loul entendre. » En vérité, 1<> père qui prenait en riant une pareille plaisanterie de» la part d'un tils de vingl el un ans, ne méritai! pas le reproche qui lui a oie adresse'1 de se faire une idée exagérée de l'autorité et de la dignité paternelles.

Nous ne suivrons pas davantage Mirabeau dans sa mission diplomatique. En définitive, la marquise, sans renoncera consulter avocat sur avocat,

dut ajourner pour quelque lemps, faute d'argent, sa résolution de plaider. Quant au comte, il avait obtenu le résultat qu'il cherchait. Son père commençait déjà à chanter ses louanges. « Le temps, écrit le marquis à ce moment, l'a déjà corrigé dé tant de choses que je dois en espérer beaucoup. » Mais avant de rappeler son fils à Paris, où il était retourné lui-même, le marquis tenait à lui faire commencer son apprentissage de grand propriétaire foncier dans les terres du Limousin, provenues de La succession de Mme de Vassan. L'année 1770 avait été, pour cette province très pauvre, une année de disette. « J'ai fait acheter, expose le marquis le 18 novembre 1770, trente quintaux de riz, et je vais ouvrir i\c> travaux à ces pauvres gens. Mon lits sait que je l'ai destiné à débuter en homme : il a déjà do^ ordres, il doit manger à la tête de leur énorme table, vivre dc^ mêmes mets, les animer, les soutenir, etc.. »

Mirabeau devail encore poursuivre en Limousin une œuvre plus ambitieuse, et qui répondait encore mieux aux préoccupations favorites du chef de L'école physiocratique. « Excité par le plaisir • le se voir un tils qui (Mail un homme », le marquis avait résolu <le se servir de lui pour établir, parmi ses vassaux de la baronnie de Pierre-Buffière, ce qu'il appelait un tribunal de conciliation^ c'est-àdire une insliluli >n ressemblant à la fois aux justices (le paix créées plus tant par la Constituante, et aux conseils d^> prud'hommes qui fonctionnent

aujourd'hui cnlrc chefs d'industrie el ouvriers. Huit arbitres conciliateurs devaienl être élus dans les huil paroisses de la baronnie. Ces arbitres ne pouvaient évidemment constituer une juridiction à côté de la justice ordinaire. Ils ne devaienl cire appelés à se prononcer que sur des affaires spontanément apportées par les parties. Au cas où ils n'auraient pas réussi à amener une conciliation dans une affaire de ce genre, le marquis s'engageait à supporter les frais de défense devant les tribunaux de la partie qui aurait accepté la sentence des arbitres.

Grâce au zèle du jeune comte, qui manifeste beaucoup d'ardeur pour le projet de son père, el au concours officieux des curés (1), les élections eurent lieu dans les huit paroisses ; le choix des électeurs se porta sur des bourgeois notables, voirè même, dit le marquis, sur des gentilshommes fort à leur aise, et le nouveau tribunal populaire tut

(1) Mentionnons ici l'éloge très vif que fait Mirabeau d'un de ces curés de campagne ; les éloges à une telle adresse sont rares sous sa plume: « Imaginez-vous, écrit-il à son père, un vieillard à léle grise, curé sans vicaire de plus de six < communiants, et pourvu, de l'aveu de ses confrères, du plus mauvais bénéfice de la terre, a qui l'on a offert plusieurs l'ois un bénéfice meilleur cl qui n'a jamais voulu quitter ses ouailles. Tous ses paroissiens le bénissent, el c'est d'eux que je liens ce que je vous dis. Sous l'écoree la plus sauvage et le masque lr plus bourru, je démêlai bientôt la candeur de cet homme, . Cinq ou six gros bourgeois el le subdélégué m'ont dit : Monsieur, ces gens-ci se battaient autrefois pour un oui et pour un non, et étaient en guerre avec ceux de Saint -Paul. Depuis que cet homme est ici tout est eu paix. »

inauguré le 10 février 1771 dans des conditions qui valent la peine d'être rapportées (1). C'est à l'issue de la messe du Saint-Esprit, célébrée à la chapelle du château d'Aigueperse, que le bureau de conciliation est introduit par le comte, avec l'escorte des gardes en habits de cérémonie, dans le grand salon du château, autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, où chacun prend sa place, non sans s'être respectivement salué de d roi le à gauche, suivant la coutume. Une foule d'habitants des huit paroisses assiste à la cérémonie. « Je crois, dit judicieusement un narrateur (2), qu'ils n'y entendirent pas malice. » Le jeune comte commence par donner lecture d'une lcltre adressée par son père « à ses chers amis, parents, vassaux et habitants. « Celle Lettre tour à tour narquoise, familière, sentimentale et religieuse se termine par la pompeuse péroraison que voici, laquelle, d'après Mirabeau, lit venir les larmes aux veux de l'assistance :

Vous m'aiderez, ô mes honorables amis, à devenir

(1) Le procès-verbal de celle inauguration a été inséré avec lettres et commentaires à l'appui dans le journal du marquis de Mirabeau, Les Ephéméridcs du citoyen. M. Lucas de MonliiMiy a reproduit en appendice, au tome I"r des Mémoires de Mirabeau, l'article des Epbémérides. Voir sur l'incident que nous racontons, ei sur un autre incident de la jeunesse de Mirabeau, relatif à ses démêlés avec les vassaux de son père en Provence, une leçon au Collège de France de M. Louis de Lora aie, recueillie dans la Revue des eours publics, en janvier 1871.

(2) !.'• narrateur n'esl autre que l'ancien gouverneur de Mirabeau, Poi json.

citoyen de votre côutrée. Oui, votre équité, votre bonté, vos Lumières auront de dignes fruits, l'exemple de la première baronnie de la province encouragera de pareils établissements dans d'autres terres <[ui auront les mêmes besoins. On se souviendra de la petite part que j'ai eue a ce grand bien; que j'en eus la première idée; que mon tils en lit la première ouverture; qu'il eut le bonheur d'assister à la première assemblée; ... el les enfants de vos enfants, venant siéger dans eelie même salle que vous allez honorer aujourd'hui, rencontreront de petits paires qui, figurant une tète sur l'écorce fraîche d'une branche de châtaignier, la planteront dans le gazon et la mettront à l'ombre en disant que c'est là Victor (c'est le prénom du marquis de Mirabeau) qui inventa les prud'hommes qu'on respecte tant.

Après la lecture de la lettre du marquis, Puissou, L'ancien gouverneur de Mirabeau, devenu régisseur des terres de la famille en Limousin, et appelé à ce litre à présider le bureau de conciliation, prend la parole et adresse à son élève un discours où l'éloge du père se mêle a celui du fils. Le jeune comte ne peut guère se dispenser de parler a son tour; niais, après la lettre de' son père et la harangue de Poisson, il croil devoir être très bref. Telle qu'elle lui est rapportée, cette allocution satisfait fort le marquis, <• d'autantplus, dit-il, que le laconisme n'étail pas ce que nous craignions autrefois pour lui ». Vient ensuite nue audience dans laquelle Un certain nombre d'affaires son! examinées. Enfin, la cérémonie se termine par un bon repas. « On y demanda, écrit

Poisson au marquis, permission de boire à la sanlé de l'instituteur du bureau qui ne mérita jamais mieux le titre de conciliation que sur la fin du repas, où tout le monde s'embrassait fraternellement, pêle-mêle, à droite et à gauche, et se faisait réciproquement protestations chaudes. »

Laissons là les tirades philanthropiques et solennelles. La création du marquis de Mirabeau et de son fils n'en reste pas moins louable non seulement par Le sentiment qui l'a inspiré, mais aussi par Futilité pratique qu'elle pouvait présenter. Elle se produisait à propos dans un moment où le Limousin était placé sous l'administration féconde d\m intendant, confrère en physiocralie du marquis de Mirabeau ; où tant d'efforts heureux étaienl tentés par Turgot pour améliorer la condition misérable de ses habitants. Peut-être, cependant, l'esprit d'égalité était-il déjà trop développé, môme dans celle région de la France, pour que les bienfaits d'un seigneur ne fussent pas accueillis avec une certaine défiance. Au reste, lV>>ai du tribunal de conciliation, qui parait avoir passablement réussi d'abord (I), fui malheureusement interrompu assez vite à la suite du jugemenl qui sépara (\r corps ei i\(^ biens, eu

(1) Une lettre 'lu m irquis de Mirabeau, a tressée aux prud'hommes eux«même3, constate que, dans la première anm e d'existence de ce tribunal, plus de cent affaires lui furent soumisee. Un grand nombre d'affaires furent en outre accommodées dans le même espace de temps par chaque prud'homme individuellemenl .

17X1, le marquis de Mirabeau cl sa femme, et rendit par conséquent à la marquise la jouissance de la terre de Pierre-Buffière.

Le succès de Mirabeau en Limousin, dans une entreprise qui tenail si fort au cœur de son père, devail redoubler les bonnes dispositions de celuici à son égard. Nous voyons, en effet, la satisfaction paternelle du marquis se changer bientôt en un enthousiasme presque aussi vil' que celui du bailli, lors du séjour de son neveu en Provence. « Je vois, écrit-il dans ses lettres de celle époque, que mon fils mérite maintenant que je traite avec lui

par la confiance L'âme humons:- de M"" de

Paillv en conçoit de grandes choses.... C'est le démon de la chose impossible, a quatre heures «lu malin à cheval, le premier de janvier, dans i fondrières et montagnes, et son cœur s'est beaucoup épanoui eu recevant des bénédictions; il a dit : J'aurai une bonne année. Je savais bien que c'était un esprit qu'il fallait occuper, et non pas exercer, le drôle l'ail de la bonne besogne. Compte, cher frère, que mon intention n'est pas de le chambrer; et si je le retiens, c'est par raison donnée en lui disanl qu'à son âge, il ne convient pas qu'il'reçoive des compliments pour être capitaine(l). » Il parait qu'il était presque houleux pour un jeune homme

I) 6 Le contentement, dit encore le marquis, '|ue j'ai «lu thïe cl de la conduite de mon fils dans \e< besognes que je lui ai confiées, nie donne une respiration de succès. » De son côté, le comte écril alors a son oncle qu1 « il respecte ei chôril son

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